Le manoir mystérieux/Espoir et désappointement

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 167-172).

CHAPITRE XXVI

ESPOIR ET DÉSAPPOINTEMENT


On arrivait aux Trois-Rivières. Taillefer avait donné son cheval à un autre homme de la troupe qui était dans une charrette, et était monté dans cette voiture avec la dame qu’il accompagnait. En agissant ainsi, il avait un double but : d’abord, être moins remarqué, ainsi que sa compagne ; puis, parler en secret à celle-ci.

— Ne serait-il pas bon, madame, lui dit-il, lorsqu’ils furent seuls dans la charrette, qu’avant de chercher à entrer dans le fort [1], vous me laissiez avertir M. DuPlessis ?

— Quant à M. DuPlessis, répondit-elle, ne prononcez jamais ce nom devant moi ; ce serait accroître mes infortunes et l’entraîner lui-même dans des dangers auxquels il vaut mieux ne pas l’exposer. Guidez-moi seulement à la maison de M. Hocquart, à la maison occupée présentement, je crois, par M. le docteur Alavoine. Là votre tâche sera terminée, et moi seule puis juger de ce qui me reste à faire. Vous m’avez servie fidèlement, voici quelque chose pour vous récompenser.

Elle offrit à Taillefer une bague en diamant de grand prix.

— Madame, je ne me crois certes pas au-dessus de vos présents, car je ne suis qu’un pauvre homme, et j’ai dû avoir recours souvent, pour vivre, à des moyens plus humiliants que votre générosité ; mais nous ne sommes pas encore rendus au terme de notre voyage, et vous aurez tout le temps de payer votre guide quand il sera terminé.

Rien n’est si pénible pour une âme en proie à un cruel chagrin que le spectacle de réjouissances publiques. Aussi la malheureuse femme était-elle comme sous l’influence d’un rêve. C’était à peine si elle entendait les conversations qui se tenaient près d’elle le long de la route.

Enfin, on était arrivée à l’entrée du fort, et la troupe de comédiens y avait déjà pénétré depuis une minute ou deux. Taillefer cherchait quelles raisons il pourrait alléguer pour demander le passage de la barrière, qu’un piquet de soldats gardait, lorsqu’à son grand étonnement le chef du groupe s’écria :

— Soldats, laissez passer cet homme à la redingote bleue. Avancez, maître farceur, et dépêchez-vous.

Taillefer ne se fit pas prier pour passer. Comme ils s’approchaient de la maison qu’occupait le docteur Alavoine et où M. Hocquart avait l’habitude de se retirer lorsqu’il était de passage aux Trois-Rivières, la pauvre Joséphine se dit à elle-même :

— Voilà la maison de celui dont je suis la femme devant Dieu. Il est mon époux, l’homme ne peut séparer ceux que Dieu a unis ; mais, hélas ! il manque à cette union la bénédiction de mon tendre père : de là tous mes malheurs.

Ces pensées furent interrompues par une exclamation de surprise que poussa Taillefer en se sentant étreint fortement par deux bras noirs et maigres, faisant partie d’un corps qui s’était élancé des branches d’un arbre sur la charrette où se trouvaient Taillefer et sa compagne, au milieu des éclats de rire des spectateurs.

— Ce ne peut être que le diable ou Cyriaque le lutin, dit Taillefer, en cherchant à se débarrasser du nain.

— Maître sorcier, vous voulez m’éloigner ! Et comment auriez-vous pu passer à la barrière sans le lutin qui a prévenu le chef du peloton de soldats que notre principal jongleur, porteur d’une redingote bleue, nous suivait à une courte distance avec sa sœur ? Alors je suis grimpé de mon cheval sur cet arbre pour vous attendre.

— Je reconnais ta supériorité, nain protecteur, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Montre-nous seulement autant de bonté que tu as d’adresse et de pouvoir.

Rendu à la maison occupée par le docteur Alavoine, on répondit à Taillefer que M. Hocquart n’était pas encore arrivé, qu’il n’arriverait qu’en même temps que Son Excellence le gouverneur général, qu’il n’y avait pas de place là pour les étrangers, que les comédiens attendus de la Pointe-du-Lac et d’Yamachiche devaient aller chez M. Bégon, qui leur avait fait préparer des logements dans les dépendances du château.

— Que faire, murmura Taillefer à sa compagne ? suivre ces comédiens, nous confondre avec eux, en attendant ?

Mme Hocquart, l’air abattu et distrait, fit un signe d’acquiescement.

La porte du jardin de M. Bégon était gardée par un homme aux proportions herculéennes. Il représentait un sauvage, et avait une peau d’ours jetée sur ses épaules. Sa physionomie avait un aspect dur, farouche et stupide. Il paraissait éprouver une grande anxiété : il s’asseyait sur le banc placé près de la porte, puis se levait pour revenir s’asseoir de nouveau, sa tête appuyée dans ses mains. Taillefer essaya de profiter d’un instant où le géant était plus absorbé pour entrer dans le jardin.

Mais le gardien, rendu à lui-même par cette tentative, cria d’une voix de tonnerre, en agitant un énorme casse-tête :

— Halte-là ! Taillefer lui dit qu’il appartenait à la troupe des comédiens, et que sa présence était indispensable au château. Mais le gardien fut inexorable, et il se mit grommeler des mots sans suite, en se parlant à lui-même. Puis, s’adressant à Taillefer :

— Vous êtes un traînard, vous n’entrerez pas.

Et il reprit son monologue.

— Attendez, dit Cyriaque, je sais où le bât le blesse. Je vais l’apprivoiser. Il descendit de voiture et, s’approchant du gardien, il tira la queue de sa peau d’ours et prononça quelques mots à voix basse. Jamais talisman n’opéra plus merveilleusement. À peine Cyriaque eut-il parlé, que le géant adoucit l’expression de son visage, laissa tomber son casse-tête et, prenant le jeune garçon dans ses bras, lui dit :

— Oui, c’est bien cela ; mais qui a pu te l’apprendre ?

— Ne vous en inquiétez pas, répondit Cyriaque, mais…

Et regardant Taillefer, il parla de nouveau tout bas à l’oreille du gardien, qui le remit de suite à terre et rappela Taillefer.

— Entrez, entrez avec votre dame, et, une autre fois, tâchez de ne plus arriver si en retard.

— Allons, avancez, reprit Cyriaque, je vais rester un moment avec ce brave gardien.

Et, plus bas, à Taillefer :

— Puis je vous rejoindrai et je pénétrerai dans vos secrets malgré vous.

Taillefer glissa une pièce d’argent dans la main d’un des domestiques, en lui disant tout bas que cette dame, qui faisait partie de la troupe des comédiens en qualité de musicienne, avait été rendue malade par le voyage, qu’elle avait besoin d’une bonne chambre pour se reposer, et que, d’ailleurs, elle appartenait à une famille distinguée, étant la proche parente du capitaine DuPlessis. Le domestique la conduisit dans la chambre de DuPlessis, en disant qu’à l’arrivée de celui-ci, qui était allé au-devant du gouverneur à Champlain, il verrait lui-même à faire donner à la dame les soins nécessaires.

Rendue dans la chambre, Mme Hocquart trouva sur une table ce qu’il fallait pour écrire. Il lui vint alors à l’esprit qu’elle pouvait écrire à son mari, qui ne devait pas tarder à arriver, et rester enfermée jusqu’à ce qu’elle eût reçu sa réponse. Pendant que Taillefer était sorti pour aller voir à son cheval, elle se mit en devoir d’avertir M. Hocquart de sa présence.

— Fidèle guide, dit-elle à Taillefer en le voyant rentrer, vous que le ciel m’a envoyé pour me secourir dans mes tribulations, je vous prie de porter ceci à M. l’intendant Hocquart, aussitôt qu’il sera arrivé. C’est le dernier service que vous rendrez à la malheureuse femme que vous avez sauvée de l’atteinte de ses persécuteurs. Remettez cette lettre à M. l’intendant, et surtout, ajouta-t-elle avec agitation, remarquez de quel air il la recevra.

Taillefer se chargea, sans hésiter, de la missive, et après avoir exigé que la pauvre femme prît quelque peu de la nourriture qu’il venait d’apporter, il sortit en lui recommandant de rester enfermée. Mais, dès qu’il se fut éloigné, il réfléchit à ce qu’il y avait de contradictoire dans sa conduite.

— Elle s’est enfuie du manoir de la Rivière-du-Loup, se disait-il, pour se soustraire aux mauvais traitements de Deschesnaux, son mari ; elle a refusé de retourner chez M. de la Touche, son père, comme c’était son devoir ; elle ne veut pas de la protection du capitaine DuPlessis, qui m’a envoyé pour la sauver ; et voilà maintenant qu’elle me donne une lettre pour le patron de Deschesnaux, pour cet intendant Hocquart qui, dit-on, ne voit que par les yeux de Deschesnaux ! Cette pauvre dame me fait l’effet d’avoir la tête dérangée.

Le résultat de ces réflexions fut que Taillefer se résolut d’attendre DuPlessis, de l’informer de l’arrivée de la dame et de ne rien faire sans son avis.

  1. Ce qu’on appelait la haute-ville était encore entouré d’une palissade, mais cette palissade tombait en ruines à l’époque des événements dont nous parlons.