Le manchot de Frontenac/12

Éditions Édouard Garand (p. 60-65).

XII

QU’ÉTAIT DEVENUE HERMINE ?


Oui, Hermine, la belle et ravissante Hermine, que pouvait-elle être devenue ?

On se rappelle qu’un domestique de Monseigneur l’évêque avait dit à Maître Turcot :

— J’ai vu Mademoiselle Hermine s’esquiver par là !…

Rien de plus vrai. Au moment où l’évêque chassait le suisse et tandis que tous les regards demeuraient fixés sur le prélat, Hermine se glissa doucement vers la porte et s’enfuit.

Dehors, elle se mit à courir. Oh ! elle n’avait pas loin à aller ! Mais elle ne rentrait pas à son domicile de l’impasse, non ! Elle avait décidé de se réfugier chez une excellente femme du voisinage de la Place de la Cathédrale, que nous connaissons déjà pour l’avoir entrevue une fois : la mère Benoît.

La brave femme accueillit Hermine avec bonté, jurant qu’elle saurait bien cacher la pauvre jeune fille aussi bien que quiconque.

Elle ajouta avec admiration :

— Oh ! si mon vieux était à la maison, je vous garantis que vous auriez encore bien moins à craindre ici, car c’est un homme qui n’a pas froid aux yeux.

Disons que le sieur Benoit, menuisier de son état, était comme tant d’autres aux milices, et sous les ordres de Le Moyne de Longueil dans les retranchements de la rivière Saint-Charles.

Assise près du feu de la cheminée Hermine reprenait haleine, car elle était fort essoufflée par la course qu’elle venait d’accomplir.

La mère Benoit parut remarquer pour la première fois la robe déchirée de la jeune fille et son poignet ensanglanté.

— Mais voulez-vous me dire ce qui vous est arrivé, s’écria-t-elle, que je vois votre robe en lambeaux et votre main droite blessée ?

— Oh ! ce n’est presque rien, Madame Benoit, sourit la jeune fille, une éraflure… une pointe d’épée qui m’a piquée !

— Il faut panser cela quand même ! Tenez ! voulez-vous que je vous dise entre nous ? À force de jouer avec des épées, vous finirez par vous faire tuer, et ça serait bien dommage !

Hermine ne répliqua pas, et docilement laissa panser sa légère blessure par la brave femme.

Puis, pour satisfaire la curiosité de celle-ci, la jeune fille fit le récit tout au long de l’incident qui était survenu au Palais Épiscopal.

Mais la mère Benoit n’était pas l’unique auditrice d’Hermine : le petit Paul, assis sur une marche de l’escalier qui montait à l’étage supérieur, écoutait, tout ravi, le récit de la jeune fille. Car rien ne plaisait tant au gamin que ces histoires de batailles où l’épée jouait toujours un si grand rôle. À l’arrivée d’Hermine le petit bonhomme était couché ; mais en entendant les premiers mots de la bagarre de l’évêché, il s’était levé doucement et, à l’insu de sa mère, s’était installé dans l’escalier d’où il pouvait voir et entendre la jeune fille.

Le récit de la fille de Maître Turcot n’avait pas moins ému la mère Benoit que son fiston.

— Ce n’est pas pour dire, commenta-t-elle, mais si ça continue comme ça, ce pauvre monsieur Cassoulet n’en mènera pas large longtemps.

— Oh ! je vous assure, madame Benoit, répliqua Hermine avec admiration, que Monsieur Cassoulet n’est pas facile à prendre. Il est brave, adroit, agile, et ceux qui lui en veulent finiront pas se lasser.

— Je vous crois, mademoiselle.

— Et puis il ne voulait pas faire de mal à personne, il était venu pour me faire sortir de la maison de Monseigneur.

— Mais quelle idée avait donc eue votre père de vous confier à Monseigneur l’évêque ?

— Il craignait pour ma vie dans l’impasse où viennent souvent des maraudeurs.

— Mais Monsieur Cassoulet, qu’est-ce qu’il a donc fait à Maître Turcot ?

Hermine rougit et avoua candidement :

— Bien, madame Benoit. Mon père n’est pas content parce que Monsieur Cassoulet m’aime et que je l’aime aussi.

— Mais encore, y a-t-il longtemps que vous vous aimez comme ça ? interrogea la mère Benoit tout étonnée.

— Ça ne fait que de commencer, répondit naïvement Hermine, et c’est par hasard ! Mais je pense que, quand on s’aime comme ça, tout d’un coup, sans se connaître, c’est bon signe, et que c’est une destinée et qu’il faut l’accomplir.

— Oh ! là vous avez raison, mademoiselle, sourit largement la mère Benoit. Anselme et moi on s’est aimés comme ça, et ç’à toujours duré.

La bonne femme, soudain, aperçut son fiston penché dans l’escalier et paraissait prendre un plaisir extraordinaire à écouter ce qui se disait entre les deux femmes.

— Comment, s’écria la mère Benoit en prenant un air courroucé, tu es là, marmouset, à écouter et à reluquer mademoiselle ? Va te coucher ! Voyez-vous ça ces enfants, si c’est pas curieux un peu ! Va te coucher !…

Tout confus, le petit bonhomme se leva pour obéir à l’ordre reçu. Mais Hermine l’interpella :

— Une minute, mon bon petit Paul, que je te dise un mot. Si tu veux me faire plaisir, demain tu te mettras à la recherche de Monsieur Cassoulet pour l’informer où je me trouve, veux-tu ?

— Oui, mamezelle, répondit le gamin.

— Ça vaudrait peut-être mieux de lui confier un petit message, suggéra la mère Benoit.

— Tout juste, madame. Demain matin j’écrirai un mot à Monsieur Cassoulet. Peut-être, petit, ajouta la jeune fille, pourras-tu le trouver encore au Château.

Il était tard lorsque les deux femmes décidèrent de se coucher.

Dès le matin, au moment où la bataille s’engageait dans les marais de Beauport, le petit Paul partit pour le Château Saint-Louis porteur d’un billet pour Cassoulet.

Mais le lieutenant des gardes n’était pas au Château.

Le petit bonhomme erra par la ville jusqu’au midi sans rencontrer Cassoulet et sans se douter que le manchot était parti à la tête de ses gardes pour la Canardière. Et nous savons comment, vers les quatre heures de l’après-midi, le gamin avait enfin trouvé Cassoulet porté en triomphe par le peuple.

Hermine avait passé toute cette journée dans la plus grande inquiétude. Quand le petit Paul vint lui dire que son message avait été donné au lieutenant des gardes, alors seulement la jeune fille respira. Puis, certaine que Cassoulait ne manquerait pas au rendez-vous qu’elle lui avait assigné, elle voulut se parer de ses plus beaux atours. Mais il lui fallait aller à son logis pour y chercher son linge. Accompagnée du petit Paul elle partit pour l’impasse. Elle manqua de s’évanouir en entrant dans son logis et en découvrant que tout avait été brisé et saccagé. Saisie de peur, elle rebroussa hâtivement chemin avec son petit compagnon, et regagna la maison de la mère Benoit. Elle rentra suffoquée par l’angoisse, et raconta l’horrible saccage qu’elle avait découvert à son domicile. La mère Benoit frissonna et s’écria :

— Si c’était le diable qui serait entrée chez vous !

Hermine pleurait à chaudes larmes en pensant aux objets si chers à son cœur qu’une main barbare avait brisés, en songeant à l’image de la Vierge qu’on avait déchirée… Son sein se souleva d’horreur.

Mais à la fin la mère Benoit à tranquilliser la pauvre jeune fille, en l’assurant que Monsieur Cassoulet saurait bien, en la rendant heureuse, lui faire oublier ce malheur.

Au nom de Cassoulet Hermine sourit. Puis elle s’écria, rougissante :

— Mais comment pourrai-je me rendre au rendez-vous ? Comment pourrai-je aller entendre l’office à la cathédrale ce soir avec cette robe ?

La mère Benoit sourit :

— Mademoiselle, dit-elle, soyez tranquille. Je vous prêterai mon corsage et ma jupe de mariage, et je vous garantis que vous serez parée comme une marquise. Quand j’avais votre âge, j’avais la même taille que la vôtre, et ça vous ira si bien qu’on pensera que c’est à vous-même. Venez dans ma chambre, je vais vous montrer ça !…

L’instant d’après la mère Benoit aidait Hermine à se parer pour l’office à la cathédrale et son rendez-vous avec Cassoulet.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Hermine n’était pas seule à se parer pour le service religieux et pour son rendez-vous d’amour : au château, Cassoulet donnait à sa toilette un soin et une recherche comme jamais auparavant.

Mais il n’était pas seul, lui non plus, à s’astiquer : il était un autre personnage qui s’apprêtait à paraître à la cathédrale, et c’était Maître Turcot ! Mais comment cela se faisait-il ? Nous allons voir.

Nous savons que le suisse s’était réfugié dans le clocher avarié de la cathédrale, pour échapper à la foule du peuple ameutée contre lui. Quand le peuple eut pris le chemin du Château Saint-Louis avec Cassoulet porté en triomphe. Maître Turcot demeura dans son gîte pour y attendre l’entre chien et loup et regagner son logis. Or, il était là fort mal à son aise et très inquiet, lorsque tout à coup il aperçut Hermine qui, suivie du gamin de la mère Benoit, traversait la Place de la Cathédrale et gagnait l’impasse. Maître Turcot tressaillit d’une joie indicible : il revoyait, il retrouvait Hermine qu’il avait crue un moment perdue pour toujours. En la voyant s’engager dans l’impasse, il eut l’idée de descendre de son perchoir et de courir après la jeune fille. Il n’osa pas, parce qu’au même instant des citadins passaient sur la Place. Il attendrait que celle-ci fût déserte, et il était certain de trouver plus tard sa fille à son domicile de l’impasse. Mais il fut secoué par un trouble énorme en revoyant peu après Hermine revenir de l’impasse et, toujours accompagnée du petit Paul, traverser la Place et disparaître dans une ruelle proche.

Malgré son désappointement, le suisse sourit.

— Bah ! se dit-il, je sais toujours bien où elle perche, la gamine ; car, si je ne me trompe, ce galopin est celui de la mère Benoit. Mais que diable était-elle allée faire à l’impasse ?

Voilà ce que Maître Turcot ne pouvait deviner. Mais il était certain d’une chose : de tenir Hermine !

Mais allait-il aller la chercher de suite ? C’était encore un problème qui demandait réflexion. Ce qui l’intriguait surtout, c’était de penser que sa fille avait cherché un refuge chez la mère Benoit. Pourquoi ?… Avait-elle décidé d’abandonner son père ? Et si Maître Turcot allait la chercher là, est-ce qu’elle consentirait à le suivre ? Il est vrai que le suisse pouvait user de son autorité paternelle, et que nul ne pouvait s’opposer au droit du père sur son enfant ! Mais si par hasard le père Benoit était dans sa maison, est-ce qu’il ne pourrait pas protéger Hermine ? Est-ce qu’il n’allait pas ameuter toute la cité contre Maître Turcot ? C’était à craindre.

Après réflexion, Maître Turcot se dit :

— Je vais attendre à demain avant d’aller chercher Hermine, d’ailleurs je sais toujours où elle loge. Demain, j’aurai pris mon parti. Ah ! si je pouvais seulement mettre la main sur Cassoulet !

Cassoulet !…

Ce nom brûlait la tête et le cœur de Maître Turcot.

— Voyons ! se dit-il, il y a ce soir action de grâces à la Cathédrale, et il est bien probable que Monsieur Cassoulet viendra avec l’espoir d’y rencontrer Hermine. Je pourrais donc, en sachant m’y prendre, faire d’une pierre deux coups : me venger de Cassoulet et reprendre Hermine !

Le suisse sourit. Et longtemps il médita son projet de vengeance.

Vint la brume.

La ville se calmait de moment en moment. Les rues se vidaient, les citoyens rentraient dans leurs foyers pour le repas du soir, le silence se faisait partout.

La Place de la Cathédrale, déserte, s’assombrissait. Maître Turcot jugea le moment venu de quitter son gîte. Il descendit du clocher, sortit du temple, et se dirigea d’un pas rapide et étouffé vers son domicile.

Mais le suisse fut bien près de s’évanouir d’effroi ou de prendre la fuite en découvrant devant sa porte un individu qui paraissait l’attendre. Heureusement, il reconnut de suite l’homme qui déjà le saluait bien humblement : c’était le jardinier de Monseigneur l’évêque.

Maître Turcot reprit vite possession de son calme.

— Tiens ! fit-il bonnement, c’est vous, père Sévérin ?

— Oui, Maître Turcot, c’est Monseigneur qui m’envoie !

— Ah ! Monseigneur vous envoie !…

Le suisse pensa qu’il allait être frappé à mort par un coup de sang, mais un coup de sang produit par le délire de la joie. Oui, Maître Turcot venait de penser que Monseigneur, étant revenu sur sa décision de la veille, envoyait son jardinier pour recommander à son suisse de revêtir ses habits et de prendre ses ornements pour la cérémonie du soir. Oui, c’était clair comme tout, Monseigneur l’évêque réinstallait Maître Turcot dans ses honorables fonctions ! N’était-ce pas assez pour créer la joie la plus folle au cœur d’un homme comme Maître Turcot ?

— Bien, bien, père Sévérin, répondit-il sur un ton protecteur. Mais si vous voulez entrer, je vous offrirai bien un verre de vin ?

— C’est bien aimable à vous, Maître Turcot.

Et le vieux jardinier suivit le suisse dans l’intérieur de la bicoque.

Maître Turcot se montra fort aimable envers son visiteur ; il le fit asseoir sur le meilleur fauteuil, et lui servit une coupe d’un excellent vin de France.

— Ainsi donc, père Sévérin, dit le suisse, vous disiez que Monseigneur…

— Justement, Maître Turcot, interrompit le jardinier en essuyant ses lèvres mouillées de vin, et comme je suis pressé, je vais vous faire ma petite commission de suite.

Assis près d’une table, Maître Turcot souriait avec béatitude et importance, à la fois, tout en sirotant son vin et papillotant des paupières. Ah ! il savait bien que Monseigneur ne pouvait se passer de lui et qu’il lui faisait savoir de reprendre sa charge de suisse. Il lui prenait des envies de sauter au cou du père Sévérin et de l’embrasser pour le récompenser de la joie immense qu’il lui apportait.

Le jardinier venait de vider entièrement sa coupe.

— Voilà ce que c’est, reprit-il avec une certaine hésitation qui inquiéta un peu Maître Turcot, Monseigneur m’envoie chercher les habits et les ornements !

Maître Turcot pâlit.

— Les habits et les ornements !… bredouilla-t-il.

— Oui, Maître Turcot, le, manteau rouge, le chapeau galonné d’or, la culotte de soie noire, les bas violets et les souliers d’argent…

— Et les souliers d’argent !… bégaya Maître Turcot devenu livide et tremblant.

— Et aussi la hallebarde et l’épée !

— La hallebarde et l’épée !…

Maître Turcot renversa sa coupe à moitié vidée.

— J’ai bien le regret, Maître Turcot, poursuivit le jardinier fort gêné par le trouble de son hôte, mais je dois vous dire que Monseigneur m’a nommé son suisse, alors…

— Ah ! il vous a nommé son suisse !…

— Oh ! ce n’est pas moi qui le lui ai demandé, allez !

— Non ?

— Non, Maître Turcot. Franchement, je n’aime pas à prendre le bien des autres.

— Vous êtes honnête ! sourit le suisse qui se remettait de sa stupéfaction.

— Et quand on est honnête, on le reste !

— Parbleu !

— Parbleu !

Maître Turcot essayait maintenant de se composer une physionomie indifférente. Il affectait de ne pas être chagriné, froissé. Il s’efforçait de ne pas voir dans le geste de Monseigneur une disgrâce. Il tâchait d’éloigner de sa pensée ce que dirait le peuple, ce soir-là, lorsqu’il verrait un nouveau suisse à la porte de la cathédrale, car il s’imaginait bien ce qu’on dirait :

— Tiens ! où est donc Maître Turcot ?

— On l’a donc remplacé ?

— Oh ! oh ! je parie qu’il a été disgracié par Monseigneur !

Il voyait déjà les sourires narquois sur les lèvres des fidèles, il entendait sur son compte toutes espèces de médisances et de calomnies, et, naturellement ! c’était un supplice atroce pour Maître Turcot, une torture qu’il était facile de voir sur son visage. Eh bien ! c’est cette torture qu’il éprouvait en réalité et qu’il ne voulait pas laisser voir à son visiteur. Et pour échapper à ses souffrances, il pensait à Cassoulet, à sa vengeance !

Il servit au jardinier une autre coup de vin et dit tout bonnement :

— Je suis bien content, père Sévérin, car j’avais justement prié Monseigneur de me trouver un remplaçant. Seulement, père Sévérin, je tiens à vous avertir bien charitablement : c’est une charge importante que celle de suisse de Monseigneur, et pensez-vous que, pour la première fois, vous la remplirez dignement ?

— Oh ! je vous assure que je ne suis pas à mon aise, pour la première fois, comme ça, tout à coup… je ferai certainement des gaucheries.

— C’est certain. Même que vous ferez rire un peu les badauds. Vous connaissez les badauds ?

— Oui, je les connais. Je sais bien qu’ils riront à plein ventre, mais que voulez-vous faire !

— Voulez-vous un bon conseil ?

— Bédame, oui !

— Que diriez-vous si, pour la cérémonie de ce soir, je reprenais mes fonctions de suisse pour vous enseigner la manière et la façon. Seulement, vous devrez me regarder bien attentivement. Vous vous tiendrez pas trop loin de moi, de sorte que nul de mes gestes ou de mes poses ne vous échappe. De cette façon vous pourrez, dimanche, c’est-à-dire après-demain, remplir ces hautes fonctions avec aisance et dignité. Je pourrai aussi, pour vous être agréable, vous donner demain dans le cours de la journée quelques exercices qui, ma foi, feront un vrai suisse du jardinier de Monseigneur. Car, vous concevez bien qu’on ne porte pas le manteau rouge comme une cape de spadassin, la hallebarde comme un râteau, l’épée comme un sécateur ou même comme une bêche. Et l’on ne traîne pas les souliers d’argent comme on traîne les sabots. Et puis il y a la pose, l’attitude, la façon de tenir la tête droite et légèrement, mais pas trop, rejetée en arrière, la manière de camper sur la tête le bicorne. Puis encore la position des jambes, la cambrure de la taille, la manière de tenir noblement la hallebarde. Il y a encore les révérences à faire, les saluts, les inclinations de tête, les génuflexions, la manière de marcher en tenant les talons quelque peu en dedans, enfin, mille autres petits secrets que je vous enseignerai.

— Ô mon Dieu ! vous me faites trembler, Maître Turcot, s’écria le vieux jardinier. Mais je ne pourrai jamais posséder tous ces secrets !

— Bah ! vous vous y ferez, sourit Maître Turcot, du moment que vous me laisserez vous guider.

— Ah ! sûrement, sûrement, je suivrai vos conseils. Et je veux bien que ce soir vous repreniez votre charge. Oui, j’aime bien mieux ça, du moment que ça vous ne déplaît pas de me rendre ce service-là.

— Comment donc ! Je vous le dis : je tiens que cette charge soit remplie avec honneur et dignité.

— Mais devrai-je en prévenir Monseigneur ?

— En prévenir Monseigneur ? Pourquoi ? Ce serait bien l’importuner pour rien. Qu’est-ce que ça lui fera, du moment qu’il verra son suisse à son poste ! Moi ou vous, ce n’est pas l’homme qui compte, c’est la charge !

— Vous avez raison.

— Donc, reprit Maître Turcot quasi chaviré de joie, vous viendrez vous poster près de la porte de la cathédrale et vous me surveillerez. Après la cérémonie, ou demain matin, si vous aimez mieux, vous reviendrez chercher les habits et les ornements. Vous savez que c’est des choses précieuses… venez voir !

Il alla ouvrir l’armoire. Mais il se ravisa aussitôt.

— Une minute, père Sévérin, il fait trop sombre pour bien voir.

Maître Turcot alluma une bougie et conduisit le jardinier à l’armoire. Là, il éleva la bougie à hauteur de sa tête et dit sur un ton impossible à rendre :

— Regardez, père Sévérin !

Oui, il avait dit cela comme s’il eût montré à son visiteur un trésor incalculable.

Et tout comme devant un trésor, le jardinier demeura ébloui !

Maître Turcot sourit davantage. Puis il traita une troisième fois le jardinier, et les deux compères prirent rendez-vous pour huit heures précises à la porte de la cathédrale.

Lorsqu’il fut assuré que le jardinier s’était éloigné, Maître Turcot fit entendre un sourd rugissement. Sa face devint terrible à voir par les grimaces de haine et de torture qu’elle esquissa. Il courut à son grabat et dessous tira une cruche d’eau-de-vie. Coup sur coup il se vida trois terribles rasades, puis furieusement quitta son logis. Il entra dans le domicile d’Hermine et alla à la panoplie. Il y prit un collier d’acier, un plastron, une cotte de mailles, des brassards et des gantelets. Puis il choisit soigneusement une des rapières, longue et lourde lame que seul un bras et un poignet comme les siens pouvaient manier. Avec ces choses sous son bras il retourna chez lui. Là, il se dévêtit de ses habits du jour pour endosser le plastron et la cotte de mailles par-dessus lesquels il mit sa veste. Autour de son cou il ajusta le collier d’acier et par-dessus le collier posa la bande d’étoffe rouge. Puis il passa les brassards, mit à sa ceinture deux pistolets et un poignard, ceignit la rapière, et sur ses épaules il jeta le manteau rouge. Il se regarda… Il tressaillit violemment en s’apercevant qu’il avait oublié de mettre la culotte de soie noire, les bas violets et les souliers d’argent ! Ah ! Maître Turcot était si distrait !… N’importe ! au bout de dix minutes il était tout à fait le suisse de Monseigneur.

Il se regarda dans un miroir et sourit avec un contentement féroce.

Puis, en attendant l’heure de la cérémonie, il se mit à marcher, pensif. Un rictus mauvais s’imprimait sur ses lèvres, des éclairs traversaient ses prunelles sombres. Maître Turcot savourait à l’avance sa vengeance… une de ces vengeances dont le monde entier parlerait durant des siècles !

Il fut tiré de sa rêverie par le son des cloches de la cathédrale… l’heure était venue.

Maître Turcot assujettit son bicorne galonné d’or, prit sa hallebarde, ébaucha un sourire terrible et sortit.