Le manchot de Frontenac/13

Éditions Édouard Garand (p. 65-69).

XIII

AMOURS ET JOIES !


La cathédrale resplendissait de lumières.

Du Château Saint-Louis venait une troupe de soldats de la garnison précédée de tambours et de fifres, et éclairée dans sa marche par des porteurs de torches. Suivaient le comte de Frontenac, ses gardes et ses principaux officiers.

Sur la place de la cathédrale se tassait déjà la foule des fidèles. On y discutait à voix basse les derniers événements. Il y avait partout de la joie et de la confiance. Aux dernières nouvelles, ce jour-là, on avait appris que les troupes anglaises débarquées sur le rivage de Beauport deux jours auparavant s’étaient toutes rembarquées sur les navires de l’amiral Phipps. On penchait donc à croire que tout danger avait disparu. On allait donc en remercier le Ciel par des prières ferventes et des chants d’hommages. La Place était vivement éclairée par des torches, des flambeaux ou des lanternes que portaient de nombreux citoyens. Dans cette vive lumière à laquelle se mêlait, par la porte ouverte du temple, la clarté de l’intérieur, le peuple aperçut, non sans étonnement, la haute stature de Maître Turcot portant avec ostentation ses habits de suisse et ses armes. Il était là, droit, immobile, sévère, surveillant les fidèles. À le voir ainsi on l’eût pris pour une énorme cariatide sculptée au fronton de l’église. Et non loin du suisse, on aurait pu reconnaître le père Sévérin, jardinier et futur suisse de Monseigneur, qui, la figure épanouie, l’œil admiratif, ne perdait pas de vue une seconde la magnifique silhouette de Maître Turcot.

Seulement, plusieurs fidèles, qui avaient eu vent de l’incident de l’évêché, se demandaient par quel miracle Maître Turcot se retrouvait dans son manteau rouge ! Est-ce que Monseigneur, après considération, l’avait réinstallé dans ses fonctions de suisse ? Il fallait bien le croire.

Lorsque le Gouverneur apparut escorté de ses gardes, Maître Turcot s’étonna de ne pas voir Cassoulet, et il eut peur de manquer sa vengeance qu’il avait, s’avouait-il, si bien combinée. Ah ! est-ce que le diable allait s’en mêler ? À cette pensée, Maître Turcot rugit en lui-même et il trembla. Mais il fit taire ses tourments afin de ne pas trahir ses sentiments intérieurs.

Le Gouverneur et son escorte pénétrèrent dans la cathédrale, puis suivit la foule des fidèles. Mais comme l’avant-veille, le temple fut trop petit pour contenir tout le monde, et la Place demeura encombrée par le reste des citoyens et la troupe de soldats qui avait accompagné le gouverneur.

Mais Maître Turcot s’étonnait encore de ne pas voir Hermine… Hermine qui ne manquait jamais une cérémonie religieuse, un office ! Qu’est-ce que cela voulait dire ? Ah ! est-ce que Cassoulet l’aurait enlevée ? Le suisse frémit… Mais non ! Déjà, la foule sur la place s’effaçait précipitamment pour livrer passage à une jeune fille. Et Maître Turcot, avec un tressaillement de joie, entendit ces paroles dites par un bourgeois :

— Place ! mes amis, c’est la fille de Maître Turcot !

C’était bien Hermine qui, peu après, passait devant son père qu’elle salua d’une inclination de tête et d’un sourire.

Maître Turcot voulut lui parler, mais sa gorge serrée par l’émotion ne put émettre le moindre son. Il vit sa fille se perdre dans les rangs pressés du peuple à l’intérieur du temple.

Alors, pour faire passer son émotion, Maître Turcot s’écarta un peu de la porte, se pencha vers l’ombre à sa gauche et demanda à voix basse :

— Eh bien ! père Sévérin, est-ce que vous me regardez faire ?

— Oui, oui, Maître Turcot, je ne vous laisse pas de l’œil ! Je suis bien content, je saurai mieux m’y prendre dimanche.

— Mais regardez encore, père Sévérin !

— Parbleu ! c’est comme je vous l’ai dit.

Et, croyant avoir repris son calme, le suisse alla se camper de nouveau dans la porte illuminée.

— Mais il fut saisi de suite par une autre émotion en entendant une rumeur sourde derrière lui. Il se retourna et vit la foule qui s’écartait avec déférence sur le passage d’un être chétif, tout petit, mais qui avait à ses lèvres minces un sourire vainqueur et à son chapeau une plume blanche. Il marchait en se dandinant, la main gauche sur la garde de sa longue rapière dont le fourreau relevait un pan de son manteau gris.

Oui… c’était bien Cassoulet !

En le reconnaissant Maître Turcot pâlit affreusement, et les traits de son visage furent si subitement altérés et il fut secoué d’un si violent frisson, que le père Sévérin le crut malade et s’apprêta à courir à son secours. Mais Maître Turcot possédait des nerfs d’homme, il se dompta, se raidit, et put commander à ses lèvres de sourire.

Et au moment ou Cassoulet allait franchir la porte, Cassoulet qui passait, digne et dédaigneux, sans faire mine de voir le suisse, celui-ci s’inclina sur sa hallebarde, sourit largement et toucha le lieutenant au bras. Cassoulet s’arrêta net, jeta un regard surpris sur le suisse et prononça avec un sourire fort narquois :

— Ah ! c’est vous, Maître Turcot ?

— Monsieur le lieutenant, souffla rapidement le suisse, après l’office, oui après… quand le cœur vous en dira… si vous voulez revenir, revenir ici même, j’aurai deux mots à vous dire… mais deux mots qui vous feront plaisir !

Et le suisse s’inclinait encore avec tant de courtoisie et d’humilité, il souriait si débonnairement, que Cassoulet demeura très surpris. Il pensa, non sans une grande joie qui se manifesta aussitôt dans ses regards brillants :

— Je gage que Maître Turcot consent à me donner la main de sa fille !…

Alors, il prit le meilleur de ses sourires et répondit :

— Maître Turcot, je ne saurais vous refuser ce moment d’entretien. C’est bien, je reviendrai après l’office, quand le peuple aura réintégré ses foyers.

— Vous n’aurez qu’à frapper deux petits coups dans la porte ! ajouta le suisse.

— Bien, Maître Turcot, je frapperai les deux petits coups !

Et, plus rayonnant que jamais, Cassoulet pénétra dans la cathédrale.

L’évêque et son clergé apparaissaient à cet instant dans le sanctuaire éclatant de lumières.

Le premier regard de Cassoulet fut de fouiller la masse compacte des fidèles pour découvrir, si c’était possible, la figure blonde et rose d’Hermine.

Un pouvoir surnaturel guida-t-il ses yeux ? Peut-être ! En tout cas, Cassoulet aperçut à quelques pas devant lui la jeune fille pieusement agenouillée et profondément recueillie.

Il savoura délicieusement la charmante silhouette.

Tout le temps que dura la cérémonie il ne perdit pas de vue la belle enfant. Ah ! comme il la trouvait belle… plus belle qu’il l’avait vue la première fois ! Ah ! oui, c’était véritablement une madone, comme nul peintre encore n’avait pu en imaginer, par la finesse des traits du visage et l’expression de douce sérénité qui les enveloppait. Quel peintre aurait pu trouver sur sa palette des cheveux aussi beaux, aussi dorés, aussi ondulés ! Quel artiste aurait pu trouver sous son pinceau des joues aussi roses et aussi veloutées ! Aurait-il pu imaginer une bouche aussi admirable ? Et ses yeux… est-ce qu’il était possible d’en faire de pareils en peinture ? Non, jamais ! Et cette nuque ? Ah ! une déesse en eût été jalouse ! Et Cassoulet rêvait, rêvait les plus folles choses ! Et ces choses lui parurent à la fin si mirifiques, si splendides, qu’il finit par les croire impossibles. Il eut honte d’avoir associé l’humanité à cet ange ! Car c’était un ange ! Il voulait s’en convaincre, et à tout moment il s’imaginait que l’ange allait s’envoler vers des Paradis célestes. Mais alors l’ange n’était pas pour lui ! Était-il possible qu’un homme, un mortel pût épouser un ange ? Et lui, Cassoulet, être chétif, malingre, infirme, presque laid, était-il possible qu’il devint l’heureux compagnon de cet ange radieux ? L’esprit du jeune homme vagabondait, son cœur brûlait, dans ses veines des flammes crépitaient, un aimant irrésistible l’attirait vers cette jeune fille qui, à ce moment, devait certainement se trouver réunie à une troupe invisible d’esprits célestes, tant elle apparaissait détachée de la terre !

Enfin, les derniers chants retentirent sous les voûtes majestueuses et sonores, les derniers accords des musiques se firent entendre, et la foule des fidèles s’écoula lentement et doucement hors du temple.

Le Gouverneur et sa suite sortirent en dernier lieu. Les tambours et les fifres éclatèrent d’une musique guerrière et victorieuse. Une longue clameur de joie salua le gouverneur, et le cortège se dirigea vers le Château Saint-Louis.

Cassoulet s’était dissimulé derrière un pilier et avait laissé s’écouler le flot des fidèles. Il guettait Hermine. La jeune fille ne quitta sa pose recueillie qu’au moment où le sacristain éteignait les cierges et les lampes. Au moment où elle allait tremper ses jolis doigts dans le bénitier, Cassoulet se précipita et lui offrit galamment l’eau bénite. Elle sourit, se signa et dit :

— Merci, monsieur ! Cassoulet lui offrit son bras qu’elle accepta sans hésitation, et le couple, au grand étonnement de ceux qui en furent témoins, sortit de la cathédrale. Maître Turcot s’était vivement rejeté dans l’ombre de la porte pour ne pas être vu des deux amants, puis de son regard perçant il les suivit jusqu’à ce qu’ils eurent disparu dans les ténèbres au-delà de la Place.

Les deux amoureux n’allèrent pas loin. Cassoulet avait entraîné la jeune fille dans une ruelle déserte et avait dit, tout tremblant d’une émotion joyeuse :

— Mademoiselle Hermine, comme vous le voyez, je suis au poste !

— Merci d’être venu, Monsieur Cassoulet. Ah ! j’ai eu tellement peur que vous ne vinssiez pas !

— Me pensiez-vous mort ? se mit à rire le lieutenant.

— Est-ce qu’on sait jamais avec vous ? Vous êtes si imprudent ! reprocha tendrement la jeune fille.

— Mademoiselle, c’est mon tempérament, et je vous assure qu’avec ce tempérament on ne meurt pas plus tôt que les autres.

— Mais vos amis s’inquiètent !

— Ah ! vous avez donc été bien inquiète ?

— Je ne fais que commencer à vivre !

— Et moi, donc, Mademoiselle Hermine ? Si vous saviez comme je vous ai cherchée !

— Mais vous vous êtes battu aujourd’hui, et on dit…

— Des sottises, Mademoiselle ! Toute l’affaire n’a été qu’une petite bagarre après laquelle les Anglais ont déguerpi.

— On vous a porté en triomphe…

— Oh ! il faut si peu au bon peuple pour l’enthousiasmer !

— Ah ! monsieur, n’oubliez pas que le peuple, c’est tout ! Il blâme, approuve, louange, condamne, et il vaut mieux l’avoir pour soi que contre soi ! Quand il veut, le peuple est puissant ! Il est bon, comme vous dites, et il est méchant aussi ! Il gouverne, il dirige, il commande et on lui obéit ! Le maître, ce n’est pas le roi ou son représentant, c’est le peuple ! Le roi n’est souvent que l’esclave de ce peuple qu’il croit dominer et asservir !

— Vous parlez bien, mademoiselle, sourit Cassoulet avec ravissement. Vous parlez si bien que je voudrais bien vous entendre toute ma vie, et je ne me laisserais jamais.

— Je vous en prie, Monsieur Cassoulet, ne me louangez pas plus qu’il est nécessaire pour rester dans les bornes de la politesse. Du reste, je ne fais que répéter les paroles que me dicte ma pensée.

— Et savez-vous que votre pensée est semblable à la mienne ?

— Vraiment ? Je suis contente que nous puissions nous comprendre déjà sans nous connaître davantage.

— C’est un signe qu’une destinée nous conduit l’un à l’autre.

— Je le pense, Monsieur.

— Et moi, je le crois du moment que vous n’aviez pas été choquée par l’aveu que je vous ai écrit.

— Ah ! monsieur, c’est que j’ai pensé que cet aveu était sincère et vrai. Aussi, vous ai-je appelé à mon secours.

— Je suis venu, parce que je suis demeuré vivant comme vous me l’avez ordonné. Ah ! Hermine, s’écria le jeune homme emporté par la passion ardente qui le bouleversait, voulez-vous à votre tour me dire le mot que je vous ai dit ?

— Vous dire que je vous aime, Monsieur ? Mais ne l’avez-vous pas deviné ?

— Ah ! Hermine, merci ! Vous m’ouvrez le ciel ! Vous ne me défendrez donc pas de vous demander d’être à moi ?

— Je ne saurais vous le défendre, attendu que je rêve d’être à vous !

— Ô mon Dieu ! s’écria Cassoulet, était-il possible que vous me réserviez une telle joie ? Hermine, Hermine… s’écria Cassoulet pris par la folie du bonheur, laissez-moi…

Et avant que la jeune fille n’eût eu le temps de s’en défendre, Cassoulet la prenait dans ses bras et enfouissait ses lèvres dans la soie de ses cheveux d’or.

Et elle, cette Hermine, ne la repoussait pas… Elle souriait d’extase… Jamais plus grande joie n’avait rayonné dans son âme…

Et Cassoulet murmurait, ivre d’amour, ivre d’un bonheur sans pareil :

— Demain, Hermine… oui, demain, tu seras ma femme, je le jure !

Longtemps les deux amants demeurèrent ensevelis dans leur rêve d’amour. La Place de la Cathédrale s’était vidée, et le peuple s’étant retiré avec ses flambeaux, ses torches, ses falots, elle demeurait noire et silencieuse. Toutes les lumières du temple avaient été éteintes. La ville entière, plus silencieuse de minute en minute, entrait dans le sommeil. La nuit, rendue plus noire par le ciel nuageux, devenait plus froide.

Cassoulet songea tout à coup à son rendez-vous avec Maître Turcot.

— Ah ! ma chère Hermine, s’écria-t-il après un long silence, je pense bien que tout coopère pour assurer notre bonheur. Votre père m’a prié d’aller le rencontrer à la cathédrale où il veut m’entretenir d’un objet important.

— Mon père, dites-vous ? fit la jeune fille en tremblant.

— Oui, Hermine. Je conçois qu’il désire approuver notre union, car je lui ai trouvé, ce soir, une physionomie fort rassurante et de bon augure.

— Oh ! si vous disiez vrai ! s’écria Hermine avec joie. Car mon père, Monsieur Cassoulet, n’est pas méchant, bien que, parfois, il soit emporté et violent. Ses colères ne durent pas et il n’a pas de rancune.

— Je vous crois. Aussi, suis-je assuré que nous ferons bon ménage à l’avenir Maître Turcot et moi.

Et Cassoulet fit ses adieux à sa bien-aimée, baisa galamment sa main blanche et prit le chemin de la cathédrale.

Pendant un moment Hermine le suivit de loin, puis elle s’enfonça dans la ruelle où habitait la mère Benoît. Mais soit instinct, soit pressentiment, Hermine n’alla pas loin. Elle rebroussa tout à coup chemin et revint à la Place de la Cathédrale dans le dessin de guetter Cassoulet, s’assurer qu’il sortirait de la cathédrale sain et sauf et le voir s’en aller au Château Saint-Louis. Alors elle serait tranquille. Car il faut dire, bien qu’elle ne crût pas son père méchant, qu’elle avait quelque méfiance. Elle s’étonnait un peu de ce rendez-vous à la cathédrale entre Maître Turcot et Cassoulet. Pourquoi à la cathédrale ? Certes, dans ce lieu saint elle n’avait pas à redouter pour la vie de son amant ! Mais encore, un rendez-vous dans la cathédrale… Est-ce que Maître Turcot voulait jurer sur le saint autel amitié à Cassoulet ? N’aurait-il pas pu aussi bien donner ce rendez-vous (…)[1]

Et cette question répétée éveillait terriblement la curiosité de la jeune fille. Le temps s’écoulait long, long, long ! Ah ! Maître Turcot en avait donc bien à dire à Cassoulet ! Dix fois la jeune fille fut tentée d’aller à la porte du temple et d’écouter ce qui pouvait se passer ou se dire à l’intérieur. Une peur secrète la retenait ! Souvent une voix intérieure lui soufflait qu’on avait tendu un piège au lieutenant des gardes. Mais qui aurait tendu ce piège ? Maître Turcot ? Mais dans le temple du Seigneur ! Quel homme assez infâme attenterait à la vie d’autrui dans la maison de Dieu ? Pas Maître Turcot assurément ! Mais était-il bien sûr que le suisse et Cassoulet se trouvassent dans l’église ? Hermine n’avait pas vu le lieutenant y entrer ! Maître Turcot aurait bien pu attendre Cassoulet à la cathédrale, puis de là l’emmener ailleurs… dans un coupe-gorge peut-être, au fond d’un noir cul-de-sac… qui le savait au juste ! Et qui pouvait être assuré de ce qui se passait dans ces ténèbres épaisses ! Un crime aurait pu être commis à dix pas de la jeune fille qu’elle n’en aurait pas eu connaissance !

Dans le froid de la nuit Hermine devenait toute transie. Elle allait se mettre à marcher pour se dégourdir, quand elle avisa une ombre humaine qui traversait la Place de la Cathédrale, une ombre qui semblait venir du temple, une ombre qui venait à elle ! Est-ce Cassoulet ? Non… cette silhouette humaine semblait de haute taille. Elle s’effaça, dans l’enfoncement d’une porte. Un homme passa rapidement devant elle… Hermine vit cet homme, mais elle ne pu le reconnaître. Mais ce n’était pas Cassoulet ! Et à en juger par la stature, elle pensa que c’était son père. Cet homme marchait très vite et à pas étouffés. Bientôt la jeune fille n’entendit plus ses pas. Si c’était Maître Turcot, où allait-il ?

Inquiète, tremblante, elle demeura dans cet enfoncement de porte. Il lui semblait qu’elle était incapable de marcher. Elle voulait rentrer chez la mère Benoît, à dix pas de là seulement, mais elle sentait un attrait quelconque vers la cathédrale. Il lui semblait que quelque chose se passait, mais quelque chose d’affreux, de terrible. Elle voulait voir, savoir, et en même temps la crainte la retenait la clouant sur place. De temps à autre elle implorait, par une muette et fervente prière, la grande Vierge au Ciel, elle lui de mandait des forces, de la vaillance. Elle demandait à Dieu de protéger la vie de Cassoulet.

Une heure de nuit sonna à un beffroi de la cité.

La jeune fille tressaillit comme au sortir d’un songe horrible, elle jeta autour d’elle un regard éperdu. Puis, se souvenant du rendez-vous de Cassoulet et de Maître Turcot, elle pensa que son inquiétude avait été la cause d’un rêve fou.

— Une heure, se dit-elle ! Que va penser madame Benoît de ne pas me voir revenue ? Suis-je devenue folle.

Elle sourit en revoyant l’image amoureuse de Cassoulet, en pensant au baiser fou du jeune homme dans ses cheveux d’or, puis elle décida de rentrer au logis de la mère Benoît.

Mais voilà qu’un homme encore descendait la ruelle vers la Place de la Cathédrale ! Était-ce le même personnage ?

Hermine demeura immobile et foisonnante.

L’homme passa devant elle, du même pas étouffé et rapide. Oui, c’était la même silhouette, la même stature. Et si c’était Maître Turcot, d’où venait-il ? Qu’avait-il à parcourir la ville endormie à cette heure ?

Hermine le suivit, à dix pas environ, à travers l’obscurité de la Place. Elle s’arrêta interdite en voyant l’ombre pénétrer furtivement dans la cathédrale… dans la cathédrale silencieuse et noire !

Elle avança doucement, et, à sa grande surprise, mais joyeuse aussi, mais effrayée en même temps, elle vit un filet de lumière traverser l’interstice entre les deux vantaux de la porte du temple. Elle fut joyeuse parce qu’elle pourrait peut-être voir ce qui se passait de l’autre côté de la porte ; mais effrayée aussi par la crainte instinctive de découvrir quelque chose d’horrible !

Elle avança encore plus timidement. Elle prêtait l’oreille. Aucun bruit ne troublait le grand silence, qu’un bruit sourd, saccadé, près d’elle… Elle tressaillit violemment car ce bruit n’était autre que le battement de son cœur.

Agitée et tremblante elle arriva près de la porte, colla un œil dans l’interstice… Tout son être chancela… De ses mains elle chercha un appui à la porte comme pour s’empêcher de tomber. L’une de ses mains saisit âprement le cadre de la porte, mais cette main glissa, et doucement, sans heurt, sans choc, sans une plainte, la jeune fille s’affaissa sur le perron de pierre…

  1. Note de Wikisource : Il manque une partie de cette phrase dans le texte.