Le destin des hommes/12

Chez l'auteur (p. 196-240).

MAGASIN DE MODES


Tout à côté de l’édifice de la Coopérative, à droite, était une vieille maison en bois dans la fenêtre de laquelle l’on voyait depuis des années trois chapeaux de femmes, toujours les mêmes, et une feuille de modes illustrant différents modèles de manteaux. Et dans la porte était une pancarte portant ce seul mot : MODISTE. C’était le magasin de la veuve Rendon. Il se trouvait sur l’unique rue du petit village de Lavoie dans les Laurentides. Pas bien élégant ni bien propre à attirer les acheteuses. Jamais il n’avait été peinturé et il avait un air de misère qui s’accordait bien d’ailleurs avec toutes les autres maisons de la localité à l’exception de celle du maire et du presbytère. Lorsqu’une cliente franchissait le seuil de l’établissement, elle se trouvait en présence d’une femme de cinquante-trois ans environ, aux cheveux presque blancs, avec des yeux gris, un grand nez masculin et de longs poils raides sur la lèvre supérieure. Elle avait une figure fanée qui, lorsqu’elle tentait de sourire, prenait une expression désabusée pénible à voir.

Son magasin n’offrait rien de bien tentant pour la clientèle. Sur quelques tablettes, l’on voyait des bas de garçonnets et de fillettes, des chapeaux d’enfants, des serviettes, des soutien-gorge, des articles de toilette : tubes de rouge à lèvres, de vernis pour les ongles, des lotions, etc. Si l’une des villageoises demandait à la marchande une paire de couvertures pour son lit, elle disait qu’elle n’en avait pas dans le moment mais qu’elle en attendait incessamment. « J’en recevrai demain ou après-demain », assurait-elle. « Repassez et vous en aurez ».

Alors, elle consultait le catalogue de la Maison Eaton, de Montréal et écrivait en hâte disant de lui envoyer immédiatement la marchandise demandée dont elle incluait le prix avec la commande. Lorsque la cliente revenait, elle lui remettait les couvertures après avoir pris un honnête profit. Et il en était ainsi pour une foule d’autres choses. Dame, quand les fonds manquent pour avoir constamment en main un assortiment varié de marchandises, il faut recourir à de petits trucs pour maintenir son commerce et arracher sa petite vie. Aussi souvent qu’autrement, c’était les travaux de couture qui lui permettaient de manger et de se chauffer. Des femmes lui apportaient de vieux manteaux verdis ou rougis par le soleil en lui disant : « Retournez-moi donc ce vêtement ». Elle le défaisait d’abord et le refaisait ensuite en mettant le revers de l’étoffe au dehors. « Il est aussi beau qu’un neuf », assurait la marchande à la villageoise en lui remettant l’article. À l’automne elle était fort occupée pendant quelques semaines par ce genre de travail. Même, il lui arrivait de refaire des paletots d’hommes. Pour gagner sa pitance, elle prenait tout ce qui se présentait.

Et depuis des années, l’on continuait de voir dans sa porte, la pancarte portant le mot : MODISTE.

Il y avait cinq ou six ans que Mme Rendon était venue s’établir à Lavoie, pauvre village à dix milles du chemin de fer, où l’on se rendait par une méchante route de sable traversant de maigres fermes. Les gens de la place la connaissaient cependant depuis longtemps Mme Rendon. Ils l’avaient aperçue pour la première fois, il y avait plus de vingt ans, alors que nouvelle mariée, elle avait rendu visite à sa mère, Mme Beauvais, dans une somptueuse automobile. Son arrivée un samedi après-midi de juillet avait fait sensation. Le dimanche, elle avait assisté à la grand’messe dans une élégante toilette, entrant dans le temple en compagnie de son mari un peu avant l’Évangile. Le curé, un vrai prêtre, avait ressenti une sainte indignation en apercevant le couple, car il se disait que l’église est un endroit pour prier Dieu, pour adorer le Tout Puissant et non pour parader avec les dernières créations de la mode. Pendant toute une semaine, la population de Lavoie avait parlé des « promeneux » de la mère Beauvais et chacun s’était accordé à dire que c’était du « beau monde ».

La mère de Mme Rendon était une femme de la ville qui, devenue veuve, avait épousé un menuisier de Lavoie. Une couple d’années après ce mariage, son mari était mort, lui laissant sa maison et une petite rente. C’était cette maison qu’occupait maintenant Mme Rendon. Celle-ci bien que née à Montréal, était partie jeune de chez elle, à la suite d’une malheureuse aventure, pour aller travailler au dehors. Pendant des années, elle avait été caissière dans un grand restaurant de Toronto. C’était là que le voyageur de commerce Armand Rendon l’avait remarquée tout d’abord, avait fait sa connaissance ensuite et l’avait épousée deux mois plus tard. C’est alors qu’avec son mari elle avait rendu visite à sa mère qu’elle n’avait pas vue depuis des années.

Par la suite, elle était revenue à maintes reprises. Ce petit village lui plaisait fort et elle admirait le paysage. La maison de la mère Beauvais était adossée à la montagne qui, à cet endroit, était coupée à pic et formait comme une haute muraille. En avant était un grand jardin potager. « J’aimerais ça vivre ici », déclarait un jour la fille à sa mère.

— Oui ? je me demande ce que tu ferais l’automne lorsqu’il commence à faire sombre à quatre heures, et l’hiver, alors que tu es enneigée dans ta maison. Tu trouverais les journées longues.

Deux ans plus tard, une pneumonie emportait la vieille femme. La fille héritait de la pauvre maison. Une couple de villageois lui offrirent de l’acheter mais elle refusa de la vendre. « Je viendrai faire de petits séjours ici pendant la belle saison », répondit-elle.

Mme Rendon était mariée depuis quatre ans. Elle menait une existence facile et confortable, car son mari gagnait largement sa vie. Un automne, il partit avec deux amis pour faire la chasse aux canards mais se noya au cours d’une soudaine tempête qui fit chavirer leur canot. Ses deux copains échappèrent miraculeusement à la mort. Le défunt laissait une assurance de cinq mille piastres à sa veuve.

Pendant les premiers mois qui suivirent ce douloureux événement, Mme Rendon resta comme cloîtrée dans sa maison, puis elle éprouva un jour le besoin de se distraire. Donc, elle prit le train et se rendit en Floride où elle passa six semaines à Miami Beach. Lorsqu’elle revint, elle avait laissé sa peine et ses regrets sur le sable de la plage et le vent les avait emportés au large de la mer. Cela lui avait fait du bien de changer d’horizon. Alors, au printemps, elle vendit ses meubles, remit sa maison et s’acheta un billet de passage pour l’Angleterre. Elle traversa l’océan, rêve qu’elle caressait depuis longtemps, et vécut un mois à Londres.

La jeune veuve prenait du bon temps.

À son retour, elle alla s’installer à Lavoie, dans la vieille maison laissée par sa mère. Pendant les mois d’été, elle se laissa vivre, travaillant un peu dans le jardin potager et flânant pendant des heures, assise à l’ombre d’un peuplier argenté.

Mme Rendon fit bientôt connaissance avec la famille du maire Dorion, le plus important personnage du petit village. Mme Dorion grande et forte personne était une femme charmante, obligeante, d’humeur gaie, en un mot une voisine bien aimable. Le maire, M. Dorion, était un homme d’affaires. Il ne parlait que d’affaires, faisait des affaires et ne s’intéressait qu’aux affaires. Une grande partie du terrain sur lequel était bâti le village lui avait autrefois appartenu. Il avait vendu bien des lots, mais avec un constitut, et chaque année, il retirait de l’acheteur une petite somme, comme une espèce de rente seigneuriale. M. et Mme Dorion habitaient une belle grande et confortable maison en brique, à gauche de la Coopérative. Ils avaient quatre enfants, trois garçons et une fille. Parfois, la mairesse invitait Mme Rendon à dîner en famille le dimanche midi. L’intimité s’établissait entre les deux femmes.

Les voyages, les toilettes, les menues dépenses avaient fort entamé les cinq mille piastres d’assurances léguées par le mari. De toute nécessité, la veuve devait maintenant travailler pour gagner sa vie. Comme elle possédait de réelles capacités, elle se trouva rapidement un emploi, puis un autre, car elle en changeait souvent. Tour à tour, elle fut vendeuse, caissière, comptable, assistant-gérant, assistant-trésorier, dans des magasins à rayons, des magasins de musique, des imprimeries ; elle travailla dans une banque, chez des courtiers et dans différents établissements commerciaux ou industriels. Pendant vingt ans, elle changea de place une douzaine de fois au moins. Un jour, elle décrocha dans un bureau du gouvernement un emploi qui lui donnait deux mille piastres par année. Le sort lui avait donné là une vraie chance. Toutefois, elle n’était pas plus riche lorsqu’arrivait la saint Sylvestre. Elle avait tout dépensé, tout gaspillé. Jamais de sa vie, elle avait pu mettre un sou de côté. Tout passait en toilettes, en folles dépenses.

Parlant parfois du prix de certaines denrées alimentaires, elle s’exclamait : C’est écœurant comme c’est bon marché !

Chaque année, elle allait passer ses vacances à sa vieille maison de Lavoie. Même, elle y retournait de temps à autre en fin de semaine, bien que ces voyages représentassent une assez forte dépense. Lorsqu’elle obtint sa place au salaire de deux mille piastres, pendant toute la belle saison, elle partait chaque samedi pour Lavoie et revenait le lundi matin. Même l’hiver, elle y retournait pour la fête de Noël. À cette occasion, enveloppée d’un nouveau manteau, d’une robe neuve et coiffée d’un chapeau qu’elle venait de choisir, elle arrivait chez le maire les bras chargés de cadeaux qu’elle déposait sur un coin de la table. Elle embrassait son amie la mairesse, puis saisissant l’un des paquets attaché avec un étroit ruban multicolore et orné d’emblèmes colorés de Noël : « Voici pour vous avec mes meilleurs souhaits », disait-elle. Prenant ensuite les boîtes l’une après l’autre : « Pour toi, Adrienne, pour toi André, pour toi, Jules, pour toi, mon petit Charles ». Tout joyeux, les quatre enfants développaient leurs colis et s’extasiaient sur les présents reçus.

— Bon, maintenant, je me sauve chez moi, faisait-elle. Ça me fait bien plaisir de vous voir, mais j’ai hâte d’entrer dans ma maison.

— Vous y trouverez un bon feu, annonçait Mme Dorion. J’ai allumé votre fournaise tout à l’heure. Demain midi, vous viendrez dîner avec nous, ajoutait Mme Dorion.

— Je vous remercie, mais c’est un repas de famille et je ne voudrais pas troubler votre intimité.

— Mais vous savez bien que vous êtes de la famille, répondait Mme Dorion.

— Alors, j’accepte. Merci d’avance.

— Vous avez là un beau manteau, déclarait d’un ton admiratif, Mme Dorion à son amie.

— Vrai, vous l’aimez ? Il est à votre goût ? Que je suis donc contente ! Grand merci d’avoir allumé mon feu.

Ce service et d’autres encore étaient largement récompensés. Les cadeaux que Mme Rendon distribuait aux enfants étaient plus beaux que ceux que le maire leur donnait lui-même. En voyant ces largesses inutiles, il souriait discrètement. Il était le seul homme riche du village, mais il continuait de travailler et d’économiser comme au temps où il ne possédait qu’un modeste avoir. Depuis longtemps, il savait que la fortune est volage et qu’il est bon d’avoir des économies si l’on veut vivre sans inquiétudes sur ses vieux jours. Parfois, lorsque la visiteuse était partie pour retourner à sa maison, le maire jetant un coup d’œil sur les présents apportés :

— Elle jette son argent, la pauvre femme. Mais elle en aura peut-être bien besoin un jour. Ce sont des choses qui se voient ça, remarquait-il en regardant sa femme.

— Tu sais, elle a besoin de dépenser. C’est en elle. Elle ne peut pas garder une piastre. Si elle ne nous faisait pas ces cadeaux, elle les ferait à d’autres, répondait sa compagne.

Il y avait bien six ans que Mme Rendon vivait dans l’affluence avec son salaire de deux mille piastres et, en toute bonne foi, elle s’imaginait que cela continuerait toujours ainsi. Mais un nouveau gérant du département où elle était employée opéra toute une série de changements dans le nombreux personnel et allégua de certains abus qui s’étaient produits dans le passé pour congédier nombre d’employés. Mme Rendon fut du nombre. Ce fut un cruel éveil du rêve dans lequel elle avait vécu. Après les années d’abondance, elle se trouvait subitement sans situation et sans économies. À ce moment elle venait d’entrer dans ses cinquante ans, un âge difficile pour se placer. Évidemment, elle ne pouvait choisir, car elle n’avait rien pour vivre, pour temporiser, se retourner un peu et chercher quelque chose de convenable. Il lui fallait aller au plus pressé. À un salaire de famine, elle entra comme secrétaire dans le bureau d’un vieil avocat qui avait eu naguère une grande vogue, mais qui était bien oublié maintenant et qui ne plaidait que de rares causes. Ce qu’elle gagnait chaque semaine suffisait à peine à payer sa chambre et une maigre pension.

De ce moment, ce fut pour elle le problème du pain quotidien. Dans la jeunesse, ce problème est dur, mais on a le courage, la force et l’espoir en l’avenir, mais lorsqu’on est âgé, c’est un terrible cauchemar. Les choses allèrent passablement pendant quelques semaines, puis un samedi, le patron déclara qu’il ne pouvait ce jour-là lui payer le salaire convenu. Il lui en donnait seulement la moitié. Alors, comme elle regardait d’un air désappointé les deux billets de deux piastres qu’il lui remettait, il décréta : « C’est tout ce que je peux vous donner, je n’en ai pas plus. »

Décidément, le sort était contre elle. Dans cet embarras, la secrétaire fut prise de panique. Que faire ? Elle n’avait qu’un peu plus que le loyer de sa chambre. Forcément elle dut jeûner.

Ses belles années étaient finies.

À ses moments libres, elle se chercha une place ailleurs. Mais elle était une vieille jeunesse et c’était maintenant plus difficile à trouver qu’autrefois. Découragée, elle dut se résigner à demeurer dans le bureau du vieil avocat malhonnête et égoïste. Chaque jour de la semaine, elle vivait dans la pénible attente du samedi, se demandant toujours si elle recevrait son mince salaire au complet. Souvent, il arrivait qu’elle n’en touchait qu’une faible partie. Son patron lui jetait quelques piastres comme à une pauvresse à qui il aurait fait l’aumône. Mais elle devait quand même payer le loyer de sa chambre et manger. Non pas manger à sa faim, car c’était une chose qu’elle ne connaissait plus maintenant, mais manger pour subsister. Trois longues et douloureuses années, elle vécut ainsi. Chaque saison, elle louait toutefois pour l’été sa maison de Lavoie ce qui lui permettait de payer ses taxes et de ne pas crever de faim.

Pendant ces années, elle avait suivi dans ce bureau un véritable cours de fraudes et d’escroqueries.

Maintenant, cependant elle en avait assez. Alors, après avoir longuement réfléchi, elle décida de laisser là sa vieille crapule d’avocat et d’aller vivre à Lavoie, dans sa vieille maison. Pour commencer, elle tenterait d’obtenir un prêt de cinq cents piastres du maire en donnant une hypothèque sur sa propriété, puis, avec cet argent, elle achèterait un fond de marchandises pour ouvrir un petit magasin de modes. Le maire s’attendait depuis longtemps à une requête de ce genre, mais comme la maison valait plus que le double du montant demandé, il y consentit. Donc, avec un assortiment de mercerie, d’articles de nouveautés qu’elle se fit expédier à Lavoie, elle arriva là aux premiers jours d’octobre, lorsque la nature donnait sa grande féérie de l’automne. Le feuillage coloré des arbres dans la montagne offrait un merveilleux spectacle et cela mit un peu de joie dans l’âme de la pauvre femme. Puis, elle espérait faire un succès de son entreprise. C’est alors qu’elle accrocha trois chapeaux de femmes dans sa fenêtre ainsi qu’une feuille illustrée, montrant divers modèles de manteaux et qu’elle mit dans sa porte une pancarte portant le mot : MODISTE.

Regardant le terrain en avant de sa maison, elle se dit : Le printemps prochain, je me ferai un jardin et j’aurai tous les légumes dont j’ai besoin.

L’ouverture du magasin de la veuve Rendon eut dans le petit village un succès de curiosité. Pendant les premiers jours, les femmes défilèrent devant le comptoir de la marchande mais à part de bavarder et de regarder, elles firent peu d’emplettes. Elles entraient et, d’un coup d’œil, inspectaient les marchandises installées sur les tablettes. Comme elles n’avaient pas l’intention d’acheter, elles demandaient des articles qu’elles supposaient n’être pas là.

— Avez-vous des bas de nylon ? s’informa la femme du boulanger.

— J’ai pu en en avoir six paires seulement, répondit la marchande qui, en réalité, n’en avait que deux paires, mais qui devinait que la cliente n’était pas sérieuse.

Et ce disant, elle ouvrit une boîte et étala une belle paire de bas devant la femme surprise.

— Combien vendez-vous ça ?

— Une piastre et vingt-cinq sous.

— C’est cher. Je voulais payer une piastre et dix au plus. C’est d’ailleurs ce qu’ils se vendent chez Gendron.

— Si vous pouvez en acheter à ce prix-là, ne négligez pas l’occasion. Je suis sûre que si Gendron en a, il les vend plus cher que moi.

— Comme je vous l’ai dit, je ne veux pas payer plus qu’une piastre et dix.

— Je regrette. Avez-vous besoin d’autre chose.

— Non. Bonjour, madame.

Ce marchandage de la boulangère n’était qu’un prétexte pour faire parler la veuve Rendon et inventorier son fond de marchandises.

Naturellement, les villageoises étaient curieuses de voir celle qui, pendant des années avait été l’amie de la mairesse et une grosse dame maintenant réduite à tenir un petit commerce dans le village de Lavoie.

— Êtes-vous allée au magasin de la veuve Rendon ? demandait Mme Marceau, la femme du menuisier à Mme Aumont, l’épouse du boucher.

— Non, pas encore, mais je veux aller voir ce qu’elle a fait venir. J’ai vu passer la voiture comme je me rendais au bureau de poste, et les messagers descendaient deux caisses. Il me semble que ce n’est pas grand’chose pour prendre magasin.

— C’est un changement, hein ? Elle qu’on ne voyait jamais avec la même robe, en être réduite à tenir une magasinette.

— Parait que, pendant longtemps, elle gagnait $2,000 par année. Pensez-vous que c’est vrai ça, Mme Marceau ?

— Ben, j’vas vous dire. Je le crois sans peine, car elle portait de la toilette dans le temps. Vous me croirez si vous voulez, mais un automne, je lui ai vu porter cinq manteaux différents.

— Deux mille piastres ! Je me demande ce qu’elle pouvait faire pour gagner deux mille piastres.

— Je ne sais pas, mais dans tous les cas, elle va trouver ça différent ici.

C’est ainsi qu’on jasait entre femmes à Lavoie.

À son arrivée à Lavoie, la veuve Rendon fut prise d’une crise de dévotion. Elle qui, à la ville, n’allait pas même à l’église le dimanche, si ce n’est pour aller entendre un grand prédicateur à Notre-Dame, pendant le carême, se mit à assister chaque matin à la messe basse dans son petit village. Évidemment, ce n’était pas le pur amour de Dieu qui la poussait là. Comme des centaines de millions de pauvres gens, dans le vaste monde, elle allait s’agenouiller en solliciteuse pour demander des faveurs. Et comme tant d’autres, au lieu de s’adresser directement au Tout Puissant, elle préférait faire passer sa requête par l’intermédiaire d’un saint qui lui en imposait moins et auquel elle parlait avec plus de confiance d’être entendue et exaucée. La marchande, elle, faisait passer ses suppliques par l’entremise du Frère André. Avec ferveur, elle lui demandait d’assurer le succès de son commerce, la chance de faire des affaires afin de réussir à manger chaque jour et à se chauffer. Chaque matin, elle se levait à six heures et demie, s’habillait et se rendait à l’église à quelques minutes de chez elle. En entrant dans le temple, elle se sentait déjà toute réconfortée. D’autres fidèles arrivaient à leur tour : deux jeunes filles qui voulaient trouver un mari, une femme qui allait intercéder la Vierge pour qu’elle lui obtienne la guérison de son mari ivrogne et brutal, des vieux et des vieilles qui égrenaient machinalement leur chapelet mais se rendaient compte qu’ils accomplissaient un acte de piété agréable à Dieu. La cérémonie terminée, le petit groupe sortait lentement du temple et retournait à ses occupations quotidiennes, avec la certitude d’avoir bien commencé sa journée.

De retour chez elle la veuve Rendon déjeunait d’un bout de pain et d’une tasse de thé et, si c’était l’été, elle sortait et allait travailler dans son jardin ou, si c’était l’hiver, elle attendait patiemment les clientes en méditant sur les vicissitudes de la vie.

Depuis le temps éloigné où elle avait fait ses premières apparitions à Lavoie, la veuve Rendon avait perdu beaucoup de son ancien prestige.

Autrefois, c’était une grosse dame, une femme avec une automobile, de belles toilettes et elle était l’amie de madame la mairesse. Maintenant, elle ne portait que des vieilles robes, elle n’était qu’une petite marchande qui s’efforçait d’arracher sa vie et de gagner sa pitance et quand, dans le petit village on parlait d’elle, on ne la désignait jamais autrement que sous le nom de la veuve Rendon. C’était la revanche des petites gens sur l’élégante Mme Rendon.

Lorsqu’elle se rend à l’église le matin pour entendre la messe, la veuve Rendon est presque toujours dépassée par les deux jeunes Huneau, dix et onze ans, fils de Mme Prospère Huneau. Ils habitent la dernière maison de la rue et, comme ils ne veulent pas arriver en retard, ils se hâtent et courent par moments. Un vendredi, la marchande et les deux garçonnets sortent en même temps du temple, l’office fini.

— Vous êtes de bons petits garçons, vous autres, leur déclare la veuve avec un bienveillant sourire. Vous ne manquez jamais la messe.

— C’est notre mère qui nous envoie, répond le plus vieux des deux frères.

— Bien, vous avez une bonne mère. Et quelle faveur demandez-vous au Bon Dieu, lorsque vous venez à l’église ? La grâce de faire une bonne première communion ?

— Non. C’est maman qui nous dit quoi demander.

— Elle vous recommande de prier pour que vos parents restent toujours en santé ?

— Pas une miette, déclare l’aîné des garçons. Lundi, elle nous a dit de prier pour que la vache vêle au plus tôt. On n’a pas de lait à la maison et maman voudrait nous en faire boire.

— Pis mardi, continue son frère, elle nous a dit de prier pour que la poule blanche ait une couvée de beaux petits poulets.

— Mercredi, reprend l’aîné, elle nous a recommandé de prier pour que la truie ait une bonne portée de petits cochons. On en élèverait un et on vendrait les autres.

— Hier, continue le cadet, elle nous a dit de prier pour qu’elle trouve assez d’argent pour s’acheter un gramophone.

Puis en chœur, les deux gamins proclament : Ce matin elle nous a dit : Priez bien fort pour que votre père ne se saoule pas samedi.

Là dessus les deux galopins détalent à toute vitesse vers l’autre bout de la rue où les attend le déjeuner, laissant la veuve Rendon toute ahurie.


La Coopérative est pour ainsi dire le centre des affaires du petit village. Presque chaque jour, plutôt le matin, quatre ou cinq voitures d’habitants arrêtent devant la porte de l’édifice. Les hommes y entrent. Leurs femmes qui les accompagnent souvent se rendent à côté, au magasin de la veuve Rendon. C’est pour elles une salle d’attente, mais elles n’achètent presque jamais, car elles n’ont pas d’argent. Tout le monde est pauvre. Un jour, elles étaient six réunies là et tout ce que la marchande a vendu, c’est une paire de lacets de bottines pour le garçonnet de l’une d’elles.

Ah ! que le monde est pauvre à Lavoie !


À certains jours, un vent de colère, un souffle de fureur passaient sur le petit village. Il y avait du bruit, des rassemblements, des assemblées pour dénoncer la conscription. En termes énergiques l’on condamnait la politique des marionnettes du gouvernement dont l’Angleterre tirait les ficelles. Des valets des Anglais, disait-on avec mépris. L’on parlait fort, mais, malgré cela, les garçons de la localité étaient obligés de partir et d’endosser l’uniforme. L’on était forcé de se soumettre à la loi et d’aller se faire tuer. « C’est triste de voir de belles jeunesses partir pour la guerre », s’apitoyait « Mme » Rendon.

Nombre de jeunes gens se cachaient dans les bois.

Une vieille dont les deux fils étaient morts déclarait chaque jour : « J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’étais fière de mes deux garçons. Je comptais sur eux pour m’aider dans ma vieillesse. On me les a pris. Je ne sais même pas où ils sont enterrés. Ah ! malheur de malheur ! »

Dans la paroisse, dans chaque famille, il y en avait un ou deux de partis.

Combien reviendraient ?


Il n’y avait pas beaucoup d’imprévu dans sa vie, mais la veuve Rendon eut un jour une surprise. Elle reçut une demande en mariage en vers. Cette originale proposition lui venait d’un fermier de la paroisse qui ne lui avait jamais parlé. Toutefois, elle le connaissait de vue, car c’était le chantre à la grand’messe le dimanche. Il avait autrefois, étudié pour être prêtre, puis avait renoncé à cette vocation et s’était fait habitant comme son père. La marchande était à ce moment dans un pénible dénuement mais elle se dit que si elle épousait ce brave homme, elle deviendrait fermière, devrait traire les vaches, faire le beurre, élever des poulets et, à table, manger du gros lard. Non, elle préférait rester veuve et vivre sa vie de solitaire.

À quelques jours de là, une dame de la ville qui avait loué une petite maison à Lavoie pour y passer l’été, entra avec sa fillette de huit ans dans le magasin de la veuve Rendon pour y faire une menue emplette. Comme elle s’attardait à bavarder, la marchande lui fit part de la demande en mariage qui lui avait été faite.

— Vous avez bien fait de refuser, affirma la dame. Si vous voulez vous marier, vous pourrez facilement trouver mieux qu’un habitant.

— Moi, fit la fillette d’un ton décidé, quand je serai grande, je me marierai. Mais mon mari, je le conduirai ; il fera ce que je lui dirai de faire. Et, un jour, je lui enfoncerai un couteau dans le dos ou dans le ventre.

Et la dame sourit à cette déclaration et regarda l’enfant avec complaisance.


L’amitié entre la veuve Rendon et la mairesse s’était bien refroidie depuis que la première était revenue au village. Sans motif, sinon que les deux femmes n’étaient plus maintenant sur un pied d’égalité. Tant que Mme Rendon avait été prospère, les relations avaient été des plus cordiales mais maintenant que la marchande menait une existence précaire tandis que Mme Dorion continuait de jouir de l’abondance et de la sécurité, une grande gêne était survenue entre les deux voisines. Très fière, la veuve Rendon souffrait de l’humiliation de se sentir si pauvre tandis que la mairesse était mal à l’aise devant la misère de son ancienne amie. Maintenant elles se disaient un petit bonjour lorsque le hasard les mettait en présence l’une de l’autre. Un dimanche d’hiver cependant, la mairesse sortant de l’église, après la grand’messe, en même temps que la marchande, risqua une discrète invitation :

— Venez donc prendre le dîner avec nous aujourd’hui.

Pour la veuve Rendon, ce fut comme si on lui offrait l’aumône.

— Merci, répondit-elle. J’ai justement mis un petit rôti de porc frais sur le feu avant de partir pour la messe. Il doit être cuit à point.

La mairesse ne fut pas dupe de ce mensonge. « La pauvre femme », se dit-elle en elle-même, « ça fait sûrement bien longtemps qu’elle n’a pas humé l’odeur d’un rôti qui mijote sur le poêle. »

À table, la mairesse racontait l’incident à son mari. Celui-ci, qui portait une grosse bouchée de viande à sa bouche, répondit :

— C’est pénible, mais qu’est-ce que tu veux, elle n’a jamais eu une once de jugement dans la tête et elle porte aujourd’hui la conséquence de ses actes. Toi, es-tu allée te promener en Floride ou en Angleterre ? T’es-tu acheté des robes et des manteaux chaque semaine ? Non. Hé bien, elle a sa part et toi la tienne.

Et, là-dessus, il mordit dans l’énorme bouchée qui lui gonflait la joue.

Le temps passait, les mois s’écoulaient et le commerce marchait boiteusement. Presque chaque jour la marchande faisait quelques ventes qui lui rapportaient un léger profit. Mais peu à peu elle avait écoulé son fonds de marchandises, ne le renouvelant que partiellement, car il lui fallait vivre, et lentement elle mangeait son capital. Ça c’était désolant. Vrai, son jardin lui fournissait les légumes nécessaires, mais on ne vit pas que de légumes et ses gains étaient bien minces. C’était toujours et continuellement le problème du pain. En se mettant au lit le soir elle y pensait pendant des heures, étendue sur son matelas, sans dormir, se demandant comment elle pourrait manger le lendemain.

Certes, elle ne s’exclamait plus comme autrefois en parlant du prix des denrées alimentaires : C’est écœurant comme c’est bon marché. Quand on n’a ni père, ni frère, ni mari, qu’on a dépassé l’âge mûr et qu’on est sans argent, la vie est bien difficile. À l’époque de la rentrée des classes, elle était sûre de vendre quelques douzaines de paires de bas de garçons et de fillettes, à l’automne, elle avait toujours de nombreux manteaux à retourner, et au printemps, au temps de la première communion, elle était assurée de faire quelques petites robes blanches. Même, il lui était arrivé de confectionner une couple de robes noires pour des défuntes que l’on couchait dans leur cercueil. Ça c’était du profit clair, mais elle n’avait pas de travail tous les jours, et elle avait besoin de manger lors de chaque nouvelle journée qui s’amenait.

Ce qu’elle était démoralisée !

À cette heure, elle pouvait se tourner de tous les côtés, nulle part il y avait quelqu’un qui la connaissait, qui s’intéressait à elle, qui sympathisait avec elle. Absolument étrangère. Dans la vie elle était seule, seule. Pour ajouter à ses troubles, elle souffrait maintenant de rhumatisme dans une jambe et dans une main. C’était extrêmement douloureux et elle passait souvent des parties de nuit sans dormir, torturée par le mal impitoyable. Avec cela, elle était sujette à des attaques de névralgie. Quand on a déjà tant d’ennuis, c’est bien pénible d’être ainsi affligée.

Ah ! il en survient des infirmités lorsqu’on commence à se faire vieux.

Ce qui la préoccupait le plus cependant, c’était des faiblesses de cœur qu’elle éprouvait au moindre effort. Sûrement qu’elle avait le cœur malade.


Dans le passé, la veuve Rendon en avait entendu bien des sermons à Notre-Dame par des prédicateurs fameux, mais jamais elle n’avait ouï rien de semblable à la retraite prêchée à Lavoie par un père oblat. C’était des clameurs dans l’église, de grands éclats de voix, des gestes désordonnés, menaçants, furibonds afin d’inspirer la terreur. Puis, dans le chœur, les enfants, les bras en croix, criaient et priaient de toutes leurs forces pour assurer le salut de leurs parents. Et le soir, à sept heures, les cloches sonnaient le glas. À ce lugubre appel, les villageois devaient se jeter à genoux à l’endroit où ils se trouvaient et réciter sept Ave avec supplique pour convertir les pécheurs. « C’était tragique », déclarait la veuve Rendon, « mais ce n’est pas ainsi que je comprends la prière. Ça, c’est du toc, du théâtre, le genre espagnol. On cherche à produire une trop forte impression et l’on manque son coup. »

Dans son adversité, elle devenait impatiente, la veuve Rendon. Elle avait beau prier, implorer, elle n’obtenait rien. Sûrement que Dieu était aussi dur, aussi impitoyable que les humains. Chaque jour, elle voyait passer des femmes et même des vieux se rendant à l’église par routine, par habitude. La marchande, elle, lorsqu’elle y allait, aimait à être seule afin de se recueillir, de prier avec son cœur. Elle détestait de voir une foule dans le temple. Cela lui rappelait le troupeau des solliciteurs qu’elle avait vus jadis dans l’antichambre du bureau d’un ministre à qui ils allaient demander des faveurs.

Plus le curé recommande de prier, moins elle prie. Ce qu’elle veut, c’est prier de son propre mouvement, alors qu’elle en éprouve le besoin et qu’elle se sent en communion avec le Divin Maître. Le prône du dimanche est pour elle une pénitence. Pendant une demi-heure, le curé essaie de lire un texte du Nouveau Testament ou des Évangiles, mais il est vieux et lit très mal, comme un jeune écolier qui ânonne. Elle trouve fatigant au possible de l’entendre.


Le commerce n’allait guère et la marchande traversait de mauvais moments. Un jour de crise plus aiguë, alors qu’elle était sans le sou, mettant son orgueil de côté, elle alla voir le curé, lui demandant un peu d’aide, un léger secours. Mais en la voyant et en l’écoutant, le vieux prêtre sentit remonter en lui la sainte indignation qu’il avait ressentie ce dimanche où elle était entrée à l’église pour la grand’messe dans un élégante toilette afin d’épater les campagnards et il lui répondit :

— Madame, ceux qui sont dans l’indigence aujourd’hui, dans le besoin, c’est qu’ils n’ont pas voulu penser à l’avenir, qu’ils n’ont pas voulu se protéger. Alors ils doivent porter la responsabilité de leurs actes et subir le sort qu’ils se sont attirés. C’est tant pis pour eux.

La solliciteuse sortit furieuse du presbytère. En s’en allant, elle monologuait à haute voix. « Au lieu d’aider les pauvres, de faire la charité, les curés, le ventre plein, les raisonnent, leur font la morale. C’est plus facile que de donner et ça coûte moins cher. Ils récoltent l’argent des mariages, des services pour les défunts, des messes pour les biens de la terre, pour les âmes du purgatoire et tout ce que vous voudrez, mais ils le gardent pour eux. »

Mais le curé lui-même était pauvre, tous ses paroissiens, à l’exception du maire, étaient pauvres. Sa dîme était maigre, les mariages étaient toujours très modestes et les défunts devaient se contenter d’un service de dernière classe. Quant aux âmes du purgatoire, elles devaient attendre patiemment que le temps de leur expiation fût expiré. En toute justice pour le curé, il faut dire qu’il n’était pas en mesure d’aider les prodigues et les imprévoyants.


Travailler dans son jardin, remuer le sol, sentir l’odeur de la terre, voir tomber la bienfaisante pluie sur les jeunes tiges sortant de l’humus, observer les grives cherchant des vers pour se nourrir elles et leurs petits, suivre la croissance de ses légumes étaient ses plus grandes joies dans le pauvre village où elle s’était réfugiée.

À l’automne, alors que les arbres sont nus, elle aimait à aller, le dimanche après-midi, faire une courte promenade dans la montagne. À fouler les feuilles mortes, elle éprouvait une espèce de volupté qu’elle goûtait intensément. Pendant ces brèves minutes, elle oubliait les ennuis et les misères de sa pénible existence.

À certaines heures, elle se tournait vers la nature comme vers la grande consolatrice. Lorsqu’on n’est pas aveugle, que l’on a une âme vibrante, le spectacle de la nature toujours belle, toujours changeante, qui offre du nouveau à chaque matin, lui mettait le cœur en joie pour un moment. Cependant, elle était parfois si triste que la magie de la terre et du ciel ne parvenait pas à lui rendre le calme et la quiétude d’esprit qu’elle aurait tant voulu ressentir. Les matins de grand froid, elle voyait s’élever la fumée des cheminées sur un beau ciel bleu et rose et elle contemplait la neige rose des montagnes. Dans ce grand calme, son cœur se fondait en un hymne qui était comme une prière.


Deux des proches voisines de la marchande avaient chacune un matou qui étaient toujours en guerre. Invariablement, chaque soir, ils étaient là à miauler, à s’invectiver, à s’injurier et à se provoquer en langage de matous. Puis, finalement, ils se battaient, se griffaient, se mordaient, se déchiraient. Cela ne manquait jamais. Un jour, l’un des deux rivaux arracha d’un coup de griffe un œil à son adversaire. La propriétaire du chat blessé dut le tuer, mais, une nuit, elle fit disparaître l’autre dont on retrouva le cadavre plus tard. Alors, pendant quinze jours, l’on n’entendit parler dans le village que de la querelle entre les deux commères, provoquée par le meurtre du matou.


Il n’y a pas d’électricité à Lavoie, mais un voisin de la veuve Rendon, homme ami du progrès, s’est fait installer une batterie qui actionne l’appareil de radio et la machine à laver. « Le radio sévit du matin au soir », déclare la marchande. On ne peut s’entendre parler. C’est ça la grande paix de la campagne ? Le tapage des tramways à la ville est moins énervant.

Puis, il y a un jeune homme des rangs, un garçon d’habitant, qui s’est acheté une motocyclette, et il passe en trombe une partie de la nuit en pétaradant dans le village, faisant un vacarme infernal. « Un vrai fou ! » affirme la veuve Rendon. « Impossible de dormir. »

L’on bâtit une maison. Pendant une semaine, l’on entend le bruit des masses de fer cassant des pierres pour le solage. Ensuite, de six heures du matin à dix heures du soir, c’est, pendant un mois et demi, le tintamarre des marteaux enfonçant des clous. Une vraie belle musique !

Le vendredi soir, des groupes de touristes arrivent à pleines voitures pour la fin de semaine. Ils apportent leur radio, installent un haut-parleur dehors et font jouer l’appareil pour tout le monde jusqu’à minuit. « De vrais sauvages ! » s’exclame la marchande avec amertume. « Ils appellent ça de la civilisation ! Et le pire, la chose déplorable, c’est que ces visiteurs si bruyants sont des éducateurs de la jeunesse, des directeurs d’écoles et des professeurs ».


Le deuxième voisin de la veuve Rendon est un curieux personnage. C’est un ancien navigateur qui est échoué à Lavoie par on ne sait quel hasard. Son nom est François Cochelette. Il demeure avec sa fille qui est veuve. Par les beaux jours d’été, après son dîner, il s’installe dans une vieille berceuse sur sa véranda et fait un somme d’une demi-heure. Une fois réveillé, il entre un moment dans sa maison et réapparaît avec son violon. De nouveau il s’assoit dans sa chaise et se met à jouer. Lorsqu’il a terminé le morceau, il fait une légère pause et le recommence. Il le recommence trois fois, quatre fois, six fois, huit fois. Et il recommence le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. M. Cochelette ne connaît qu’un morceau mais il ne se lasse jamais de le jouer. Les voisins sont ennuyés, agacés au possible, mais ils ne peuvent rien contre le vieux maniaque.


Des villageoises entraient au magasin de la veuve Rendon et se racontaient une histoire en riant et en se moquant.

À Lavoie il y avait bien six ou sept familles Boisselle, vaguement parentes, et, parmi les garçons, il y en avait quatre qui portaient le prénom d’Arthur. Or, l’un de ces jeunes gens fréquentait depuis six mois Ernestine Boisvert qui venait d’entrer dans ses dix-neuf ans. Les amoureux se voyaient trois fois par semaine : le dimanche, le mardi et le jeudi. Un matin, en lavant la vaisselle avec sa mère, après le déjeuner, Ernestine déclara :

— Tiens, moé, j’en ai assez d’Arthur. Tu sais, il est ennuyant, il me fatigue et m’agace. Jamais je ne pourrai me décider à me marier avec un garçon comme ça.

— Ben, tu n’es pas obligée de l’endurer. Tu n’as que dix-neuf ans et tu en trouveras d’autres. Alors tu sais quoi faire, lui dit sa mère.

— Oui, je le sais. Je ne veux plus le voir et je vais lui écrire de ne pas revenir ici.

— Pourquoi lui écrire ? Pourquoi ne pas lui dire toi-même que tu en as assez, que c’est fini ?

— Oh ! tu sais, il se mettrait à pleurnicher, à tâcher de m’attendrir, et tout ça ne ferait que m’irriter. J’en ai par-dessus la tête de toutes les platitudes qu’il me débite. Je vais lui écrire immédiatement.

Alors, sa dernière assiette lavée et essuyée, Ernestine mit un journal sur la table pour servir de tapis, prit la plume et l’encrier sur la corniche, à côté de la pendule, alla chercher une feuille blanche dans l’armoire et se mit à écrire.

Aussitôt la lettre terminée, elle la cacheta et alla la jeter à la poste.

Or, le soir, l’un des Arthur Boisselle, qui avait répondu à une demande d’emploi parue dans le journal, arrêta au bureau de poste et demanda s’il y avait une lettre pour lui.

Il y avait une lettre pour Arthur Boisselle. On la lui remit. Comme il était pressé de connaître ce qu’on lui répondait, il se servit de son doigt comme coupe-papier, prit la feuille et lut. Une expression de surprise parut sur sa figure, puis il se mit à rire.

— Ce n’est pas pour moi, expliqua-t-il en remettant la lettre à la buraliste.

Celle-ci la replaça dans le casier B.

Le lendemain matin, un autre Arthur de la tribu Boisselle passant devant le bureau de poste, entra pour voir s’il y avait quelque communication pour lui.

— Arthur Boisselle ? Oui, il y a une lettre pour vous, répondit la demoiselle du bureau en lui remettant le pli ouvert par le premier Arthur.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un qui ouvre les lettres ici ? demanda-t-il d’un ton agacé.

— C’est un autre Arthur Boisselle qui l’a ouverte.

Alors il se mit à lire. Ce n’était pas pour lui. Sa blonde, à celui-ci, trouvait qu’il ne venait jamais assez souvent à la maison et elle insistait toujours pour le retenir lorsqu’il voulait partir.

— C’est pour un autre, fit-il en remettant la lettre à la maîtresse de poste.

Les deux Arthur, qui n’avaient pas la langue dans leur poche, ne tardèrent pas à faire courir la nouvelle qu’un Arthur Boisselle, qui n’était pas eux, avait reçu son congé de sa blonde.

Le véritable destinataire de la lettre la reçut le soir. Il se trouva extrêmement peiné, humilié et mortifié.

Depuis le matin, la nouvelle de sa mésaventure courait parmi la jeunesse du village et, pendant quelques jours, le pauvre Arthur ne rencontrait que des figures railleuses et chacun au passage lui décochait un quolibet :

— Pis, les amours, ça marche toujours, Arthur ?

— Comment est ta blonde ? De bonne humeur ?

— C’est-il aujourd’hui que tu vas acheter la bague de fiançailles ?

L’amoureux d’Ernestine s’efforçait de sourire, de prendre un air détaché, mais il rageait et aurait voulu envoyer ces taquins au diable mais il préférait toutefois ne pas paraître faire de cas de leurs railleries.

Ces faits insignifiants composaient l’atmosphère du petit village de Lavoie, où la veuve Rendon tâchait d’arracher sa vie avec son magasin aux tablettes à moitié vides.


Parfois, la marchande se prenait à penser, le soir, dans sa solitude, au triste sort d’une femme veuve. Pour tout elle ne doit compter que sur elle-même. Elle doit pourvoir à sa subsistance, à sa nourriture, à ses vêtements, à son chauffage, à tout. Au contraire, la femme mariée dont le mari travaille au dehors, assure la vie, n’a qu’à faire sa cuisine, son ménage, et envoyer les enfants à l’école. Elle est exempte de soucis. Lorsque son homme revient le soir à la maison, elle lui donne à manger et ils causent. Ainsi, chaque jour, ils vivent à côté l’un de l’autre et s’entraident. Évidemment, il y a des moments où tout ne marche pas comme l’on voudrait, mais cela passe et la bonne humeur revient.

Elle, la veuve Rendon, si son mari avait vécu, sa destinée aurait été bien différente. Elle aurait passé ses jours dans l’aisance et n’aurait jamais connu les misères qu’elle endure aujourd’hui. Maintenant, elle y songe, elle songe à cela qui ne lui était jamais venu à l’idée auparavant, c’est que son mari, Armand Rendon, elle l’a très peu connu. Il était constamment sur la route, à travers le pays, à vendre des marchandises. De ci, de là, il passait une couple de jours à la maison puis il repartait. Après toutes ces années qu’il est mort elle cherche en vain à se représenter ses traits, sa figure. Tout est effacé. Ah ! il est bien mort le mari de la veuve Rendon.


Alors qu’elle avait un emploi à la ville, la veuve Rendon recevait chaque année, à Noël et à son anniversaire de naissance, une carte de bons souhaits d’un couple âgé qu’elle avait rencontré à Montréal et qui demeurait aux États-Unis. Pendant les trois premières années passées à Lavoie, ses vieux amis avaient continué de penser à elle et de lui exprimer leurs meilleurs vœux de bonheur. Mais, depuis deux ans, elle n’a rien reçu. Alors, elle suppose qu’ils sont morts. Ça c’est réellement triste de songer que les rares amis que vous aviez sont disparus, que jamais vous ne les reverrez, que jamais vous n’aurez de nouvelles d’eux. Qu’il est donc pitoyable de se sentir seule, absolument seule !


Le magasin est calme, silencieux. Aucune cliente. C’est la fin d’un après-midi de février. La veuve Rendon est assise, perdue en des songeries… Elle regarde ses souliers, de vieux souliers qui ont beaucoup d’usure, des souliers qui remontent à deux ans. Ah ! que la vie d’aujourd’hui est donc différente de celle d’autrefois alors qu’elle ne s’achetait jamais moins de trois paires de souliers à la fois, trois paires d’une nuance différente. Un jour, elle avait fait le compte des chaussures que renfermait sa garde-robe. Vingt-sept paires de souliers. Alors, pour faire de la place, pour se débarrasser, elle en avait pris vingt-cinq paires et les avait jetées dans la poubelle. Jamais, à cette époque, elle se serait imaginé qu’elle irait un jour chez le cordonnier pour faire poser une nouvelle semelle à sa chaussure. Dieu, que les temps sont changés !

Immanquablement, les nouvelles du petit village franchissent le seuil du magasin de la veuve Rendon et elles se répandent et circulent ensuite dans toutes les familles. C’est ainsi que l’on a appris que Pauline Gendron, la femme du charpentier Gendron, mère de quatre jeunes enfants et qui est gravement malade depuis plus de deux mois, a fait demander dernièrement Léonie Marsan, fille de sa deuxième voisine, pour un entretien important. Alors la jeune fille est accourue.

— Écoutez-moi bien, Léonie, dit-elle. J’ai quelque chose de grave, de très important à vous demander. Réfléchissez bien avant de me répondre, avant de refuser. Je voudrais tant avoir une réponse favorable.

— Et qu’est-ce que c’est ? interroge Léonie, toute troublée par ce préambule.

— Bien, vous savez que je suis très malade. Je sens que je vais mourir. Alors, je songe à mes pauvres enfants. Je ne voudrais pas qu’ils tombent entre les mains d’une belle-mère qui les maltraiterait. Vous savez ce que c’est qu’une belle-mère. Ce nom seul me fait mal au cœur. Cette pensée-là aide à me faire mourir. Alors, j’ai pensé à vous. Je me dis que si mon mari vous épousait après ma mort, mes enfants seraient protégés. Je suis certaine qu’ils seraient bien traités, qu’ils n’auraient jamais de misère avec vous. Accepteriez-vous d’épouser mon mari et de prendre charge de mes enfants ?

Épuisée d’avoir tant parlé, la malade se tut.

Léonie qui a vingt-deux ans, restait songeuse, ne voulant pas désespérer la pauvre femme. En elle-même, elle se disait : « Je prendrais bien les quatre petits, mais je ne voudrais jamais du mari. »

— Dites donc oui afin que je meure en paix.

— Pourquoi parler de mourir ? fait Léonie. Vous êtes malade, vous êtes faible, épuisée, et vous avez des pensées noires. Mais vous devriez essayer de les chasser. Je suis certaine que vous allez guérir. J’oserais dire qu’avant deux mois vous serez rétablie et sur pied, toute heureuse au milieu de votre petit monde.

— Je voudrais bien vous croire, mais je suis si inquiète. Voyez-vous, Léonie, je m’adresse à vous parce que vous êtes la seule en qui j’ai confiance. Vous seriez une vraie mère pour mes petits. Si vous promettiez, je mourrais tranquille, je m’en irais en paix.

— Bien, je vais vous dire une chose, c’est que je vous promets de veiller sur eux.

Sur cette assurance, la malade ferme les yeux et Léonie se retire.

— Ah ! de son mari, je n’en veux pas, répète-t-elle en s’en allant.


Une cliente portant sous le bras un colis enveloppé dans un journal entra un après-midi dans le magasin de la veuve Rendon. C’était Mme Cheval, dont le mari était mort il y avait six mois.

— Je vous apporte un habillement de mon défunt pour que vous y fassiez de petits changements. Vous savez, je dois me remarier dans dix jours. Mon futur ne travaille pas depuis quatre mois, car il a été malade. Alors, il n’a pas d’argent pour s’acheter de nouvelles hardes pour la cérémonie. Nous avons parlé de ça tous les deux et nous avons décidé qu’il portera l’habit de mon mari, qui est dans la garde-robe et qui ne sert à rien. Il faudrait raccourcir les manches. Les culottes sont aussi trop longues. Faudrait en enlever un peu aux jambes. Pouvez-vous faire ce travail-là ?

La marchande développa le colis et déposa sur le comptoir un veston et un pantalon faits d’une étoffe carreautée.

— Bien certain, dit-elle, je vais vous arranger ça.

— Ça fait plusieurs années que mon mari avait cet habillement-là, déclara la veuve, mais il est encore bien propre, presque neuf, car il ne le portait que le dimanche pour aller à la messe.

— De combien voulez-vous que je rogne les manches ? interrogea la marchande.

— Disons un pouce et demi. Pour les culottes, enlevez deux pouces, car mon défunt avait bien ça de plus grand que mon futur.

— Je vous ferai ce travail-là, Mme Cheval, et d’avance je vous offre mes meilleurs souhaits.

Dix jours plus tard la veuve Cheval sortait de l’église avec son nouveau mari vêtu du complet carreauté que connaissaient tous les villageois de Lavoie. Il portait même la cravate bleue qu’ils étaient habitués à voir à Philias Cheval. Le soir, l’on jasait dans toutes les maisons et l’on tenait des propos railleurs sur la toilette du nouveau marié.


Comme le village ne comptait qu’une seule rue, la veuve Rendon pouvait, de sa fenêtre, voir passer les cortèges de mariage et les enterrements. C’était sa principale distraction.

Un jour, elle avait vu la fille du plombier, une jeunesse de dix-huit ans, se rendant à l’église la tête couverte de son voile blanc d’enfant de Marie pour son mariage avec le fils du charron qui la courtisait depuis plus d’un an. Les noces avaient été joyeuses et les invités étaient retournés chez eux en chantant :

Prendre un p’tit coup c’est doux et agréable ; Prendre un gros coup ça rend l’esprit malade.


Dix jours plus tard, la population de Lavoie apprenait avec stupéfaction que la nouvelle mariée venait de donner naissance à deux jumeaux.

À Lavoie, il n’y avait pas de corbillard. Alors, lorsque l’un des rares citoyens à l’aise décédait, les parents faisaient venir celui de la paroisse voisine. Quant aux petites gens, c’est-à-dire la majorité des villageois, ceux ayant le souci de faire convenablement les choses se servaient de la camionnette du boucher. Celui-ci enlevait la couverture en toile de la voiture sur laquelle l’on hissait ensuite la bière, puis l’on se rendait à l’église. Lorsque le défunt était franchement pauvre et qu’il mourait l’hiver, l’on plaçait la caisse sur un traîneau, comme on aurait fait d’un vulgaire colis, sans qu’elle fut protégée du vent et de la neige par un tapis ou une robe de carriole. Un cheval mal étrillé traînait le mort.

C’est ainsi que, par un matin de février, alors que le vent du nord soufflait rageusement et que le thermomètre marquait vingt degrés sous zéro, l’on avait conduit à l’église la vieille Deschamps, morte à l’âge de soixante-quinze ans, après une étrange maladie. Le prêtre lui avait administré l’extrême-onction mais n’avait pu lui donner la communion parce qu’elle rendait les excréments par la bouche.

La veuve Rendon avait vu passer le cortège de sept personnes suivant le traîneau sur lequel on voyait la boîte renfermant le cadavre de la vieille. De toute sa vie, la marchande n’avait jamais rien vu d’aussi triste. Avec appréhension elle se demandait si ce n’était pas là le sort qui l’attendait un jour. Lorsqu’on approche de la vieillesse, qu’on est seule au monde, qu’on jeûne malgré soi, les réflexions sont amères. S’éloignant de sa fenêtre lorsque le cortège disparaît, elle murmure : « Elle est chanceuse, celle-là ; elle en a fini avec ses misères. »


Un soir d’automne, en lavant sa vaisselle, elle songeait à sa lointaine jeunesse et, comme elle essuyait une jolie tasse qui lui avait jadis été donnée par un ami, elle l’échappa. La délicate pièce de porcelaine se brisa et les éclats s’éparpillèrent sur le plancher. À ce spectacle, elle se sentit toute bouleversée, car c’était un souvenir de sa vie passée qui s’en allait.

À quelque temps de là, comme le froid se faisait sentir, elle alla demander à un jeune homme de la localité de lui poser ses doubles fenêtres, travail qu’elle était incapable de faire elle-même. La besogne fut prestement exécutée mais, le soir, la marchande constata que sa bague qu’elle avait imprudemment laissée sur sa commode, un fin bijou offert par son dernier et plus fidèle admirateur, était disparue. Encore une relique d’autrefois qui s’envolait. « La malchance s’acharne sur moi », remarqua-t-elle. Quant à se faire remettre la bague par le voleur, c’était une chose bien compliquée et elle y renonça.


Les jours d’hiver, lorsqu’elle allumait les deux lampes à pétrole de son magasin vers les quatre heures de l’après-midi, alors que l’ombre envahissait sa maison, que l’obscurité planait déjà sur le petit village, elle se sentait misérable, terriblement déprimée et comme prisonnière dans ce coin perdu dans les montagnes. Il lui venait alors de grands désirs d’être à la ville, de se mêler à la foule sous l’éclat des lumières électriques, de voir du vrai monde en vie et non des somnambules comme elle en rencontre chaque jour dans son village. Alors, seule, elle pleure et songe à son pitoyable destin, à ces années qui pèsent sur sa tête.

Des soirs, elle pense à ceux-là qui l’ont aimée, à ceux qu’elle a aimés, mais aux anciens jardins de volupté aucun fruit ne pousse. À cette heure, ils sont comme les feuilles mortes des automnes enfuis que le vent a emportées. Aucune consolation de ce côté.

Avec cela les jours passaient et chacun d’eux ramenait toujours le problème du pain.

« Qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je vais devenir ? » se demandait-elle, éperdue, affolée. « Avec le peu que je gagne, je ne peux acheter quelques marchandises et vivre. Cela est impossible, absolument impossible. »

Et elle restait plongée dans de tristes pensées.

Devant la dure nécessité, elle s’adressa de nouveau au maire, lui demandant de lui prêter une centaine de piastres. Mais M. Dorion était un homme d’affaires, non un philanthrope, ni le trésorier de la Saint-Vincent-de-Paul, ni d’aucune organisation de bienfaisance. Il répondit que la chose lui était impossible. « De l’argent, je n’en ai pas. Tout passe en taxes. Quand j’ai payé mon impôt sur le revenu il ne me reste rien », déclara-t-il.

« C’est plus facile pour lui de dire ça que d’aider une personne dans le besoin », commenta à elle-même la veuve Rendon.

Elle oubliait toutefois de reconnaître que le maire, sobre et travailleur, n’avait jamais jeté son argent aux quatre vents, jamais gaspillé, jamais fait d’extravagances.

Elle vivait des jours bien difficiles. Souvent il lui arrivait de dîner d’un bol de soupe maigre et de souper d’une pomme de terre. Quant au déjeuner, ça c’était du luxe.

Ce régime ne pouvait durer indéfiniment. Que faire ? Que faire ?

Causant un jour avec le conducteur de la malle qui venait de lui livrer un léger colis commandé à un grand magasin de la ville, celui-ci informa la marchande que la comptable de la poterie Duclos, sise deux paroisses plus loin, venait de se marier et que le gérant lui cherchait une remplaçante.

— Vous ne me conduiriez pas là ? demanda la veuve Rendon, prenant une subite décision.

— Si vous étiez prête cet après-midi je pourrais y aller.

Un nouvel espoir se leva dans l’âme de la marchande.

Apprenant que la candidate à la position vacante possédait une longue expérience dans ce genre de travail, le gérant l’engagea sur-le-champ.

— Vous pouvez commencer aujourd’hui même, déclara-t-il.

— Faut tout de même que je me trouve une pension et que je fasse venir mon linge, expliqua-t-elle.

Alors l’homme lui donna l’adresse d’une maison où elle pourrait avoir une chambre et les repas.

Le lendemain elle entrait en fonctions. Le même jour elle apprenait qu’un ouvrier de la poterie était mort la veille de la silicose. Un autre avait été emporté le mois précédent par le même mal. On ajoutait qu’un troisième venait d’être conduit à l’hôpital. Enfin, la nouvelle comptable apprenait qu’en un peu plus de deux ans onze potiers avaient succombé à la silicose…

Ces informations furent une douche sur l’enthousiasme de la veuve Rendon.

Alors qu’elle avait été engagée, le salaire n’avait pas été spécifié, mais lorsqu’elle ouvrit son enveloppe au bout de la semaine, elle constata avec surprise et regret qu’on ne la payait que huit piastres, soit seulement une de plus que ce qu’elle payait pour sa pension. Désappointée au plus haut degré, elle fit immédiatement sa malle et retourna à Lavoie.

Désormais elle était sûre de ne pas mourir de silicose. Quinze jours plus tard, en feuilletant les pages du journal, elle lut une annonce demandant une surveillante dans un service de santé de la municipalité de Montréal. Comme elle possédait les qualifications requises, elle se sentait toute confiante. Détail intéressant, le salaire était de quinze cents piastres. C’était la chance qui s’offrait. Le lendemain matin, après une course en taxi, elle prenait le train pour Montréal. En arrivant, elle se rendit au bureau indiqué. Comme elle s’y attendait, elle donna une réponse satisfaisante à toutes les demandes d’informations qu’on lui posa. Déjà elle pouvait croire qu’elle allait décrocher la place convoitée lorsque l’officiel qui l’interrogeait lui demanda, juste pour finir, les questions de routine :

— Vous demeurez à Montréal, n’est-ce pas ? Elle hésita un moment…

— Non, répondit-elle, sentant que la chance la désertait.

— Je regrette, mais il n’y a rien à faire. Les règlements sont formels. L’applicante doit être domiciliée dans la ville même. Autrement vous aviez la position.

Ce fut un coup de massue.


Pendant quelques jours la veuve Rendon resta plongée dans un grand état de découragement. On lui avait refusé la place qu’elle cherchait à obtenir parce qu’elle n’habitait pas Montréal. Vous voulez travailler, vous avez besoin de travailler, mais un tas de chinoiseries, de règlements stupides vous en empêchent.

Que la lutte pour la vie est donc dure par moment !

Malgré tout il lui fallait se remuer, trouver quelque chose car, dans son petit village, dans son petit magasin, elle n’arrivait plus à gagner son pain. Par moments elle en venait à envier le sort des prisonnières qui, elles, mangent à peu près à leur faim.

Un jour, malgré ses précédents échecs, elle crut avoir trouvé le salut. Une petite annonce dans le journal demandait une gérante dans un magasin de hardes faites à Beaufort, à quarante mille de Montréal. Dès le lendemain, elle s’y rendit, mais l’annonce était fallacieuse. Ce n’était pas une gérante que l’on voulait engager, mais une vendeuse et une femme de peine en même temps. Le salaire était de $18 par semaine. Le propriétaire de l’établissement était un gros juif qui vous regardait à travers des verres très épais. La journée de travail commençait le matin à huit heures et se terminait le soir à sept heures, le vendredi à neuf heures et le samedi à onze heures. Certes, la tâche était dure, mais il n’y avait pas à hésiter. La nécessité forçait la marchande à accepter toutes ces conditions. La difficulté toutefois, était de se trouver une pension près du magasin. Elle passa le reste de la journée à chercher, à marcher, à marcher et à s’embêter. Mais elle ne put rien trouver. Finalement, tombant de fatigue, épuisée, elle était entrée dans l’église pour se reposer. Le temple était très sombre, car il était tout drapé de noir pour un grand service qui devait avoir lieu le lendemain. Là, elle s’était endormie et, pendant deux heures, elle avait sommeillé profondément. Enfin, le soir, elle était retournée dans son village, encore plus pauvre que lorsqu’elle en était partie le matin car le voyage lui avait coûté sept piastres.

Le lundi cependant, elle recevait une lettre du marchand juif, l’informant qu’il lui avait trouvé une pension et lui disant qu’il l’attendait pour le lendemain. Alors, elle était repartie et avait commencé à travailler en arrivant. Elle logeait dans la même maison que l’employée qu’elle remplaçait. Avant de partir, elle s’était confectionné une robe, car elle n’était guère présentable dans celle qu’elle portait. Dans sa campagne, un vieux manteau cachait son vêtement rapiécé, mais dans un magasin il fallait avoir une toilette convenable. Heureusement, elle avait une bonne paire de souliers qu’elle s’était achetés l’hiver précédent, qu’elle ne portait que le dimanche pour aller à la messe et qu’elle enlevait sitôt de retour. Son manteau datait de plusieurs années, mais il lui faudrait le porter encore. Seulement, sur sa première paye, il lui faudrait remplacer ses verres, ceux qu’elle avait étant trop vieux, trop faibles, et elle n’y voyait plus.

Ce lui était une grande joie de se remettre au travail, car elle pourrait, espérait-elle, manger convenablement et se renipper. En plus, elle serait débarrassée des inquiétudes qui la tracassaient au sujet de l’hiver qui s’en venait. Puis, elle se disait qu’elle revenait vers la civilisation. Si l’emploi ne lui convenait pas, elle serait plus près de la ville où elle pourrait peut-être essayer de nouveau sa chance. Oui, la place était dure, mais à son âge, elle ne pouvait faire la difficile. Dès le début, elle se mit à l’œuvre avec cœur, voulant donner satisfaction. Pour les ventes, cela ne l’effrayait pas, car elle avait l’expérience, mais il lui fallait connaître au plus tôt, le contenu du magasin pour trouver sans perdre de temps les marchandises qu’on lui demandait.

Le soir, après sa première journée de travail, elle était très fatiguée et se rendait déjà compte qu’elle ne pourrait continuer. La tâche était trop rude et elle n’avait plus les capacités d’autrefois. Puis, la pension où elle se retirait était loin d’être satisfaisante. On lui servait des viandes froides avec comme dessert des biscuits durs comme des cailloux ou des fruits en conserve. Rien pour soutenir des forces défaillantes.

Rester debout de huit heures du matin à sept heures du soir, sans jamais s’asseoir était au-dessus de ses forces. En sortant du magasin, sa journée finie, ses chevilles étaient tellement enflées qu’elles débordaient par dessus ses souliers. Aussitôt son souper avalé, elle se jeta sur son lit, étant trop lasse pour rien faire et elle plongea au sommeil, mais elle dormit mal, étant trop fatiguée. Avec amertume elle voyait l’ennui de loger dans une chambre, chez des étrangers après avoir été si longtemps dans sa maison, entourée de tous les souvenirs qui lui restaient de son passé. Elle aimait toutes ces reliques qui étaient sa vie maintenant et elle souffrait d’en être éloignée. Avec amertume, elle réalisait qu’elle ne pourrait continuer à travailler là, car elle ne valait rien pour les besognes debout. Si le travail avait été assis, elle aurait pu tenir, mais dans les conditions actuelles, absolument impossible. Fatalement, elle devrait retourner à sa petite vie, estimant qu’il vaut mieux manger du pain sec chez soi que de la viande froide chez les étrangers à qui elle paie une piastre par jour pour cette pitance.

Le magasin était pire que le bagne. En arrivant le matin, elle devait balayer la place, laver les vitres de la montre au dehors ainsi que les miroirs. Un jour, elle passa deux heures à prendre dans une voûte dans la cave un énorme lot de manteaux d’hiver, de paletots et d’imperméables pour hommes et à les monter au rez-de-chaussée dans le magasin. Grimper l’escalier avec ces lourdes charges dans les bras épuisait complètement ses forces. À la fin, elle était harassée, anéantie. Le cœur lui battait si fort qu’elle dut s’appuyer au comptoir pendant quelques minutes pour ne pas écraser au plancher.

À part ça, il lui fallait servir les clients qui, sachant qu’ils étaient dans un magasin juif, marchandaient jusque sur le trottoir. Lorsque le patron allait manger, il obligeait son employée à se tenir à la porte pour inviter les passants à entrer. Ce genre de sollicitation humiliait profondément la veuve Rendon. Jamais elle aurait cru qu’elle en viendrait un jour à une telle extrémité pour gagner sa vie.

En sortant du magasin, le samedi soir à onze heures, elle était rendue à bout et elle se mit à pleurer dans la nuit. Et elle avait encore dix minutes de marche pour se rendre à sa pension et en plus, un escalier à monter. Démoralisée, elle songeait à aller prévenir le juif qu’elle ne pourrait retourner au magasin le lundi, puis elle se décida à faire encore une semaine. À cette heure, elle avait le découragement que donnent la vieillesse et les forces usées, disparues. Entre temps, elle apprit qu’elle était tombée sur le pire patron dans toute la ville. Jamais il ne pouvait garder une employée. Toutes partaient après une semaine ou deux, un mois au plus. Le magasin ne possédait qu’une seule chaise, sans dossier, et elle était dehors, à la porte, pour le juif. Sa seule chance de s’asseoir, était de la prendre lorsqu’il allait dîner. Le vendredi, elle avait dû défaire la grande vitrine et la refaire en plein soleil par une chaleur écrasante, après en avoir lavé les carreaux. À son retour chez elle, elle passa une partie de la nuit à pleurer et eut toutes les peines du monde à se lever le lendemain tellement ses pieds, ses chevilles et ses jambes étaient enflés.

Le juif devait être satisfait des services de sa nouvelle employée et comptait évidemment la garder, car le samedi matin il lui dit : L’hiver prochain, vous ouvrirez le magasin à huit heures et vous allumerez le feu avant que j’arrive. Là dessus, la femme remarqua : La chambre de toilette est abominablement sale. Vous devriez la faire nettoyer.

Le juif ne répondit rien, mais le soir avant de fermer l’établissement, il alla à son employée et du ton dont il aurait trouvé la solution à un problème : « J’ai pensé à ce que vous m’avez dit au sujet de la chambre de toilette. Vous la nettoierez lundi. »

Le rouge de la honte et de l’humiliation monta au visage de la vieille femme. Ce fut pire que si on lui eut craché à la face.

Cependant, elle ne répondit pas un mot mais en elle-même elle se dit : Avant de nettoyer le fumier d’un juif, je crèverai plutôt de faim.

Rien désormais n’aurait pu la retenir à Beaufort.

Partir, partir au plus tôt, c’était sa seule pensée, son seul désir. Le lendemain soir, sans avoir averti son patron, elle se retrouvait dans sa vieille maison, dans son petit village. À cette heure, elle savait qu’elle n’en sortirait plus vivante. L’on était à l’automne de l’année et elle était au crépuscule de la vie. À son retour, avec de vieux gants, elle rentra sous la grêle, par le vent et le froid, les légumes de son jardin, deux sacs de pommes de terre, des carottes, des navets. Elle récolta aussi un seau de tomates vertes qui mûriraient sous sa remise. Enfin, elle cueillit ses dernières fleurs à la pluie. Dans son jardin, il ne restait plus rien, rien que les feuilles jaunies des arbres dépouillés par les grands vents.

Un samedi après-midi, elle contemplait mélancoliquement les montagnes environnantes. Toute la poésie qu’elle avait cru voir dans ce coin de terre semblait disparue à jamais. Ses yeux dessillés de ses illusions apercevaient la triste réalité. Devant elle il n’y avait plus qu’un sol pelé, des pierres poussiéreuses, des chardons secs, des feuilles mortes et des arbres nus. Triste tableau. Pendant l’été, la nature parait cette terre d’idéal, de beauté, mais ce n’était qu’un mirage, une image trompeuse. Avec les jours d’automne, tout le rêve disparaissait comme dans la vie lorsqu’arrive la vieillesse.

Avec les premiers froids, la marchande se sentait terriblement vieille avec ses douleurs de névralgie et ses rhumatismes revenus. Pour obtenir un peu de soulagement, elle se frictionnait avec des onguents et parvenait à dormir quelques heures la nuit, mais les douleurs recommençaient au matin. Avec cela, son cœur malade battait furieusement dès qu’elle faisait un effort.

Lorsqu’elle sortait un peu, elle devenait vite glacée. Frileusement, elle rentrait en hâte à la maison et tentait en vain de se réchauffer près du poêle. Cependant, elle avait la satisfaction d’avoir sous la remise son bois pour l’hiver. Un matin, elle reçut une lettre du juif lui demandant de retourner prendre son emploi. Mais elle avait laissé là-bas ses dernières illusions. Depuis ses deux semaines à Beaufort, elle se voyait telle qu’elle était. Réellement, elle n’avait plus la taille ni l’apparence d’une employée de magasin. Vivre dans sa petite campagne, sans corset, avec de vieux souliers et de vieilles nippes, s’habiller juste pour aller à la messe le dimanche, ça gâte. Dans sa maison et son jardin, elle avait pris des habitudes de confort, de sans gêne qui étaient plus fortes que tout. D’avril à octobre, elle passait une partie de ses journées au grand air, dans son jardin. L’hiver, elle portait de gros souliers avec des gros bas de laine qu’elle s’était tricotés elle-même. Ce n’était pas élégant, mais chaud. Souvent, elle regardait les jeunes poulettes avec leurs petits seins pointus, toutes pareilles, les ongles vernis, pas de bas, des jambes laides mais portant des souliers à talons hauts et ayant juste une robe sur le dos. Toutes se ressemblaient, tandis qu’elle, avec ses vieilles mains brunies par le soleil, gercées par le froid et le travail, paraissait une grand’mère. Non, elle n’avait pas du tout des mains de vendeuse.

Tous ses efforts pour travailler, pour se trouver un emploi convenable avaient lamentablement échoué. Vieille, elle était trop vieille. Un déchet, voilà ce qu’elle était. Avec quelle tristesse elle réalisait cette vérité. Péniblement, lentement, elle se résignait à son sort. Parfois, souvent même, elle pensait à la pension de vieillesse. Ça, c’aurait été le refuge ; elle lui apparaissait comme la Terre promise, mais elle avait encore bien des années, bien des mois, bien des jours avant d’arriver là. Certes, elle aurait joyeusement accepté de se trouver âgée à ce point, du jour au lendemain, pour entrer dans ce havre ; elle aurait troqué avec plaisir les onze années qui étaient devant elle pour arriver en un moment à soixante-dix ans. Mais c’était là un vain désir, un rêve irréalisable.

Une semaine avant Noël, deux femmes du village entrèrent presqu’en même temps au magasin de la veuve Rendon pour faire quelques menues emplettes. En s’apercevant, elles avaient échangé des amabilités, avaient causé de la température, puis l’une d’elles, Mme Huneau, s’était exclamé : « Je vous dis que je me suis fait un beau gâteau de Noël, le plus beau que j’ai jamais fait de ma vie. »

— Vraiment ? fit l’autre femme.

— Oui. Imaginez-vous que ma fille qui travaille à Montréal m’a envoyé une boîte de fruits glacés, toutes sortes de fruits, préparés spécialement pour les gâteaux. Alors, je vous dis que j’en ai fait un qui est beau et qui parait bon. Ça sentait bon pendant qu’il cuisait.

— Et qu’est-ce que vous mettez là dedans, Mme Huneau ?

— Je mets six œufs, une tasse de sucre, une tasse de crème, la boîte de fruits, des amandes, du raisin et des épices. Pour la farine, vous jugez de la quantité qu’il faut.

— Pas étonnant qu’avec tout ça, ça fasse un bon gâteau.

— Puis, vous savez, si vous passez devant chez nous à Noël, entrez et je vous le ferai goûter. Vous serez la bienvenue.

Une fois les deux clientes sorties, la marchande s’exclama : Si seulement, je pouvais m’acheter une demi douzaine d’oranges !


En prévision des grands froids de l’hiver, des tempêtes de neige qui empêchent de sortir, la marchande avait pris sous sa remise et descendu dans sa cave un certain nombre de bûches. Cela pouvait être très commode, car alors, elle n’aurait qu’à descendre les huit marches de son escalier et monter le bois voulu pour faire son feu.

Cependant le blême spectre de la faim planait toujours menaçant. Les tablettes de son magasin étaient presque vides de marchandises et elle n’avait que quelques piastres. Qu’allait-elle devenir ?

Ah, l’angoissant problème du pain ! Quel épouvantail ! Quel cauchemar ! Elle passait des nuits sans dormir, torturée de craintes, n’osant envisager l’idée du long, long hiver.

À vrai dire, elle avait ses légumes, mais ce n’était pas suffisant. L’avenir s’annonçait bien sombre.

Juste deux jours avant Noël, comme le vent soufflait avec une violence terrible, la marchande qui avait toujours peur du feu, n’osa pas le soir, remplir son poêle de bois pour la nuit, redoutant un incendie. Au matin, toutefois, il ne restait plus un tison. Il fallait rallumer son fourneau. Comme le vent avait maintenant dégénéré en une furieuse tempête de neige, qu’il était manifestement impossible de sortir, la marchande descendit à la cave et tenta de fendre une couple de bûches mais elle n’y réussissait pas car le bois était très dur. Réellement, la tâche était trop forte pour elle. Mais la nécessité la forçait à s’entêter, à persévérer. Elle donnait de rudes coups de hache sur le billot d’érable, mais sans succès. L’effort faisait battre son cœur avec une extrême violence. Finalement, un éclat se détacha et elle eut ensuite la besogne plus facile. Quelques minutes plus tard, elle remontait de la cave les bras lourdement chargés. Comme elle mettait le pied dans sa cuisine, elle croula au plancher foudroyée par une attaque cardiaque.

Elle était morte. Toutes ses misères étaient finies.

L’angoissant problème du pain n’existait plus pour elle.

Lorsqu’on ouvrit sa bourse, elle contenait dix-sept sous. Dans sa boîte à pain, l’on trouva deux croûtons, durs comme fer.

Ce fut le maire, M. Dorion, détenteur de l’hypothèque sur la propriété de la défunte qui se chargea des détails de l’enterrement. Il n’était pas homme à faire des extravagances. Pour trois piastres, le menuisier confectionna un cercueil de planches brutes barbouillées de noir. Le vieux curé chanterait un libera. Évidemment, il n’était pas question de faire venir un corbillard du village voisin. Tout comme pour la vieille Deschamps et nombre d’autres pauvres gens de la localité, l’on se servirait d’un simple traîneau, une traîne comme disent les habitants.

La tempête qui s’était déchainée la veille du décès avait continué pendant trois jours et il y avait une couche de quatre pieds de neige sur la route le matin de l’inhumation. Comme il faisait un froid noir, le charretier avait mis une couverte rouge sur le dos de sa bête pour la protéger, mais la caisse d’épinette renfermant la morte était exposée au vent et à la froidure. Deux personnes seulement formaient le cortège funèbre de la marchande : le maire et le fermier, chantre à l’église, qui avait jadis adressé une demande en mariage en vers à la veuve Rendon.

Le maire qui se rappelait la première visite de la morte à Lavoie dans son élégante automobile remarqua au chantre :

— Elle s’en va plus pauvrement que lorsqu’elle est venue ici pour la première fois.

— Oui, répondit sentencieusement celui-ci. Comme on dit : il y a des haut et des bas dans la vie.

Le traîneau portant sa boîte de bois brut teinte en noir s’éloignait lentement au pas du cheval qui avançait péniblement dans la neige qui lui allait jusqu’au poitrail et qui balançait la tête à chaque effort. P La marchande s’en allait à son repos. Elle laissait dans la fenêtre de sa maison trois chapeaux poussiéreux et déteints ainsi qu’une carte de modes montrant différents modèles de manteaux et, dans sa porte, une pancarte avec le mot : MODISTE.