Le destin des hommes/06

Chez l'auteur (p. 89-96).

LE RETOUR DU SOLDAT



À Marcel Desjardins

À l’âge de vingt-six ans, Jules Dupuis était devenu soldat. D’une nature ardente, il s’était laissé envoûter par les grands mots : justice, devoir, liberté, droit, patrie, civilisation, démocratie, qu’il voyait chaque soir dans les journaux, qu’il entendait constamment à la radio, et il s’était enrôlé. Aussi, il voulait montrer qu’il n’était pas un lâche, que les Dupuis avaient du cœur au ventre et qu’ils ne craignaient pas le danger. Alors, comme tant d’autres jeunes gens, il avait quitté son emploi, sa maison, ses parents, ses amis, son pays. Il avait laissé derrière lui une femme qu’il aimait passionnément, la belle Yolande, à laquelle il n’était marié que depuis six mois et qu’il avait enlevée à un redoutable rival. Peut-être un petit héritage de six mille piastres qu’il avait fait à l’époque où il courtisait la jeune fille avait-il fait pencher la balance en sa faveur. Avec enthousiasme, il avait endossé l’uniforme et, avec des milliers d’autres gars que leur destin avait désignés, il était parti. Le grand carnage mondial réclamait des hommes, tous les hommes possibles et Dupuis était entré dans le formidable conflit. Pendant plus de trois ans, il avait guerroyé sur divers points du globe, risquant sa vie chaque jour. Dans son enfance on lui avait enseigné des prières dans lesquelles on disait : « Tu ne tueras pas. » Mais ce commandement écrit sur les tables de pierre de Moïse était bien vieux, était tombé dans l’oubli. On lui avait appris à tuer et il avait tué des hommes qui lui étaient absolument étrangers, contre lesquels il n’avait aucun grief, mais que ses chefs proclamaient des êtres barbares qu’il fallait anéantir. On allait à la guerre pour tuer les autres, sinon on se faisait tuer soi-même. Lui, le sort l’avait favorisé. Nombre de ses compagnons avaient trouvé une fin tragique et leurs corps mutilés, quelques-uns méconnaissables, avaient été enterrés à la hâte dans des terres étrangères. D’autres avaient été blessés et c’était là le plus pénible car ils entraient dans une existence de désespoir et de rancune contre le destin. Dupuis, une chance rare, surprenante, semblait le protéger. La mort passait à côté de lui, le frôlait, mais ne le frappait pas. Ses camarades tombaient, sanglants. Des brancardiers les ramassaient, les transportaient dans des abris, puis dans des hôpitaux où des chirurgiens s’efforçaient de réparer les dégâts. Lui, Jules Dupuis, guerroyait depuis plus de trois ans mais en dehors des misères et des privations endurées il n’avait pas même été égratigné. Puis, pour ajouter à sa veine, il apprit qu’il obtenait un congé de six semaines pour aller revoir les siens au pays. Et ce fut justement ce jour-là que le malheur qui l’avait jusqu’ici épargné le frappa. Alors que son bataillon retournait à l’arrière, l’ennemi, embusqué dans une maison aux trois quarts démolie, ouvrit soudain un feu meurtrier de mortiers et de mitrailleuses sur ces gens qui se croyaient en sûreté. Dupuis eut les deux jambes fauchées. Il serait sûrement mort si quelques avions qui passaient précisément à cet instant n’eussent laissé tomber leur cargaison de bombes explosives sur la ruine abritant les ennemis cachés. En quelques secondes, ces derniers furent pulvérisés, anéantis. Les camarades de Dupuis purent alors s’occuper de lui et le ramener loin des hostilités. À l’hôpital, on tailla dans ses os et dans sa chair et, lorsqu’il s’éveilla, lorsqu’il revint à lui, il constata avec un désespoir indicible qu’il n’avait que deux moignons de cuisses sous les draps. Sincèrement, il aurait de beaucoup préféré être tombé mort en combattant. Lorsqu’il fut complètement en mesure d’envisager l’avenir, lorsqu’il vit devant lui l’atroce réalité, il tomba dans un abattement profond, dans un noir découragement. Non seulement son corps était malade, mais son moral était terriblement affecté. Lorsqu’il est en santé, l’être humain s’éparpille, il participe à la vie universelle, il éprouve de la sympathie, de la pitié, des sentiments généreux, il est altruiste. Par contre, lorsqu’il est malade, il ramène tout à son moi. Le reste de l’humanité lui importe peu. Alors qu’il ruminait les idées noires qui étaient en lui, ce qui était à chaque instant de la journée et de la nuit, Allemands, Anglais, Français, Américains, Italiens, Russes, lui étaient tous complètement indifférents. Eux, ils pourraient se battre aussi longtemps qu’ils le voudraient. Cela ne l’intéressait pas. Pour lui la guerre était finie. Les mots victoire, défaite, n’avaient maintenant pour lui aucune signification. Clairement, il se rendait compte que les vaincus c’était les morts, les mutilés, les amputés, les invalides qui ne pourraient vivre leur vie normale, condamnés à traîner sans joie leur misérable existence. Le résultat le plus clair de l’effroyable tourmente qui avait bouleversé la terre était qu’il avait perdu les deux jambes. Désormais, il n’était plus bon à rien ; il n’était qu’un être inutile, un déchet humain. Son pays lui accorderait une petite pension et il se promènerait avec des béquilles ou dans une chaise roulante. Et il évoquait ce gros homme qu’il avait vu chaque jour, pendant des années, assis sur sa véranda, ses deux bâtons appuyés sur sa chaise, passant des heures sans bouger, perdu dans d’obscures pensées. Un bel avenir qu’il avait devant lui, Jules Dupuis ! Ah ! il s’en faisait de la bile et il avait de l’amertume plein le cœur. Sans cesse, la pensée de sa femme le tourmentait. Comment accepterait-elle cette infortune ? Il n’osait la faire informer de son malheur. Parfois il songeait à l’époque où lui et Raoul Bourdon, son ancien rival, la courtisaient, à l’époque où elle était la belle Yolande Mercier. Il connaissait les sentiments qu’elle éprouvait alors. « Bourdon est un garçon gai, très amusant et lorsque je suis en sa compagnie c’est lui que je préfère car Dupuis est un peu terne dans sa conversation », avait-elle déclaré à une bonne amie qui, naturellement, avait couru répéter la chose à ce dernier. Cependant lorsqu’elle sortait avec Dupuis, qui était un grand garçon fort élégant, et qu’elle entendait les gens remarquer en passant à côté d’eux : « C’est un beau couple », elle était flattée et se disait que c’était lui qu’elle aimait le plus, car Bourdon manquait de prestance et était un peu plus court qu’elle. Yolande avait choisi Dupuis parce qu’il était le plus grand des deux, mais maintenant qu’il avait perdu les deux jambes, que dirait-elle ?

Et les jours passaient.

Lentement, lentement, ses blessures se cicatrisaient. Par-dessus les draps il regardait la forme raccourcie de son corps. Le mot moignon lui faisait horreur. Il se disait que c’était là ce qui lui restait de ses jambes.

Un jour, deux infirmiers le mirent dans une chaise roulante et une garde-malade le promena pendant dix minutes dans le grand corridor de l’hôpital. La chose se répéta le lendemain et les jours suivants. Il se disait toutefois qu’il y a des distractions plus agréables que celle-là. Désormais, ce serait là sa vie, pensait-il. Sa jeune et jolie femme consentirait-elle toutefois à jouer à côté de lui le rôle de sœur de charité ? Cela, il avait peine à le concevoir.

Au bout de quatre mois, la guérison était venue, les moignons de ses jambes étaient cicatrisés et il était en mesure de quitter l’hôpital. On le mit à bord d’un navire avec six cents autres soldats qui rentraient au pays, les uns pour un congé, d’autres, blessés, pour achever de se guérir dans une infirmerie ou dans leurs familles. Les parents de tous ces hommes furent prévenus par le ministère de la Guerre qu’à tel jour, à telle heure, ils arriveraient à la gare centrale, à Montréal. Ce matin-là, il y avait foule dans l’immense salle des pas perdus. On voyait de jeunes épouses seules, d’autres avec un ou deux enfants, des sœurs, de vieilles mères. Quelques-unes étaient très élégantes, d’autres portaient des toilettes plus modestes. Yolande Dupuis avait mis pour la circonstance un costume tailleur gris fer et un élégant chapeau en feutre noir qui lui allait à ravir. À l’heure dite, l’on entendit le puissant grondement d’un long train entrant en gare. Toutes les figures se tendirent vers l’escalier d’où sortiraient dans un instant les êtres chers attendus depuis si longtemps. Lorsque l’on vit apparaître les vaillants soldats dans leurs glorieux uniformes, un grand remous agita la foule et il se produisit une bousculade pendant que des acclamations retentissaient. Chacun dans cette multitude cherchait à apercevoir l’époux, le frère ou le fils. L’on se reconnaissait, dans un grand élan l’on se jetait dans les bras l’un de l’autre, l’on s’embrassait, l’on s’étreignait, l’on riait, l’on pleurait et, en parlant vivement, tant l’on avait hâte de tout se dire, l’on s’entraînait vers la sortie et l’on montait dans des automobiles qui s’éloignaient dans toutes les directions. C’était là des minutes attendrissantes, des minutes mémorables. L’on voyait des figures épanouies, heureuses, mais il y en avait d’autres, anxieuses, celles des parentes qui attendaient encore, car le défilé des militaires sortant du train continuait toujours. Après les premiers arrivants sains et saufs, vinrent les blessés. Avec des cris de douleur, une vieille mère se jeta en pleurant sur son fils aveugle et dont les deux bras avaient été amputés. Elle faisait entendre des lamentations déchirantes. Nombre de femmes, voyant son désespoir, se mirent à sangloter à leur tour.

Yolande était dans l’attente, une attente angoissante. Que faisait donc son mari qu’il n’arrivait pas ? Elle scrutait tous les visages sans reconnaître celui qu’elle espérait voir surgir d’entre tous les autres. Où était-il qu’il n’accourait pas ? Le flot des soldats continuait de se déverser dans la gare. Après une longue et cruelle absence, les parents se trouvaient enfin réunis, mais Yolande attendait toujours de voir apparaître son mari. Dans la gare, la foule diminuait, prenait place dans des taxis pour rentrer à la maison. Maintenant, le train était vide et les derniers arrivants traversaient la barrière. Inquiète, alarmée, Yolande s’agitait fébrilement, nerveusement. Soudain, à son horreur, elle aperçut, venant tout à l’arrière et fermant la marche pour ainsi dire, un homme sans jambes que voiturait un infirmier dans une chaise roulante. Son mari ! En le reconnaissant, elle reçut un choc affreux. Elle eut une exclamation sourde, étouffée : « Quel malheur ! » Son mari, c’était là son mari ! À la vue de ce mutilé, de cet invalide à qui elle était liée pour la vie, tous ses sentiments d’affection croulèrent. Elle se voyait jeune encore, devenant pour toute son existence la servante de ce déchet d’humanité. Atterrée, elle restait là, immobile, comme changée en statue. Dans un éclair, elle eut la vision de ce que serait sa vie à côté de cette moitié d’homme. Et elle fut prise d’une rage froide, effroyable, contre cet idiot qui était allé se faire écloper là-bas et contre les sinistres ganaches, les vieux gâteux qui avaient déclenché cette guerre, cette épouvantable tuerie et avaient fait massacrer la jeunesse de vingt pays. Elle aurait pu crier, hurler, griffer. La chaise roulante portant le soldat sans jambes continuait de s’approcher. L’homme avait reconnu sa compagne et, après un mot à l’infirmier, le mari et sa femme se retrouvèrent côte à côte. Alors, incapable de se maîtriser, de feindre ce qu’elle éprouvait, elle cria d’une voix de colère :

— Plutôt que de revenir comme ça, tu aurais mieux fait de rester là-bas.

Ce fut comme si elle l’eût souffleté, comme si elle lui eût lancé un caillou. Désormais ennemis, ils se regardaient en silence. L’homme sans jambes fut secoué par une explosion de fureur et il redevint la brute féroce qu’il avait été pendant plus de trois ans. La fièvre de meurtre qu’on avait allumée en lui flamba de nouveau dans ce corps mutilé. Néanmoins, rusé :

— Tu ne m’embrasses pas ? fit-il d’un ton de sollicitation et de reproche.

Comprenant qu’elle ne pouvait décemment en dépit de l’écroulement de tous ses sentiments pour cet homme refuser cette invite, après une courte hésitation, elle inclina en silence sa figure vers celle du soldat pendant que l’infirmier détournait la tête pour ne pas gêner les effusions de ces deux êtres. Mais avant même que les lèvres de la femme eussent effleuré sa bouche, les dix doigts du mari, avec une force décuplée par la fureur, se nouèrent autour du cou de celle-ci et serrèrent, serrèrent… La figure se contracta, grimaça, les yeux fous, égarés, sortirent des orbites, la langue rouge pendit à un coin de la bouche pendant que le corps tressautait.

L’homme eut un rire sec, nerveux, et il relâcha sa prise. Comme une loque, le corps de la femme s’écrasa sur le parquet.

Dans sa chaise roulante l’on emporta le meurtrier, qu’entourèrent aussitôt des policiers, pendant que des employés de la gare relevaient le cadavre de la jeune femme.