Le château de Beaumanoir/06

Mercier & Cie (p. 28-36).

VI

UN BOUQUET DE PENSÉES ET UN
BILLET


Le juge Prévôt de la Côte de Beaupré, M. Boucault de Godefroy, avait alors plus de 60 ans. Fils d’un conseiller au parlement de Paris, M. de Godefroy avait épousé, déjà vieux, une Mortemart, orpheline sans fortune.

Doué de bonnes qualités, doux, aimant, sensible, M. de Godefroy avait cependant deux grands défauts qui neutralisaient les dons de sa nature. Il était timide et inquiet, et chose singulière cependant, le blessait-on dans ses préjugés sur la noblesse, il montrait une ténacité qui frappait d’autant plus qu’elle était complètement ignorée ailleurs.

Sa timidité était de celles qui, se renfermant dans le silence, s’abritant derrière l’inaction, font sans cesse hésiter et empêche toujours d’arriver à temps.

Quant à son inquiétude, c’était pis encore : c’était une cause de tracas de toutes les minutes, une cause de tribulations morales de tous les instants.

M. de Godefroy voyait partout des ennemis, se figurait qu’on cherchait à lui nuire, qu’on lui voulait du mal, qu’on ne l’aimait pas, qu’on médisait en arrière sur son compte.

Il voyait sans cesse des maux suspendus comme autant d’épées de Damoclès sur sa tête, et quand il jetait un coup d’œil sur l’avenir il ne voyait que pièges tendus ; alors il frémissait, il pâlissait, il gémissait, sans bien précisément savoir pourquoi, par suite d’une habitude prise.

M. de Godefroy avait heureusement fait un mariage excellent. Mademoiselle de Mortemart n’était certainement pas riche, mais elle était douée des qualités manquant, à son mari, qualités que nous retrouverons dans sa fille plus tard : énergie puissante, clarté dans les vues, persévérance dans les idées, afin d’arriver au but.

Tant qu’elle vécut, M. de Godefroy se laissa guider par sa femme qui avait pris sur lui un empire absolu.

Aussi vivait-il calme et tranquille, se persuadant que ce calme et cette tranquillité ne provenaient que de son énergie ; car, comme la plupart des hommes faibles, loin de reconnaître ses défauts, M. de Godefroy prenait chacun d’eux pour une qualité.

Quelques années après son mariage, Dieu lui donné un fille. Une maladie de l’enfant coûta la vie de la mère par excès de soins donnés.

M. de Godefroy pleura amèrement, sincèrement sa femme, puis il reporta toute sa tendresse sur son enfant.

Se trouvant seul aux prises arec la vie, lui qui n’avait jamais lutté, il fut bientôt en proie à un redoublement de doutes, de chagrins, de déceptions qui quadruplèrent ses sentiments de timidité et d’inquiétude.

Il perdit à cette époque un procès qui le ruinait à peu près complètement, lui enlevant le revenu d’un petit domaine en Normandie, près d’un château que possédait la Pompadour en cet endroit. Présenté à celle-ci dans un court séjour qu’elle avait fait dans ce château, elle conseilla à M. de Godefroy de passer dans la Nouvelle-France avec sa fille, lui promettant une charge lucrative qui lui serait procurée par les soins de son favori, l’intendant Bigot.

L’année suivante, M. de Godefroy arrivait dans le pays et fut cordialement accueilli par Bigot, qui resta frappé de la beauté de Claire sortant à peine de l’enfance. Bigot lui fit l’avenir si riant qu’à partir de cette époque, ce fut un Dieu pour M. de Godefroy ; il ne vécut que pour lui et par lui, son nom était sans cesse dans sa bouche. Bigot, avec son intelligence des hommes, comprit tout le parti qu’il pouvait tirer d’up pareil sujet, c’est pourquoi il prit la ferme résolution de se l’attacher par quelques faveurs, qui furent reçues avec reconnaissance.

M. de Godefroy habitait, au moment où nous reprenons le fil de notre histoire, un magnifique logement sur la rue Ste-Anne, qu’il devait à la munificence de Bigot.

Au lendemain de l’accident arrivé à Louis Gravel par la faute involontaire de la jeune fille, celle-ci envoya aux nouvelles sa vieille nourrice Dorothée, — un ange de dévouement qui n’avait pas voulu la quitter à son départ de France. Dorothée apprit à sa jeune maîtresse que son sauveur, à part quelques courbatures, était assez bien, même pour sortir. Claire étant à faire de la tapisserie à sa fenêtre, dans l’après-midi, le vît passer à cheval. Le jeune homme risqua un salut respectueux qui lui fut timidement rendu en rougissant.

Disons-le de suite : si, en reprenant sa connaissance la veille, Louis n’avait pu s’empêcher de s’écrier en pensant à Claire : « Mon Dieu ! qu’elle est belle ! » — nous, sommes forcé d’ajouter, pour être historien véridique, qu’après le passage du jeune homme devant ses fenêtres, Claire qui avait eu le loisir de le mieux examiner que dans le trouble du moment à Charlesbourg, ne put aussi s’empêcher de murmurer : — « Mon Dieu qu’il est donc bien, ce jeune cavalier, et qu’il ferait un joli mari ! »

Claire dormit mal, la nuit suivante, et se leva des l’aurore. Mais en vain se mit-elle à sa fenêtre, la journée entière se passa sans qu’elle revit le cavalier de la veille. Elle fut triste, nerveuse, agitée tout le jour, tout lui parut désagréable à voir et à entendre. Il en fut de même pendant plusieurs jours.

En quittant sa fenêtre, le quatrième jour :

— Il n’est pas revenu, tant mieux, se dit-elle, et qu’il ne revienne jamais, jamais, jamais…

C’était l’amour-propre froissé qui parlait. Le cœur disait bien autre chose.

Et cependant tous les jours Claire allait, venait, tourmentait Dorothée, et bien qu’il fit un froid humide — on était en automne — trouvait mille prétextes pour laisser les fenêtres ouvertes.

Un soir, elle ne put contenir son chagrin, elle pleura… mais elle pleura seule, quand sa nourrice fut couchée.

Claire en vain combattait, elle était contrainte de s’avouer à elle-même qu’elle avait du plaisir à voir le jeune homme du chemin de Charlebourg.

Le lendemain — qui était un dimanche — en compagnie de Dorothée, elle se rendit à la cathédrale pour entendre la messe. Au, sortir de l’église, retenue par la foule, elle aperçut sur le trottoir Louis Gravel, le visage pâle, mais l’œil animé et la bouche souriante.

Claire le regarda longuement, sans chercher à cacher son trouble, puis elle sourit.

Louis porta la main sur son cœur avec un geste passionné.

Les flammes des prunelles s’étaient heurtées, et il y eût dans cet échange muet des pensées, une expression de sympathie qu’aucune parole n’eût pu traduire.

Ils demeurèrent longtemps ainsi, immobiles tous deux, oubliant la foule qui les séparait.

Il fallut que Dorothée vint arracher Claire à cette muette contemplation extatique.

La jeune fille cacha son trouble.

Tous les jours, elle revit Louis Gravel.

Un matin, en s’éveillant, elle trouva, caché, au bas de l’appui de sa fenêtre, un bouquet de pensées.

Claire le prit et le cacha dans son corsage.

Le lendemain, un second bouquet était encore sur l’appui de sa fenêtre, et dans ce bouquet était un papier tout menu, bien finement plié.

La jeune fille resta longtemps hésitante, tenant de la main gauche le bouquet, et les yeux rivés sur le papier caché dans les fleurs.

La main droite était pendante…

Claire rougissait et pâlissait tour à tour… Parfois elle avançait la main, puis son bras retombait inerte.

Les pensées les plus opposées surgissaient dans son esprit et lui causaient les sensations les plus vives.

Longtemps elle fut ainsi, émue, inquiète, anxieuse, incertaine, tremblante.

Tout-à-coup, elle crut entendre marcher près d’elle — … Elle tressaillit vivement.

Dans un mouvement brusque le bouquet lui échappa…

Il tomba sur le plancher, et le billet se détachant, voltigea à quelque distance.

Claire se baissa vivement, et ramassa et les fleurs, et le papier……

Le papier était déplié… C’était une lettre… Les yeux s’arrêtèrent sur l’écriture et elle lut.

« Mademoiselle.

« Vous savez que je vous aime, ce qui me fera pardonner ma hardiesse. Quoique je ne vous l’aie jamais dit, tout en moi doit vous en parler, depuis l’instant où, pour la première fois, votre beauté m’est apparue comme une vision du ciel, lueur fugitive, apparition rapide, mais assez pourtant pour que votre image soit à jamais gravée dans mon cœur.

« Je vous aime, mademoiselle, et mon vœu le plus cher, mon désir le plus ardent est que cet amour, vous me permettiez d’aller vous le jurer en présence de votre père, comme doivent agir deux bons enfants que nous sommes.

« Je vous aime de toute l’ardeur de mon âme, et je donnerais ce que j’ai de plus cher au monde pour que cet amour vous ne le repoussiez pas.

« Si vous acceptez l’offrande d’un cœur qui se donne à vous tout entier, ce soir, posez votre bouquet fané à l’endroit même où vous avez trouvé ce matin des fleurs fraîches. »

« Avec espoir, »

« Louis Gravel. »

Est-il besoin de dire ce qui se passa dans le cœur de Claire durant les heures de toute cette journée ? On le devine sans doute.

Dix fois elle relut cette lettre trop courte, ces paroles brûlantes…

Oh ! que les heures lui semblèrent courtes.

Claire n’avait confié son trouble à personne, pas même à Dorothée. Claire était donc maîtresse de son secret.

Quand le soleil commença à descendre sans qu’elle eût revu Louis, objet de ses pensées, quand elle vit s’abaisser doucement les ombres crépusculaires d’une belle journée d’automne, elle relut encore cette lettre qu’elle avait chaudement placée sur son cœur…

Cette fois, elle porta à ses lèvres ce papier froissé avec un mouvement convulsif.

— Oh ! murmura-t-elle, il ne cherche pas à me tromper, il pense ce qu’il écrit !…

Elle demeura immobile, puis courbant lentement la tête, comme pour se cacher sa rougeur à elle-même.

— Je l’aime ! dit-elle.

Elle alla s’agenouiller sur son prie-Dieu pour prier le Seigneur et demander la protection de sa mère.

Tout-à-coup, entendant des pas résonner bruyamment dans l’escalier :

— Oh ! oui, je l’aime et j’ai foi en lui ! dit Claire en se redressant.