Le château de Beaumanoir/05

Mercier & Cie (p. 23-27).

V

UNE CHASSE AU CHÂTEAU
DE BEAUMANOIR


Le lecteur l’a sans doute deviné, Claire et Louis s’aimaient. Comment cet amour était-il venu ? Dans une circonstance assez romanesque pour frapper l’imagination des deux jeunes gens dont le cœur n’avait pas encore été troublé par ce sentiment, circonstance que nous allons faire connaître.

Tous les touristes qui ont visité la vieille cité de Champlain connaissent cette belle route de Charlesbourg qui conduit aux ruines du château de Beaumanoir — connu plus généralement sous le nom de château Bigot — célèbre par les orgies de cet intendant et de ses familiers. Les aventureuses lubricités de ce triste personnage de notre histoire ont été trop souvent racontées pour que nous en faisions même un court récit qui, du reste, n’aurait pas sa place ici.

Mais on ignore peut-être généralement que si Bigot a donné au Canada le spectacle des mœurs dissolues de ses protecteurs en France, il était, à ses heures, homme de bonne compagnie, et qu’à côté de ses orgies auxquelles n’étaient conviés que le dessus du panier des roués de l’époque, il donnait aussi de temps en temps de fort belles fêtes auxquelles la société respectable de Québec ne dédaignait pas de prendre part, voire même le gouverneur et sa suite.

Claire venait à peine de sortir du couvent, quand, un jour, son père la conduisit à une grande chasse à courre dans les bois qui avoisinaient le château de l’Intendant.

Comme presque toutes les dames canadiennes de ce temps-là qui, faute de bonnes voies de communications étaient exposées à voyager souvent à cheval, Claire de Godefroy était une écuyère aussi sure, habile, qu’élégante.

Toute la haute gomme de Québec, comme l’on dirait aujourd’hui, était réunie ce jour-là au château de Bigot dès six heures du matin.

Après un déjeuner fin expédié en quelques minutes, tout le monde se mit en campagne au son joyeux des cors de chasse pour forcer un magnifique chevreuil, au dire des piqueurs ; mais c’est en vain que l’on battit la forêt pendant toute la matinée.

Une partie des chasseurs, parmi lesquels se trouvait Claire, avait poussé une pointe jusqu’au bord du bois, prés de l’église, et la cavalcade reprenait le chemin du château, quand le cheval de mademoiselle de Godefroy, qui était ombrageux, effrayé par un lièvre qui venait de déboucher d’un buisson voisin, fit un écart et prit sa course vers la ville. La jeune fille cependant ne perdit pas la tête, mais malheureusement un des guides se rompit dans sa main et le tronçon frappant le cheval à la tête lui fit prendre le mors aux dents.

Infailliblement, il allait s’abattre au détour d’une borne placée sur une éminence près de l’église, quand un jeune homme, sortant d’une maison voisine, se précipita sur le chemin du cheval qu’il saisit à la bride, au risque de se faire écraser, et, trainé sur un sol rocailleux, il l’arrêta juste au moment où un camarade venait au secours de la jeune fille.

Quelques chasseurs arrivèrent avec M. de Godefroy et emmenèrent la jeune fille, tandis que son sauveur était transporté dans une auberge — « Le repos des voyageurs » —tenue par la mère Jobin, auberge fort en vogue de ce temps là parmi messieurs les militaires de la ville.

À part les émotions d’un pareil danger couru, Claire, qui était une vaillante enfant, n’avait aucun mal et l’on comprend que sa première pensée fut de s’informer du nom de l’intrépide jeune homme qui était venu si à propos à son secours.

— Je puis vous satisfaire sur ce point dit le jeune St-Luc, qui s’était montré fort empressé auprès de la jeune fille depuis le matin, attendu que nous avons été compagnon d’études au Séminaire de Québec : c’est Louis Gravel, le fils d’un riche cultivateur de la Côte de Beaupré, de Château-Richer, je crois.

— Quel bonheur ! mais c’est précisément l’endroit où mon père vient d’être chargé par le gouverneur d’administrer la justice.

— Quand vous irez y passer la belle saison, vous aurez toute liberté de lui exprimer votre reconnaissance pour une action après tout fort ordinaire, et que tout autre eut fait à sa place s’il en avait eu l’occasion, reprit le jeune homme avec un sourire forcé.

— C’est ce que je compte bien faire en effet. Quant au peu de cas que vous semblez faire de l’exploit de M. Gravel, permettez-moi de n’être pas du même avis. S’il n’eût pas été là, s’il eût hésité à affronter le danger, j’étais bien et dûment vouée à une mort affreuse. N’est-ce pas, mon père ? dit Claire.

— Sans doute, mon enfant, répondit M. de Godefroy, et nous devons d’autant plus tenir compte à ce garçon de son dévouement qu’il est blessé…

— Il est blessé ! dites-vous ? Mais alors il faut aller à son secours…

— C’est inutile, il n’a que quelques écorchures sans gravité. On vient de le transporter à la ville du reste dans une des voitures de M. Bigot. Aussitôt que nous serons de retour, j’enverrai prendre de ses nouvelles.

— Pourquoi ne pas y aller vous-même, mon père ? Oh ! je vous en prie…

— Eh ! bien, nous verrons demain.

Louis Gravel avait été en effet transporté à la ville, où il habitait un appartement de garçon dans la côte du Palais. Ses blessures, sans être graves, ne lui en avaient pas moins causé un ébranlement général qui le tint sans connaissance pendant près d’une heure. En reprenant ses sens, ses premières paroles furent :

— Mon Dieu, qu’elle est belle !