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Œuvres complètes (1552)
Alphonse Lemerre (2 : Le Tiers Livre, Le Quart Livrep. 95-99).

Comment Pantagruel loue le conseil des muetz.

Chapitre XIX.



Pantagruel, ces motz achevez, se teut assez longtemps, & sembloit grandement pensif. Puys dist à Panurge. L’esprit maling vous seduyt. Mais escoutez. I’ay leu qu’on temps passé les plus veritables & sceurs oracles n’estoient ceulx que par escript on bailloit, ou par parolle on proferoit. Maintes foys y ont faict erreur, ceulx voyre qui estoient estimez fins & ingenieux, tant à cause des amphibologies, équivocques, & obscuritez des motz, que de la briefveté des sentences. Pourtant feut Apollo dieu de vaticination surnommé. Ceulx que l’on exposoit par gestes & par signes, estoient les plus veritables & certains estimez. Telle estoit l’opinion de Heraclitus. Et ainsi vaticinoit Iuppiter en Amon : ainsi prophetisoit Apollo entre les Assyriens. Pour ceste raison le paingnoient ilz avecques longue barbe, & vestu comme personaige vieulx, & de sens rassis : non nud, ieune, & sans barbe, comme faisoient les Grecz. Usons de ceste manière : & par signes sans parler, conseil prenez de quelque Mut. I’en suys d’advis (respondit Panurge). Mais (dist Pantagruel) il conviendroit que le Mut feut sourd de sa naissance : & par consequent Mut. Car il n’est Mut plus naïf, que celluy qui oncques ne ouyt.

Comment (respondit Panurge) l’entendez ? Si vray feust que l’home ne parlast, qui n’eust ouy parler, ie vous menerois à logicalement inferer une proposition bien abhorrente & paradoxe. Mais laissons la. Vous doncques ne croyez ce qu’escript Herodote des deux enfans guardez dedans une case par le vouloir de Psammetic roy des Ægyptiens, & nourriz en perpetuelle silence ? les quelz après certain temps prononcèrent ceste parolle Becus, laquelle en langue Phrygienne signifie pain ? Rien moins, respondit Pantagruel. C’est abus dire que nous ayons languaige naturel. Les languaiges sont par institutions arbitraires & convenences des peuples : les voix (comme disent les Dialecticiens) ne signifient naturellement, mais à plaisir. Ie ne vous diz ce propous sans cause. Car Barthole. 1. prima de verb. oblig. raconte que de son temps, feut en Eugube un nommé messer Nello de Gabrielis, lequel par accident estoit sourd devenu : ce non obstant entendoit tout homme Italian parlant tant secretement que ce feust, seulement à la veue de ses gestes, & mouvement des baulevres. I’ay d’adventaige leu en autheur docte & eleguant, que Tyridates roy de Armenie, on temps de Neron, visita Rome, & feut receu en solennité honorable, & pompes magnificques affin de l’entretenir en amitié sempiternelle du Senat & peuple Romain : & n’y eut chose memorable en la cité, qui ne luy feust monstrée & exposée. A son departement l’empereur luy feist dons grands, & excessifz : oultre, luy feist option, de choisir ce que plus en Rome luy plairoit, avecques promesse iurée de non l’esconduyre quoy qu’il demandast. Il demanda seulement un ioueur de farces, lequel il avoit veu on theatre, & ne entendent ce qu’il disoit, entendoit ce qu’il exprimoit par signes & gesticulations : alleguant que soubs sa domination estoient peuples de divers languaiges, pour es quelz respondre & parler, luy convenoit user de plusieurs truchemens : il seul à tous suffiroit. Car en matière de signifier par gestes estoit tant excellent, qu’il sembloit parler des doigtz. Pourtant vous fault choisir un mut sourd de nature, affin que ses gestes & signes vous soient naifvement propheticques : non saincts, fardez, ne affectez. Reste encores sçavoir si tel advis voulez ou d’home ou de femme prendre.

Ie (respondit Panurge) voluntiers d’une femme le prendroys, ne feust que ie crains deux choses. L’une, que les femmes quelques choses qu’elles voyent, elles se repræsentent en leurs espritz, elles pensent, elles imaginent, que soit l’entrée du sacre Ithyphalle. Quelques gestes, signes, & maintiens que l’on face en leur veue & præsence, elles les interpretent & referent à l’acte mouvent de belutaige. Pourtant y serions nous abusez. Car la femme penseroit tous nos signes, estre signes Veneriens. Vous souvieigne de ce que advint en Rome deux cens lx. ans apres la fondation d’icelle. Un ieune gentil home Romain rencontrant on mons Cœlion une dame Latine nommée Verone mute & sourde de nature, luy demanda avecques gesticulations Italicques en ignorance d’icelle surdité, quelz senateurs elle avoit rencontré par la montée ? Elle non entendent ce qu’il disoit, imagina estre ce qu’elle pourpensoit, & ce que un ieune home naturellement demande d’une femme. Adoncques par signes (qui en amour sont incomparablement plus attractifz, efficaces, & valables que parolles) le tira à part en sa maison, signes luy feist que le ieu luy plaisoit. En fin sans de bouche mot dire, feirent beau bruit de culletis.

L’aultre : qu’elles ne feroient à nos signes responce aulcune : elles soubdain tomberoient en arrière comme reallement consententes à nos tacites demandes. Ou si signes aulcuns nous faisoient responsifz à nos propositions, ilz seroient tant follastres & ridicules, que nous mesmes estimerions leurs pensemens estre Venereicques. Vous sçavez comment à Croquignoles quand la nonnain seur Fessue, feut par le ieune Briffault dam Royddimet engroissée, & la groisse congnue, appellée par l’abbesse en chapitre & arguée de inceste, elle s’excusoit, alleguante que ce n’avoit esté de son consentement, ce avoit esté par violence & par la force du frère Royddimet. L’abbesse replicante & disante, meschante, c’estoit on dortouoir, pourquoy ne crioys tu à la force ? Nous toutes eussions couru à ton ayde ? Respondit qu’elle ne ausoit crier on dortouoir : pource qu’on dortouoir, y a silence sempiternelle. Mais (dist l’abbesse) meschante que tu es, pourquoy ne faisois tu signes à tes voisines de chambre ? Ie (respondit la Fessue) leurs faisois signes du cul tant que povois, mais persone ne me secourut. Mais (demanda l’abbesse) meschante, pourquoy incontinent ne me le veins tu dire, & l’accuser reguliairement ? Ainsi eusse ie faict, si le cas me feust advenu, pour demonstrer mon innocence, (respondit la fessue) que craignante demourer en peché & estat de damnation, de paour que ne feusse de mort soubdaine prævenue, ie me confessay à luy avant qu’il departist de la chambre : & il me bailla en penitence non le dire ne deceler à persone. Trop enorme eust esté le peché, reveler sa confession, & trop detestable davant Dieu & les anges. Par adventure eust ce esté cause : que le feu du Ciel eust ars toute l’abbaye : & toutes feussions tombées en abisme avecques Dathan & Abiron.

Vous (dist Pantagruel) ià ne m’en ferez rire. Ie sçay assez que toute moinerie moins crainct les commandemens de Dieu transgresser, que leurs statutz provinciaulx. Prenez doncques un homme. Nazdecabre me semble idoine. Il est mut & sourd de naissance.