Le Talisman du pharaon/24

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 122-124).


XXIV

LE MALHEUR VEILLE


Pour la première fois, Sélim franchit le seuil de la tente d’Yvaine. Une émotion intense remplit son âme.

C’est dans ce cadre, sous ce frêle abri que celle qu’il aimait avait vécu depuis son arrivée en Égypte ; c’est sur ces tapis qu’elle avait marché, c’est sur ce divan qu’elle reposait…

Reviendrait-elle jamais animer la tente de ses rires frais et l’ensoleiller de sa présence ? À cette angoissante question, son cœur se serrait, et ses lèvres murmuraient tout bas le nom chéri.

C’est qu’il aimait Yvaine comme on aime à vingt-cinq ans ; il l’aimait avec toute l’ardeur de sa jeunesse et la fougue de son sang oriental.

Un pli profond se creusait entre ses sourcils noirs, et ses yeux exprimaient, toute sa résolution de tenter l’impossible pour retrouver Yvaine.

Le regard de Sélim se posa sur M. de Kervaleck dont le chagrin était pénible à voir. Il allait et venait, les yeux fixes, les lèvres serrées, se sentant devenir fou !…

Toute la vie de sa fille chérie lui revenait à l’esprit… Il se souvenait de sa joie quand sa jeune femme, sa douce Armelle lui avait montré le bébé blond qui venait de naître et qu’il n’osait toucher, le trouvant si frêle… Il revoyait la mignonne tenter ses premiers pas, sur les vertes pelouses du château, et plus tard, jolie à croquer sur le minuscule poney de Shetland qu’il lui avait donné et qu’elle sut bientôt mener, puis, devenue orpheline, l’accompagnant dans ses voyages… Il la revoyait, en Égypte, éclatant en sanglots, quand le serpent avait été éloigné de Sélim… Et au retour, si jolie, et d’une grâce d’ange, faisant sa première communion dans l’église où elle avait été baptisée… Il la voyait, par la pensée, grandir et cesser d’être enfant, pour devenir la délicieuse jeune fille dont son cœur de père s’enorgueillissait… Où était-elle ? Quel serait son sort, entre les mains de ses ravisseurs ?

Et le malheureux père sentait tout son sang bouillir de rage, de douleur et d’impuissance à cette horrible pensée…

Sélim avait toujours son regard sombre et le pli de son front s’accentuait. Il buvait, lui aussi, au calice d’amertume.

Soudain résolu, il voulut savoir… Le mensonge d’Ali avait provoqué leur départ : c’est à lui qu’il allait demander un compte terrible. Il sortit brusquement et son regard chercha l’Égyptien.

Ali sortait de la tente où l’Italienne avait été emmenée. Il se félicitait de son audace, pensant avoir le temps de s’enfuir sans être remarqué.

Von Haffner allait tenir sa promesse et lui donner de l’or. Ali pensait à quitter l’Égypte et à s’en aller au Maroc ou en Algérie, où il vivrait en grand seigneur avec l’argent de l’Allemand — le prix du sang d’une innocente — et malgré lui, un léger sourire flottait sur ses lèvres.

Il leva soudain la tête, et son regard rencontra celui de Sélim… La résolution qu’il y lut fut sans doute bien terrible, car il blêmit, mais, vivement, de son allure féline, il se glissa derrière les tentes et disparut…