Le Talisman du pharaon/22

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 113-117).


XXII

LA VENGEANCE D’AHMED


L’heure étant arrivée, von Haffner rentra dans la tente. Toujours calme, Yvaine le regarda venir. L’Allemand avait, au coin des lèvres, un tel rictus de haine qu’elle comprit que la pitié ne toucherait jamais ce cœur de roc et qu’il exécuterait ses menaces.

— Avez-vous réfléchi ? demanda-t-il dès le seuil.

— Oui.

— Et quelle décision avez-vous prise ?

— Vous ne saurez rien. N’insistez pas.

— C’est bien, dit Von Haffner, veuillez me suivre !

Docile, Yvaine sortit avec l’Allemand. Dehors le soleil resplendissait, l’air était doux, le ciel serein.

Appelé par von Haffner, Ahmed arrivait.

— Tu vas emmener Mademoiselle, dit Karl avec son hideux sourire, étudier de près les grands lézards du Nil.

Ahmed s’inclina… Yvaine remarqua que trois autres porteurs allaient se joindre à son bourreau. Résignée à son sort, elle s’abandonnait : son sacrifice était fait. Cependant, quand Ahmed s’approcha d’elle et lui prit le bras, elle tressaillit à cet affreux contact et recula vivement.

— Ne me touche pas ! dit-elle, et son cri trahissait sa profonde répulsion.

Mais Karl fit un signe et malgré sa résistance désespérée, Yvaine fut saisie par le colosse qui sauta en selle.

La pipe aux lèvres, les yeux luisants derrière les lunettes, semblant une vivante incarnation de la Haine, von Haffner la regardait.

Tout le dédain de la jeune fille se concentra dans le mot qu’elle lui jeta, comme un soufflet :

— Boche ! s’écria-t-elle.

Un rire de brute secoua von Haffner… Il donna le signal du départ et la petite troupe s’ébranla, Ahmed et sa victime en tête.

L’Égyptien prit sa revanche car, pendant tout le parcours, il tortura de ses paroles la pauvre enfant qui, excédée, en vint à désirer d’être arrivée pour mourir, pour ne plus entendre !

— Je vous tiens, cette fois, disait-il sourdement, et je ne vous lâcherai pas. Votre sauveur est loin : il court après le lion… il peut courir… Vous allez voir les crocodiles de beaucoup plus près qu’il ne verra le lion… Vous m’avez fait mordre le sable, moi, je vais vous faire boire au Nil. C’est un prêté rendu. Ah ! votre père va bien sangloter, il ne la verra plus, sa fille ! Quant à Sélim-Pacha, si votre beauté l’a charmé, il devra se choisir une autre épouse. Bah ! les belles femmes ne manquent pas, il oubliera vite… Le crocodile se souviendra peut-être plus longtemps d’avoir fait un bon repas… Je vais vous donner un beau petit plaisir… Je ne vais pas vous précipiter ainsi sans que vous ayiez pu voir le joli petit lézard qui vous dévorera. Je vous laisserai le contempler tant que vous voudrez ; vous pourrez en même temps admirer une dernière fois le beau ciel bleu, le soleil, et respirer pour la dernière fois l’air du désert. C’est pourtant dommage de vous faire mourir, vous êtes belle, et je vous laisserais vivre s’il n’en tenait qu’à moi… Mais, c’est vrai, vous n’aimez que les Pachas, parmi les Égyptiens ; alors, tant pis pour vous… Si vous aviez été plus docile, von Haffner aurait été moins sévère. Comme le dit souvent mon maître allemand : qui veut la fin veut les moyens !…

Cet horrible discours résonnait aux oreilles d’Yvaine ; pour ne plus entendre, elle priait, et elle eut la force de rester calme.

Enfin, le Nil fut atteint. La rive droite du fleuve était à cet endroit basse et couverte de roseaux qui devaient être le repaire de nombreux crocodiles. Ahmed mit pied à terre et entraîna la jeune fille.

— Regardez, dit-il…

Les yeux béants d’horreur, Yvaine regarda les roseaux agités par un grouillement qui devait être celui des affreux sauriens.

Ahmed souriait d’un air satanique. La pauvre enfant regarda une dernière fois autour d’elle : elle vit le large fleuve, et quand ses yeux se portèrent sur la rive gauche, abrupte et élevée de plusieurs pieds, elle pensa à son père et à Sélim qui étaient de ce côté-là du Nil, mais si loin d’elle !…

— Allons, décidez-vous, dit Ahmed, parlez, sinon il va falloir plonger !… Il se rapprochait, et ses yeux avaient un tel éclat qu’Yvaine crut y voir une menace pire que la mort !…

Elle n’était qu’à quelques pas du fleuve, et Ahmed avançait… Elle recula… Ahmed tendit le bras, mais sa main ne rencontra que le vide : la jeune fille venait de disparaître dans le reflux des eaux vertes.

L’Égyptien se rendit peut-être compte de l’horreur de son acte, car, les yeux fous, il courut à son cheval et tourna bride, revoyant sans cesse l’affreux remous où Yvaine avait disparu.