Le Symbolisme/Partie II/Chapitre 3

Jouve et Cie, éditeurs (p. 132-156).




III


LES CHAPERONS DU SYMBOLISME


1. A rebours, par J.-K. Huysmans (Paris, Charpentier, 1884. in-18.)

2. Les Déliquescences, poèmes décadents d’Adoré Floupette (Byzance, chez Léon Vanné, 1885, in-12).


Ce concert véhément de diatribes, de manifestes et de timides panégyriques avait été déclanché par le roman d’Huysmans, A rebours, et par un amusant pastiche, les Déliquescences d’Adoré Floupette. Ces deux ouvrages se complètent. Le premier analyse un état curieux de l’âme française aux environs de 1885 ; l’autre est le commentaire ironique de la névrose littéraire. Il ramène au niveau de la bourgeoisie superficielle et moqueuse le grand seigneur, premier rôle d’A rebours.

1. A lui seul le titre de ce roman était un programme. Par lui Huysmans entendait prévenir dès l’abord qu’il allait prendre le contrepied sinon des vérités admises, au moins de la plupart des opinions reçues et des jugements adoptés, sur la stabilité desquels, dans le domaine de la psychologie, de la littérature et de l’art, s’appuyait la prétentieuse intransigence de la masse. A rebours était un acte de révolte, un coup de pistolet contre le naturalisme, le signal d’agonie d’une littérature épuisée. Pour Huysmans, les lettres françaises ne savent plus où courir. Elles sont acculées au bord d’un précipice mortel. Il ne leur reste qu’une admiration conventionnelle et sans issue pour les classiques, un entêtement également stérile pour l’observation réaliste. « Au moment où parut A rebours, est-il écrit dans la préface du roman, la situation était celle-ci : le naturalisme s’essoufflait à tourner la meule dans le même cercle. La somme d’observations que chacun avait emmagasinée en les prenant sur soi-même ou sur les autres, commençait à s’épuiser Zola s’en tirait en brossant des toiles plus ou moins précises. Ses héros dénués d’âmes peuplaient d’assez franches silhouettes des décors qui devenaient les personnages principaux de ses drames. Nous autres, moins rablés et préoccupés d’un art plus subtil et plus vrai, nous devions nous demander si le naturalisme n’aboutissait pas à une impasse et si nous n’allions pas bientôt nous heurter contre le mur du fond. » Pour en sortir « il fallait faire à tout prix du neuf ». Le héros d’A rebours, des Esseintes, traduisait à sa manière et son écœurement du goût présent et son aspiration vers un idéal différent.

Des Esseintes est le dernier rejeton d’une souche aristocratique rongée de décadence, la famille de Floressas des Esseintes. Sa mère est morte d’épuisement, son père de maladies vagues. Lui-même a traversé une enfance funèbre, menacée de scrofules, accablée de fièvres opiniâtres. Son éducation a été confiée aux Jésuites. Chez les Pères, il est devenu très ferré sur le latin, mais il est incapable d’expliquer deux mots de grec. Il s’est révélé sans aucune aptitude pour les langues vivantes et parfaitement obtus pour les sciences. Ses études jugées suffisantes, il s’est livré dans sa demeure, pour tuer le temps, à des extravagances d’un goût singulier. Il portait des costumes de velours blanc ; il arborait des gilets d’orfroi. Aux murs de son salon s’alignaient des niches de tapisseries diversement coloriées. Pour savourer les joies de la lecture, il s’installait dans la niche dont la couleur lui paraissait le plus en harmonie avec l’essence du livre qu’il voulait lire. Il recevait ses fournisseurs dans une salle spéciale où du haut d’une chaire il leur tenait de délicats sermons. Il organisait des banquets de deuil. Cependant la société de ses semblables l’accablait de mélancolie. Il était dégoûte des hommes chez lesquels même parmi les plus intelligents il ne découvrait que sacripants et imbéciles. Quant aux femmes, il ne les appréciait guère n’ayant plus aucun goût pour les repas charnels. L’humanité l’écœurait ; il détestait ses contemporains parce qu’il sentait en eux une exécration pour les idées qu’il professait ; la génération nouvelle parce que, composée de rustres, elle préparait l’avènement de la sottise et de la brutalité. Bref, un immense ennui l’opprimait. Un beau jour, il se retire dans une bicoque de Fontenay-aux-Roses dont il fait sa thébaïde. Il n’emmène avec lui que ses domestiques, deux vieilles gens qui ont soigné son père et sa mère, par conséquent habitués au service des gardes-malades. Il les oblige à se mouvoir en silence, à ne marcher qu’avec des chaussures feutrées. Sa retraite doit être aussi calme qu’un sépulcre ; il y vit la nuit, aux lumières, trouvant double saveur à veiller quand tout est mort autour de lui. Des Esseintes a d’ailleurs agencé sa demeure conformément à ses idées. Pour les tapisseries, il a trié un à un le ton des couleurs. Après examen minutieux, il en a retenu trois : le rouge, l’orange et le jaune. L’orange est, il est vrai, sa couleur de prédilection. Il a fait relier ses murs comme des livres avec du maroquin à gros grains écrasés. Peu de meubles, mais d’étranges antiquités à figures liturgiques. Des fourrures à terre : « L’artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de l’homme. La nature a fait son temps ; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l’attentive patience des raffinés. Le moment est venu de la remplacer, autant que faire se pourra, par l’artifice. » Des Esseintes n’y manque pas. A la nature, il préfère les livres, et il en a qui sont splendidement enluminés. La lecture n’est pas son unique distraction ; il aime à s’abandonner aux fantaisies les plus quintessenciées. Il réalise la symbolique des gemmes sur la carapace d’une tortue. Cet animal, dont l’écaille avait charmé ses yeux, devait à son sens s’harmoniser tout à fait avec les tapis sur lesquels il déambulait. Dans ce dessein, des Esseintes décida d’ornementer la carapace de la bête. Il la fit d’abord clouer d’or ; il y incrusta ensuite des pierres rares dont il choisit savamment et minutieusement la gamme. Il possédait une cave dont les liqueurs correspondaient comme goût au son d’un instrument. En les dégustant, il arrivait à se procurer dans le gosier des sensations analogues à celles que la musique verse à l’oreille : « Le curaçao, par exemple, correspondait à la clarinette dont le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe et l’anisette à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce, tandis que pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette ; le gin et le wisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de piston et de trombone, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappée à tour de bras dans la peau de la bouche par les rakis de Chio et les mastics. En étendant ces assimilations, il était parvenu à se jouer sur la langue de silencieuses mélodies, de muettes marches funèbres à grands spectacles, à entendre dans sa bouche des solis de menthe, des duos de vespétro et de rhum. » Mais sa recherche des sensations neuves ne se borne pas au domaine purement physique. Des Esseintes tente aussi des expériences dans l’ordre moral. Il se concilie les bonnes grâces d’un enfant de seize ans, Auguste Langlois et se distrait à le pervertir. Pour lui donner la passion du luxe, il lui ouvre l’accès d’une maison de tolérance. Après trois mois d’apprentissage, il lui supprime brutalement l’exercice de ces plaisirs, puis il attend le double résultat de sa largesse passée et de sa soudaine avarice, Auguste Langlois, sevré des joies auxquelles il était accoutumé, n’hésitera sans doute pas pour recouvrer les jouissances perdues à devenir un bandit et même un assassin.

Cette existence de maniaque finit par débiliter la santé et l’esprit du jeune noble. Il achète les fleurs les plus rares, s’organise un véritable muséum ; la confusion de tant de parfums le fait songer au virus de l’avarie, à cette purulence initiale de la nature d’où dérivent les éléments premiers et sur lesquels l’homme sculpte ensuite à sa guise. « Tout n’est que syphilis, songe languissamment des Esseintes. » Il a des hallucinations de la vue, de l’ouie et même de l’odorat. Il entrevoit en tableaux nauséeux la maladie « qui ravage les races à bout de sang » et il essaie de se composer des stances aromatiques, des gammes de parfums. Son corps épuisé menace ruine. Le médecin ne comprend rien à son mal ; il conseille les voyages. Des Esseintes se dit qu’il aurait plaisir à visiter l’Angleterre. Il va partir, mais il convient auparavant de s’habiller de manière harmonique. Or, il fait un temps brumeux. Des Esseintes commence sa toilette : « Il s’installa devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes de soie était disposé en éventail. Il hésita sur la nuance, puis rapidement, considérant la tristesse du jour, le camaïeu morose de ses habits, songeant au but à atteindre, il choisit une paire de soie feuille-morte, les enfila rapidement, se chaussa de brodequins à agrafes et à bouts découpés, revêtit le complet gris-souris, quadrillé de gris-lave et pointillé de martre, se coiffa d’un petit melon et s’enveloppa d’un mac-farlane bleu lin. » Le voilà en route pour la gare ; mais le temps s’affirme de plus en plus mauvais. Il pleut. Les rues sont grasses de boue. Peut-être aussi est-il périlleux pour une âme lassée de passer sans ménagement d’une civilisation à l’autre. C’est pourquoi des Esseintes croit avantageux de prendre à Paris même un avant-goût de l’Angleterre. Il se fait conduire rue de Rivoli au Galignani’s Messenger, grand bazar où il passe en revue quantité d’articles anglais de tous les sexes et de tous les genres. Ayant ainsi éprouvé et vu ce qu’il voulait éprouver et voir dans son voyage réel, il rentre à Fontenay. Dans sa bibliothèque, avec un goût rajeuni par cette épreuve, il se livre à une orgie de lecture. Son estomac lui refuse bientôt tout service. Des Esseintes est atteint d’une anémie qui menace mort ; il achète un sustenteur et sa névrose stationne. Il reprend ses débauches de lectures. Mais sa dyspepsie nerveuse s’exagère. Rongé par une fièvre ardente, des Esseintes est assailli par des hallucinations nouvelles. Il entend dans ses oreilles les chants appris dans son enfance chez les Pères Jésuites. Sa maladie fait des progrès mortels, son médecin ne le nourrit plus qu’avec des lavements au peptone. Il en prend trois en vingt-quatre heures. Et des Esseintes philosophe à sa manière sur ces nécessités pathologiques. Il se réjouit en pensant que dans l’avenir l’alimentation pourrait se réduire à ces gestes à la fois simples et rapides : « On dresserait le couvert en déposant le magistral instrument sur la nappe et alors le temps de réciter le Benedicite et l’on aurait supprimé l’ennuyeuse et vulgaire corvée du repas. » Comme on lui change la formule de ces lavements, il s’intéresse à cette cuisine d’un nouveau genre. Il rédige dans cet esprit des recettes inédites, préparant des dîners maigres pour le vendredi, tout un vademecum hilarant de la ménagère future ! Cependant des soins assidus le ramènent à la santé. Son médecin, que le domestique avait prévenu du genre de vie menée par son maître, lui ordonne de changer de régime s’il veut éviter la folie « compliquée de tubercules ». Des Esseintes désespéré réfléchit à la désagrégation de l’univers, à la sophistication de toutes les denrées, à la décomposition de la société dans toutes ses classes. A contre-cœur, il revient à Paris dans le faubourg Saint-Germain, si changé du reste par l’évolution démocratique et les exigences tyranniques de l’or. C’est en suppliant Dieu de le prendre en pitié qu’il rentre dans la vie de tout le monde.

Telle est, esquissée dans ses grandes lignes, la crise traversée par des Esseintes. Ce malheureux, victime d’une hérédité néfaste et d’un scepticisme désastreux, ne retrouve force et consolation que dans le mysticisme. Le livre d’Huysmans vaut moins par les excentricités de son héros que par les théories esthétiques dont chacune d’elles est le prétexte. S’il traduit à merveille les angoisses d’une âme trop raffinée, s’il donne au public le spectacle d’un état d’esprit très réel aux environs de 1885 dans l’élite intellectuelle, il est aussi et avant tout une profession de foi littéraire. Il marque l’avènement dans les arts et dans les lettres de tendances et d’idées ignorées. Il développe l’exposé théorique et critique d’une esthétique nouvelle.

Quand des Esseintes écoute résonner dans ses oreilles les mélodies qui charmèrent sa jeunesse, il en profite pour commettre sur la musique des digressions catégoriques. Il louange Wagner aux dépens « des bas fredons d’Auber, de Boieldieu, d’Adam, de Flotow, d’Ambroise Thomas et de Bazin ». Il professe une estime sincère pour Beethoven, Schumann, Schubert qui seuls peuvent « triturer ses nerfs à la façon des poèmes les plus tourmentés de Poe ».

En peinture, ses goûts procèdent du même idéal. Un artiste le réjouit par-dessus tout. C’est Gustave Moreau. Il en a acheté les deux chefs-d’œuvre : le tableau de Salomé et l’aquarelle intitulée l’Apparition. Il admire dans tous ses aspects « le troublant vertige qui naît de ce cauchemar biblique qu’est la Salomé ». Il possède aussi des estampes de Jean Luyken, graveur hollandais inconnu en France. Il a acquis sa série des Persécutions religieuses, d’épouvantables planches contenant tous les supplices que la folie des religions a inventés. Il collectionne des dessins bizarres, la Comédie de la Mort, de Bresdin, des apparitions fantastiques d’Odilon Redon, une ébauche désordonnée, un christ de Theocopuli.

Mais c’est surtout en littérature qu’Huysmans se plaît à constater les sympathies et les antipathies de son héros. Des Esseintes médite dans un cabinet de travail orange et bleu dont les murs sont tapissés par des ouvrages latins de la décadence. Le jeune homme n’éprouve pour Virgile qu’une admiration des plus modérées. Il ressent une attirance très discrète pour Ovide, mais un dégoût profond pour les grâces éléphantines d’Horace, Salluste, Tite-Live, Sénèque, Suétone, Tacite, Juvénal, Perse le laissent froid. Il néglige Tibulle, Properce, Quintilien, les Pline, Stace, Martial de Bilbilis, Térence et Plante. Il commence à s’intéresser à la langue latine avec Lucain. Il aime vraiment Pétrone, parce qu’il rapporte les mœurs de la décadence romaine et qu’il peint la décomposition de l’empire. Il enjambe les Nuits attiques d’Aulu-Gelle. Il se réjouit aux Métamorphoses d’Apulée. Curieux du style de Tertullien, il méprise ses œuvres de théologie pour entr’ouvrir son De Cultu feminarum. Commodien de Gaza représente dans sa bibliothèque l’art de l’an III. Le ve siècle est figuré par Augustin, évêque d’Hippone. Viennent ensuite Marius Victor avec son ténébreux traité sur la perversité des mœurs et d’une façon générale « tous ces ouvrages où la langue latine pourrie pendait, perdant ses membres, coulant son pus, gardant à peine, dans toute la corruption de son corps, quelques parties fermes que les chrétiens détachaient afin de les mariner dans la saumure de leur nouvelle langue ». Après le viie siècle, il y avait dans la bibliothèque de des Essinntes un saut formidable de siècles. Les livres arrivaient directement à la langue du présent âge.

Or, ici, son auteur favori, c’est Baudelaire. Il le lit dans des éditions extraordinaires et tirées uniquement pour son usage. Baudelaire lui semble le poète de ses propres états d’âme. De là la raison de son culte. Il l’aime parce que tout en peignant l’aspect extérieur des choses, il est parvenu à exprimer l’inexprimable. Il l’admire parce qu’il possède cette merveilleuse puissance « de fixer avec une étrange santé d’expressions les états morbides les plus fuyants, les plus tremblés des esprits épuisés et des âmes tristes ». Après Baudelaire, il est peu d’écrivains français qui méritent les honneurs de sa bibliothèque. Le « grand rire de Rabelais », le « solide comique de Molière » ne réussissent pas à dérider des Esseintes. Toutefois, il lit les ballades mélancoliques de Villon, les morceaux virulents, les apostrophes les anathèmes de d’Aubigné, goûte Bossuet, Bourdaloue, Nicole et surtout Pascal, mais se soucie peu de Voltaire, de Rousseau et de Diderot. A part ces quelques livres la littérature française commence pour lui avec le xixe siècle. Il la divise en deux groupes : l’un comprenant la littérature ordinaire, profane, l’autre la littérature catholique, littérature spéciale et à peu près inconnue. En ce qui concerne cette dernière, il fait immédiatement justice des produits trop innocents ou trop filandreux de la littérature catholique. Après avoir trouvé particulièrement insupportable l’abbé Lamennais et le comte Joseph de Maistre, il garde comme livre de chevet l’Homme, d’Ernest Hello, l’antithèse absolue de ses confrères en religion. Le Prêtre marie et les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly captivent aussi son attention, car il ne s’intéresse guère qu’aux œuvres « mal portantes, minées et irritées par la fièvre » et celles de Barbey d’Aurevilly sont encore pour lui les seules « dont les idées et le style présentassent ces faisandages, ces taches morbides, ces épidermes talés et ce goût blet qu’il aime tant à savourer parmi les écrivains décadents latins et monastiques du vieux âge ».

De la littérature profane les maîtres qu’il estime sont Flaubert, Goncourt et Zola. Mais à leurs chefs-d’œuvre réalistes ou naturalistes, il préfère leurs ouvrages plus teintés d’idéalisme. La Tentation de saint Antoine passe selon son goût, avant l’Éducation sentimentale, la Faustin avant Germinie Lncertenx, la Faute de l’abbé Mouret avant l’Assommoir. Parmi les jeunes écrivains, ceux-là seuls le charment que méprise le public incapable de comprendre. C’est Verlaine, Tristan Corbière, Théodore Hannon, un élève de Baudelaire et de Gautier, et enfin Mallarmé. Les autres poètes, Leeonte de Lisle, Victor Hugo, l’attirent sans doute, mais faiblement. En prose, Stendhal et Duranty l’auraient séduit si leur langue administrative ne l’avait irrémédiablement choqué. En définitive, ses auteurs de prédilection restaient Baudelaire. Poe dont la « clinique cérébrale » le passionnait et Villiers de l’Isle-Adam qui par quelques-uns de ses livres, Contes cruels et Isis, méritait de retenir l’attention. À ces ouvrages il ajoutait une anthologie mise sous l’invocation de Baudelaire et qu’il avait fait imprimer selon ses idées. Elle comprenait un « selectæ de Gaspard de la Nuit, de ce fantasque Aloysius Bertrand », le vox populi de Villiers de l’Isle-Adam, quelques extraits du livre de Jade et quelques poèmes sauvés des revues mortes. De toutes les formes littéraires, des Esseintes préférait le poème en prose comme représentant « le suc concret, l’osmazome de la littérature, l’huile essentielle de l’art ». Pour lui, la littérature française finissait à Mallarmé qui avait poussé jusqu’à leur dernière expression les quintessences de Baudelaire et de Poe et en qui « l’agonie de la vieille langue atteignait le deliquium de la langue latine, laquelle expirait dans les mystérieux concepts et les énigmatiques expressions de saint Boniface et de saint Adhelme ».

La culture littéraire de Des Esseintes peut donc se résumer ainsi : de l’antiquité grecque, pas un mot. Dans l’antiquité latine, mépris des réputations consacrées, dédain volontaire des maîtres du classicisme ; par contre, enthousiasme pour les auteurs jugés décadents et la plupart de ceux qu’une histoire de la littérature même complète peut ignorer. En France, quelques condescendances pour les prédécesseurs de Malherbe. Le xviie siècle se résume dans deux orateurs de la chaire et deux moralistes ; le xviiie ne mérite pas qu’on s’y attarde ; le xixe ne vaut que par sa littérature religieuse, les œuvres les plus idéalistes de quelques réalistes et la végétation déliquescente grandie sur le tombeau de Baudelaire. Un trait apparaît commun à ces préférences littéraires : le goût du mystique dans le religieux comme dans le profane. Il aboutit pour l’antiquité latine à ressusciter une période de pure décomposition intellectuelle et philologique, pour la France à méconnaître le rôle et la valeur des grands classiques et à glorifier les compagnons égares de la pensée, du sentiment et de la langue. Excentrique dans ses mœurs, Des Esseintes ne l’est pas moins dans ses idées. C’est un névrosé qui a du temps à perdre pour entretenir son mal et qui le nourrit avec les viandes faisandées de la décadence littéraire. Venu trop tard dans un monde déjà vieux, il a pris le morbide comme fin de la vie. Poète, il eût fait du bizarre une dixième muse ; dilettante et critique, il s’est contenté d’en applaudir les zélateurs. Il confond l’étrangeté avec l’originalité, le mysticisme avec la foi. C’est un malade atteint d’hypertrophie de la sensibilité. C’est aussi un révolutionnaire qui, persuadé d’avance de la vanité de ses efforts, ne saura pas les réaliser et qui trouvera dans la religion de quoi se consoler des déceptions qu’il s’est préparées. Il symbolise ce public qui réclame une littérature de poitrinaires, de blasés et d’épuisés. Les siècles passés n’avaient vu dans la vie que la santé ; le nouveau n’y verra que la maladie. Peut-être est-ce une façon de tâter l’Au-delà. Peut-être aussi n’est-ce qu’un geste pour se donner l’illusion d’un tempérament original et par là attirer sur soi l’attention d’une foule indifférente. A défaut de tendances plus saines, A Rebours traduit les indécisions d’une âme qui se cherche ; il peint une époque de transition, le malaise d’un enfantement prochain, la crise d’où sortira quelque chose de nouveau par quoi s’affirmera sans doute le triomphe de l’idéalisme.

2. Sous une forme plus amusante et plus ironique, les Déliquescences d’Adoré Floupette allaient vulgariser davantage le type de Des Esseintes. Le grand seigneur d’A Rebours y quitte sa thébaïde ; il déambule dans la rue ; il fréquente les cafés et les caveaux ; c’est l’esthète popularisé par la caricature, dont la distinction réside avant tout dans la chevelure et l’aveu de vices exécrés par les Philistins.

Les Déliquescences parurent en 1885. C’était un petit opuscule d’apparence modeste, à couverture bleu tendre, sur laquelle s’étalait en bleu foncé ce titre singulier : Les Déliquescences, poèmes décadents d’Adoré Floupette, avec sa vie, par Marius Tapora. — Byzance, Lion Vanné, 1885. L’auteur, Adoré Floupette, bien que certains journaux aient gravement affirmé l’avoir connu et même interviewé, n’existait en réalité que dans l’imagination d’un poète et d’un polygraphe. Ce pseudonyme dissimulait, en effet, la collaboration étroite de Gabriel Vicaire et de M. Henri Beauclair. Byzance, c’était Paris, mais le Paris des milieux décadents. Lion Vanné, c’était l’éditeur habituel des symbolistes, Léon Vanier, sur le nom duquel on avait joué par assonance et tiré ce « lion vanné » qui figurait assez plaisamment la lassitude mélancolique des bardes du quartier latin. L’ouvrage ou plutôt la brochure comptait au début 30 feuillets et d’abord avait été tiré à de rares spécimens pour les bibliophiles. Puis sa singularité lui ayant valu le succès, on en fit un tirage à 1.500 exemplaires qui s’épuisa en moins de quinze jours. La drôlerie du pamphlet après les amateurs entraînait le public. Sous leur forme définitive, les Déliquescences conprennent 47 pages de préface par Marius Tapora, pharmacien de 2e classe, 3 pages de liminaire par A. Floupette et enfin 25 pages de poème sans compter les blancs. Un pharmacien était tout indiqué pour préfacer le livre d’un de ses clients. Aussi Marius Tapora est-il pharmacien de 2e classe, non de 1re et cette infériorité parmi les apothicaires n’atténue point la malice de sa plume. Au contraire ! Il expose longuement et dans un style aussi léger qu’incisif, à la suite de quelles expériences ou aventures s’est formé le génie de Floupette.

Floupette (Joseph-Chrysostome-Adoré) est né le 24 juin 1860 près de Lons-le-Saulnier. Il n’est donc pas Auvergnat. Son père a été quelque chose dans les vins et liqueurs. Sa mère, excellente ménagère, était experte aux confitures de groseilles et de raisiné. L’année 1873 le trouve élève au lycée de Lons-le-Saulnier : « Il est joufflu comme un chérubin et rose comme une pomme d’api, avec un nez en pied de marmite, de gros yeux ronds à fleur de tête et un ventre rondelet. » Il se montre mauvais élève, non qu’il soit mésintelligent, mais parce qu’il ne veut pas travailler. « Il est trapu en dedans ». Sur les bancs de l’école, alors que la muse le taquine, il commence par avoir le culte de la périphrase comme tout bon classique. Il décrit par exemple une tempête dans la meilleure manière de Delille. Puis il admire Lamartine, Victor Hugo, Musset, Vigny, Racine est en revanche considéré comme un polisson et avec lui tout le classicisme. « Rien de plus mortellement ennuyeux que le ron-ron classique avec ses périodes solennelles qui se font équilibre comme les deux plateaux de la balance et les trois unités et ces confidents qu’on dirait tous taillés sur le même modèle par un fabricant de marionnettes en bois. » Du coup, Floupette devient Jeune France, Moyen Age, Truand. Il porte des souliers pointus à la poulaine. Il se coiffe à l’enfant. Il jeûne, il boit du vinaigre pour avoir cet air fatal et ravagé si nécessaire à tout romantique qui se respecte. Après avoir commis force poèmes genre Lamartine, genre Victor Hugo et genre Musset, l’auteur des Nuits l’incite à faire tous les mois une visite discrète dans certaine maison également très discrète. Il est cependant reçu bachelier. Le voilà qui part aussitôt pour Paris, nanti par son père de mille recommandations pour son ami et correspondant, l’épicier Félix Potin. Dans la capitale, Floupette change ses dieux. Lamartine et Musset sont mis au rancart. Lamartine est un raseur, un pleurard insupportable, Musset ne sait pas rimer. Hugo reste toujours le maître, le dieu, mais on le délaisse pour ses saints. Ceux-là sont les Parnassiens « de la famille du grand saint Éloi, l’excellent orfèvre du roi Dagobert », qui taillait, ciselait et fignolait à merveille. Floupette s’accroche ensuite à la renommée des poètes en vogue. Après s’être dit impassible, il avait été empoigné par les Humbles de François Coppée et s’était mis non sans humour à pasticher le grand homme. Bientôt pourtant, fatigué de la ville et des faubourgs, Adoré Floupette se fait poète rural. Il chante les prairies de la Franche-Comté, les gars, les fillettes, les cabarets avec un inlassable enthousiasme. Il met dans ses poésies beaucoup de petits cochons blancs et roses, quantité de ruisseaux d’argent, des bouquets d’églantines et un peu trop d’ivrognes. Après quoi, les lauriers de Zola l’empêchant de dormir, il s’enrôle sous la bannière du maître ; il rêve d’un grand poème moderne où serait résumée en vers l’évolution naturaliste du siècle. Il peint des bateaux de blanchisseuses, une gare de chemin de fer, un intérieur d’hôpital, une boucherie hippophagique ; toutes les maisons ont des gros numéros ; la poésie et la musique se réalisent dans un accouchement. Enfin Hugo devenu un burgrave, Coppée un bourgeois, le Parnasse une vieille histoire, la poésie rustique bonne pour les Félibres, le naturalisme manquant de rêve et d’idéal, que reste-t-il à Floupette ? Le Symbole ! Il le pratique à cœur perdu.

Ses confrères, les Symbolistes, se réunissent au « Panier fleuri ». C’est à ce café que Floupette un soir entraîne son ami Tapora. Il y avait là la fleur du nouveau Parnasse, MM. d’Estoc, Bornibus, Flambergeot, Carapatides et Caraboul, etc., etc., en compagnie de femmes aimables qui tutoyaient ces messieurs et buvaient à leurs frais des chartreuses et des bocks. Le plus âgé, bien qu’il n’eût pas trente ans, était un petit homme chauve, vêtu à la dernière mode, avec un monocle incrusté dans l’œil et une fine barbe en pointe à la Henri III. D’une voix de stentor, Floupette récite à cette assistance choisie des ternaires de sa composition :

Je voudrais être un gaga
Et que mon cœur naviguât
Sur la fleur du seringua.


— Gaga ! fait une de ces dames, mais, mon pauvre ami, tu l’es déjà. On se récrie ! Caraboul trouve gaga très bien, seulement il y a dans naviguât un t qui le chiffonne. Bleucoton (Verlaine), déclare Floupette, n’a pas hésité à l’employer et il cite des exemples. Or, Bleucoton était une autorité indiscutable et Floupette continue :

Je voudrais que mon âme fût
Aussi roide qu’un affût
Aussi remplie qu’un vieux fût.


Aussitôt, le plus âgé, qui n’a pas trente ans, s’emporte contre ces mots horribles fût et affût. « Toute âme délicate, s’exclame-t-il, en doit être choquée. Il n’y a pas là ombre de nuances, pas la moindre issue pour le rêve, aucune lueur paradisiaque. Si nous sommes les Poètes, c’est que nous possédons le grand secret, nous rendons l’impossible, nous exprimons l’inexprimable. Et s’animant peu à peu, car il est naturellement éloquent et s’écoute volontiers parler, il vaticina : « Le rêve ! le rêve ! mes amis, embarquons-nous pour le rêve. L’Église notre mère professe que le rêve est une prière. Les saintes abîmées dans l’extase étaient des poétesses ; le poète était autrefois un voyant. Aujourd’hui, la négation brutale a tout envahi ; l’homme d’action est un sauvage. Mais nous, que la vie et la pensée ont affinés, si notre raison se refuse à croire, donnons-nous au moins en rêvant l’illusion de la foi. » Ayant dit, il se tut et soupira profondément.

Après avoir entendu d’autres poésies dont le titre atteste assez le caractère décadent. Pureté, Infamie, les Cyclamens, les Ægipans, Tapora prête l’oreille aux conversations qui s’échangent et note quelques-uns des paradoxes les plus habituels aux poètes de la nouvelle école. Il entend affirmer que l’amour est une chose plate, misérable, répugnante, écœurante. « Pour y trouver quelque piment, il faudrait imaginer des complications invraisemblables. L’inceste est coquet, mais rien de plus. Il serait bon qu’en aimant on pût se sentir irrémissiblement damné. Ce serait alors une sensation rare et exquise.

— Luther était bien heureux, interrompt le jeune Flanbergeot ; il était le mari d’une religieuse. Je voudrais être l’Antéchrist.

Alors un très jeune homme, de la physionomie la plus fine et la plus intéressante, qui jusqu’à ce moment avait gardé le silence, soupira : « A quoi bon ? Tout n’est-il pas vain ? Les contemplations, les extases ont à tout jamais remplacé la maussade réalité. Il vaut mieux imaginer que savoir. Il n’y a de vrai que les anges parce qu’ils ne sont pas. » En manière de conclusion, il tend à Tapora une seringue de Pravaz. Le jeune homme refuse.

— Pourtant, s’écrie Carapatides, un gaillard taillé en hercule, avec des épaules trapues, il faut rendre à la décadence romaine cette justice qu’elle a bien compris l’amour. A force d’inventions perverses et d’imaginations sataniques, elle est arrivée à le rendre tout à fait piquant. « L’amour est une fleur de maléfice qui croît sur les tombes, une fleur lourde aux parfums troublants. »

— Avec des striures verdâtres, glisse le jeune Flambergeot.

— Oui, avec des striures et des marbrures où s’étale délicieusement toute la gamme si nuancée des décompositions organiques. Les plantes naturelles sont bêtes et niaises ; elles se portent bien. Oh ! la santé ! Une belle tête exsangue avec de longs cheveux pailletés d’or, des yeux avivés par le crayon noir, des lèvres de pourpre ou de vermillon coupées en deux par un large coup de sabre, le charme alangui d’un corps morbide, entouré de triples bandelettes comme une momie de Cléopâtre. Voilà l’éternelle charmeuse, la vraie fille du diable !

À ces mots, entre un vrai gentleman de manière charmante, d’allure mystérieuse et entortillée, avec je ne sais quoi d’ecclésiastique, intéressant parce qu’il est damné de toute éternité : « Le diable, qui parle de diable ? fit-il. » Comme on avait bu beaucoup de bocks, la conversation s’échauffa. Un macabre survint qui, roulant des yeux terribles, affirma qu’un cimetière au crépuscule ferait un cadre admirable à une idylle d’amour et que rien ne valait pour se tenir en joie la compagnie d’une tête de mort. Un autre vanta l’Imilalion de Jésus-Christ et avoua qu’il la préférait même à la Justine du marquis de Sade. Un troisième se déclara hystérique.

On se sépara enfin et chacun tenta de rentrer chez soi. Floupette était abominablement ivre. Tout le long du chemin, il évangélisait Tapora en titubant : « De la perversité, mon vieux ! soyons pervers ! promets-moi que tu seras pervers ! » Au seuil de sa porte, Floupette invita son compagnon à monter dans sa chambre, avec la plus grande précaution du reste, car le concierge n’était pas commode. En silence, les deux amis grimpèrent donc au cinquième étage jusqu’au logis de Floupette. C’était une étroite mansarde ornée d’esquisses symbolistes. On y voyait un magnique dessin du grand artiste Pancrace Buret, ainsi qu’une gigantesque araignée qui portait à l’extrémité de chacune de ses tentacules un bouquet de fleurs d’eucalyptus et dont le corps était constitué par un œil énorme désespérément songeur. Floupette, déshabillé par Tapora, se mit au lit et un peu dégrisé entreprit d’exposer au pharmacien le grand mystère d’Isis. C’est la justification de l’obscurité symboliste. Après avoir trouvé une source d’inspiration nouvelle, il fallait en fixer les nuances fugitives. Pour cela la langue française était trop pauvre. « La forme de Corneille, du bon La Fontaine, de Lamartine, de Victor Hugo, était d’une innocence invraisemblable. Une attaque de nerfs sur du papier, voilà l’écriture moderne ! » Les mots sont vivants. Ils ne peignent pas ; ils sont la peinture elle-même ; il y en a de verts, de jaunes et de rouges comme les bocaux d’une officine. Et ce n’est pas tout. Les mots chantent, murmurent, susurrent, clapotent, roucoulent, grincent, tintinnabulent, claironnent et… comme Floupette imite un peu trop haut la musique des mots, la voisine se fâche et réclame avec le silence son droit au sommeil. Tapora comprend qu’il est temps de s’esquiver. Il souhaite bonne nuit à Floupette et part.

Le lendemain, Floupette va le voir chez son vénéré maître, M. Poulard des Roses. Le poète décadent est invité à déjeuner ; il fait grand honneur à la côtelette et il veut bien réciter un poème impressionnant : La Mort de la Pénultième. M. Poulard n’y comprend absolument rien. Tapora non plus, mais il applaudit de confiance heureux d’être un pharmacien décadent. A la fin de sa préface, Tapora éprouve le besoin de faire au public un aveu. Ce dîner chez M. Poulard a décidé de ses goûts littéraires. Il s’est mis à piocher les symbolistes. A force de courage, d’obstination et de travail, il est arrivé à les comprendre un peu, mais pas tous. Si Bleucoton (Verlaine) lui est plus accessible. Arsenal (Mallarme) lui donne en revanche bien du fil à retordre.

Un liminaire, en langage ordinaire une introduction, suit cette préface. Les auteurs y paraphrasent, dans le jargon symboliste, cet axiome de la poétique verlainienne : « Et tout le reste est littérature. » Curieux non seulement à cause de sa terminologie, mais encore des demi-teintes amusantes qu’il essaie de fixer, ce pastiche décadent ne souffre pas l’analyse. Il faut le lire en entier pour en savourer le double caractère excentrique et ironique :

« En une mer, tendrement folle, alliciante et berceuse combien ! de menues exquisités s’irradie et s’irrise la fantaisie du présent aède. Libre à la plèbe littéraire, adoratrice du banal déjà vu, de nazilloter à loisir son grossier ronron. Ceux-là, en effet, qui somnolent en l’idéal béat d’autrefois, à tout jamais exilés des multicolores nuances du rêve auroral, il les faut déplorer et abandonnera leur ânerie séculaire, non sans quelques haussements d’épaule et mépris. Mais l’Initié épris de la bonne chanson bleue et grise, d’un gris si bleu et d’un bleu si gris, si vaguement obscure et pourtant si claire, le melliflu décadent dont l’intime perversité, comme une vierge enfouie emmi la boue, confine au miracle, celui-là saura bien — on suppose — où rafraîchir l’or immaculé de ses dolences. Qu’il vienne et regarde. C’est avec, sur un rien de lait, un peu, oh ! très peu de rose, la verte à peine phosphorescence des nuits opalines, c’est les limbes de la conceptualité, l’âme sans gouvernail vaguant, sous l’éther astral, en des terres de rêve, et puis, ainsi qu’une barque trouée, délicieusement fluant toute, dégoulinant, faisant ploc, ploc, vidée goutte par goutte au gouffre innommé ; c’est la très douce et très chère musique des cœurs à demi-décomposés, l’agonie de la lune, le divin, l’exquis émiettement des soleils perdus. Oh ! combien suave et câlin, ce : bonsoir, m’en vais, l’ultime farewell de l’être en déliquescence, fondu, subtilisé, vaporisé en la caresse infinie des choses ! Combien épuisé cet Angélus de Minuit aux désolées tintinnabulances, combien adorable cette mort de tout !

Et maintenant, angoissé lecteur, voici s’ouvrir la maison de miséricorde, le refuge dernier, la basilique parfumée d’ylang-ylang et d’opoponax, le mauvais lieu saturé d’encens.

Avance, frère ; fais les dévotions.

La maison de miséricorde s’ouvre en effet : les Énervés de Jumièges inaugurent ce recueil de poèmes par une série de quatrains où le poète chante les royales victimes, descend l’eau dolente dans la barque lente, lente, qui lui sert de prison et se prend à leur envier le soupçon de vie par lequel ces âmes très vannées trahissent encore leur faible réalité.

Dans Platonisme, la seconde des pièces, le poète célèbre la chair de la femme ; mais il la considère comme un cantique qui s’enroule autour d’un divin clocher et que les doigts de l’amant ne doivent pas polluer d’une caresse vile. Angelot d’or, la femme doit être adorée angéliquement.

Suivent trois compositions en vers, Pour être conspué, Suavitas, Avant d’entrer, à peu près incompréhensibles, sans doute pour préparer le lecteur à la pénombre confuse où se noie Idylle symbolique, une parodie d’un logogriphe de Stéphane Mallarmé.

La partie la plus amusante du recueil est constituée par les quatre morceaux suivants, groupés sous le titre commun de Symphonie en vert mineur ; Variations sur un thème vert pomme. Dans l’Andante, il n’y a guère à retenir que ce croquis de la nouvelle école :

Le symbole est venu. Très hilares, d’abord,
Ont été les clameurs des brises démodées,
Tristes, aussi, leurs attitudes, tant ridées
Par la volonté rude et l’incessant effort.
Nous avons revisé pourtant : l’azur est rose ;
Depuis qu’il n’est plus bleu, nous voulons qu’il soit vert
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Du Scherzo, il suffit de citer les deux premiers quatrains pour en apprécier la saveur :

Si l’âcre désir s’en alla
C’est que la porte était ouverte
Ah ! verte ! verte ! combien verte
Était mon âme ce jour-là.

C’était, on eût dit, une absinthe,
Prise, il semblait, en un café.
Par un mage très échauffé
En l’honneur de la Vierge sainte.


Quant au Pizzicati, il est d’un goût de carabin en goguette :

Les Tœnias
Que tu nias
Traîtreusement s’en sont allés
. . . . . . . . . . .
De cette peste
Mon âme est verte
C’est moi qui suis le solitaire !


Le Finale résume la philosophie suprême du décadent :

Point d’impudeur !
Fi des verdeurs !
Tout sera bien
S’il n’est plus rien ;
Car le temps est arrivé
Où le Blanc seul est sauvé.


Madrigal succède aux diverses variations de cette symphonie. Il est d’un précieux douteux. Un cœur tarabiscoté y prend un point de côté pour devenir, en fin de compte, confiture de merises. Rhytme claudicant traduit l’écho d’un double délire mystique et sensuel :

Je me suis grisé d’angélique
Douce relique,
La bénite eau des Chartreux
M’a fait bien heureux
Toutes les femmes sont saintes !
Oh ! les rendre enceintes.

L’onctueuse bénédictine
Ce matin
En mon âme chante mâtine
Je me ferai bénédictin !
Toutes les femmes sont saintes
Oh ! les rendre enceintes !


Pour avoir péché est un onguent diabolique de Corylopsis, d’Éther baveux, d’Œgipans, de Nécromans et de fleurs symboliques, pétunia, lys, digitale, orchis, préparé par quelque sorcier poète. Le Sonnet libertin est une paraphrase de ce vers d’Arthur Rimbaud ; Avec l’assentiment des grands héliotropes, où languissant emmi les idoines essences, l’auteur très dolent rêve à d’exquises infamies. Le Cantique avant de se coucher donne une image des indignations forcenées et comiques d’un décadent à la fois dégoûté de la vie et passionné de plaisir :

La vie infâme a mis ses poux dans mon manteau
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Je suis comme un raisin plâtré sous une treille
. . . . . . . . . . . . . . . . .
O les Morsures dans l’Alcôve qui s’allume !


Remords exprime l’étrange alliance, chez les adeptes de la nouvelle école, de la ferveur religieuse et de l’irrespect profane :

L’Église spectrale était en gala,
Dans un froufrou les femmes passaient vite.
Blanc sur blanc, en son étroite lévite,
L’Enfant de chœur, doux, tintinnabula.

Était-ce une vache avec ses sonnailles ?
Quand le curé noir en vint à chanter,
Mes remords se sont mis à gigoter.
Oh ! oh ! oh ! remords ! Que tu me tenailles !!!

C’est vrai, pourtant, je suis un mécréant,
J’ai fait bien souvent des cochonneries.
Mais, ô Reine des Étoiles fleuries,
Chaste lys ! prends en pitié mon néant.

Si tous les huit jours je te paie un cierge,
Ne pourrais-je donc être pardonné ?
Je suis un païen, je suis un damné,
Mais je t’aime tant, canaille de Vierge !


Bal décadent, écrit sur le « Vais m’en aller » de Tristan Corbière, fait la satire du lallalisme, ce balbutiement petit nègre, auquel, par affectation d’épuisement, se complaisaient certains symbolistes. Décadents reprend cette critique et flagelle d’une dernière ironie le gâtisme qui, pour beaucoup, paraissait être la véritable Muse des poètes nouveau style :

Nos Pères étaient forts et leurs rêves ardents
S’envolaient d’un coup d’aile au pays de Lumière,
Nous dont la Fleur dolente est la Rose Trémière,
Nous n’avons plus de cœur, nous n’avons plus de dents !

Pauvres pantins avec un peu de son dedans,
Nous regardons sans voir la ferme et la fermière.
Nous renâclons devant la tâche coutumière,
Charlots trop amusés, ultimes Décadents !

Mais, ô Mort du Désir ! Inappétence exquise !
Nous gardons le fumet d’une antique Marquise
Dont un Vase de nuit parfume les Dessous !

Être Gâteux, c’est toute une philosophie,
Nos nerfs et notre sang ne valent pas deux sous,
Notre cervelle au vent d’été se liquéfie.


Deux satires composent donc cet opuscule des Déliquescences. L’une en prose énumère dans la langue de tout le monde les griefs que l’autre s’efforce par des vers ironiques de rendre sensibles au bon sens du lecteur. La première reproche aux Décadents de manquer d’originalité vraie. C’est après avoir honoré toutes les écoles et toutes les formules d’un enthousiasme égal que Floupette sombre dans le bizarre. Le Décadent s’est noyé dans le flou. Le nuageux a été regardé par lui comme le Principe poétique ; pour l’atteindre, il a affiché des mœurs peu recommandables, contracté la manie des excitants et des stupéfiants. L’alcool et la morphine sont désormais les agents du délire poétique, la perversité sous toutes ses formes, le sésame grâce auquel s’ouvrent les portes du nouvel Olympe, le petit nègre mythologique, le style original des divagations symbolistes. Dans la seconde partie, la satire se fait plus personnelle ; si l’on vise encore les habitudes les plus communes aux décadents, on dénonce plus particulièrement le logogriphisme maniériste de Mallarmé, le mysticisme libertin de Verlaine, l’exotisme de Moréas, l’hallucinisme outrancier de Rimbaud, la névrose de Laforgue et des autres.

A rebours révélait sérieusement un état d’âme ; la crise de des Esseintes était l’épidémie à la mode. Huysmans en décrivait les symptômes, en analysait les causes. Il expliquait, comparait et concluait. Des Esseintes cessait de se singulariser. La foi en Dieu était pour lui le remède d’une folie passagère. Les Déliquescences, au contraire, tournaient en ridicule ces attaques de fièvre chaude. La confession pourtant si navrante de des Esseintes n’attirait que leurs sarcasmes. C’était une maladie dont il fallait rire, car la folie est par certains côtés toujours ridicule. Huysmans dénonçait l’existence d’un malade atteint de contagion jusqu’alors inconnue. Vicaire et Beauclair transformaient en cirque l’hôpital. Il ne restait qu’à donner la parade. La presse s’en chargea, on l’a vu, avec une maëstria redoutable, un enthousiasme unanime dans l’éreintement confraternel.

A en croire l’opinion, celle des journaux, du livre et de la chanson, la révolution tentée en littérature n’a donc abouti qu’à un seul résultat : le chaos. La raison, l’observation ont cédé le pas à la folie. On ne voit plus rien, on comprend moins encore. La jeune école est un collège de maniaques où chacun s’agite selon sa démence pour la stupéfaction ou l’amusement du public. Partout les reproches sont les mêmes : au point de vue du fond, les symbolistes manquent d’idées ; ils dissimulent leur pénurie sous le brouillard et les ténèbres. Au point de vue de la forme, dédain des règles de prosodie et de syntaxe. En résumé, hypéresthésie de la sensibilité et préciosité baroque du style. C’est le succès du ridicule avant la reconnaissance d’un effort louable vers un art nouveau. De 1884 à 1894, les articles fielleux succèdent aux opuscules malveillants, mais dix années d’injures n’entament pas la vitalité de l’école. Elle se développe au milieu des sarcasmes, essayant, malgré tant d’entraves, de réaliser son rêve esthétique. Peut-être ces symbolistes étaient-ils moins fous qu’on se plaisait à le faire paraître ? Peut-être y avait-il chez certains d’entre eux quelques flammes de génie ? Que voulaient-ils enfin pour réussir à triompher en France à la fois du ridicule et de la haine ? A pareille question la variété des méthodes symbolistes a rendu difficile une réponse précise. Le problème ne peut être élucidé que par une étude particulière des poètes qui ont apporté leur pierre à l’édification du monument symboliste, des maîtres d’abord, des disciples ensuite.