Ouvrir le menu principal
Hetzel (p. 149-162).


'The Sphinx of the Ice Fields' by George Roux 25.jpg
« Cela vaut du poulet, monsieur Jeorling. » (Page 151.)

XI

des sandwich au cercle polaire.


Six jours après son appareillage, la goélette, cap au sud-ouest, toujours favorisée par le temps, arrivait en vue du groupe des New-South-Orkneys.

Deux îles principales le composent : à l’ouest, la plus étendue, l’île Coronation, dont la cime géante ne se dresse pas à moins de deux mille cinq cents pieds ; à l’est, l’île Laurie, terminée par le cap Dundas projeté vers le couchant. Autour émergent des îles moindres, Saddle, Powell, et nombre d’îlots en pains de sucre. Enfin, dans l’ouest, gisent l’île Inaccessible et l’île du Désespoir, ainsi baptisées, sans doute, parce qu’un navigateur n’avait pu accoster l’une et avait désespéré d’atteindre l’autre.

Cet archipel fut découvert conjointement par l’Américain Palmer et l’Anglais Botwel, 1821-1822. Traversé par le soixante et unième parallèle, il est compris entre le quarante-quatrième et le quarante-septième méridien.

En s’approchant, l’Halbrane nous permit d’observer, du côté nord, des masses convulsionnées, des mornes abrupts, dont les pentes, plus particulièrement à l’île Coronation, s’adoucissaient en descendant vers le littoral. Au pied s’entassaient de monstrueuses glaces dans un pêle-mêle formidable, lesquelles, avant deux mois, iraient en dérive vers les eaux tempérées.

Ce serait alors la saison où les baleiniers apparaîtraient pour s’adonner à la pêche des souffleurs, tandis que quelques-uns de leurs hommes resteraient sur ces îles afin d’y poursuivre les phoques et les éléphants de mer.

Oh ! qu’elles sont les bien nommées, ces terres de deuil et de frimas, lorsque leur linceul d’hiver n’est pas encore troué par les premiers rayons de l’été austral !

Désireux de ne point s’engager à travers le détroit, encombré de récifs et de glaçons, qui sépare le groupe en deux lots distincts, le capitaine Len Guy rallia d’abord l’extrémité sud-est de l’île Laurie, où il passa la journée du 24 ; puis, après l’avoir contournée par le cap Dundas, il rangea la côte méridionale de l’île Coronation, près de laquelle la goélette stationna le 25. Le résultat de nos recherches fut nul en ce qui concernait les marins de la Jane.

Si, en 1822 — au mois de septembre, il est vrai, — Weddell, dans l’intention de se procurer des phoques à fourrure sur ce groupe, perdit son temps et ses peines, c’est que l’hiver était encore trop rigoureux. L’Halbrane, cette fois, aurait pu faire pleine cargaison de ces amphibies.

Les volatiles occupaient îles et îlots par milliers. Sans parler des pingouins, sur ces roches tapissées d’une couche de fientes, il y avait un grand nombre de ces pigeons blancs dont j’avais déjà vu quelques échantillons. Ce sont des échassiers, non des palmipèdes, au bec conique peu allongé, aux paupières cerclées de rouge, et on les abat sans se donner grand mal.

Quant au règne végétal des New-South-Orkneys, où dominent les schistes quartzeux, et d’origine non volcanique, il est uniquement représenté par des lichens grisâtres et quelques rares fucus, de l’espèce laminaire. En quantité foisonnent des patelles sur les grèves, et, le long des roches, des poules, dont on fit ample provision.

Je dois dire que le bosseman et ses hommes ne laissèrent point échapper cette occasion d’exterminer à coups de bâton plusieurs douzaines de pingouins. En cela, ils n’obéissaient pas à un blâmable instinct de destruction, mais au désir très légitime de se procurer de la nourriture fraîche.

« Cela vaut le poulet, monsieur Jeorling, m’affirma Hurliguerly. Est-ce que vous n’en avez pas mangé aux Kerguelen ?…

— Si, bosseman, mais c’était Atkins qui le préparait.

— Eh bien, ici, c’est Endicott, et vous n’y verrez pas de différence ! »

Et, en effet, dans le carré comme dans le poste de l’équipage, on se régala de ces pingouins, qui témoignaient des talents culinaires de notre maître coq.

L’Halbrane mit à la voile le 26 novembre, dès six heures du matin, cap au sud. Elle remonta le quarante-troisième méridien, qu’une bonne observation avait permis d’établir très exactement. C’était celui que Weddell, puis William Guy avaient suivi, et, si la goélette ne s’en écartait ni à l’est ni à l’ouest, elle tomberait inévitablement sur l’île Tsalal. Toutefois, il fallait compter avec les difficultés de la navigation.

Les vents d’est, très fixés, nous favorisaient. La goélette portait sa voilure au complet, même les bonnettes de hunier, le foc volant et les voiles d’étais. Sous cette large envergure, elle filait avec une vitesse qui devait se maintenir entre onze et douze milles. Que cette vitesse continuât, et la traversée serait courte des New-South-Orkneys au cercle polaire.

Au-delà, je le sais, il s’agirait de forcer la porte de l’épaisse banquise — ou, ce qui est plus pratique, de découvrir une brèche à travers cette courtine de glace.

Et, comme le capitaine Len Guy et moi nous nous entretenions à ce sujet :

« Jusqu’ici, dis-je, l’Halbrane a toujours eu vent sous vergue, et, pour peu que cela persiste, nous devons atteindre la banquise avant la débâcle…

— Peut-être oui… peut-être non… monsieur Jeorling, car la saison est extraordinairement précoce cette année. À l’île Coronation, je l’ai constaté, les blocs se détachaient déjà du littoral, et six semaines plus tôt que d’habitude.

— Heureuse circonstance, capitaine, et il est possible que notre goélette puisse franchir la banquise dès les premières semaines de décembre, alors que la plupart des navires n’y parviennent qu’à la fin de janvier.

— En effet, nous sommes servis par la douceur de la température, répondit le capitaine Len Guy.

— J’ajoute, repris-je, que, lors de sa deuxième expédition, Biscoe n’accosta qu’au milieu de février cette terre que dominent le mont William et le mont Stowerby sur le soixante-quatrième degré de longitude. Les livres de voyage que vous m’avez communiqués l’attestent…

— D’une façon précise, monsieur Jeorling.

— Dès lors, avant un mois, capitaine…

— Avant un mois, j’espère avoir retrouvé, au-delà de la banquise, la mer libre, signalée avec tant d’insistance par Weddell et Arthur Pym, et nous n’aurons plus qu’à naviguer dans les conditions ordinaires jusqu’à l’îlot Bennet d’abord, jusqu’à l’île Tsalal ensuite. Sur cette mer largement dégagée, quel obstacle pourrait nous arrêter, ou même nous occasionner des retards ?…

— Je n’en prévois aucun, capitaine, dès que nous serons au revers de la banquise. Ce passage, c’est le point difficile, c’est ce qui doit être l’objet de nos constantes préoccupations, et pour peu que les vents d’est tiennent…

— Ils tiendront, monsieur Jeorling, et tous les navigateurs des mers australes ont pu constater, comme je l’ai fait moi-même, la permanence de ces vents. Je sais bien qu’entre le trentième et le soixantième parallèle, les rafales viennent le plus communément de la partie ouest. Mais, au-delà, par suite d’un renversement très marqué, les vents opposés prennent le dessus, et, vous ne l’ignorez pas, depuis que nous avons dépassé cette limite, ils soufflent régulièrement dans cette direction…

— Cela est vrai, et je m’en réjouis, capitaine. D’ailleurs, je l’avoue — et cet aveu ne me gêne en rien, — je commence à devenir superstitieux…

— Et pourquoi ne point l’être, monsieur Jeorling ?… Qu’y a-t-il de déraisonnable à admettre l’intervention d’une puissance surnaturelle dans les plus ordinaires circonstances de la vie ?… Et nous, marins de l’Halbrane, nous serait-il permis d’en douter ?… Souvenez-vous donc… cette rencontre de l’infortuné Patterson sur la route de notre goélette… ce glaçon emporté jusqu’aux parages que nous traversions, et qui se dissout presque aussitôt… Réfléchissez, monsieur Jeorling, est-ce que ces faits ne sont pas d’ordre providentiel ?… Je vais plus loin, et j’affirme qu’après avoir tant fait pour nous guider vers nos compatriotes de la Jane, Dieu ne voudra pas nous abandonner…

— Je le pense comme vous, capitaine ! Non ! son intervention n’est pas niable, et, à mon avis, il est faux que le hasard joue sur la scène humaine le rôle que des esprits superficiels lui attribuent !… Tous les faits sont rattachés par un lien mystérieux… une chaîne…

— Une chaîne, monsieur Jeorling, dont, en ce qui nous regarde, le premier maillon est le glaçon de Patterson, et dont le dernier sera l’île Tsalal !… Ah ! mon frère, mon pauvre frère !… Délaissé là-bas depuis onze ans… avec ses compagnons de misère… sans qu’ils aient même pu conserver l’espoir d’être secourus !… Et Patterson, entraîné loin d’eux… dans quelles conditions, nous l’ignorons, comme ils ignorent ce qu’il est devenu !… Si mon cœur se serre, lorsque je songe à ces catastrophes, du moins ne faiblira-t-il pas, monsieur Jeorling, si ce n’est peut-être au moment où mon frère se jettera dans mes bras !… »

Le capitaine Len Guy était en proie à une émotion si pénétrante, que mes yeux se mouillèrent. Non ! je n’aurais pas eu le courage de lui répondre que ce sauvetage comportait bien des malchances ! Certes, à n’en point douter, il y a moins de six mois, William Guy et cinq des matelots de la Jane se trouvaient encore à l’île Tsalal, puisque le carnet de Patterson l’affirmait… Mais quelle était leur situation ?… Étaient-ils au pouvoir de ces insulaires dont Arthur Pym estimait le nombre à plusieurs milliers, sans parler des habitants des îles situées à l’ouest ?… Dès lors, ne devions-nous pas attendre du chef de l’île Tsalal, de ce Too-Wit, quelque attaque à laquelle l’Halbrane ne résisterait peut-être pas plus que la Jane ?…

Oui !… mieux valait s’en rapporter à la Providence ! Son intervention s’était déjà manifestée d’une manière éclatante, et cette mission que Dieu nous avait confiée, nous ferions tout ce qu’il est humainement possible de faire pour l’accomplir !

Je dois le mentionner, l’équipage de la goélette, animé des mêmes sentiments, partageait les mêmes espérances, — j’entends les anciens du bord, si dévoués à leur capitaine. Quant aux nouveaux, il se pouvait qu’ils fussent indifférents, ou à peu près, au résultat de la campagne, du moment qu’ils en rapporteraient les profits assurés par leur engagement.

C’est, du moins, ce que m’affirmait le bosseman, — en exceptant Hunt, toutefois. Il ne semblait point que cet homme eût été poussé à prendre du service par l’appât des gages ou des primes. Ce qui est certain, c’est qu’il n’en parlait pas, et du reste, ne parlait jamais de rien à personne.

« Et j’imagine qu’il n’en pense pas davantage ! me dit Hurliguerly. Je suis encore à connaître la couleur de ses paroles !… En fait de conversation, il ne va pas plus de l’avant qu’un navire mouillé sur sa maîtresse ancre !

— S’il ne vous parle pas, bosseman, il ne me parle pas davantage.

À mon idée, monsieur Jeorling, savez-vous ce qu’il a déjà dû faire, ce particulier ?…

— Dites !

— Eh bien, c’est d’être allé loin dans les mers australes… oui… loin… bien qu’il soit muet là-dessus comme une carpe dans la friture !… Pourquoi se tait-il, cela le regarde ! Mais si ce marsouin-là n’a pas franchi le cercle antarctique et même la banquise d’une bonne dizaine de degrés, je veux que le premier coup de mer m’élingue par-dessus le bord…

À quoi avez-vous vu cela, bosseman ?…

À ses yeux, monsieur Jeorling, à ses yeux !… N’importe à quel moment, que la goélette ait le cap ici ou là, ils sont toujours braqués vers le sud… des yeux qui ne brasillent jamais… fixes comme des feux de position… »

Hurliguerly n’exagérait pas, et je l’avais déjà remarqué. Pour employer une expression d’Edgar Poe, Hunt avait des yeux de faucon étincelants…

« Lorsqu’il n’est pas de bordée, reprit le bosseman, ce sauvage-là reste tout le temps accoudé sur le bastingage, aussi immobile que muet !… En vérité, sa véritable place serait au bout de notre étrave, où il servirait de figure de proue à l’Halbrane !… une vilaine figure, par exemple !… Et puis, lorsqu’il est à la barre, monsieur Jeorling, observez-le !… Ses énormes mains en tiennent les poignées comme si elles étaient rivées à la roue !… Lorsque son œil regarde l’habitacle, on dirait que l’aimant du compas l’attire !… Je me vante d’être bon timonier, mais pour être de la force de Hunt, point !… Avec lui, pas un instant l’aiguille ne s’écarte de la ligne de foi, quelque rude que soit l’embardée !… Tenez… la nuit… si la lampe de l’habitacle venait à s’éteindre, je suis sûr que Hunt n’aurait pas besoin de la rallumer !… Rien qu’avec le feu de ses prunelles, il éclairerait le cadran et se maintiendrait en bonne direction ! »

Décidément, le bosseman aimait à se rattraper, en ma compagnie, de l’inattention que le capitaine Len Guy ou Jem West prêtaient d’ordinaire à ses interminables bavardages. En somme, si Hurliguerly s’était fait de Hunt une opinion qui paraîtra quelque peu excessive, je dois avouer que l’attitude de ce singulier personnage l’y autorisait. Positivement, il était permis de le ranger dans la catégorie des êtres semi-fantastiques. Et, pour tout dire, si Edgar Poe l’avait connu, il l’eût pu prendre comme type de l’un de ses plus étranges héros.

Durant plusieurs jours, sans un seul incident, sans que rien vînt en rompre la monotonie, notre navigation se continua dans des conditions excellentes. Avec le vent d’est, bon frais, la goélette obtenait son maximum de vitesse, — ce qu’indiquait un long sillage, plat et régulier, traînant à plusieurs milles en arrière.

D’autre part, la saison printanière progressait. Les baleines commençaient à se montrer en troupe. Sur ces parages, une semaine eût suffi à des bâtiments de fort tonnage pour remplir leurs cuves de la précieuse huile. Aussi, les nouveaux matelots du bord — surtout les Américains — ne cachaient-ils point leurs regrets à voir l’indifférence du capitaine en présence de tant d’animaux qui valaient leur pesant d’or, et plus abondants qu’ils ne les eussent jamais aperçus à cette époque de l’année.

De tout l’équipage, celui qui marquait surtout son désappointement

« là… là… c’est un fin-back… » (Page 157.)
était Hearne, un maître de pêche, que ses compagnons écoutaient volontiers. Avec ses manières brutales, l’audace farouche que révélait toute sa personne, il avait su s’imposer aux autres matelots. Ce sealing-master, âgé de quarante-quatre ans, était de nationalité américaine. Adroit et vigoureux, je me le figurais, lorsque, debout sur sa baleinière à double pointe, il brandissait le harpon, le lançait dans le flanc d’une baleine et lui filait de la corde… Il devait être superbe ! Or, étant donné sa violente passion pour ce métier, je ne m’étonnerais pas que son mécontentement se fît jour à l’occasion.

Somme toute, notre goélette n’était pas armée pour la pêche, et les engins que nécessite cette besogne ne se trouvaient point à bord. Depuis qu’il naviguait avec l’Halbrane, le capitaine Len Guy s’était uniquement borné à trafiquer entre les îles méridionales de l’Atlantique et du Pacifique.

Quoi qu’il en soit, la quantité de souffleurs que nous apercevions dans un rayon de quelques encablures devait être considérée comme extraordinaire.

Ce jour-là, vers trois heures de l’après-midi, j’étais venu m’appuyer sur la lisse de l’avant, afin de suivre les ébats de plusieurs couples de ces énormes animaux. Hearne les montrait de la main à ses compagnons, en même temps que de sa bouche s’échappaient ces phrases entrecoupées :

« Là… là… c’est un fin-back… et même, en voici deux… trois… avec leur nageoire dorsale de cinq à six pieds !… Les voyez-vous nager entre deux eaux… tranquillement… sans faire aucun bond !… Ah ! si j’avais un harpon, je parie ma tête que je l’enverrais dans l’une des quatre taches jaunâtres qu’ils ont sur le corps !… Mais rien à faire dans cette boîte à trafic… et pas moyen de se dégourdir le bras !… Mille noms du diable ! quand on navigue sur ces mers, c’est pour pêcher et non pour… »

Puis, s’interrompant, après un juron de colère :

« Et cette autre baleine !… s’écria-t-il.

— Celle qui vous a une bosse comme un dromadaire ?… demanda un des matelots.

— Oui… c’est un hump-back, répondit Hearne. Distingues-tu son ventre plissé, et aussi sa longue nageoire dorsale ?… Une capture pas commode, ces hump-backs, car ils coulent à de grandes profondeurs, et vous mangent des brassées de ligne !… Vrai ! nous mériterions qu’il nous envoie un coup de queue dans le flanc, celui-là, puisque nous ne lui envoyons pas un coup de harpon dans le sien !…

— Attention… attention ! » cria le bosseman.

Ce n’était point qu’il y eût à craindre de recevoir ce formidable coup de queue souhaité par le sealing-master. Non ! un énorme souffleur venait d’élonger la goélette, et presque aussitôt, une trombe d’eau infecte s’échappa de ses évents avec un bruit comparable à une lointaine détonation d’artillerie. Tout l’avant fut inondé jusqu’au grand panneau.

« C’est bien fait ! » grogna Hearne en haussant les épaules, tandis que ses compagnons se secouaient en pestant contre les aspergements du hump-back.

En outre de ces deux espèces de cétacés, on apercevait aussi des baleines franches — les right-whales, — et ce sont celles que l’on rencontre plus communément dans les mers australes. Dépourvues d’ailerons, elles portent une épaisse couche de lard. Les poursuivre n’offre pas de grands dangers. Aussi les baleines franches sont-elles recherchées au milieu de ces eaux antarctiques, où fourmillent par milliards les petits crustacés — ce qu’on appelle le « manger de la baleine », — dont elles forment leur unique nourriture.

Précisément, à moins de trois encablures de la goélette, flottait une de ces right-whales, mesurant soixante pieds de longueur, c’est-à-dire de quoi fournir cent barils d’huile. Tel est le rendement de ces monstrueux animaux que trois suffisent à compléter le chargement d’un navire de moyen tonnage.

« Oui !… c’est une baleine franche ! s’écriait Hearne. On la reconnaîtrait rien qu’à son jet gros et court !… Tenez… celui que vous voyez là-bas, par bâbord… comme une colonne de fumée… ça vient d’une right-whale !… Et tout cela nous passe devant le nez… en pure perte !… Vingt dieux !… ne pas remplir ses cuves, quand on le peut, autant vider des sacs de piastres à la mer !… Capitaine de malheur, qui laisse perdre toute cette marchandise, et quel tort il fait à son équipage…

— Hearne, dit une voix impérieuse, monte dans les barres !… Tu y seras plus à l’aise pour compter les baleines ! »

C’était la voix de Jem West.

« Lieutenant…

— Pas de réplique, ou je te tiendrai là-haut jusqu’à demain !… Allons… déhale-toi en double ! »

Et, comme il eût été mal venu à résister, le sealing-master obéit sans mot dire. En somme, je le répète, l’Halbrane ne s’est pas engagée sous ces hautes latitudes pour se livrer à la pêche des mammifères marins, et les matelots n’ont point été recrutés aux Falklands comme pêcheurs. Le seul but de notre campagne, on le connaît, et rien ne doit nous en détourner.

La goélette cinglait alors à la surface d’une eau rougeâtre, colorée par des bancs de crustacés, ces sortes de crevettes, qui appartiennent au genre des thysanopodes. On voyait les baleines, nonchalamment couchées sur le flanc, les rassembler avec les barbes de leurs fanons, tendus comme un filet entre les deux mâchoires, et les engloutir par myriades dans leur énorme estomac.

Au total, puisque dans ce mois de novembre, en cette portion de l’Atlantique méridional, il y avait un tel nombre de cétacés de diverses espèces, c’est que, je ne saurais trop le répéter, la saison était d’une précocité vraiment anormale. Cependant, pas un baleinier ne se montrait sur ces lieux de pêche.

Observons, en passant, que, dès cette première moitié du siècle, les pêcheurs de baleines avaient à peu près abandonné les mers de l’hémisphère boréal, où ne se rencontraient plus que de rares baleinoptères par suite d’une destruction immodérée. Ce sont actuellement les parages sud de l’Atlantique et du Pacifique que recherchent les Français, les Anglais et les Américains pour cette pêche qui ne pourra plus s’exercer qu’au prix d’extrêmes fatigues. Il est même probable que cette industrie, si prospère autrefois, finira par prendre fin.

Voici ce qu’il y avait lieu de déduire de cet extraordinaire rassemblement de cétacés.

Depuis que le capitaine Len Guy avait eu avec moi cette conversation au sujet du roman d’Edgar Poe, je dois noter qu’il était devenu moins réservé. Nous causions assez souvent de choses et d’autres, et, ce jour-là, il me dit :

« La présence de ces baleines indique généralement que la côte se trouve à courte distance, et cela pour deux raisons. La première, c’est que les crustacés qui leur servent de nourriture ne s’écartent jamais très au large des terres. La seconde, c’est que les eaux peu profondes sont nécessaires aux femelles pour déposer leurs petits.

— S’il en est ainsi, capitaine, répondis-je, comment se fait-il que nous ne relevions aucun groupe d’îles entre les New-South-Orkneys et le cercle polaire ?…

— Votre observation est juste, répliqua le capitaine Len Guy, et, pour avoir connaissance d’une côte, il faudrait nous écarter d’une quinzaine de degrés dans l’ouest, où gisent les New-South-Shetlands de Bellingshausen, les îles Alexandre et Pierre, enfin la terre de Graham qui fut découverte par Biscoe.

— C’est donc, repris-je, que la présence des baleines n’indique pas nécessairement la proximité d’une terre ?…

— Je ne sais trop que vous répondre, monsieur Jeorling, et il est possible que la remarque dont je vous ai parlé ne soit pas fondée. Aussi est-il plus raisonnable d’attribuer le nombre de ces animaux aux conditions climatériques de cette année…

— Je ne vois pas d’autre explication, déclarai-je, et elle concorde avec nos propres constatations.

— Eh bien, nous nous hâterons de profiter de ces circonstances… répondit le capitaine Len Guy.

— Et sans tenir compte, ai-je ajouté, des récriminations d’une partie de l’équipage…

— Et pourquoi récrimineraient-ils, ces gens-là ?… s’écria le capitaine Len Guy. Ils n’ont pas été recrutés en vue de la pêche, que je sache !… Ils n’ignorent pas pour quel service ils ont été embarqués, et Jem West a bien fait de couper court à ces mauvaises dispositions !… Ce ne sont pas mes vieux compagnons qui se seraient permis !… Voyez-vous, monsieur Jeorling, il est regrettable que je n’aie pas pu me contenter de mes hommes !… Par malheur, ce n’était pas possible, eu égard à la population indigène de l’île Tsalal ! »

Je m’empresse de dire que si l’on ne chassait pas la baleine, aucune autre pêche n’était interdite à bord de l’Halbrane. Étant donné sa vitesse, il eût été difficile d’employer la seine ou le tramail. Mais le bosseman avait fait mettre des lignes à la traîne, et le menu quotidien en profitait à l’extrême satisfaction des estomacs un peu fatigués de la viande au demi-sel. Ce que ramenaient nos lignes, c’étaient des gobies, des saumons, des morues, des maquereaux, des congres, des mulets, des scares. Quant aux harpons, ils frappaient soit des dauphins, soit des marsouins de chair noirâtre, laquelle ne déplaisait point à l’équipage, et dont le filet et le foie sont des morceaux excellents.

En ce qui concerne les oiseaux, toujours les mêmes à venir de tous les points de l’horizon, des pétrels d’espèces variées — les uns blancs, les autres bleus, d’une remarquable élégance de formes, — des alcyons, des plongeurs, des damiers par troupes innombrables.

Je vis également — hors de portée — un pétrel géant dont les dimensions étaient bien pour causer quelque étonnement. C’était un de ces quebrantahuesos, ainsi dénommés par les Espagnols. Très remarquable, cet oiseau des parages magellaniens, avec l’arquement et l’effilement de ses larges ailes, son envergure de treize à quatorze pieds, équivalente à celle des grands albatros. Ces derniers ne manquaient pas non plus, – entre autres, parmi ces puissants volateurs, l’albatros au plumage fuligineux, l’hôte des froides latitudes, qui regagnait la zone glaciale.

À noter, pour mémoire, que si Hearne et ceux de ses compatriotes que nous avions parmi les recrues, montraient tant d’envie et de regrets à la vue de ces troupeaux de cétacés, c’est que ce sont les Américains dont les campagnes se poursuivent plus spécialement au milieu des mers australes. Il m’est revenu à la mémoire que, vers 1827, une enquête ordonnée par les États-Unis démontrait que le nombre des navires armés pour la pêche de la baleine dans ces mers s’élevait à deux cents, d’un total de cinquante mille tonnes, rapportant chacun dix-sept cents barriques d’huile qui provenait du dépeçage de huit mille baleines, sans compter deux mille autres perdues. Il y a quatre ans, d’après une seconde enquête, ce nombre montait à quatre cent soixante, et le tonnage à cent soixante-douze mille cinq cents — soit le dixième de toute la marine marchande de l’Union, — valant près de dix-huit cent mille dollars, et quarante millions étaient engagés dans les affaires.

On comprendra que le sealing-master et quelques autres fussent passionnés pour ce rude et fructueux métier. Mais, que les Américains prennent garde de se livrer à une destruction exagérée !… Peu à peu les baleines deviendront rares sur ces mers du Sud, et il faudra les pourchasser jusqu’au-delà des banquises.

À cette observation que je fis au capitaine Len Guy, il me répondit que les Anglais se sont toujours montrés plus réservés, — ce qui mériterait confirmation.

Le 30 novembre, après un angle horaire pris à dix heures, la hauteur fut très exactement obtenue à midi. De ces calculs il résulta que nous étions à cette date par 66° 23’ 2" de latitude.

L’Halbrane venait donc de franchir le cercle polaire qui circonscrit la zone antarctique.