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Hetzel (p. 135-148).

Hunt valait trois hommes à lui seul. (Page 141.)


X

au début de la campagne.


C’est du groupe des Falklands que le Tuba et le Lively, sous le commandement du capitaine Biscoe, étaient partis le 27 septembre 1830, en ralliant la terre des Sandwich, dont, le 1er janvier suivant, ils doublaient la pointe septentrionale. Il est vrai, six semaines après, le Lively venait malheureusement se perdre sur les Falklands, et — il fallait l’espérer, — tel n’était pas le sort réservé à notre goélette.

Le capitaine Len Guy partait donc du même point que Biscoe, qui avait employé cinq semaines pour gagner les Sandwich. Mais, dès les premiers jours, très contrarié par les glaces au-delà du cercle polaire, le navigateur anglais avait dû se déhaler vers le sud-est jusqu’au quarante-cinquième degré de longitude orientale. C’est même à cette circonstance que fut due la découverte de la terre Enderby.

Cet itinéraire, le capitaine Len Guy le montra sur sa carte à Jem West et à moi, ajoutant :

« Ce n’est point, d’ailleurs, sur les traces de Biscoe que nous devons nous lancer, mais sur celles de Weddell, dont le voyage à la zone australe se fit en 1822 avec le Beaufoy et la Jane… La Jane !… un nom prédestiné, monsieur Jeorling ! Mais cette Jane de Biscoe fut plus heureuse que celle de mon frère, et ne se perdit pas au-delà de la banquise[1].

— Allons de l’avant, capitaine, répondis-je, et si nous ne suivons pas Biscoe, suivons Weddell. Simple pêcheur de phoques, cet audacieux marin a pu s’élever vers le pôle plus près que ses prédécesseurs, et il nous indique la direction à prendre…

— Et nous la prendrons, monsieur Jeorling. D’ailleurs, si nous n’éprouvons aucun retard, si l’Halbrane rencontrait la banquise vers la mi-décembre, ce serait arriver trop tôt. En effet, les premiers jours de février étaient déjà écoulés, lorsque Weddell atteignit le soixante-douzième parallèle, et, alors, comme il l’a dit, « pas une parcelle de glace n’était visible ». Puis, le 20 février, il arrêtait, par 74° 36’, sa pointe extrême vers le sud. Aucun navire n’est allé au-delà, — aucun, sauf la Jane, qui n’est pas revenue… Il existe donc de ce côté, dans les terres antarctiques, une profonde entaille entre les trentième et quarantième méridiens, puisque, après Weddell, William Guy a pu s’approcher à moins de sept degrés du pôle austral. »

Conformément à son habitude, Jem West écoutait sans parler. Il mesurait du regard les espaces que le capitaine Len Guy renfermait entre les pointes de son compas. Toujours l’homme qui reçoit un ordre, l’exécute et ne le discute jamais, il irait où on lui commanderait d’aller.

« Capitaine, ai-je repris, votre intention, sans doute, est de vous conformer à l’itinéraire de la Jane ?…

— Aussi exactement que possible.

— Eh bien, votre frère William s’est dirigé au sud de Tristan d’Acunha pour chercher le gisement des îles Aurora qu’il n’a pas trouvé, pas plus que celui de ces îles auxquelles l’ex-caporal-gouverneur Glass eût été si fier de donner son nom. C’est alors qu’il a voulu mettre à exécution le projet, dont Arthur Pym l’avait fréquemment entretenu, et c’est entre le quarante-et-unième et le quarante-deuxième degré de longitude qu’il a coupé le cercle polaire, à la date du 1er janvier…

— Je le sais, répliqua le capitaine Len Guy, et c’est ce que fera l’Halbrane afin d’atteindre l’îlot Bennet, puis l’île Tsalal… Et le Ciel permette que, comme la Jane, comme les navires de Weddell, elle rencontre devant elle la mer libre !

— Si les glaces l’encombrent encore, à l’époque où notre goélette sera sur la limite de la banquise, dis-je, nous n’aurons qu’à attendre au large…

— C’est bien mon intention, monsieur Jeorling, et il est préférable d’être en avance. La banquise, c’est une muraille dans laquelle une porte s’ouvre soudain et se referme aussitôt… Il faut être là… prêt à passer… et sans s’inquiéter du retour ! »

Du retour, il n’était personne qui y songeât !

« Forward ! » en avant ! eût été le seul cri qui se fût échappé de toutes les bouches !

Jem West fit alors cette réflexion :

« Grâce aux renseignements contenus dans le récit d’Arthur Pym, nous n’aurons pas à regretter l’absence de son compagnon Dirk Peters !

— Et c’est fort heureux, répondit le capitaine Len Guy, puisque je n’ai pu retrouver le métis, qui avait disparu de l’Illinois. Les indications fournies par le journal d’Arthur Pym, sur le gisement de l’île Tsalal, doivent nous suffire…

À moins qu’il ne soit nécessaire de pousser les recherches au-delà du quatre-vingt-quatrième degré… fis-je observer.

— Et pourquoi le faudrait-il, monsieur Jeorling, du moment que les naufragés de la Jane n’ont pas quitté l’île Tsalal… Est-ce que ce n’est pas écrit en toutes lettres dans les notes de Patterson ?… »

Enfin, bien que Dirk Peters ne fût pas à bord — personne n’en doutait, — l’Halbrane saurait atteindre son but. Mais qu’elle n’oublie pas de mettre en pratique les trois vertus théologales du marin : vigilance, audace, persévérance !

Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?… Mais j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu, dont tant d’intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets !… Et, cette fois, qui sait si le sphinx des régions antarctiques ne parlerait pas pour la première fois à des oreilles humaines ?…

Je n’oubliais pas cependant qu’il s’agissait uniquement d’une œuvre d’humanité. La tâche que s’imposait l’Halbrane, c’était de recueillir le capitaine William Guy et ses cinq compagnons. C’était pour les retrouver que notre goélette allait suivre l’itinéraire de la Jane. Et cela fait, l’Halbrane n’aurait qu’à regagner les mers de l’ancien continent, puisqu’il n’y avait plus à rechercher ni Arthur Pym ni Dirk Peters, revenus, on ne sait comment, mais revenus de leur extraordinaire voyage !…

Pendant les premiers jours, l’équipage nouveau a dû se mettre au courant du service, et les anciens — braves gens, en vérité — lui ont facilité la besogne. Bien que le capitaine Len Guy n’ait pas eu un grand choix, il semble avoir eu la main assez heureuse. Ces matelots, de nationalités différentes, montrent du zèle et de la bonne volonté. Ils savaient, d’ailleurs, que le lieutenant ne plaisantait pas. Hurliguerly leur avait fait entendre que Jem West casserait la tête à quiconque ne marcherait pas droit. Son chef lui laissait toute latitude à cet égard.

« Une latitude, ajoutait-il, qui s’obtient en prenant la hauteur de l’œil avec le poing fermé ! »

À cette manière d’avertir les intéressés, je reconnaissais bien là mon bosseman !

Les nouveaux se le tinrent donc pour dit, et il n’y eut pas lieu d’en punir aucun. Quant à ce Hunt, s’il apportait dans ses fonctions la docilité d’un vrai marin, il se tenait toujours à l’écart, ne parlant à personne, et il couchait même sur le pont, en quelque coin, sans vouloir occuper sa place dans le poste de l’équipage.

La température était encore froide. Les hommes avaient gardé les vareuses et chemises de laine, les caleçons de même étoffe, les pantalons de gros drap, la capote imperméable à capuchon en épaisse toile peinte, très propre à garantir contre la neige, la pluie et les coups de mer.

L’intention du capitaine Len Guy était de prendre les îles Sandwich pour point de départ vers le sud, après avoir eu connaissance de la Nouvelle-Géorgie, située à huit cents milles des Falklands. La goélette se trouverait alors en longitude sur la route de la Jane, et elle n’aurait qu’à la remonter pour pénétrer jusqu’au quatre-vingt-quatrième parallèle.

Cette navigation nous amena, le 2 novembre, sur le gisement que certains navigateurs ont assigné aux îles Aurora, par 53° 15’ de latitude et 47° 33’ de longitude occidentale.

Eh bien, malgré les affirmations — suspectes à mon avis — des capitaines de l’Aurora, en 1762, du San Miguel, en 1769, du Pearl, en 1779, du Prinicus et du Dolorès, en 1790, de l’Atrevida, en 1794, qui donnèrent le relèvement des trois îles du groupe, nous n’avons pas aperçu un indice de terre sur tout l’espace parcouru. Ainsi en avait-il été lors des recherches de Weddell, en 1820, et de William Guy en 1827.

Ajoutons qu’il en fut de même des prétendues îles du vaniteux Glass. Nous n’en avons pas reconnu un seul petit îlot sur la position indiquée, bien que le service des vigies eût été fait avec soin. Il est donc à craindre que Son Excellence le gouverneur de Tristan d’Acunha ne voie jamais figurer son nom dans la nomenclature géographique.

On était alors au 6 novembre. Le temps continuait à être favorable. Cette traversée promettait de s’opérer plus brièvement que celle de la Jane. Nous n’avions pas à nous hâter, d’ailleurs. Ainsi que je l’ai fait observer, notre goélette arriverait avant que les portes de la banquise fussent ouvertes.

Pendant deux jours, l’Halbrane essuya plusieurs grains qui obligèrent Jem West à haler bas : hunier, perroquet, flèche et grand foc. Débarrassée de ses hautes voiles, elle se comporta remarquablement, mouillant à peine, tant elle s’élevait avec aisance à la lame. À l’occasion de ces manœuvres, le nouvel équipage fit preuve d’adresse, — ce qui lui valut les félicitations du bosseman. Hurliguerly dut constater que Hunt, si gauchement bâti qu’il fût, valait trois hommes à lui seul.

« Une fameuse recrue !… me dit-il.

— En effet, répondis-je, et elle est arrivée tout juste à la dernière heure.

— Tout juste, monsieur Jeorling !… Mais quelle tête il vous a, ce Hunt !

— J’ai souvent rencontré des Américains de ce genre dans la région du Far-West, répondis-je, et je ne serais pas surpris que celui-ci eût du sang indien dans les veines !

— Bon ! fit le bosseman, il y a de nos compatriotes qui le valent dans le Lancashire ou le comté de Kent !

— Je vous crois volontiers, bosseman… entre autres… vous, j’imagine !…

— Eh !… on vaut ce qu’on vaut, monsieur Jeorling !

— Causez-vous quelquefois avec Hunt ?… demandai-je.

— Peu, monsieur Jeorling. Et que tirer d’un marsouin qui se tient à l’écart et ne dit mot à personne ?… Pourtant, ce n’est pas faute de bouche !… Jamais je n’en ai vu de pareille !… Elle va de tribord à bâbord, comme le grand panneau de l’avant… Si, avec pareil outil, Hunt est gêné pour fabriquer des phrases !… Et ses mains !… Avez-vous vu ses mains ?… Se défier, monsieur Jeorling, s’il voulait serrer les vôtres !… Je suis sûr que vous y laisseriez cinq doigts sur dix !…

— Heureusement, bosseman, Hunt ne paraît pas querelleur… Tout indique en lui un homme tranquille, qui ne cherche pas à abuser de sa force.

— Non… excepté quand il pèse sur une drisse, monsieur Jeorling. Vrai Dieu !… J’ai toujours peur que la poulie vienne en bas et la vergue avec ! »

Ledit Hunt, à le bien considérer, était un être bizarre, qui méritait d’attirer l’attention. Lorsqu’il s’accotait contre les montants du guindeau, ou debout à l’arrière sa main posée sur les poignées de la roue du gouvernail, je le dévisageais non sans une réelle curiosité.

D’autre part, il me semblait que ses regards honoraient les miens d’une certaine insistance. Il ne devait pas ignorer ma qualité de passager à bord de la goélette, et dans quelles conditions je m’étais associé aux risques de cette campagne. Quant à penser qu’il voulût atteindre un autre but que nous, au-delà de l’île Tsalal, après que nous aurions sauvé les naufragés de la Jane, cela n’était guère admissible. Le capitaine Len Guy, d’ailleurs, ne cessait de le répéter :

« Notre mission, c’est de sauver nos compatriotes ! L’île Tsalal est le seul point qui nous attire, et puissions-nous ne pas engager notre navire au-delà ! »

Le 10 novembre, vers deux heures de l’après-midi, un cri de la vigie se fit entendre :

« Terre par tribord devant !… »

Une bonne observation avait donné 55° 7’ de latitude et 41° 13’ de longitude ouest.

Cette terre ne pouvait être que l’île Saint-Pierre — de ses noms britanniques, Géorgie-Australe, Nouvelle-Géorgie, île du Roi-George, — qui, par son gisement, appartient aux régions circumpolaires.

Dès 1675, avant Cook, elle fut découverte par le Français Barbe. Mais, sans tenir compte de ce qu’il n’était plus que le second en date, le célèbre navigateur anglais lui imposa la série des noms qu’elle porte aujourd’hui.

La goélette prit direction sur cette île dont les hauteurs neigeuses — des masses formidables de roches anciennes, gneiss et schiste argileux — montent à douze cents toises à travers les brouillards jaunâtres de l’espace.

Le capitaine Len Guy avait l’intention de relâcher vingt-quatre heures dans la baie Royale, afin de renouveler sa provision d’eau, car les caisses s’échauffent facilement à fond de cale. Plus tard, lorsque l’Halbrane naviguerait au milieu des glaces, l’eau douce serait à discrétion.

Pendant l’après-midi, la goélette doubla le cap Buller, au nord de l’île, laissa la baie Possession et la baie Cumberland par tribord, et vint attaquer la baie Royale, évoluant entre les débris tombés du glacier de Ross. À six heures du soir, l’ancre fut envoyée par six brasses de fond, et, comme la nuit approchait, on remit le débarquement au lendemain.

La Nouvelle-Géorgie mesure, en longueur, une quarantaine de lieues sur une vingtaine en largeur. Située à cinq cents lieues du détroit de Magellan, elle appartient au domaine des Falklands. L’administration britannique n’y est représentée par personne, puisque l’île n’est point habitée, bien qu’elle soit habitable, au moins pendant la saison d’été.

Le lendemain, alors que les hommes partaient à la recherche d’une aiguade, j’allai me promener seul aux alentours de la baie Royale. Ces lieux étaient déserts, car nous n’étions pas à l’époque où les pêcheurs s’occupent de chasser le phoque, et il s’en fallait d’un bon mois. Exposée à l’action directe du courant polaire antarctique, la Nouvelle-Géorgie est volontiers fréquentée par les mammifères marins. J’en vis plusieurs troupes s’ébattre sur les grèves, le long des roches, jusqu’au fond des grottes du littoral. Des smalas de pingouins, immobiles en rangées interminables, protestaient par leurs braiements contre cet envahissement d’un intrus — c’est moi que je veux dire.

À la surface des eaux et des sables volaient des nuées d’alouettes, dont le chant évoquait dans mon esprit le souvenir de pays plus favorisés de la nature. Il est heureux que ces oiseaux n’aient pas besoin de branches pour nicher, puisqu’il n’existe pas un arbre sur tout le sol de la Nouvelle-Géorgie. Çà et là végètent quelques phanérogames, des mousses à demi décolorées, et surtout cette herbe si abondante, ce tussock, qui tapisse les pentes jusqu’à la hauteur de cent cinquante toises, et dont la récolte suffirait à nourrir de nombreux troupeaux.

Le 12 novembre, l’Halbrane appareilla sous ses basses voiles. Après avoir doublé la pointe Charlotte à l’extrémité de la baie Royale, elle mit le cap au sud-sud-est, dans la direction des îles Sandwich, situées à quatre cents milles de là.

Jusqu’ici nous n’avions rencontré aucune glace flottante. Cela tenait à ce que le soleil de l’été ne les avait pas détachées, soit de la banquise, soit des terres australes. Plus tard, le courant les entraînerait à la hauteur de ce cinquantième parallèle qui, dans l’hémisphère septentrional, est celui de Paris ou de Québec.

Le ciel, dont la pureté commençait à s’altérer, menaçait de se charger vers le levant. Un vent froid, mêlé de pluie et de grenasses, soufflait avec une certaine force. Comme il nous favorisait, il n’y eut pas lieu de se plaindre. On en fut quitte pour s’abriter plus étroitement sous le capuchon des capotes.

Ce qu’il y avait de gênant, c’étaient les larges bancs de brumes, qui masquaient fréquemment l’horizon. Toutefois, puisque ces parages ne présentaient aucun danger et qu’il n’y avait point à redouter la rencontre de packs ou d’icebergs en dérive, l’Halbrane, sans grandes préoccupations, put continuer sa route au sud-est vers le gisement des Sandwich.

Au milieu de ces brouillards passaient des bandes d’oiseaux au cri strident, au vol plané contre le vent, et remuant à peine leurs ailes, des pétrels, des plongeons, des alcyons, des sternes, des albatros, qui fuyaient du côté de la terre comme pour nous en indiquer le chemin.

Ce furent sans doute ces épaisses brumailles qui empêchèrent le capitaine Len Guy de relever dans le sud-ouest, entre la Nouvelle-Géorgie et les Sandwich, cette île Traversey découverte par Bellingshausen, ainsi que les quatre petites îles Welley, Polker, Prince’s Island et Christmas, dont l’Américain James Brown du schooner

rien n’attestait le passage d’un être humain. (Page 147.)
Paci'fic avait, d’après Fanning, reconnu la position. L’essentiel, d’ailleurs, était de ne point se jeter sur leurs accores, lorsque la vue ne s’étendait qu’à deux ou trois encablures.

Aussi la surveillance fut-elle sévèrement établie à bord, et les vigies observaient-elles le large, dès qu’une subite éclaircie permettait au champ de vision de s’agrandir.

Dans la nuit du 14 au 15, de vagues lueurs vacillantes illuminèrent l’espace vers l’ouest. Le capitaine Len Guy pensa que ces lueurs devaient provenir d’un volcan, — peut-être celui de l’île Traversey, dont le cratère est souvent couronné de flammes.

Comme l’oreille ne put saisir aucune de ces longues détonations qui accompagnent les éruptions volcaniques, nous en conclûmes que la goélette se tenait à une distance rassurante des écueils de cette île. la matinée du 16, et le vent hala d’un quart le nord-ouest. Il n’y avait qu’à s’en réjouir, puisque les brouillards ne tardèrent pas à se dissiper.

À ce moment, le matelot Stern, qui était en observation sur les barres, crut apercevoir un grand trois-mâts dont le phare de voilure se dessinait vers le nord-est. À notre vif regret, ce bâtiment disparut avant qu’il eût été possible de reconnaître sa nationalité. Peut-être était-ce un des navires de l’expédition Wilkes, ou quelque baleinier qui se rendait sur les lieux de pêche, car les souffleurs se montraient en assez grand nombre.

Le 17 novembre, dès dix heures du matin, la goélette releva l’archipel auquel Cook avait d’abord donné le nom de Southern-Thulé, la terre la plus méridionale qui eût été découverte à cette époque et qu’il baptisa ensuite terre des Sandwich, nom que ce groupe d’îles a gardé sur les cartes géographiques et qu’il portait déjà en 1830, lorsque Biscoe s’en éloigna afin de chercher dans l’est le passage du pôle.

Bien d’autres navigateurs, depuis lors, ont visité les Sandwich, et les pêcheurs chassent les baleines, les cachalots, les phoques aux abords de leurs parages.

En 1820, le capitaine Morrell y avait atterri dans l’espoir de trouver du bois de chauffage dont il manquait. Fort heureusement, le capitaine Len Guy ne s’y arrêta point dans ce but. Il en eût été pour sa peine, le climat de ces îles ne permettant pas à l’arborescence de s’y développer.

Si la goélette venait relâcher aux Sandwich durant quarante-huit heures, c’est qu’il était prudent de visiter toutes ces îles des régions australes rencontrées sur notre itinéraire. Un document, un indice, une empreinte, pouvaient s’y trouver. Patterson ayant été entraîné sur un glaçon, cela n’avait-il pu arriver à l’un ou l’autre de ses compagnons ?…

Il convenait donc de ne rien négliger, puisque le temps ne pressait pas. Après la Nouvelle-Géorgie, l’Halbrane irait aux Sandwich. Après les Sandwich, elle irait aux New-South-Orkneys, puis, après le cercle polaire, elle porterait droit sur la banquise.

On put débarquer le jour même, à l’abri des roches de l’île Bristol, au fond d’une sorte de petit port naturel de la côte orientale.

Cet archipel, situé par 59° de latitude et 30° de longitude occidentale, se compose de plusieurs îles dont les principales sont Bristol et Thulé. Nombre d’autres ne méritent que la qualification plus modeste d’îlots.

Ce fut à Jem West que revint la mission de se rendre à Thulé, à bord du grand canot, afin d’en explorer les points abordables, tandis que le capitaine Len Guy et moi nous descendions sur les grèves de Bristol.

En somme, quel pays désolé, n’ayant pour habitants que les tristes oiseaux des espèces antarctiques ! La rare végétation est celle de la Nouvelle-Géorgie. Mousses et lichens recouvrent la nudité d’un sol improductif. En arrière des plages s’élèvent quelques maigres pins à

une hauteur considérable sur le flanc de collines décharnées, d’où des masses pierreuses s’éboulent parfois avec un fracas retentissant. Partout, l’affreuse solitude. Rien n’attestait le passage d’un être humain ni la présence de naufragés sur cette île Bristol. Les excursions que nous avons faites ce jour-là et le lendemain ne donnèrent aucun résultat.

Il en fut de même en ce qui concerne l’exploration du lieutenant West à Thulé, dont il avait inutilement longé la côte si effroyablement déchiquetée. Quelques coups de canon, tirés par notre goélette, n’eurent d’autre effet que de chasser au loin des bandes de pétrels et de sternes, et d’effaroucher les stupides manchots rangés sur le littoral.

En me promenant avec le capitaine Len Guy, je fus amené à lui dire :

« Vous n’ignorez pas, sans doute, quelle fut l’opinion de Cook au sujet du groupe des Sandwich, lorsqu’il l’eut découvert. Tout d’abord, il crut avoir mis le pied sur un continent. À son avis, c’était de là que se détachaient les montagnes de glace que la dérive entraîne hors de la mer antarctique. Il reconnut plus tard que les Sandwich ne formaient qu’un archipel. Toutefois, son opinion relative à l’existence d’un continent polaire plus au sud n’en est pas moins formelle.

— Je le sais, monsieur Jeorling, répondit le capitaine Len Guy, mais si ce continent existe, il faut en conclure qu’il présente une large échancrure — celle par laquelle Weddell et mon frère ont pu pénétrer à six ans de distance. Que notre grand navigateur n’ait pas eu la chance de découvrir ce passage, puisqu’il s’est arrêté au soixante-et-onzième parallèle, soit ! D’autres l’ont fait après lui, d’autres vont le faire…

— Et nous serons de ceux-là, capitaine…

— Oui… avec l’aide de Dieu ! Si Cook n’a pas craint d’affirmer que personne ne se hasarderait jamais plus loin que lui, et que les terres, s’il en existait, ne seraient jamais reconnues, l’avenir prouvera qu’il s’est trompé… Elles l’ont été jusqu’au-delà du 83e degré de latitude…

— Et qui sait, dis-je, peut-être plus loin, par cet extraordinaire Arthur Pym…

— Peut-être, monsieur Jeorling. Il est vrai, nous n’avons pas à nous préoccuper d’Arthur Pym, puisque Dirk Peters et lui sont revenus en Amérique…

— Mais… s’ils ne fussent pas revenus…

— J’estime que nous n’avons pas à envisager cette éventualité », répondit simplement le capitaine Len Guy.



  1. C’est également aux Falklands, en 1838, que Dumont d’Urville, commandant l’Astrolabe, donnait rendez-vous à sa conserve la Zélée, pour le cas où les deux corvettes seraient séparées, soit par le mauvais temps, soit par les glaces, — et précisément à la baie Soledad. Cette expédition de 1837, 1838, 1839, 1840, au cours d’une navigation des plus périlleuses, amena le relèvement de cent vingt milles de côtes inconnues entre les 63e et 64e parallèles sud, et entre les cinquante-huitième et soixante-deuxième méridiens à l’ouest de Paris, sous les dénominations de terres de Louis-Philippe et de Joinville. De l’expédition de 1840, conduite, en janvier, à l’extrémité opposée du continent polaire — si tant est qu’il y ait un continent polaire, — résulta, entre 63° 3’ sud et 132° 21’ de longitude ouest, la découverte de la terre Adélie, puis, entre 64° 30’ sud et 129° 54’ de longitude est, celle de la côte Clarie. Mais, à l’époque où il quittait les Falklands, M. Jeorling ne pouvait avoir connaissance de ces faits géographiques d’une si grande importance. Nous ajouterons que depuis cette époque, quelques autres tentatives furent faites pour atteindre les hautes latitudes de la mer antarctique. Il y a lieu de citer, en dehors de James Ross, un jeune marin norvégien, M. Borchgrevinch, qui s’éleva plus haut que ne l’avait fait le navigateur anglais, puis le voyage du capitaine Larsen, commandant la baleinière norvégienne Jason, lequel, en 1893, trouva la mer libre au sud des terres de Joinville et de Louis-Philippe, et s’avança jusqu’au-delà du soixante-huitième parallèle.
    J. V.