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Hetzel (p. 119-134).

Plusieurs coutures furent étoupées. (Page 125.)


IX

mise en état de l’halbrane.


Formez un rectangle long de soixante-cinq lieues de l’est à l’ouest, large de quarante du nord au sud, enfermez-y deux grandes îles et une centaine d’îlots entre 60° 10’ et 64° 36’ de longitude occidentale, et 51° et 52° 45’ de latitude méridionale, — vous aurez le groupe géographiquement dénommé îles Falklands ou Malouines, à trois cents milles du détroit de Magellan, et qui forme comme le poste avancé des deux grands océans Atlantique et Pacifique.

En 1592, c’est John Davis qui découvrit cet archipel, c’est le pirate Hawkins qui le visita en 1593, c’est Strong qui le baptisa en 1689, — tous Anglais.

Près d’un siècle plus tard, les Français, expulsés de leurs établissements du Canada, cherchèrent à fonder, dans ledit archipel, une colonie de ravitaillement pour les navires du Pacifique. Or, comme la plupart étaient des corsaires de Saint-Malo, ils baptisèrent ces îles du nom de Malouines qu’elles portent avec celui de Falklands. Leur compatriote Bougainville vint poser les premières assises de la colonie en 1763, amenant vingt-sept individus — dont cinq femmes, — et, dix mois après, les colons étaient au nombre de cent cinquante.

Cette prospérité ne manqua pas de provoquer les réclamations de la Grande-Bretagne. L’Amirauté expédia le Tamar et le Dauphin, sous les ordres du commandant Byron. En 1766, à la fin d’une campagne dans le détroit de Magellan, les Anglais mirent le cap sur les Falklands, se contentèrent de reconnaître à l’ouest l’île de Port-Egmont, et continuèrent leur voyage vers les mers du sud.

La colonie française ne devait pas réussir, et, d’ailleurs, les Espagnols firent valoir leurs droits en vertu d’une concession papale antérieure. Aussi le gouvernement de Louis XV se décida-t-il à reconnaître ces droits, moyennant indemnité pécuniaire, et Bougainville, en 1767, vint remettre les îles Falklands aux représentants du roi d’Espagne.

Tous ces échanges, ces « passes » de main en main, amenèrent ce résultat inévitable en matière d’entreprises coloniales : c’est que les Espagnols furent chassés par les Anglais. Donc, depuis 1833, ces étonnants accapareurs sont les maîtres des Falklands.

Or, il y avait six ans que le groupe comptait parmi les possessions britanniques de l’Atlantique méridional, lorsque notre goélette rallia Port-Egmont, à la date du 16 octobre.

Les deux grandes îles, selon la position qu’elles occupent l’une par rapport à l’autre, se nomment East-Falkland ou Soledad, et West-Falkland. C’est au nord de la seconde que s’ouvre Port-Egmont.

Lorsque l’Halbrane fut mouillée au fond de ce port, le capitaine Len Guy donna congé à tout l’équipage pour une douzaine d’heures. Dès le lendemain, on commencerait la besogne par une visite minutieuse et indispensable de la coque et du gréement, en vue d’une navigation prolongée à travers les mers antarctiques.

Le capitaine Len Guy descendit aussitôt à terre, afin de conférer avec le gouverneur du groupe — dont la nomination appartient à la Reine — au sujet d’un prompt ravitaillement de la goélette. Il entendait ne point regarder à la dépense, car d’une économie faite mal à propos peut dépendre l’insuccès d’une si difficile campagne. Prêt, d’ailleurs, à l’aider de ma bourse — je ne le lui laissai pas ignorer, — je comptais m’associer pour une part dans les frais de cette expédition.

Et, en effet, j’étais pris maintenant… pris par le prodigieux imprévu, le bizarre enchaînement de tous ces faits. Il me semblait, comme si j’eusse été le héros du Domaine d’Arnheim, « qu’un voyage aux mers du sud convient à tout être auquel l’isolement complet, la réclusion absolue, la difficulté d’entrer et de sortir seraient le charme des charmes » ! À force de lire ces œuvres fantastiques d’Edgar Poe, voilà où j’en étais arrivé !… Et puis, il s’agissait de porter secours à des malheureux, et j’eusse été enchanté de contribuer personnellement à leur salut…

Si le capitaine Len Guy débarqua ce jour-là, Jem West, suivant son habitude, ne quitta point le bord. Tandis que l’équipage se reposait, le second ne s’accordait aucun repos, et c’est à visiter la cale qu’il s’occupa jusqu’au soir.

Pour moi, je ne voulus débarquer que le lendemain. Durant la relâche, j’aurais tout le temps d’explorer les alentours de Port-Egmont et de m’y livrer à des recherches relatives à la minéralogie et à la géologie de l’île.

Il y avait donc là, pour ce causeur d’Hurliguerly, une excellente occasion de renouer conversation avec moi, et il ne négligea point d’en profiter.

« Mes très sincères et très vifs compliments, monsieur Jeorling, me dit-il en m’accostant.

— Et à quel propos, bosseman ?…

À propos de ce que j’ai appris, c’est-à-dire que vous alliez nous suivre jusqu’au fin fond des mers antarctiques ?…

— Oh !… pas si loin, j’imagine, et il ne s’agit point de dépasser le quatre-vingt-quatrième parallèle…

— Que sait-on ! répondit le bosseman. Dans tous les cas, l’Halbrane va gagner plus de degrés en latitude qu’elle n’a de garcettes de ris à sa brigantine ou d’enfléchures à ses haubans ?…

— Nous le verrons bien !

— Et cela ne vous effraie pas, monsieur Jeorling ?…

— En aucune façon.

— Nous, pas davantage, croyez-le bien ! affirma Hurliguerly. Hé ! hé !… vous voyez que notre capitaine, s’il n’est pas causeur, a du bon !… Il n’est que de savoir le prendre !… Après vous avoir donné jusqu’à Tristan d’Acunha le passage qu’il vous refusait d’abord, voici qu’il vous l’accorde jusqu’au pôle…

— Il n’est pas question du pôle, bosseman !

— Bon ! on finira bien par l’atteindre un jour !…

— La chose n’est point faite. D’ailleurs, à mon avis, cela n’est pas de grand intérêt, et je n’ai pas l’ambition de le conquérir !… Dans tous les cas, c’est uniquement à l’île Tsalal…

À l’île Tsalal… entendu ! répliqua Hurliguerly. Néanmoins, reconnaissez que notre capitaine ne s’en est pas moins montré fort accommodant à votre égard…

— Aussi lui en suis-je très obligé, bosseman — et à vous, me hâtai-je d’ajouter, puisque c’est à votre influence que je dois d’avoir fait cette traversée…

— Et celle que vous allez faire encore…

— Je n’en doute pas, bosseman. »

Il était possible que Hurliguerly — un brave homme au fond, et je le vis bien par la suite — eût senti une pointe d’ironie dans ma réponse. Toutefois, il n’en laissa rien paraître, résolu à continuer envers moi son rôle de protecteur. Du reste, sa conversation ne pouvait que m’être profitable, car il connaissait les Falklands comme toutes ces îles du Sud-Atlantique qu’il visitait depuis tant d’années.

Il en résulta que j’étais suffisamment préparé et documenté, lorsque, le lendemain, le canot qui me transportait à terre vint accoster ce rivage, dont l’épais matelas d’herbes semble posé là pour amortir le choc des embarcations.

À cette époque, les Falklands n’étaient pas utilisées comme elles l’ont été depuis. C’est, plus tard, à la Soledad, que l’on a découvert le port Stanley — ce port que le géographe français Élisée Reclus a traité « d’idéal ». Abrité qu’il est sur toutes les aires du compas, il pourrait contenir les flottes de la Grande-Bretagne. C’était sur la côte nord de West-Falkland ou Falkland proprement dite, que l’Halbrane était allée chercher Port-Egmont.

Eh bien, si, depuis deux mois, j’eusse navigué, un bandeau aux yeux, sans avoir le sentiment de la direction suivie par la goélette, au cas que l’on m’eût demandé, dès les premières heures de cette relâche : Êtes-vous aux Falklands ou en Norvège ?… ma réponse aurait témoigné de quelque embarras.

Assurément, devant ces côtes découpées en criques profondes, devant ces montagnes escarpées aux flancs à pic, devant ces falaises où s’étagent les roches grisâtres, l’hésitation est permise. Il n’y a pas jusqu’à ce climat maritime, exempt des grands écarts de la chaleur et du froid, qui ne soit commun aux deux pays. En outre, les pluies fréquentes du ciel scandinave sont versées avec la même abondance par le ciel magellanique. Puis, ce sont des brouillards intenses au printemps et à l’automne, des vents d’une telle violence qu’ils arrachent les légumes des potagers.

Il est vrai, quelques promenades m’eussent suffi pour reconnaître que l’Équateur me séparait toujours des parages de l’Europe septentrionale.

En effet, aux environs de Port-Egmont, que j’explorai pendant les premiers jours, que me fut-il donné d’observer ? Rien que les indices d’une végétation maladive, nulle part arborescente. Çà et là ne poussaient que de rares arbustes, au lieu de ces admirables sapinières des montagnes norvégiennes, — tels le bolax, une sorte de glaïeul, étroit comme un jonc de six à sept pieds, qui distille une gomme aromatique, des valérianes, des bomarées, des usnées, des fétuques, des cénomyces, des azorelles, des cytises rampants, des bionies, des stipas, des calcéolaires, des hépathiques, des violettes, des vinaigrettes, et des plants de ce céleri rouge et blanc, si bienfaisant contre les affections scorbutiques. Puis, à la surface d’un sol tourbeux, qui fléchit et se relève sous le pied, s’étendait un tapis bariolé de mousses, de sphaignes, d’againes, de lichens… Non ! ce n’était pas cette contrée attrayante, où retentissent les échos des sagas, ce n’était pas ce poétique domaine d’Odin, des Erses et des Valkyries !

Sur les eaux profondes du détroit de Falkland, qui sépare les deux principales îles, s’étalaient d’extraordinaires végétations aquatiques, ces baudeux, que soutient un chapelet de petites ampoules gonflées d’air, et qui appartiennent uniquement à la flore falklandaise.

Reconnaissons aussi que les baies de cet archipel, où les baleines se raréfiaient déjà, étaient fréquentées par d’autres mammifères marins de taille énorme, — des phoques otaries à crinière de chèvre, longs de vingt-cinq pieds sur une vingtaine de circonférence, et, par bandes, des éléphants, loups ou lions de mer, de proportions non moins gigantesques. On ne saurait se figurer la violence des cris que poussent ces amphibies, — particulièrement les femelles et les jeunes. C’est à croire que des troupeaux de bœufs mugissent sur ces plages. La capture, ou tout au moins l’abattage de ces animaux, n’offre ni difficultés ni périls. Les pêcheurs les tuent d’un coup de bâton lorsqu’ils sont blottis sous le sable des grèves.

Voilà donc les particularités qui différencient la Scandinavie des Falklands, sans parler du nombre infini d’oiseaux qui se levaient à mon approche, des outardes, des cormorans, des grèbes, des cygnes à tête noire, et surtout ces tribus de manchots ou de pingouins, dont on massacre annuellement plusieurs centaines de mille.

Et, un jour, tandis que l’air était rempli de braiements à vous rendre sourd, comme je demandais à un vieux marin de Port-Egmont :

« Est-ce qu’il y a des ânes dans les environs ?…

— Monsieur, me répondit-il, ce ne sont point des ânes que vous entendez, ce sont des pingouins… »

Soit, mais les ânes eux-mêmes s’y tromperaient à entendre braire ces stupides volatiles !

Pendant les journées des 17, 18 et 19 octobre, Jem West fit procéder à un examen très attentif de la coque. Il fut constaté qu’elle n’avait aucunement souffert. L’étrave parut assez solide pour briser les jeunes glaces aux abords de la banquise. On fit à l’étambot plusieurs réparations confortatives, de manière à assurer le jeu du gouvernail sans qu’il risquât d’être démonté par les chocs. La goélette étant gîtée sur tribord et sur bâbord, plusieurs coutures furent étoupées et brayées très soigneusement. Ainsi que la plupart des navires destinés à naviguer dans les mers froides, l’Halbrane n’était point doublée en cuivre, — ce qui est préférable, lorsqu’on doit frôler des icefields dont les arêtes aiguës détériorent facilement un carénage. On remplaça un certain nombre des gournables qui liaient le bordé à la membrure, et, sous la direction de Hardie, notre maître-calfat, les maillets « chantèrent » avec un ensemble et une sonorité de bon augure.

Dans l’après-midi du 20, en compagnie de ce vieux marin dont j’ai parlé — un brave homme très sensible à l’appât d’une piastre arrosée d’un verre de gin, — je poussai plus avant ma promenade à l’ouest de la baie. Cette île de West-Falkland dépasse en étendue sa voisine la Soledad, et possède un autre port, à l’extrémité de la pointe méridionale de Byron’s-Sound, — trop éloigné pour que je pusse m’y rendre.

Je ne saurais — même approximativement — évaluer la population de cet archipel. Peut-être ne comptait-il alors que deux à trois centaines d’individus. Anglais la plupart, puis quelques Indiens, Portugais, Espagnols, Gauchos des Pampas argentines, Fuégiens de la Terre de Feu. D’autre part, c’était par milliers et milliers de têtes qu’il fallait chiffrer les représentants de la race ovine disséminés à sa surface. Plus de cinq cent mille moutons fournissent, chaque année, pour plus de quatre cent mille dollars de laine. On élève aussi sur ces îles des bœufs dont la taille semble s’être accrue, alors qu’elle diminuait chez les autres quadrupèdes, chevaux, porcs, lapins, — tous, d’ailleurs, vivant à l’état sauvage. Quant au chien-renard, d’une espèce particulière à la faune falklandaise, il est seul à rappeler dans ce pays la gent carnassière.

Ce n’est pas sans raison que ce groupe a été qualifié de « ferme à bestiaux ». Quels inépuisables pâturages, quelle abondance de cette herbe savoureuse, le tussock, que la nature réserve aux animaux avec une prodigalité inépuisable ! L’Australie, si riche sous ce rapport, n’offre pas une table mieux servie à ses convives des espèces ovine et bovine.

Les Falklands doivent donc être recherchées, lorsqu’il s’agit du ravitaillement des navires. Ce groupe est, à coup sûr, d’une réelle importance pour les navigateurs, ceux qui se dirigent vers le détroit de Magellan comme ceux qui vont pêcher dans le voisinage des terres polaires.

Les travaux de la coque terminés, le lieutenant s’occupa de la mâture et du gréement avec l’aide de notre maître-voilier Martin Holt très entendu à ce genre de travail.

« Monsieur Jeorling, me dit, ce jour-là — 21 octobre — le capitaine Len Guy, vous le voyez, rien ne sera négligé pour assurer le succès de notre campagne. Tout ce qui était à prévoir est prévu. Et si l’Halbrane doit périr en quelque catastrophe, c’est qu’il n’appartient pas à des êtres humains d’aller contre les desseins de Dieu !

— Je vous le répète, j’ai bon espoir, capitaine, ai-je répondu. Votre goélette et votre équipage méritent toute confiance.

— Vous avez raison, monsieur Jeorling, et nous serons dans de bonnes conditions pour pénétrer à travers les glaces. J’ignore ce que la vapeur donnera un jour ; mais je doute que des bâtiments, avec leurs roues encombrantes et fragiles, puissent valoir un voilier pour la navigation australe… Et puis, il y aura toujours la nécessité de refaire du charbon… Non ! il est plus sage d’être à bord d’un navire qui gouverne bien, de se servir du vent qui, après tout, est utilisable sur les trois cinquièmes du compas, de se fier à la voilure d’une goélette qui peut porter à près de cinq quarts…

— Je suis de votre avis, capitaine, et au point de vue marin, jamais on ne trouverait un meilleur navire !… Mais, dans le cas où la campagne se prolongerait, peut-être les vivres…

— Nous en emporterons pour deux ans, monsieur Jeorling, et ils seront de bonne qualité. Port-Egmont a pu nous fournir tout ce qui nous était nécessaire…

— Une autre question, si vous permettez ?…

— Laquelle ?…

— N’aurez-vous pas besoin d’un équipage plus nombreux à bord de l’Halbrane ?… Si ses hommes sont en nombre suffisant pour la manœuvrer, peut-être y aura-t-il lieu d’attaquer ou de se défendre dans ces parages de la mer antarctique ?… N’oublions pas que, d’après le récit d’Arthur Pym, les indigènes de l’île Tsalal se comptaient par milliers… Et si votre frère William Guy, si ses compagnons sont prisonniers…

— J’espère, monsieur Jeorling, que l’Halbrane sera mieux protégée par notre artillerie que la Jane ne l’a été avec la sienne. À dire vrai, l’équipage actuel, je le sais, ne saurait suffire pour une expédition de ce genre. Aussi me suis-je préoccupé de recruter un supplément de matelots…

— Sera-ce difficile ?…

— Oui et non, car j’ai la promesse du gouverneur de m’aider à ce recrutement.

— J’estime, capitaine, qu’il faudra s’attacher ces recrues par une haute paie…

— Une paie double, monsieur Jeorling, telle qu’elle le sera, d’ailleurs, pour tout l’équipage.

— Vous le savez, capitaine, je suis disposé… je désire même contribuer aux frais de cette campagne… Veuillez me considérer comme votre associé…

— Tout cela s’arrangera, monsieur Jeorling, et je vous suis fort reconnaissant. L’essentiel, c’est que notre armement se complète à court délai. Il faut que dans huit jours nous soyons prêts pour l’appareillage. »

La nouvelle que la goélette devait faire route à travers les mers de l’Antarctide avait produit une certaine sensation dans les Falklands, à Port-Egmont comme aux divers ports de la Soledad. Il s’y trouvait, à cette époque, nombre de marins inoccupés, — de ceux qui attendent le passage des baleiniers pour offrir leurs services, bien rétribués d’habitude. S’il ne se fût agi que d’une campagne de pêche sur les limites du cercle polaire, entre les parages des Sandwich et de la Nouvelle-Géorgie, le capitaine Len Guy n’aurait eu que l’embarras du choix. Mais, de s’enfoncer au-delà de la banquise, de pénétrer plus avant qu’aucun autre navigateur n’y avait réussi jusqu’alors, et bien que ce fût dans le but d’aller au secours de naufragés, cela pouvait donner à réfléchir, faire hésiter la plupart. Il fallait être de ces anciens marins de l’Halbrane pour ne point s’inquiéter des dangers d’une pareille navigation, et consentir à suivre leur chef aussi loin qu’il lui plairait d’aller.

En réalité, il n’était question de rien de moins que de tripler l’équipage
« VOulez-vous de moi ? » (Page 131.)

de la goélette. En comptant le capitaine, le lieutenant, le bosseman, le cuisinier et moi, nous étions treize à bord. Or, de trente-deux à trente-quatre hommes, ce ne serait point trop, et il ne faut pas oublier qu’ils étaient trente-huit sur la Jane.

Il est vrai, de s’adjoindre le double des matelots qui formaient actuellement l’équipage, cela ne laissait pas de causer certaine appréhension. Ces marins des Falklands, à la disposition des baleiniers en relâche, offraient-ils toutes les garanties désirables ? Si, d’en introduire quatre ou cinq à bord d’un navire dont le personnel est déjà élevé, ne comporte pas de graves inconvénients, il n’en serait pas ainsi en ce qui concernait la goélette.

Cependant le capitaine Len Guy espérait qu’il n’aurait point à se repentir de ses choix, du moment que les autorités de l’archipel y prêtaient les mains.

Le gouverneur déploya un véritable zèle en cette affaire, à laquelle il s’intéressait de tout cœur.

Au surplus, grâce à la haute paie qui fut promise, les demandes affluèrent.

Aussi, la veille du départ, fixé au 27 octobre, l’équipage était-il au complet.

Il est inutile de faire connaître chacun des nouveaux embarqués par leur nom et par leurs qualités individuelles. On les verra, on les jugera à l’œuvre. Il y en avait de bons, il y en avait de mauvais.

La vérité est qu’il eût été impossible de trouver mieux — ou moins mal, comme on voudra.

Je me bornerai donc à noter que, parmi ces recrues, on comptait six hommes d’origine anglaise, — et parmi eux un certain Hearne, de Glasgow.

Cinq étaient d’origine américaine (États-Unis), et huit de nationalité plus douteuse, — les uns appartenant à la population hollandaise, les autres mi-Espagnols et mi-Fuégiens de la Terre de Feu. Le plus jeune avait dix-neuf ans, le plus âgé en avait quarante-quatre. La plupart n’étaient point étrangers au métier de marin, ayant déjà navigué, soit au commerce, soit à la pêche des baleines, phoques et autres amphibies des parages antarctiques. L’engagement des autres n’avait eu pour but que d’accroître le personnel défensif de la goélette.

Cela faisait donc un total de dix-neuf recrues, enrôlées pour la durée de la campagne, qui ne pouvait être déterminée d’avance, mais qui ne devait pas les entraîner au-delà de l’île Tsalal. Quant aux gages, ils étaient tels qu’aucun de ces matelots n’en avait jamais eu même la moitié au cours de leur navigation antérieure.

Tout compte fait, sans parler de moi, l’équipage, compris le capitaine et le lieutenant de l’Halbrane, se montait à trente et un homme, — plus un trente-deuxième sur lequel il convient d’attirer l’attention d’une façon spéciale.

La veille du départ, le capitaine Len Guy fut accosté, à l’angle du port, par un individu — assurément un marin, — ce qui se reconnaissait à ses vêtements, à sa démarche, à son langage.

Cet individu, d’une voix rude et peu compréhensible, dit :

« Capitaine… j’ai à vous faire une proposition…

— Laquelle ?…

— Comprenez-moi… Avez-vous encore une place à bord ?…

— Pour un matelot ?…

— Pour un matelot.

— Oui et non, répliqua le capitaine Len Guy.

— Est-ce oui ?… demanda l’homme.

— C’est oui, si celui qui se propose me convient.

— Voulez-vous de moi ?…

— Tu es marin ?…

— J’ai navigué pendant vingt-cinq ans.

— Où ?…

— Dans les mers du sud.

— Loin ?…

— Oui… comprenez-moi… loin.

— Ton âge ?…

— Quarante-quatre ans…

— Et tu es à Port-Egmont ?…

— Depuis trois années… vienne le prochain Christmas.

— Comptais-tu embarquer à bord d’un baleinier de passage ?…

— Non.

— Alors que faisais-tu ici ?…

— Rien… et je ne songeais plus à naviguer…

— Alors pourquoi t’embarquer ?

— Une idée… La nouvelle de l’expédition que va faire votre goélette s’est répandue… Je désire… oui je désire en faire partie… avec votre aveu, s’entend !

— Tu es connu à Port-Egmont ?…

— Connu… et jamais je n’ai encouru aucun reproche depuis que j’y suis.

— Soit, répondit le capitaine Len Guy. Je demanderai des renseignements…

— Demandez, capitaine, et si vous dites oui, mon sac sera ce soir à bord.

— Comment t’appelles-tu ?…

— Hunt.

— Et tu es ?…

— Américain. »

Ce Hunt était un homme de petite taille, le teint fortement hâlé, d’une coloration de brique, la peau jaunâtre comme celle d’un Indien, le torse énorme, la tête volumineuse, les jambes très arquées. Ses membres attestaient une vigueur exceptionnelle, — les bras surtout que terminaient des mains d’une largeur !… Sa chevelure grisonnait, semblable à une sorte de fourrure, poil en dehors.

Ce qui imprimait à la physionomie de cet individu un caractère particulier — cela ne prévenait guère en sa faveur, — c’était la superacuité du regard de ses petits yeux, sa bouche presque sans lèvres, fendue d’une oreille à l’autre, et dont les dents longues, à l’émail intact, n’avaient jamais été attaquées du scorbut, si commun chez les marins des hautes latitudes.

Il y avait trois ans que Hunt habitait les Falklands, d’abord un des ports de la Soledad, à la baie des Français, puis, en dernier lieu, Port-Egmont. Peu communicatif, il vivait seul, d’une pension de retraite, — à quel titre, on l’ignorait. N’étant à la charge ni de l’un ni de l’autre, il s’occupait de pêche, et ce métier aurait suffi à lui assurer l’existence, soit qu’il se fût nourri de son produit, soit qu’il en eût fait le commerce.

Les renseignements que rapporta le capitaine Len Guy sur le compte de Hunt ne pouvaient être que très incomplets, sauf en ce qui concernait sa conduite depuis qu’il résidait à Port-Egmont. Cet homme ne se battait pas, il ne buvait pas, on ne le voyait point avec un coup de trop, et maintes fois, il avait donné des preuves d’une force herculéenne. Quant à son passé, on ne savait, mais certainement c’était celui d’un marin. Il en avait dit là-dessus au capitaine Len Guy plus qu’il n’en eût jamais dit à personne. Pour le reste, silence obstiné, aussi bien sur la famille à laquelle il appartenait, que sur le lieu précis de sa naissance. Peu importait, d’ailleurs, si l’on pouvait tirer de bons services de ce matelot.

En somme, renseignements recueillis, il ne résulta rien qui fût de nature à faire repousser la proposition de Hunt. Au vrai, il était à désirer que les autres recrues de Port-Egmont n’eussent point mérité plus de reproches. Hunt obtint donc une réponse favorable, et, dès le soir, il s’installa à bord.

Tout était prêt pour le départ. L’Halbrane avait embarqué deux années de vivres, viande préparée au demi-sel, légumes de diverses sortes, quantité de vinaigrettes, de céleris et de cochléarias, propres à prévenir ou à combattre les affections scorbutiques. La cale renfermait des fûts de brandevin, de whisky, de bière, de gin, de vin, destinés à la consommation quotidienne, et un large approvisionnement de farines et de biscuits, achetés aux magasins du port.

Ajoutons qu’en fait de munitions, poudre, boulets, balles pour fusils et pierriers avaient été fournis par ordre du gouverneur. Le capitaine Len Guy s’était même procuré les filets d’abordage d’un navire qui avait récemment fait côte sur les roches en dehors de la baie.

Le 27, au matin, en présence des autorités de l’archipel, les préparatifs de l’appareillage s’achevèrent avec une remarquable célérité. On échangea les derniers souhaits et les derniers adieux. Puis, l’ancre remonta du fond, et la goélette prit de l’erre.

Le vent soufflait du nord-ouest, en petite brise, et, sous ses hautes et basses voiles, l’Halbrane se dirigea vers les passes. Une fois au large, elle mit le cap à l’est, afin de doubler la pointe de Tamar-Hart, à l’extrémité du détroit qui sépare les deux îles. Dans l’après-midi, la Soledad fut contournée et laissée sur bâbord. Enfin, le soir venu, les caps Dolphin et Pembroke disparurent derrière les brumes de l’horizon.

La campagne était commencée. À Dieu seul appartenait de savoir si le succès attendait ces hommes courageux, qu’un sentiment d’humanité poussait vers les plus effrayantes régions de l’Antarctide !