Le Secret du cocu à roulettes/03

La Feuille populaire (p. 18-22).

LE MYSTÈRE S’ÉCLAIRCIT ET SE… COMPLIQUE



L’affaire du cul-de-jatte m’intriguait, me passionnait au plus haut point. Quel était donc ce cadavre qui, bien que n’étant pas anonyme — loin de là ! puisqu’il péchait par excès contraire — restait plongé dans les ténèbres du mystère le plus absolu ? Voilà donc un homme qui avait déjà cinq noms connus et l’on ne parvenait pas à établir son identité.

Je passais Boulevard St-Michel. J’en profitai pour aller voir Lautrec, bien que l’heure fût très matinale.

Eh bien ! fis-je dès le seuil, du nouveau, mon cher ?

— Oui.

— Vous avez identifié le cadavre ?

— Pas encore, j’ignore son nom exact ; mais j’ai appris que ce peu recommandable personnage n’exerçait pas seulement le lucratif métier de mendiant que nous lui connaissions : c’était aussi un entremetteur..

— Ah !

— Et un entremetteur d’un genre tout à fait original : le misérable vendait ses femmes !… En un mot, il attirait chez lui Pierre et Paul, il nouait des intrigues galantes et il vivait grassement du produit de la prostitution de ses légitimes. D’où le surnom de « Cocu à Roulettes » qu’on lui avait donné pour évoquer sa double infirmité et qu’il portait allègrement, avec un cynisme déconcertant.

— Ah ! le c…, pardon, j’allais dire cochon, tout crûment.

À ce moment, on sonna à la porte de mon ami. Le groom alla ouvrir et vint dire que M. Bellay, accompagné d’une dame, attendait dans l’antichambre.

— Faites entrer, dit Lautrec.

Bellay c’était cet inspecteur de la Sûreté qui, en maintes circonstances, ai-je dit, avait prêté son concours au détective.

La dame, c’était Mme Chélard, une des cinq épouses du cadavre.

— Du nouveau ? demanda mon ami au policier. Celui-ci répondit, en ouvrant de grands yeux ;

— Et du fameux ! Le mystère se complique : Mme Chélard a revu son mari vivant !

Il y eut un moment de stupeur.

— Je vous amène Mme Chélard, reprit Bellay, pour qu’elle vous fasse elle-même le récit de ce qu’elle a vu.

Mme Chélard parla :

— Je croyais mon mari mort… à jamais. J’en étais fort peinée. Cependant, il faut manger et je faisais mes provisions hier soir lorsqu’on traversant le Boulevard des Italiens, j’aperçois mon mari, près d’une porte, tendant sa sébille.

J’allai à lui.

— Comment !… toi ici !… toi vivant !… m’écriai-je.

C’était le cri du cceur, monsieur. Mon mari me regarde en souriant malicieusement. Je n’en revenais pas ! J’étais abasourdie.

— Moi mort ? s’écrie-t-il, et pourquoi ?

— Et ton cadavre qui était à la Morgue ! Et je parle, je parle… Je lui raconte que je suis allé reconnaître son cadavre à la Morgue, etc…

Tout à coup, mon mari se frappe le front : — Pardi ! s’écrie-t-il, c’est vrai. J’avais oublié que j’étais mort !

Et brusquement il se lève de son chariot et, sans me dire un mot, il prend ses jambes à ton cou.

Lautrec ne put s’empêcher de rire :

— Pour un cul-de-jatte c’est le comble ! dit-il. Et ce fait démontre que si le gaillard avait retrouvé ses jambes, il avait, du même coup, perdu la tête.

Mais, continua-t-il en s’adressant à Mme Cbélard, êtes-vous bien certaine d’avoir reconnu votre mari ? Le chagrin excuserait une méprise fort compréhensible.

— Je l’ai reconnu là, comme j’ai reconnu son cadavre à la Morgue.

Mon ami sourit ;

— Il faudrait pourtant pour que vous eussiez pu le voir, vivant, boulevard des Italiens, qu’il ne fût plus, étendu, mort, sur la dalle de la Morgue.

À ce moment, la sonnerie du téléphone retentit et nous entendîmes Lautrec dire :

— Allo ?…

— …

— Oui c’est moi Lautrec…je vous écoute.

— …

Soudain nous vîmes le détective bondir sur son siège, comme si la foudre l’eut frappé par le cornet acoustique

— Pas possible ! s’écria-t-il, c’est incroyable.

— …

— Et c’est ce matin que vous avez constaté le fait ?

— …

— J’accours…

Il avait raccroché le cornet. Il se tourna vers nous :

— Il y a des coïncidences vraiment étranges dans cette affaire. Savez-vous ce qu’on m’apprend ?

Nous le regardâmes étonnés

— Eh bien ! dit-il, en scandant chacun de ses mots, on m’apprend qu’il y a quelques minutes, au moment de l’ouverture de la Morgue, on a constaté que le cadavre du cul de jatte avait mystérieusement disparu !


— Il y a un fait dont je suis certain, dit Lautrec quand nos visiteurs nous eurent quittés, c’est que Mme Chélard aura été abusée par une étrange ressemblance.

— Mais, objectai-je, s’il y avait deux « Cocus à Roulettes » ?…

— Non, dit mon ami, je suis également certain qu’il n’y a qu’un Cocu à Roulettes.

Je sursautai en entendant une telle affirmation. Je savais que Lautrec n’affirmait qu’à bon escient et qu’il n’étayait ses dires que sur des certitudes.

— Mais, insinuai-je, très perplexe, c’est presque impossible.

— Il était aussi impossible que Mme Chélard reconnût son mari à la Morgue qu’au boulevard des Italiens. Il est un fait qui ne laisse aucun doute et qui doit servir de base à toutes les investigations : c’est que l’homme mystérieux que nous avons vu à la Morgue était bien mort. Mais où est-il ? Voilà ce qu’il faut savoir avant tout.