L’Écho de Paris (p. 79-104).

IV

Mlle Gendel croyait en avoir fini avec ses devoirs mondains quand elle fut instamment priée d’être vendeuse à une fête de charité.

Elle ne put se récuser. Beaucoup de personnes étant déjà parties pour la campagne, elle et sa mère devenaient indispensables.

Ces dames, avec quelques-unes, de cette œuvre, se réunirent dans le local aménagé pour cette vente. Christiane se spécialisait, dans l’écoulement de pochettes multicolores qu’elle parfumait au gré des amateurs.

Mme Gendel tenait le coin des cigares et on pouvait prévoir qu’il serait achalandé.

La jeune fille ne pensait pas que Robert Bartale connaîtrait cette manifestation et elle fut décontenancée de le voir surgir devant elle.

Bien que le lieu ne fût guère propice à des déclarations amoureuses, Robert profita d’un moment où Christiane se trouvait seule pour lui répéter qu’il ne varierait pas d’attitude à son égard.

Cette ténacité l’effraya.

Dans un souffle, elle murmura avec autant de dureté que d’appréhension :

— Monsieur, vous l’ignorez peut-être, mais, depuis quelques jours, je n’ai plus de fortune.

Il semblait ne pas comprendre.

— Je suis totalement pauvre, appuya-t-elle.

Elle le regardait pour surprendre l’effet que lui causeraient ces paroles. Elle constata, non sans effroi, que les traits du jeune homme resplendissaient.

Il riposta sans une hésitation :

— Vous m’en voyez heureux, Mademoiselle, parce que je serai enchanté de vous offrir la richesse… Rien ne pouvait me plaire davantage que votre médiocrité.

Christiane se détourna découragée.

Il y avait des hommes désintéressés.

Elle mentit, pour mesurer l’âme de celui qui se tenait anxieux et ravi en face d’elle :

— Ma mère vit en partie d’une rente viagère et ne me laissera presque rien.

Robert la regarda plus profondément en lui répondant :

— Votre sincérité me touche extrêmement… Vous êtes loyale et mon admiration pour vous augmente encore. Votre beauté m’entraîne vers vous, ainsi que votre âme si franche. La fortune que vous auriez pu détenir n’a rien de commun avec l’amour que je vous porte.

Une fierté envahit Christiane. Être aimée ainsi compte dans la vie d’une femme et elle comprit la rareté d’une telle tendresse. Mais plus elle se montrait haute et pure, plus la jeune fille se croyait indigne d’en profiter. Une horreur la pénétrait en pensant qu’elle apporterait dans le foyer d’un homme aussi chevaleresque la réputation d’une mère superficielle, gâtée par des hommages nombreux.

Robert Bartale n’obtint aucune réponse, le comptoir de Christiane venant subitement d’être envahi par une bande de jeunes mondains. Il put voir cependant sur le front de la jeune fille un rayonnement qu’il interpréta à son avantage.

Il s’éloigna un peu, mais pas assez cependant pour ne pas perdre de vue celle qu’il aimait.

Il fut assez surpris de remarquer son enjouement soudain. Elle provoquait les acheteurs et sa coquetterie les charmait autant qu’elle les étonnait.

Christiane n’avait pas accoutumé ses relations à un jeu auquel elle excellait subitement.

« Atavisme », ironisaient entre eux les messieurs, courtois en apparence. Un cercle nombreux fut bientôt autour de cet éventaire attrayant, et les petits mouchoirs parfumés volaient, disputés par une foule de mains agiles.

Blessé dans sa dignité, atteint dans son amour, Robert assistait de loin à ce revirement inattendu. Il eut l’intuition que Christiane s’essayait à un rôle et il en entrevoyait le but, qui était de le lasser.

Il se demandait avec dépit pourquoi la jeune fille s’acharnait ainsi à le refuser, alors qu’il était prêt à donner sa vie pour elle.

Pendant qu’il se livrait à ces questions, M. Lavique passa :

— Bonjour Robert. Je cherche Christiane. Quelle est donc la lionne qui réunit une telle meute autour d’elle ? Toutes les vendeuses en sont jaunes d’envie. Jusqu’à la belle Mme Gendel qui ne vend rien ! Je ne peux voir qui se cache derrière ce rideau humain. Vous le savez, vous ?

Le jeune homme lança non sans amertume :

— Cette vendeuse incomparable est Mlle Gendel.

— Comment ! c’est notre petite amie qui accapare tout ce flot ?

— Elle-même…

— Jamais je ne l’aurais crue capable d’un tel miracle…

— Tout arrive…

M. Lavique s’aperçut alors du ton désabusé de Robert. Il comprit sa souffrance et lui prit, amicalement le bras pour l’entraîner dans un coin l’on vidait des coupes de champagne.

— Dépensons notre tribut ici… Robert, pardonnez-moi mon indiscrétion… Vous me semblez préoccupé et je n’ai pas l’habitude de vous voir ainsi. Il est écrit qu’aujourd’hui tout sera bouleversé dans le cours normal des choses.

Robert Bartale ne parut pas entendre les paroles de son vieil ami. Il suivait sa propre pensée et son urbanité habituelle se trouvait en défaut.

— Cher monsieur Lavique, prononça-t-il après un silence, savez-vous pourquoi Mlle Gendel ne veut pas se marier et savez-vous aussi pourquoi elle me repousse avec autant d’obstination ?

Le vieillard s’épongea le front.

Bartale reprit :

— Tout à l’heure encore, quand elle m’a appris la perte de sa fortune.

— Quoi… Christiane est ruinée ?

— Elle vient de me l’affirmer…

— Vous me confondez.

M. Lavique semblait stupéfait ; mais cela ne frappa nullement Robert. Il continua :

— Je lui ai affirmé que ce changement de situation n’influençait en rien mes sentiments et que je l’aimais pour elle-même.

M. Lavique fut soudain illuminé.

— Mon cher ami, vous êtes un être parfait, mais maintenant je devine la conduite de Christiane. Je ne sais ce que vaut l’histoire de cette perte de fortune, mais je suis persuadé que notre nouvelle pauvresse flirte avec autant d’ardeur en ce moment, simplement pour que vous la preniez en horreur… Elle ne veut pas vous épouser, et cependant ma femme et moi nous sommes convaincus que vous ne lui êtes pas indifférent…

— Vous l’avez remarqué aussi, n’est-ce pas ? s’écria Robert, radieux.

— Nous le croyons.

— Alors ?

— Voici ce que nous avons trouvé de mieux comme cause à cette volonté de célibat : Christiane est très fière et très scrupuleuse. C’est une âme pure. Or, elle souffre par sa mère, qui est une mondaine impénitente, qui n’a pas de frein à ses fêtes… à ses bals, à ses soirées où elle s’amuse comme une enfant de seize ans… Christiane est navrée de cet état de choses et par un réflexe instinctif, elle s’enfonce dans un sérieux, dans une austérité que lui envierait une supérieure de congrégation. Il y a de ces natures qui préfèrent s’abreuver en silence de leur soi-disant honte, plutôt que de l’expliquer… Elle se dit sans doute : Rougir de ma mère devant celui que j’aime, non, je préfère la solitude.

Robert Bartale rayonnait. Il s’écria :

— Cette mère aimable ne compte absolument pas pour moi !… Je ne la connais même pas de vue… Ce n’est pas elle que je veux épouser… Cette charmante jeune, fille est trop scrupuleuse… Je vais aller lui dire que je sais son secret.

L’agitation se traduisait en Bartale, par des phrases hachées.

— Nous supposons que c’est là son secret, répéta M. Lavique

— Votre idée est bonne et convient tout à fait à son âme, reprit avec feu le jeune homme

La gaîté lui semblait revenue. Cet obstacle lui paraissait des plus faciles à franchir. Il savourait la joie de s’entretenir de ce sujet délicat avec Christiane, et il était attendri de la supposition de son vieil ami.

Il n’eut qu’un désir : la revoir.

Il voulait causer librement avec elle et ne plus rien laisser subsister de la mystérieuse attitude qu’elle prenait à son égard.

Il se rendit avenue Henri-Martin.

On lui répondit que ces dames étaient sorties et qu’elles ne recevraient plus, devant partir pour la campagne.

Cette nouvelle contraria Robert, mais cette impression ne dura pas. Il ne laissa pas sa carte, disant simplement qu’il reviendrait.

Il projetait d’aller aux Chaumes. Il pensa que sa conversation avec Christiane ne pourrait qu’y gagner. Dans la paix des champs, l’âme est plus propice à la douceur.

Le cœur de Bartale s’emplit de riantes perspectives et le temps s’écoula plus rapidement qu’il ne l’avait auguré.

Un matin, il prit le train pour la Champagne. Le soleil de juin brillait dans son compartiment, il était tour à tour radieux ou angoissé, mais toujours résolu. Son caractère était tenace et la difficulté le stimulait.

Il voulait avoir raison de Mlle Gendel et il se disait que rien ne pouvait l’empêcher d’arriver à ses fins. Elle l’ensorcelait.

Quand il fut dans le pays au sol blanc, il s’étonna de son aridité. Le dénuement de la plaine n’apparaissait pas aussi morne qu’en automne, cependant. Quelques champs mûrissants l’égayaient. Les sapins nains prenaient un air pimpant et le vent aigre devenait une brise qui déplaçait des parfums.

Le calme était complet. Dans une auberge pauvre que fréquentaient les rouliers, Robert prit un repas hâtif : une omelette aux œufs frais, des tranches de jambon, des fraises à la crème.

Ces mets lui semblèrent succulents, car il pensa que le soir, il dînerait en face de Christiane,

— Les Chaumes où habitent Mme Gendel et sa fille, est-ce loin ?

— Oh ! que non… Vous suivez cette sente à main droite, le p’tiot boë ed’ sapins, le p’tiot russiau, le p’tiot val où que sont les bouris… Vous verrez une grande maison avec des colonnes, et ce sera là. Les dames y sont, anuy, et pour des dames avenantes, le sont itou.

Un peu perplexe avec de tels renseignements, Robert s’achemina vers le sentier, Dans un pays si découvert, il ne pouvait qu’apercevoir vite la maison indiquée, et il y marcha, le cœur battant.

Il fut bientôt devant la demeure. Tout y était silencieux, mais la chaleur du jour expliquait cette torpeur. L’engourdissement s’étendait général.

— Pourrais-je voir Mme Gendel ? demanda-t-il à une vieille servante qui sortait des communs.

— Mais oui, monsieur.

La femme le précéda dans la maison. Il y faisait frais, les volets ayant été soigneusement fermés.

Robert attendit dans un salon spacieux. Les meubles et les murs lui donnaient une impression de clarté, malgré la pénombre qui régnait.

Des gerbes d’œillets mélangés à des roses dégageaient leurs effluves.

Soudain, une porte résonna et [[Mme}} Gendel parut.

À dire vrai, Robert fut décontenancé par la beauté de cette mère, et il comprit sans peine qu’elle fût coquette, Il devina qu’elle devait être quelque peu païenne autant que sa fille était pieuse.

Mme Gendel, de naturel accueillant, montra d’autant plus cette qualité qu’elle s’ennuyait déjà à périr. L’annonce d’un visiteur l’avait grandement intriguée.

Elle ne reconnut aucun de ses amis et son étonnement se manifesta par un haussement de sourcils, qu’elle ne put dissimuler, et par une question qui demandait une rapide explication.

— À quoi puis-je attribuer votre venue, monsieur ?

Robert Bartale décida d’éclairer tout de suite Mme Gendel sur ses sentiments et lui exposa le motif de sa visite, ainsi que son désir de voir Christiane, afin de repartir avec une réponse satisfaisante.

L’aimable veuve fut conquise par tant de fougue et de passion et contempla le jeune homme avec intérêt. Elle l’assura de sa sympathie, mais elle dit :

— Je crains que vous ne puissiez voir ma fille, elle est souffrante.

Un nuage passa sur son front, alors qu’elle prononçait ces paroles, tandis que le visiteur esquissait un geste découragé.

Elle reprit :

— Christiane m’a parlé de vous et vous êtes bien comme elle vous a dépeint… Malheureusement, elle a une idée contre le mariage, et m’a signifié maintes fois qu’elle s’y refuserait. Je ne vous cacherai pas que cela me contrarie fort et que vous aurez en moi une alliée combative…

Robert ne fut pas troublé par cette déclaration, puisqu’il savait pourquoi la jeune fille ne voulait pas se marier, mais cette explication délicate ne pouvait avoir lieu qu’entre elle et lui.

En ce moment, ce qui Je préoccupait surtout, c’était le recul de l’entretien qu’il sollicitait.

Il allait s’enquérir de la santé de celle qu’il aimait, quand une ombre s’encadra dans la porte.

Cette ombre était une femme qu’il ne reconnaissait pas.

— Christiane… cria Mme Gendel, tu es insensée de te montrer ainsi !… Veux-tu te retirer !

Mais Christiane s’avança et, sans un mot, se plaça devant Robert Bartale.

Ce dernier, pétrifié, ne pouvait articuler un son. Il recula.

— Tu nous fais peine ! Rentre dans ta chambre… cria encore Mme Gendel, en voilant ses yeux de ses mains.

— Maman, laisse-moi avec M. Bartale, murmura la jeune fille d’une voix étouffée.

— Mais, tu souffres ! Tu parleras un autre jour… Ma fille s’est trompée de flacon, expliqua-t-elle rapidement à Robert et vous voyez le résultat ! Ah ! Christiane que tu es bizarre. Quelle idée tu as eue de te montrer ainsi…

Elle sortit

La jeune fille ouvrit les volets bien au large. Les beaux rayons de soleil pénétrèrent dans le salon et éclairèrent son visage

Elle regarda Robert. Des larmes brillaient dans les yeux de ce dernier. Elle s’approcha de lui.

— Vous m’avez aimée… Considérez-moi, aujourd’hui, comme si je n’existais plus. Vous m’avez assuré que ma beauté vous plaisait, il n’en reste rien… Oubliez-moi… Je ne suis pas créée pour le bonheur… Je vous ai fait entendre que je ne voulais pas me marier, vous avez insisté.

— Mais, vous m’aimiez ! clama-t-il brusquement, comme s’il poussait un cri de détresse.

— Je vous aime, osa-t-elle répondre presque bas, mais il est trop tard pour vous le dire, mon visage ne guérira pas.

Il avait peur de la regarder Un effondrement l’anéantissait. Cette expression suave qu’il se plaisait à évoquer disparaissait sous le gonflement de la peau. Les yeux se devinaient dans la fente que laissaient à peine ouvertes les paupières tuméfiées.

Le front noble était enflé et la bouche, jadis si fine, s’avançait déformée.

Les traits ne conservaient plus rien de la grâce qu’il aimait.

Il ne parlait plus. Deux larmes coulaient le long de ses joues.

Il restait debout devant elle et ne savait plus ce qui advenait de son amour. Vivait-il encore ? La perception de ce qui se passait en lui échappait à son contrôle et son esprit. ébranlé n’assemblait plus deux idées.

Une seule triomphait : il était vaincu.

L’éloquence qu’il sentait en soi, le matin, s’était enfuie d’un seul trait. D’ailleurs, rien n’était à dire, ni à tenter. Elle ne voulait pas l’épouser et elle accepterait encore moins son nom maintenant. À quoi bon lui parier ? Elle souffrait sans doute suffisamment de la perte de sa beauté, et il était peu charitable de la torturer encore dans sa fierté et dans son cœur.

Il la salua profondément avec quelques mots de compassion relatifs à cet accident affreux et il partit.

Christiane le suivit du regard. Elle le vit qui disparaissait, les épaules voûtées, comme celles d’un malheureux

Elle rentra dans sa chambre, où sa mère vint la rejoindre quelques instants après.

— Tu perds complètement la raison, ma fille… Tu es libre de ne pas être coquette, mais, encore ne faudrait-il pas te présenter comme un épouvantail… Je constate que la fréquentation des pauvres t’est nuisible. Tu donnes ta fortune tu détruis ton visage… Je croirai bientôt que ton étourderie a été voulue !

Mme Gendel entendit un sanglot sortir des lèvres de Christiane. Elle pensa être allée trop loin et comme son cœur était sensible, elle essaya de consoler.

Elle parla de remèdes merveilleux. Christiane l’écoutait sans répondre.

Devant son esprit, Robert Bartale se dressait avec sa douleur.

Elle se demanda si elle n’avait pas commis un crime en se dérobant à tant d’amour.

Mais elle arracha un à un tous ses regrets, afin de parvenir au détachement complet. La terre ne devait plus exister pour elle que comme un simple passage. Pourquoi se préoccuper de tendresse et de biens matériels ?

Elle se réfugiait en Dieu.

Quelques jours passèrent durant lesquels Christiane dut subir les soins de sa mère, conseillée par un docteur.

Les dames Fodeur arrivèrent dans leur villa.

Mme Gendel n’était pas loin de considérer la mère de Bertranne comme le mauvais génie de sa fille. Ignorant la vraie cause de la transformation du caractère de Christiane, il fallait qu’elle s’en prît à quelqu’un. Si elle appréciait Bertranne et lui décernait une amusante originalité, elle amassait de la rancune contre la mère dont le regard froid et les gestes imposants lui devenaient odieux.

Quant Bertranne revit son amie, elle s’exclama :

— Comment as-tu pu te tromper à ce point ? Il est inadmissible que tu n’aies pas senti tout de suite la morsure de cet acide… Tu t’es badigeonnée à plaisir !… Quelle est cette nouvelle folie.

Christiane ne répondit pas.

— Je n’arrive plus à te comprendre, mon amie… Je sais que je ferai dorénavant tous mes efforts pour t’arracher de la voie où tu t’engages. Je viens ici, abattue par le travail, soulagée cependant par la réussite de mon examen… J’espère vivre trois mois de paresse et de gaîté, et il faut que je te soigne…

— Non…

— Naturellement, tu veux conserver ta laideur, l’exagérer même si cela se peut !… Mais, ma chère, je suis médecin, je vois un cas et je m’en empare, c’est machinal… Je te soignerai malgré moi, et malgré toi. Et tu n’en as pas fini non plus avec mes reproches… Du moment que tu as commis le crime de te défigurer, tu les écouteras. À quoi cela te sert-il d’être laide ?… En quoi cela pouvait-il te nuire d’être belle, puisque tu ne voulais l’être pour aucun homme.

Christiane, sous ces paroles, s’écria :

— Justement, un homme m’aimait !

— Dieu bon ! et pour t’en débarrasser tu as fait cela ?… Il t’a vue… Il est parti ?

— Oui…

Un effroi glaça Bertranne, mais elle se domina rapidement et s’écria :

— Tu es une nouvelle Brigitte de Suède !… Elle aussi s’est enlaidie pour que le regard des hommes ne vînt pas l’importuner… Tu es une folle, mais tu es admirable !

— J’ai bien hésité, j’ai failli manquer de courage.

— Je le conçois !… Et ta fortune donnée ?… Était-ce pour la même cause ? Tu croyais frapper le coup fatal, mais tu t’es sans doute fourvoyée parce que ce monsieur ne tenait pas à l’argent… Oh !… quand je pense que tant de femmes voudraient l’argent et la beauté pour conquérir celui qu’elles aiment ! Tu ne l’aimais donc pas, toi ?

— Tu me tortures.

— Tu l’aimais !

Les bras de Bertranne s’élevèrent dans un geste de désespoir.

— Aie pitié de moi, murmura son amie.

— Pitié !… Je t’ai posé cette question, mais elle était inutile. Du moment que tu poussais l’extravagance jusqu’à cette limite, c’est qu’il ne t’était pas indifférent. Une femme sans amour n’a pas de ces héroïsmes… Tu avais peur de faiblir. Eh ! bien, laisse-moi te dire que ces exagérations proviennent d’un foi orgueil… Oui, Christiane, tu as éloigné ce malheureux par orgueil.

— Je ne voulais pas qu’il blâmât ma mère, je préférais rester solitaire avec ce… cette…

— Tu voudrais prononcer le mot honte, mais tu recules parce que tu sais qu’il est trop fort… C’est bien ce que je dis : orgueil. C’eût été beaucoup plus simple de l’épouser, de le rendre heureux, et de payer ton bonheur par quelque humiliation. Mais ta philanthropie t’a exaltée et tu as cru accomplir de grandes choses.

— Je ne visais pas à de grandes choses… Je n’avais en vue que la paix, le calme…

— Te révélerais-tu égoïste ?… Avoue que tout cela n’est pas normal ? Un homme est là qui t’aime, il fallait le lui rendre, puisqu’il voulait t’épouser. De quel droit enlèves-tu le bonheur à un être humain. Es-tu un juge ? Et cet homme, de quoi vit-il en ce moment ? De douleur par ta faute… C’est de la bonté, cela ?

— Tais-toi…

— Tu crois qu’un médecin est arrêté par les cris d’un patient ? Ah ! mon amie, soyons simples. Je tends à rester humaine, comme Dieu m’a faite, avec mes défauts. Je me contente de ne pas les accentuer, afin de ne pas trop lui déplaire.

— Tu t’exprimes avec une liberté…

— Tu oublies les libertés que tu prends ! Tu prives l’humanité de ta beauté, parce que les belles femmes sont créées pour le repos des yeux. Tu t’es permis, toi, simple mortelle, d’en soustraire une… Ton outrecuidance n’a pas de bornes. Et c’est ainsi que ceux qui veulent s’effacer s’arrogent des droits infinis… Mais la nature se vengera… J’ai constaté que tes brûlures étaient superficielles. Tu étais pressée ou effrayée de ton acte et tu as passé l’acide avec rapidité. Il n’a effleuré que l’épiderme et ta peau qui était encore imprégnée d’eau n’a pas absorbé tout le mordant… L’onguent que le docteur a indiqué à ta mère réalise des miracles… Dans quelques semaines, tu auras recouvré ton visage habituel et tu auras tout le loisir de répéter ta belle opération.

Christiane ressentit enfin quelque calme dans le désert des Chaumes. À part Bertranne, elle ne voyait personne.

Elle devenait moins chère à Mme Fodeur, qui ne lui pardonnait pas le don de sa fortune. Quand elle apprit son accident, sa sensibilité s’émut, mais sa fille lui ayant affirmé que les traces de brûlures disparaîtraient, elle cessa de s’apitoyer.

Mme Gendel aussi gardait rancune à sa fille de son geste généreux. Ses revenus suffisaient, certes, et au delà, pour l’entretien d’une famille, mais elle regrettait cet argent pour Christiane.

Souvent elle lui disait :

— Si j’agissais comme toi, que ferais-tu ?

— Je travaillerais, ripostait la jeune fille avec la conviction de celles qui ne savent pas ce qu’est le gain pour la vie.

Mme Gendel appréciait plus que Christiane l’indépendance que crée la richesse. Il lui fallait l’atmosphère que donne un grand confort. tandis que sa fille inclinait à haïr cette indépendance qui lui volait une mère.

Les deux jeunes filles se promenaient ensemble et leurs entretiens devenaient graves.

Bertranne se ressentait de la fatigue de son examen, et, de plus, son amie la jugeait plus concentrée.

— Je ne te retrouve pas complètement, lui confia-t-elle un jour.

— Et toi, riposta Bertranne, crois-tu être la Christiane de l’an passé ? Non… tu erres comme une sorte de postulante, avec ta robe plus que simple et ton visage dévasté… Tu cherches ta voie… Tu as une peine au cœur et cela t’alourdit. Et moi, je serais si heureuse si je n’aimais pas ! Je préparais ma vie tranquillement, je travaillais avec joie, mais « Il » est venu… Au lieu de jouir de mes vacances, je languis… Et toi, qui étais aimée, tu ne t’en soucies pas !

— Tu te trompes.

— Je me demande en quoi ? Tu as éloigné systématiquement le bonheur, et moi, je l’appelle en vain, car à nos âges, le bonheur, c’est l’amour…

— Il y a autre chose : le bien.

— Oui… mais il faut ta belle âme. Dis-moi, à quel moment n’a-t-on plus de rêves ?

— Jamais… Quand on est vieux et qu’on a tout vécu, on rêve d’être jeune.

— Pour recommencer ses tortures ! On est bête à crier.

Un silence tomba entre les deux promeneuses, puis Bertranne reprit :

— Te doutes-tu, Christiane, que si celui que j’aime était à Paris, je m’y précipiterais pour«essayer de l’apercevoir dans les rues… Tu ne peux t’imaginer quelle émotion s’empare de moi quand je suis les chemins qu’il a foulés… Mais en ce moment je sais qu’il est absent de Paris…

— Ah ! répondit simplement Christiane.

Toute question lui semblait indiscrète. Elle écoutait Bertranne, s’émerveillant de la sentir si vivante, si attachée à un être presque inconnu.

Elle s’amusait un peu des raisonnements, des enthousiasmes que son amie exprimait, mais la mélancolie qu’elle accusait aussi parfois lui faisait peine.

— Je te plains beaucoup… Je voudrais tant te voir heureuse. Il me semble que ton sort est immérité… puis-je t’aider ?

— C’est impossible… Tu ne peux : aller dire à ce monsieur : Aimez Bertranne…. Ta bonne volonté ne peut servir… Je ne me sens pas de force à subir l’ironie d’une semblable prière… Il faut, avant, tout, rester digne… Je suis surprise autant qu’émue de ta compassion, toi qui as comblé de douleur un homme qui t’avait choisie…

— Peut-être ai-je eu tort… murmura doucement Christiane.

— Ah ! enfin ! voici la première parole raisonnable que je t’entends prononcer depuis mon arrivée… Si je pouvais te faire abandonner ta décision extrême, je serais soulagée.

— Je t’assure que mes œuvres ne sont pas la cause directe de ma résolution…

— Oui, je sais, ta mère… Mais tu cherches des dérivatifs exagérés… Dieu ne demande pas la mort du pécheur… Regarde maman… L’as-tu vue donner à pleines mains ce qui lui appartenait ?… Non… sa foi lui sert de discipline… Mais va lui parler de sacrifier ma beauté, mon bonheur, elle sera courroucée contre les toqués qui le lui suggéreraient. Je refais ton visage, je referai ton âme avec ses scrupules défendus.… Sois bonne et non débonnaire…

Maintenant que Christiane perdait des chances de revoir Robert, les paroles de Bertranne se gravaient dans son esprit. Une réaction s’emparait d’elle et la laissait songeuse aux côtés de son amie.

Madame Fodeur restait dans sa maison fraîche et Madame Gendel sortait fréquemment de la sienne. Ses courses à Paris devenaient aussi fréquentes qu’indispensables, ce qui désolait sa fille.

Par un matin ensoleillé, M. et Mme Lavique frappèrent à la porte des Chaumes. Ce fut un grand plaisir pour Christiane. Sa mère était à Paris et elle était heureuse de posséder, seule, ses vieux amis.

Un désir inavoué d’entendre parler de Robert rendait ses trait plus animés.

Madame Lavique l’examina avec attention.

— Je suis soulagée de voir que ton visage se remet. Dans quelque temps, il ne restera plus trace de ton étourderie. Si tu savais, ma chérie, quel mal tu as fait ! Puisse le Ciel t’épargner la vue d’un homme désespéré…

Christiane baissa la tête. Tout ce qui était humain s’unissait pour lui reprocher cette peine d’amour.

Il semblait que la terre s’insurgeât parce qu’un homme avait pleuré. Ceux qui savaient la considéraient presque comme un monstre.

— Quelle pitié d’entendre ce pauvre Robert… Il est accouru à la maison, frémissant de douleur ; nous ne pouvions nous imaginer ce qui était survenu. Sitôt qu’il a pu prononcer ton nom, ma chérie, nous avons été tremblants comme lui, et nous avons éprouvé une véritable délivrance en apprenant que tu étais vivante… Le pire avait traversé notre imagination. Robert ne se possédait plus… « Sa beauté que j’aimais tant ! » criait-il… Il nous a avoué combien tu lui étais chère… Ah ! chérie, pourquoi repousser une telle affection ?

Christiane écoutait et pâlissait sous les paroles murmurées par la vieille dame.

— Peut-être es-tu sceptique devant ces mots, mais que veux-tu d’autre que des mots ? Les grandes preuves sont édifiées par le temps, et toi, tu laisses fuir ce temps…

Ces dames étaient assises dans une loggia feuillue où s’abritaient des nids d’oiseaux. Devant elles, le soleil brûlait la terre.

Christiane portait une robe d’organdi blanc. On voyait ses beaux bras nus et son cou largement découvert. Malgré les souffrances que Mme Lavique lui dépeignait, elle n’éprouvait qu’une pitié de surface. Elle savourait cette douleur, et au-dedans d’elle, l’hymne d’amour triomphait.

Le désespoir de Robert trahissait une tendresse si haute et si rare que sa volonté en fléchissait.

Pendant que les deux femmes s’entretenaient ainsi, M. Lavique fumait un cigare dans le parc.

Il y rencontra Bertranne qui venait voir son amie.

— Quelle bonne surprise ! s’exclama-t-elle. Christiane doit être enchantée…

— Et moi, je suis surtout content de causer avec vous seule… Nous allons dire du mal de cette étourdie. Je vous sais une femme équilibrée et je suis sûr que vous pensez comme moi…

— Ce qui revient à dire que vous êtes un homme sensé.

— Je m’en vante ! Vous savez combien nous aimons cette enfant. Nous voudrions la voir mariée, bien installée dans son foyer, et nous la sentons aux prises avec une idée fixe qui la conduit à des erreurs… Ainsi, croiriez-vous qu’elle n’est même pas peinée de se voir laide ? C’est inadmissible pour une femme et cela renverse toute mes théories.

— Vous serez encore plus surpris quand vous saurez qu’elle s’est brûlée exprès…

— Non ?

— C’est la vérité…

— Et c’est la philanthropie qui la pousse à de telles extrémités ? C’est criminel… et les pauvres me font horreur !

— Calmez-vous, cher Monsieur… Ces pauvres ne sont pour Christiane qu’un moyen derrière lequel elle s’abrite… Seulement, avec sa nature tendre.

— Tendre ! allons donc ! Si elle l’était, il y a longtemps qu’elle se serait jetée à la tête d’un mari…

— Soyez correct… vous parlez à une jeune fille…

— C’est vrai, pardon, je croyais m’adresser au médecin psychologue… Maintenant avec ces temps modernes, on ne sait plus où s’arrête l’ingénuité !…

Ils rirent gaîment.

— Je reprends, continua Bertranne. Aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, Christiane est une tendre, mais c’est un volcan sous de la cendre. Elle a dirigé ce feu vers les miséreux, parce que ma mère, très dévouée aux pauvres, s’est trouvée sur son chemin. Elle aurait pu tomber moins bien. Ce n’est donc pas une vocation instinctive, ni raisonnée, mais circonstancielle. Cela lui a permis de laisser fuser les qualités généreuses qui la possèdent, avec les scrupules qui les entravent. Sa mère est sa croix… Elle aimait un jeune homme, ai-je cru deviner, et elle s’est appauvrie pour décevoir son adorateur… C’est elle qui a été déçue, car il a continué de l’aimer pour sa beauté seule… Alors, elle s’est enlaidie… Vous voyez que par excès d’orgueil, elle s’est humiliée…

M. Lavique écoutait, ému. Il pensait à Robert, mais ne prononçait pas son nom. Il ne voulait pas abuser de la confiance de son jeune ami.

Il murmura :

— C’est de la démence…

— Elle provient d’un esprit d’offrande… Notre Christiane a voulu racheter et dans un désir d’équilibre qui n’a rien d’humain…

— Oh ! non… tout à fait inhumain, de faire pâtir un pauvre garçon…

— Quelle solidarité ! mais ce n’est pas ainsi que je l’entends… je démontre à Christiane que sa conduite provient d’un orgueil incommensurable, et j’augure bien de ma manœuvre…

— Nous vous bénirons…

— Je ne puis admettre qu’elle se voue au célibat… elle doit se créer un foyer, pour oublier dans une tendresse mutuelle… un…

— N’oubliez pas que vous êtes une jeune fille !

— Je parle en médecin et je continue ma phrase ; un amour partagé, les aspérités de la vie… Le chemin est si dur à monter seule…

— Parfait ! voilà au moins des idées saines et je ne désespère pas de voir celles de votre amie s’assagir sous votre influence…

Tout en causant, le tour de parc se terminait et les deux alliés rejoignirent Mme Lavique et sa jeune compagne…