L’Écho de Paris (p. 54-79).

III


La voix de M. Lavique l’arracha au tournoiement des idées que son cerveau lui suggérait.

Elle s’aperçut alors que le salon était vide et que Mme Lavique la regardait en souriant.

— Ma petite Christiane, prévint le vieil ami, on va te reconduire, le chauffeur est prêt. Il est près d’onze heures et ta mère nous a recommandé de ne pas te faire veiller trop tard. Il paraît que tu te lèves très matin, afin d’égaler les plus zélés philanthropes.

— Ne taquine pas Christiane, mon ami…

— Je ne me gênerai pas pour dire à cette enfant qu’elle exagère… Restons soumis aux lois de l’Église, mais ne dépassons pas les limites que Dieu nous a assignées. Christiane doit fonder un foyer, et non pas courir d’étage en étage pour se ruiner la santé. Christiane, ne te détraque pas, mon petit.

— Il faut bien qu’elle tue le temps, cette chérie, en attendant qu’elle ait un intérieur… Quand elle aimera, elle ne pensera plus qu’à son mari.

D’une voix ferme, leur jeune amie déclara :

— Je ne me marierai pas…

Les deux époux si paisibles, et qui se figuraient que rien au monde ne pourrait plus les étonner, bondirent et crièrent en même temps :

— Quoi ?

— Hein ?

La jeune fille était calme. Elle répéta sa phrase, mais avant qu’elle l’eût terminée, Mme Lavique répliqua :

— Tu as une raison sérieuse ?

— Les pauvres l’ont déjà accaparée !… cria M. Lavique. Ils ont flairé une proie et ils se cramponnent à elle !…

Christiane secoua la tête :

— Comme vous êtes injuste, cher monsieur. (Les pauvres n’ont pas pesé sur ma volonté. Si je me suis tournée vers eux, c’est parce que je n’avaîs pas l’intention dé me marier…

M. Lavique ne pouvant admettre qu’une femme aussi charmante échappât à un époux, dit rondement :

— Ma petite fille, tu es folle... As-tu idée de cela ? cria-t-il en se tournant vers sa femme. Bâtie comme elle est, des yeux à rendre idiots tous ceux qui la regarderont, des cheveux à enchaîner un régiment, des dents…

— Tais-toi, mon ami…

— Oui, ce sera mieux… Ah ! bien, si je prévoyais que cette gamine réussirait à me faire sortir hors mes gonds !

— Ma petite Christiane, murmura doucement Mme Lavique, pourquoi ne veux-tu pas le marier ?

La jeune fille ne répondit pas.

— Cela ne te ferait pas plaisir d'avoir un foyer, un mari, des enfants ?… poursuivit sa vieille amie.

Elle lui pressait la main affectueusement. Christiane se raidit devant ces tableaux qui l’émouvaient.

M. Lavique cria. :

— Non… Tout cela ne l’intéresse pas ! Elle veut rester célibataire et philanthrope… Porter un costume austère, faire du prosélytisme dans les rues, prêcher aux badauds ! Ah ! on peut dire que la génération actuelle prète aux surprises !… Ah ! qui nous donnera l’équilibre ?

— Un peu de calme, mon ami…

— Tout à l’heure… Dis donc, mon petit, que répondrais-je à Robert Bartale, demain ou après, quand il viendra me confier qu'il t’aime ?

Christiane eut un mouvement.

M. Lavique appuya :

— Car, il t’aime, le malheureux !… je l’ai deviné clairement ce soir…

Elle se domina pour esquisser un geste d’indifférence.

Le vieillard reprit, indigné :

— C’est ainsi que cela te touche, l’amour d’un homme ?

Il arpenta le salon de son pas le plus rapide. Il suffoquait littéralement de colère. En vain, sa femme essayait-elle de modérer sa fureur, il ne se maîtrisait plus.

Elle dit :

— Alors, c’est vrai, mignonne, tu refuserais d’épouser Robert ?

— Oui, répondit brièvement Mlle Gendel, d’une voix sourde.

— Elle n’a pas de cœur ! vitupéra M. Lavique, pas un atome ! Ce n’est pas la peine de vivre vieux pour voir cela !… Quand je pense que ce pauvre garçon était médusé devant cette femme de roche ! C’est abominable… Il me semblait cependant que tu le regardais avec complaisance, ce beau jeune homme !

Christiane rougit violemment. Impitoyablement, M. Lavique poursuivit :

— Alors, c’était pour l’affoler, tout simplement ? ce n’est guère honnête, ma fille !

La jeune fille était prête à sangloter. Madame Lavique la regardait et devinait un mystère.

Elle supplia son mari :

— Ne la tourmente pas… Si elle n’a pas le désir de se marier, il faut la laisser libre…

— Je te dis qu’elle n’aurait pas mieux désiré que de se marier, riposta son mari, mais elle a fait quelque sot vœu. Jamais tu ne pourras me persuader que, de soi-même, cette enfant qui lançait des yeux tendres à Robert… Oui, je les ai surpris, mademoiselle, dit-il avec force, devant le geste de protestation de Christiane… ait décidé de ne pas se marier ! Elle est faite pour aimer, mais en ce moment, elle se soumet à quelque suggestion qu’elle n’avoue pas…

Christiane était au supplice. Elle murmura :

— Il faudrait peut-être que je parte…

— C’est cela… Au lieu de nous éclairer, tu prends la fuite, c’est beau !… Il est urgent cependant que tu nous dises ce que nous répondrons à ce pauvre garçon…

— Il n’est pas certain du tout qu’il me demande en mariage…

— Veux-tu parier que pas plus tard que demain, nous recevrons sa visite ?… et sais-tu ce que je pense ? je le connais Robert Bartale… c’est un tenace, et il ne se tiendra pas pour battu… Quand il apprendra ton refus stupide, il s’entêtera…

Christiane frissonna.

— Tu vois, tu as peur… Tu n’aimes peut-être pas la lutte… Tu l’épouseras, ma petite fille… Il t’aime et ne négligera rien pour t’obtenir…

— Mon ami !…

— Oui… oui… j’entends… Et j’aurais été comme lui… Heureusement pour moi, ma femme m’a aimé tout de suite, autant que je l’aimais, n’est-ce pas, ma douce ? De notre temps, nous n’étions pas compliqués… Mais tu n’as pas fini !… Et tu l’as annoncé à ta mère que tu ne voulais pas te marier ? Non n’est-ce pas ?… Je pense qu’elle sera suffoquée quand tu lui feras part de la décision… Elle aime qu’on lui fasse la cour et ce qui m’étonne c’est qu’elle ne se soit pas remariée…

— Oh ! mon ami…

— C’est vrai, je dis des bêtises… mais ne t’en prends qu’à Christiane… Ah ! si son pauvre père vivait !… que penserait-il de tout cela ?

Mme Lavique intervint encore :

— Cette chérie veut se retirer… laisse-là nous faire ses adieux tranquillement…

— Bon, je me tais… Quand reviendras-tu, beauté récalcitrante ?

— Je ne sais pas encore…

— Préviens-nous…

Christiane ne put s’empêcher de sourire devant l’insistance du vieillard… Elle prévoyait qu’il ne négligerait aucune occasion de la rapprocher de Robert Bartale.

— Au revoir, chère Madame, au revoir cher Monsieur… ne soyez pas trop fâché contre moi…

Elle disparut gracieuse, souriante, mais quand elle fut dans l’automobile, toute sa force nerveuse tomba. Son sacrifice lui apparut lourd et horrible et il lui sembla que tous les renoncements lui deviendraient faciles après celui-là.

Le visage de M. Bartale passait devant ses yeux. Elle le voyait suppliant et dur tour à tour. Elle essayait d’éloigner cette obsession, mais sans cesse, elle revenait.

Elle éprouvait aussi une terreur que le jeune homme ne la crût sans cœur ou sans équilibre. S’il allait se jouer d’elle et la faire souffrir, la jugeant superficielle ?

Un frisson la parcourut. Elle aurait voulu rester cachée, ne plus entendre parler de rien.

Pendant que son esprit enfiévré passait par toutes les phases de la désespérance, M. Lavique, en face de sa femme, continuait d’exhaler sa colère.

— Enfin, peux-tu comprendre pourquoi cette petite a une idée aussi sotte dans la tête ?

— Je cherche…

— Aimerait-elle quelqu’un qu’elle ne pourrait épouser ?

— Cela m’étonnerait…

— Aurait-elle jeté son dévolu sur un de ces écervelés qui fréquentent chez sa mère ?… Les filles sérieuses peuvent avoir de ces faiblesses…

— Sais-tu ce que je soupçonnerais plutôt ?

— Non…

— C’est que Christiane est excédée des mondanités stupides comme celles où vit sa mère… En deux mots, elle a honte de cet oiseau brillant qu’est notre jolie veuve…

— Oh ! la pauvre enfant…

— Je devine cela à de certains indices… Elle est moins gaie, moins confiante et elle se retire insensiblement du monde… elle se voue aux bonnes œuvres pour faire la contrepartie de toute cette légèreté… elle a son caractère qui est sérieux et elle ne peut morigéner sa mère…

— Elle souffre alors ?

— Eh ! oui, mon ami…

— C’est une raison de plus pour l’arracher à sa tristesse, à ce renoncement stupide…

— Elle me parait bien déterminée, et je m’imagine qu’elle se croit la sauvegarde de sa mère…

— Sapristi !…

— Robert Bartale est bien épris.

— Quel coup de foudre !…

— Cette pauvre Christiane, si correcte, persistera-t-elle à se croire obligée de pâtir pour sa mère ?… Aura-t-il, lui, l’intelligence de comprendre cette charmante, scrupuleuse ?

— Quand un homme est touché à ce point, rien ne l’arrête… Il aime Christiane, je l’ai vu, et ne négligera rien pour arriver au mariage…

— Le résultat causera quelques luttes… Le plus sage sera de ne pas intervenir dans, ce conflit… Continuons donc d’appliquer nos principes. Si Robert nous fait des ouvertures, nous le prierons de s’adresser directement à l’intéressée…

— Ce sera logique…

— Ils s’expliqueront…

— Et puisque Christiane a son idée, qu’elle la défende !

— Cette pauvre petite n’a pas de chance.

Chacun a sa part de soucis.

Ayant dit, M. Lavique reprit le coin de sa cheminée, alluma un cigare de choix et s’enfonça dans la lecture de son quotidien.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Mme Fodeur n’avait pas éprouvé depuis longtemps de telles satisfactions. Elle aimait dépenser largement et s’en trouvait privée, faute de moyens. Elle s’offrit ce luxe avec les revenus de Christiane.

La jeune fille, depuis qu’elle voulait se défendre de penser à Robert, s’étourdissait dans une prodigalité que Mme Fodeur encourageait.

Elle possédait près de deux cent mille francs de rente et pouvait en disposer à son gré. Ce fut un délire de générosité.

Les pauvres secourus s’émerveillaient de l’affluence de ces dons. Les mansardes sordides devenaient des chambres spacieuses, les meubles boiteux étaient remplacés par un mobilier confortable, les ustensiles de cuisine étaient neufs et commodes.

Les miséreux subitement enrichis d’objets nets, s’imaginèrent que l’argent ne comptait pas pour ces donateurs et ils acceptaient cette abondance avec un léger cynisme que ne remarqua nullement MmeFodeur.

Donner trop facilement nuit à la charité.

Christiane s’absorbait entièrement dans le sentiment qui transformait son cœur et elle ne notait pas ces nuances.

La veuve les aurait dédaignées si elle s’en était aperçue, mais elle contentait son ambition et se grisait de son geste de semeuse.

Elle trouva cependant que Christiane n’était plus la même. Une mélancolie remplaçait la sérénité acquise depuis quelque temps. Comme elle ignorait la rencontre avec Robert Bartale, elle conclut que la frivolité de Mme Gendel l’accablait.

Elle la plaignit en essayant de l’arracher à ses pensées, mais la jeune fille restait rêveuse. Des regrets l’envahissaient.

Plongée dans ses hésitations, elle entendait la voix de Mme Fodeur comme dans une psalmodie :

— Ma chère enfant. Dieu vous récompensera. Jamais je n’ai rencontré une âme aussi dévouée que la vôtre… Tous les jours, vous avez à votre actif une bonne action nouvelle… Vous faites l’admiration de tout notre groupement… Votre abnégation est admirable…

Christiane ne prenait pas ces louanges à la lettre. Elle savait maintenant combien son chemin était pénible et elle ne le gravissait plus qu’avec difficulté, mais le respect humain seul l’empêchait de reculer. On faisait fond sur son dévouement.

Robert Bartale, cependant, devenait un assidu des Lavique. Sans parler ouvertement de la jeune fille, il essayait de se renseigner sur elle.

Le couple, reprenant sa tactique, ne l’aidait en rien et le laissait disposer ses batteries.

M. Lavique, ravi de le voir davantage, l’encourageait à revenir, pensant qu’un jour, Christiane serait inopinément devant lui.

Il devinait que l’amour progressait chez Robert et il alimentait cet amour en ne cachant aucune des qualités de la jeûne fille.

Mme Lavique restait plus réservée. La volonté de Christiane l’avait frappée et elle estimait qu’il fallait respecter son secret.

Chacun se meut selon d’intimes convictions et si sa jeune amie pressentait qu’elle ne pourrait trouver le bonheur dans le mariage, il valait mieux ne pas pousser Robert vers elle.

Ce que prévoyait M. Lavique arriva.

Alors que Robert Bartale, un jour du mois de juin, était en visite chez ses vieux amis, Christiane entra.

Elle pâlit en l’apercevant et elle eut un mouvement de recul qui n’échappa pas à la vieille dame.

Le jeune homme s’occupait trop à la contempler pour apprécier la valeur de son geste, et M. Lavique, enchanté du conflit qui flottait dans l'air, ne le remarqua pas.

La conversation s’anima entre les quatre interlocuteurs, mais elle menaçait de se confiner dans des généralités, si deux arrivants n’étaient survenus. C’était deux savants qui ne s’inquiétèrent nullement de l’aparté que Robert se ménagea.

Christiane ne put s’y dérober.

Sous prétexte de l’aider à offrir le thé, le jeune homme la suivit dans un petit salon où elle fut forcée de l’écouter bon gré, mal gré…

M. Lavique exultait : « Il la tient », murmura-t-il. Sa femme ne laissait pas que d’être un peu anxieuse. Quant à Christiane elle se trouvait suppliciée.

— Mademoiselle, je suis profondément heureux de vous revoir…

Il attendit une réponse, mais Christiane resta silencieuse, s’affairant devant les tasses et la théière. Son cœur battait à gros coups sourds et elle ne savait comment elle restait debout avec tant d’émotion.

Robert poursuivit :

— J’attendais cette heure avec tant d’impatience, que j’appréhendais qu’elle ne vînt pas…

Il vit que la main de la jeune fille tremblait.

Elle ne levait pas les yeux. Il continua, la voix enrouée soudain, par l’excès de son trouble :

— Je voudrais un mot de vous, mademoiselle, un seul qui me soit un encouragement… Vous devinez combien je vous aime…

Elle écoutait. Ses gestes s’arrêtèrent.

Elle ne répondit pas, mais son regard ne se déroba plus. Il essaya d’y lire ce qu’il souhaitait, mais il ne put démêler le mystère des yeux dirigés vers lui. Ils ne contenaient ni acquiescement, ni refus, mais plutôt une détresse qu’il perçut aussi dans la bouche serrée.

Moins sûr de soi et craignant un arrêt cruel, il plaida sa cause.

— Je ne pense qu’à vous depuis que je vous ai rencontrée… Je vous aime de toute ma force et je ne veux pas vous croire insensible à tant d’amour.

Malgré la fermeté qu’une femme veut déployer, les paroles de tendresse ont sur elle, un pouvoir magique.

Christiane n’entendit pas celles-la sans que son visage changeât. Ses traits s’adoucirent, ses paupières ne purent que voiler à demi la flamme de ses prunelles, et elle, écouta, extasiée, le chant immortel.

Robert Bartale nota ce revirement et il poursuivit avec plus de ferveur :

— Tout me séduit en vous, votre beauté, votre élégance, votre bonté aussi que l’on mie dit si grande… Nous serons heureux, je le crois. Vous avez mes goûts et j’aime votre manière de juger… Nous ferons ces voyages dont nous parlions… vous qui cherchez le bien à faire, soyez moi secourable…

Le bonheur, montait vers la jeune fille et elle, n’avait qu'à le prendre.

Il y eut un silence. Une énergie soudaine remplaça la douceur qui errait sur son joli visage, et le moins durement qu’elle put, Christiane déclara :

— Je suis touchée par votre aveu, mais ma résolution est prise depuis longtemps, bien avant que je vous connaisse… Je ne veux pas me marier…

Robert crut avoir mal entendu et il répéta.

— Vous ne voulez pas vous marier ?

Elle inclina la tête sans le regarder, et il vit à son altitude qu’il avait bien compris.

Comme elle ne donnait pas de raison précise il s’imagina qu’il pouvait insister. L’amour, sans doute, ne l’atteignait pas encore, mais elle se laisserait vaincre par le sien.

Il murmura d’un accent plus persuasif :

— Laissez-moi espérer que vous reviendrez sur votre décision.

La jeune fille secoua la tête, voulant dire : non…

Elle sentait qu’elle ne pourrait prononcer une parole de plus. Son esprit, comprimé par sa souffrance, ne possédait plus d’élasticité.

Une angoisse passa sur ses traits.

Robert ne savait que déduire de ce silence et de ce visage bouleversé.

Celle qu’il aimait lui apparaissait subitement mystérieuse et, vaguement, il entrevit un secret plus puissant que sa tendresse. Ce fut un éclair. Son amour voulut, être vainqueur et lui donna le courage de combattre.

L’instinct doubla la volonté Il voyait la jeune fille lui échapper et il redoutait la défaite.

Il poursuivit plus âpre :

— Vous avez une raison pour me repousser… Serais-je assez malheureux pour vous être antipathique ?

Elle leva de nouveau sur lui ses beaux yeux en signe de protestation, et il put y lire qu’elle l’aimait.

Quand cet aveu muet fut jailli de son âme, Christiane se réfugia près de Mme Lavique et peu d’instants après, elle s’en alla.

Robert Bartale resta ébloui et perplexe. Il se demandait à quelle sorte d’énigme il se heurtait. Indécis, torturé, il prit congé à son tour.

M. Lavique se retint pour ne pas se renseigner sur l’issue de l’ entretien, mais il ne dérogea pas à sa manière de faire.

Christiane se trouvait dans un bouleversement violent. Elle pressentait que M. Bartale ne céderait pas.

Le regard presque inconscient qu’elle lui avait jeté devenait un remords pour elle, et elle prévoyait aussi qu’il deviendrait une arme pour lui.

Il aurait fallu qu’elle se montrât, dure, mais prise à l’improviste, son sang-froid l’avait abandonnée.

Que tenter pour décourager ce prétendant ? Elle réfléchit longuement et prit une résolution grave. Elle se rendit chez son notaire et, par un acte que le tabellion critiqua hautement, en une véhémence indignée, elle donna la totalité de sa fortune aux œuvres qu’elle patronnait, se réservant seulement une mince rente…

Ce sacrifice visait un double but : Christiane pensait que cette fortune secourrait quelques malheureux privés du nécessaire. Puis, elle espérait que ce procédé éloignerait Robert.

Il goûtait, son élégance, or, l’élégance est coûteuse.

Elle savait qu’un fiancé futur n’est jamais insensible à la perte de pareils revenus. C’est une auréole qui sertit la beauté.

Elle se sentit plus forte. Quand elle dirait la vérité au jeune homme, il ne pourrait qu’être surpris, ou par la pénurie d’argent inattendue, ou par la singulière mentalité de celle qui usait d’un tel moyen.

Mlle Gendel, majeure, était libre.

Vivant avec sa mère, elle augurait que celle-ci continuerait à la nourrir. Elle réduirait sa toilette et ferait des séjours dans sa demeure des « Chaumes ».

Jamais, elle ne fut plus sereine. Elle estimait que cette donation serait chaudement appréciée par les présidents des œuvres qui en bénéficiaient mais elle se défendait de s’en enorgueillir.

Le lendemain, elle se rendit à une conférence. On y parla précisément du dédain pour les biens matériels

Madame Fodeur regardait Christiane avec une expression recueillie. Celle-ci répondit par un doux sourire.

À l’issue de cette réunion, la veuve la rejoignit et lui dit :

— Vous avez pu mesurer, mon enfant, les progrès que nous avons pu réaliser avec les secours envoyés. Beaucoup de personnes ont compris qu’aider son prochain était s’aider soi-même… Je dois ajouter aussi que la causerie de tout à l’heure n’était pas faite pour vous… Vous montrez tant de mépris pour l’argent…

— Quoi vous savez déjà ?… interrompit Christiane surprise par cette phrase.

— Je sais quoi ?

La jeune fille, trompée par les paroles de Mme Fodeur croyait y voir une allusion à l’abandon de sa fortune. La veuve, elle, ne songeait qu’aux générosités habituelles.

Avec un sourire gai, elle répliqua :

— Je me figurais que vous vouliez me complimenter sur le parti que j’ai pris hier, chez mon notaire…

Christiane s’arrêta, anxieuse, déroutée. Mme Fodeur questionna non sans vivacité :

— Quel parti avez-vous pris ?

— J’ai donné toute ma fortune à nos œuvres.

La terre, s’ouvrant sous les pieds de la philanthrope, ne l’eût pas plus émue.

— Comment ! bégaya-t-elle, quand elle recouvra l’usage de la parole, vous avez fait une chose semblable sans m’en parler !… C’est insensé !

Ce fut au tour de Christiane d’être stupéfaite. Elle comptait recevoir un éloge, réticent il est vrai, puisque les principes de Mme Fodeur consistaient à ne pas exalter une belle action, et elle recevait un blâme, jeté avec aigreur.

Mme Fodeur suffoquait.

La prodigalité de Mlle Gendel lui enlevait tout prestige. Toute sa joie de dispenser des aumônes lui était subitement enlevée. Son rôle redevenait celui d’une pauvresse à qui ne restait que les facultés de conseillère.

Une colère la secoua. Son calme fondait sous des mots manquant de cohérence entre lesquels on distinguait : stupide, tête folle, mauvaise compréhension cerveau romanesque.

La jeune fille était complètement atterrée.

Enfin, Mme Fodeur reconquit une sérénité apparente à force d’énergie, et elle finit par prononcer d’une manière intelligible :

— Permettez-moi de vous déclarer, ma chère enfant, que vous avez agi sans réflexion, On ne se dépouille pas aussi légèrement de millions. Vous auriez pu secourir, vous-même, avec perspicacité, des pauvres très méritants, avec autant de soin que les personnalités dé nos œuvres. Ne vous ai-je donc pas bien guidée jusque ce jour ?…

Christiane convint spontanément que Mme Fodeur se montrait aussi avisée que prudente, et elle rendit un éclatant hommage à cette sagesse.

La veuve recueillit cet éloge sans se départir d’une certaine froideur. Évidemment, elle supputait tout ce qui s’en allait de sa gloire par reflet. Être le Mentor d’une jeune fille riche et généreuse est une source de respects et elle y tenait malgré tout le détachement enseigné.

Puis, un regret, intéressé celui-là, s’ajoutait aux autres.

Puisque Christiane donnait si facilement des centaines de mille francs, et Mme Fodeur pensait : si bêtement, pourquoi dans ce geste, n’avait-elle pu distraire une partie de cet argent pour son amie Bertranne?

L’étudiante se plaçait parmi ces « pauvres honteux » si dignes d’intérêt, si fiers dans leur travail et leur misère.

La mère reparaissait sous la patronnesse des œuvres. L’abnégation qu’elle devait posséder au plus haut point, s’effaçait devant |a pensée de sa fille travaillant, alors qu’une somme énorme, passait dans une caisse déjà pourvue.

Puis, qu’obtiendraient les pauvres individuellement ? Quelques francs qui les laisseraient aussi dénués, tandis qu’une vingtième parcelle de cette somme aurait assuré la tranquillité de sa fille.

Après avoir entendu une conférence sur la vanité des bien périssables, il était assez ironique qu’elle fût suivie de telles agitations, mais ceci pouvait, prouver une fois de plus, comme l’a dit Gustave Le Bon « que l’on comprend avec son intelligence et que l’on se conduit avec son caractère ».

Jusque-là, ses pensées étant secrètes elle restait indemne dans son impeccabilité aux yeux de Christiane, malheureusement, elle oublia les leçons évangéliques et elle dit avec assez d’amertume :

— Puisque vous vouliez vous débarrasser d’une fortune qui voua pesait, vous auriez pu vous souvenir de celle que vous nommez votre amie, de ma pauvre Bertranne qui se débat dans un labeur trop lourd pour ses forces…

De tous les reproches qu'attendait maintenant Christiane, celui-ci était le dernier qu’elle eût cru entendre.

Elle regarda sa compagne avec un étonnement mêlé d’effarement, se demandant si elle ne perdait pas l’esprit. Elle se reporta aux paroles écoutées l’heure précédente et elle fut surprise que tant d’éloquence ne portât pas des fruits moins gâtés.

Comme elle était remplie de scrupules, elle s’accusa d’égoïsme, tout en s’avouant qu’elle n’eût pas osé proposer une somme d’argent à son amie.

Et, elle qui croyait atteindre le plan d’une félicité inconnue, grâce à sa générosité, se retrouva en face de son acte, avec un remords cuisant.

Elle ne put que balbutier :

— Pardonnez-moi madame… j’avoue que je n’ai pas songé que quelque somme servirait Bertranne…

Mais Mme Fodeur se reprenait.

Elle craignit de s’être montrée avide. La réponse de Christiane qui matérialisait le désir énoncé, la heurta désagréablement.

Elle fit entendre à la jeune fille qu’elle lui reprochait davantage de n’avoir pas eu la pensée de cette générosité, plutôt que de lui faire grief de la réalité.

Le remords de la jeune fille augmenta. Elle ne fut pas loin de croire qu’elle mettait obstacle au mariage de Bertranne par son manque de prévenance et son amie lui devint encore plus chère.

Elle se promit de l’aller voir, espérant racheter ce que sa conduite irréfléchie contenait de désobligeant à son égard.

Elle ne voulut pas différer cette visite d’autant plus qu’elle était pressée de partir pour les « Chaumes ».

Le mois de juin devenait chaud, et elle envisageait un séjour à la campagne, autant par goût que pour se soustraire à Robert Bartale.

Elle trouva Bertranne seule et fut heureuse de cette circonstance.

L’étudiante travaillait, Des livres couvraient sa table. Un beau rayon de soleil se jouait dessus. Du boulevard, montait le tumulte de la vie,

— C'est toi, Christiane.

Bertranne fut vite debout, au devant de son amie.

— C’est pour moi que tu viens, ou pour mère. Elle est sortie.

— Ta domestique me l’a dit… Est-ce que je te dérange beaucoup.

— Nullement… j’aime à te voir…

C’est la seule distraction que je me permette… Quoi de nouveau ? tu es pâle… tu visites trop de malades…

— Et toi, tu as maigri, tu travailles trop…

— C’est cela ! jetons-nous nos vérités à la tête…

Elles rirent, puis Christiane reprit :

— Ton examen est proche heureusement, et tu seras vite aux « Chaumes ». Nous reprendrons nos promenades et nos paresses…

— Tu pars bientôt ?

— Dans quelques jours…

— Heureuse mortelle !… Que ne puis-je t’y suivre toute de suite…

Une ombra passa sur les traits de Christiane.

Elle se souvint des paroles de Mme Fodeur.

Oui, peut-être qu’avec une centaine de mille francs, Bertranne eût pu se marier, abandonner ce labeur qui l’anémiait et se reposer dans un foyer créé à son goût.

— Bertranne ne m’envie pas…

— Comment ! ne pas t’envier ! Il ne manquerait plus que cela… Tu es libre tu es philanthrope, ce qui revient à dire que tu es philosophe, parce qu’il faut une bonne somme de philosophie pour patauger dans les misères qui ne sont pas reconnaissantes… Tandis que moi, je me rue sur la médecine, je passe un examen dans quinze jours… Je n’ai même pas le temps de me fabriquer une robe d’été… et puis… et puis, j’ai un amour au cœur

— Il est toujours vivace ?

— Plus que jamais…

— Et… ce monsieur ne t’aime pas encore ?

— Non… c’est un glaçon… Il m’ignore, ce qui est plus terrible encore… Je ne le vois pas souvent, mais je pressens que son amour ne sera pas pour moi…

… Écoute, Bertranne, je suis désespérée de t’avoir causé un tort involontaire…

— Lequel, mon Dieu ?

— Tu aurais pu sans doute épouser celui que tu aimes, si j’avais pensé à te laisser une dot…

— Une dot ? comment cela ?

— J’ai donné toute ma fortune.

— Tu plaisantes ?…

— Non… ce sont des œuvres qui la possèdent.

Bertranne bondit et cria :

— C’est mère qui t’a amenée à cela ?

— Non… non… — Tu me rassures… Eh ! bien ma chère, tu es une folle… on ne gaspille pas son argent ainsi… Qui t’a conseillée ?

— Personne…

— Cela me soulage. Je craignais quelque chose d’indigne… Tu me confonds… Je ne croyais pas que tu tomberais dans la catégorie des cas pathologiques…

— Tu n’es pas tendre ! C’est avec toute ma raison que je me suis décidée…

— Tant pis, mon amie, si ta raison est suspecte… On ne se dépouille pas de cette façon. La Providence te plaçait de l’argent dans les mains, il fallait le garder… C’était à toi de le distribuer raisonnablement… J’espère que tu t’es réservé de quoi vivre.

— Très peu pour les temps actuels.

— Je dirai encore, tant pis… C’est fort heureux que tu vives chez ta mère… Comment apprécie-t-elle cette sottise ?

— Elle est désolée…

— Je comprends sa fureur. Il est utile qu’elle n’ait pas tes idées, cela te permettra de garder une apparence de luxe… Quant à ce qui me concerne, je suis ravie que tu ne m’aies pas comprise dans ton mouvement généreux… Cela m’épargnera la peine de te refuser… Je ne veux rien.

— Tu m’enlèves un remords…

— Comment, tu conservais un doute à ce sujet ? Je suis étonnée que tu me connaisses si mal… Celui qui m’épousera me prendra telle que je suis… Je trouve que l’argent acquis par soi-même est le seul agréable. Je suis ainsi faite. Je ne veux rien devoir qu’à moi, ou au prince qui m’a charmée. S’il possède des trésors, je consens qu’il les jette à mes pieds. Mais parlons sérieusement… Tu pars à quelle date ?

Dans six jours…

— Eh ! bien, dans trois semaines, je te rejoindrai… Je serai fourbue, mais la nature et ta compagnie me remettront.

Christiane prit rapidement congé de Bertranne. Elle était allégée par sa fierté. Elle ne doutait pas de sa sincérité et le vœu de Mme Fodeur serait resté platonique.

Bertranne était une vierge forte.