Le Retour de la petite bourgeoise/IV

Imprimerie Bénard (p. 49-60).


IV.

Où l’on voit qu’avec un peu d’esprit on peut
voyager au coût des imbéciles.



Le train a quitté la gare sombre et puante. Dans le wagon, on commence à se recueillir, pensant à la solennité du moment. Lentement, la nuit est descendue et, pour toute distraction, ceux qui ont la chance de se trouver près de la portière voient parfois la clarté de quelque lampe fumeuse le long de la voie ferrée. On traverse Huy avec son chestia, son pontia et son bassinia. Voici Namur, qui s’endort dans l’ennui. Soudain, le train croise le rapide Paris-Berlin dont la lourde locomotive passe à toute allure dans un bruit infernal, vomissant une fumée lumineuse et crachant des escarbilles incandescentes.

Madame Brayant (avec le cri d’une femme qu’on égorge). — Miséricorde, Seigneur Jésus !

Tout le monde se dresse, épouvanté.

Madame Ramelin. — Madame Hortense, qu’y a-t-il donc, bon Dieu ?

Monsieur Dumortier. — Un accident ?

Madame Ramelin. — Un voleur ?

Madame Brayant. — Un accident ! Il a été bien près, allez, l’accident : deux trains qui ont manqué se rencontrer dans la nuit…

Hector. — Mais, enfin, calmez-vous, maman… puisqu’il ne s’est rien passé.

Madame Brayant. — Qu’est-ce que vous en savez, beau-fils ? Il pouvait bien se passer quelque chose, tout de même.

Monsieur Spielweg (se rasseyant). — Ça n’a pas le sens, tout de même, de vous faire ainsi tourner le sang.

Marcel. — Allons donc. Du sang-froid, que diable !

Madame Brayant (s’éventant de son mouchoir de poche). — Mes pressentiments, Monsieur le commissaire… Nous n’arriverons jamais qu’en bouillie.

Monsieur Spielweg (s’adressant à son voisin). — Pardon, Monsieur l’étudiant. Ne pourriez-vous pas me dire, puisque nous sommes réveillés, à quelle heure nous verrons la rive étrangère ?

Henri (étonné). — La rive étrangère ?

René (expliquant). — Monsieur veut sans doute, demander quand on franchira la frontière ? C’est une façon plus poétique…

Henri. — Ce doit être à minuit, monsieur.

Monsieur Spielweg. — Merci du renseignement, parce que moi, voyez-vous, je n’ai envie de voir que deux choses pendant mes cinq jours : la rive étrangère et les pierres plates de la Roquette… (Voyant Brayant qui écoute.) Et vous, Monsieur le pharmacien, vous qui êtes si instruit, ça ne vous dit rien, la rive étrangère ?

Monsieur Brayant (flatté du compliment de l’imbécile). — Pas le moins du monde, Monsieur Spielweg. Ce que nous désirons voir à Paris, nous, ce sont les musées. Le Louvre d’abord…

Madame Brayant. — Avec les postures en marbre… en vrai marbre, monsieur…

Monsieur Brayant. — Le musée célèbre de Cluny.

Hector. — Avec sa non moins célèbre ceinture…

Madame Ramelin. — De quelle ceinture parlez-vous, Hector ?

Hector. — De celle de Jeanne d’Arc, maman.

Madame Brayant. — Elle a dû être sculptée alors par Madame la duchesse d’Uzès, une si sainte dame…

Madame Ramelin. — Moi, je me réjouis de visiter les grands magasins avec les modes de Paris et les nouveautés. Et vous, Monsieur le commissaire ?

Marcel (d’une voix caverneuse). — Les prisons que je veux voir…

Madame Ramelin. — Je vous recommande aussi le Palais Royal avec le petit canon qui pette tout seul à midi quand il y a du soleil…

Pauline. — Mais il pleut toujours, Madame Ramelin.

Madame Brayant. — Et vous tous vous oubliez la tombe du poète Monsieur Musset, sur laquelle une femme voilée inconnue vient, tous les matins, déposer un bouquet de violettes et arroser un saule…

René (à Henri, imitant les bourgeois). — Et toi, Henri ?

Henri. — Ce que je veux voir ? Montmartre en fête sur un plat d’argent avec de petits rats morts tout autour…

Scandale. M. Brayant intervient à nouveau.

Monsieur Brayant. — Et vous, Dumortier ? Vous n’avez encore rien dit…

Monsieur Dumortier. — Ce que je verrai : mon fils… Mon Jean qui est tout ce que je trouve de plus admirable au monde, Brayant.

Enfin, dans le wagon surchauffé, où les vêtements mouillés donnent un relent d’étuve, on finit par trouver un peu de sommeil. On n’entend plus bientôt que le ronflement sonore de M. Spielweg et celui de la lourde locomotive qui halète et lui donne la réplique.

Madame Brayant (à mi-voix à son mari quelle secoué). — Antoine, n’avez-vous pas vos carrés à la pastille dans votre poche ?

Monsieur Brayant (finissant par ouvrir un œil glauque). — Pourquoi faire donc, Maria ?

Madame Brayant. — À cause de mon estomac…

Monsieur Brayant (qui veut se rendormir). — Bobonne… je dors, sais-tu… (Avec un cri.) Aïe donc… (Sa femme l’a pincé au gras du bras.)

Madame Brayant. — Vous n’avez qu’une idée, vous : dormir pendant que votre femme est malade…

Monsieur Brayant. — Je ne dors plus, Maria. Mais si nous ne dormons pas, nous aurons tous des figures de papier mâché demain pour débarquer à Paris. Dégrafe ton corset, le mal passera.

Madame Brayant (en martyre). — Mais tu sais bien que je ne peux pas me dégrafer, Antoine.

Monsieur Brayant. — Et pourquoi donc que vous ne pourriez pas vous dégrafer comme une autre, Madame Brayant ?

Madame Brayant (à mi-voix). — Et les cigares donc ?… Les cigares pour la douane… J’en ai six douzaines sur l’estomac et une demi-caisse dans les deux bas…

Monsieur Brayant (conciliant). — Tu me les rendras après la frontière, quand le danger sera passé. D’abord, tu n’as rien à craindre avec les douaniers, car nous avons un commissaire de police avec nous, et lorsqu’ils le sauront, tu les verras faire des courbettes devant nous… Tu les verras, bobonne.

Hector (bas à Marcel). — Tu entends, Marcel ? La mère Brayant sera la victime expiatoire.

Le train stoppe brusquement. Mme Brayant se dresse toute pâle.

Madame Brayant. — Qu’est-ce qu’il y a encore ?

René (très aimable). — Erquelinnes, madame, dernière station avant la frontière. Et tenez, voici que déjà le convoi se remet en marche.

Mais M. Spielweg, réveillé par le choc, ouvre de gros yeux ronds et s’adresse à nouveau à l’étudiant.

Monsieur Spielweg. — On est arrivé, Monsieur l’étudiant ?

René (riant). — Pas encore. C’est bientôt la douane.

Monsieur Spielweg (dressé en sursaut). — La frontière ?

Henri. — Nous allons, en effet, entrer en gare de Jeumont.

Monsieur Spielweg. — Mais alors, nous allons la voir, la rive étrangère ?

René. — Mais on la voit, monsieur, ou plutôt on la devine. Tout droit devant vous, dans l’obscurité.

M. Spielweg regarde un instant, sans mot dire, puis son visage change progressivement et se calme. Alors il se rassoit lentement.

Monsieur Spielweg (sincère). — Eh bien, vrai… mais j’aurais cru que ça allait me faire un effet… un effet. Eh bien, s’il faut vous le dire, ça ne m’a pas fait d’effet du tout…

Tout le monde rit. Seul Spielweg a des larmes aux yeux. C’est une désillusion.

La locomotive stoppe brutalement.

Une Voix dans la nuit. — Jeumont douane… Jeumont douane.

On se prépare à recevoir la visite des douaniers. Les hommes profitent du petit quart d’heure d’arrêt pour sauter sur le quai de la gare et marcher quelque peu, histoire de se dégourdir les jambes. Devant la porte du wagon occupé par nos amis, Marcel, le pseudo-commissaire de police, son sac de voyage à la main, fume béatement un énorme cigare. À ce moment, un gabelou lui met la main sur l’épaule.

Le Douanier. — Qu’avez-vous à déclarer ?

Marcel. — Je suis de la police et je traque les fraudeurs comme vous, mon ami. Bien que je ne sois pas Français, je ne connais que le devoir professionnel, et mon devoir est de vous dénoncer madame (il désigne Mme Brayant) qui est matelassée de cigares de contrebande.

Le Douanier. — Vous êtes de la police, vous ?

Marcel. — Voyez-la qui se trouve mal et dites-moi si vous doutez encore…

En effet, dans le fond du wagon, Mme Brayant qui, hébétée, a entendu la conversation et la dénonciation, vient de s’écrouler dans les bras de son mari, stupide devant tant d’ironie.

Le Douanier (à Brayant). — Vous êtes le mari de la dame, vous, le particulier ?

Monsieur Brayant (balbutiant). — Oui, monsieur, je suis pharmacien et je proteste et je…

Le Douanier. — Veuillez me suivre et accompagner votre épouse chez l’inspecteur…

Monsieur Brayant. — Mais, je persiste à protester…

Marcel (au douanier). — Je vais vous prêter main forte, mon ami, pour l’exécution des lois… (Passant sa propre valise au gabelou.) Voulez-vous tenir mon sac un instant… les expulsions, ça nous connaît, dans la police…

Et entrant dans le wagon, il en arrache Brayant épouvanté qu’il fait passer entre une double haie de badauds goguenards. Le douanier, très satisfait de son importance, suit le groupe portant toujours la valise de son auxiliaire de rencontre. Cinq minutes plus tard, les époux Brayant reparaissent penauds et confus. Madame a les yeux rougis. Monsieur marche à la façon d’un chien battu. Ils finissent par retrouver leur wagon où les amis les attendaient pétrifiés. Dès qu’ils reparaissent :

Tous. — Eh bien ?

Monsieur Brayant. — Ces gens manquent de pudeur. La gabeloute femelle a tout visité, les bas et le corset…

Madame Ramelin. — Et cette brute de commissaire qui vous a dénoncé après que nous lui avions fait une place dans notre wagon… Il est vrai qu’il ne me revenait pas, cet homme. Ça ne m’étonnerait pas que ce policier fasse lui-même partie d’une bande de faux monnayeurs…

Hector (mystérieux). — Chut !… Il y a des espions partout ici… Si l’on vous entendait… En tout cas, je m’éloigne, moi… un instant… (Il sort.)

Monsieur Brayant (parlant maintenant très bas). — Avec tout ça, voilà tous mes cigares disparus, et moi qui comptais sur eux pour me faire des amis de tous les sergents de ville parisiens !

Madame Ramelin. — Voilà l’accident que nous sentions dans notre dos. Vous voyez, Madame Maria, que nous aurions bien mieux fait de ne pas nous embarquer dans ce voyage…

Monsieur Dumortier. — En effet, pauvre madame, cela débute vraiment mal. Cela vous a dû coûter cher, Brayant ?

Monsieur Brayant. — Quatre cents francs d’amende, Dumortier. Le prix de six mois de loyer de ma pharmacie…

Madame Brayant (piquant enfin l’inévitable crise de nerfs). — Je veux retourner à Liège, moi. Je veux retourner à Liège…

Mais, dans la salle du restaurant, Hector Ramelin est allé retrouver René et Henri qui l’attendaient autour d’une bouteille de vin rose.

Henri. — Enfin, toi ! Tu ne crains pas que tes fossiles viennent moucharder par ici ?

Hector. — Trop piscrosses, mon vieux. Ils ont bien autre chose à faire maintenant. Marcel a joué son rôle à la perfection. C’est supérieur.

René. — Pourvu qu’il s’en tire maintenant lui-même. C’est la finale la plus malaisée à jouer.

Hector. — Chut ! le voici.

Sur le seuil du bureau du brigadier des douanes paraissent le faux policier et le gabelou toujours porteur de la valise.

Le Douanier. — Monsieur le commissaire, l’Administration vous remerciera…

Marcel. — Vous êtes enchanté de mes renseignements ?

Le Douanier. — Ils étaient l’exactitude même. La grosse dame était un vrai pot à tabac.

Marcel. — Vous acceptez un verre ?

Le Douanier. — Impossible. Le règlement…

Marcel. — Alors, sans adieu…


Il fait quelques pas, feignant d’oublier sa valise aux mains de l’autre. Celui-ci s’en aperçoit.

Le Douanier (aimable). — Monsieur le commissaire ?

Marcel (se retournant). — Vous disiez, mon ami ?

Le Douanier. — Votre sac que vous oubliez.

Marcel. — Où ai-je donc la tête ? Merci… merci…


Et tandis qu’il s’en va preste vers le quai d’embarquement, les comparses éclatent de rire.

Hector. — Vous avez vu le geste ? le gabelou en personne qui fraude le sac précieux…

Henri. — On n’est pas plus aimable…

René. — Splendidement joué. Le douanier fraudeur sans le savoir…

Henri. — Reconnaissante envers le dénonciateur de quelques mauvais cigares, l’Administration aide notre ami Marcel à frauder deux mille Tinchant extra…

Hector. — Notre voyage est payé, mes amis. Il est même payé largement dès ce moment. Qu’en pensez-vous ?

René. — Hector, tu es simplement admirable.

Henri. — Tout simplement…

Une Voix a l’extérieur. — En voiture, messieurs et dames. En voiture…