Le Retour de la petite bourgeoise/V

Imprimerie Bénard (p. 61-72).


V.

Où il est démontré que chacun peut s’amuser à sa façon.



À Paris, l’hôtel de Navarre et Bretagne, un petit hôtel de troisième ordre, vieillot à souhait. Un seul garçon, dont le tablier est d’une propreté plus que douteuse, représente tout le personnel de l’établissement à l’usage des petites bourses.

Le salon de lecture, style très antique, avec un mobilier de noyer ciré et des tapisseries fanées. Au centre, un petit lustre à gaz.

Madame Brayant (au garçon, dont l’air est plus que goguenard, flairant un pourboire problématique). — Vous m’avez bien compris, mon ami ? Un bon bain de pieds avec de la farine de moutarde, pour dans une heure.

Le Garçon. — À l’eau chaude, le bain ?

Madame Brayant. — Évidemment.

Le Garçon. — C’est que nous n’avons pas d’eau chaude.

Madame Brayant. — Vous en ferez. Vous avez de la farine de moutarde, sans doute ?

Le Garçon (conciliant). — Si nous avons de la moutarde ! On videra tous les pots de la table d’hôte. Le bain vous sera porté par moi dans votre chambre.

À part, en s’éloignant :

Le Garçon. — A-t-on jamais vu des empotés pareils qui viennent de la province pour voir le carnaval et qui s’incrustent à l’hôtel toutes les soirées… au lieu d’aller au boulevard voir les masques…

Madame Ramelin paraît.

Madame Brayant. — Ie, Madame Ramelin. Je croyais que vous étiez allée voir les masqués, moi…

Madame Ramelin. — Est-ce que ça vous dit quelque chose, à vous, les masqués ?

Madame Brayant. — Moi, je préfère encore jouer aux cartes comme nous avons fait hier soir… Voilà bien l’intérieur des honnêtes familles… On joue aux cartes autour d’une table…

Madame Ramelin. — À une cenne la ligne…

Madame Brayant. — Ce qui est bien moins frayeux que leurs sales théâtres, des lieux de perdition pour les braves gens. Et puis, depuis l’histoire de la douane où Monsieur Brayant a dû verser aux douaniers tout l’argent qu’il avait mis de côté pour nos plaisirs…

Madame Ramelin. — J’avais comme un pressentiment que le commissaire irait nous dénoncer… Si vous l’aviez vu tendre l’oreille lorsque vous avez parlé des cigares… Il n’y a vraiment plus de galanterie française, Madame Maria.

Madame Brayant (vivement). — Mais n’allez pas croire que c’est parce que nous n’avons plus presque d’argent que nous ne dépensons pas, Madame Hortense. Ce serait vraiment se montrer trop petites gens… Moi, c’est pour autre chose que je me contente toujours de ce que nous offre l’agence…

Madame Ramelin. — Et pourquoi donc, Madame Maria ?

Madame Brayant. — Figurez-vous, chère madame, que j’ai eu la mauvaise idée de mettre mes bonnes bottines neuves pour voyager, et depuis que je trotte de musée en musée, que je grimpe sur des colonnes, que j’arpente des catacombes et des égouts… des égouts dans lesquels on n’a pas hésité à nous faire descendre malgré la pufquenne…

Madame Ramelin. — Et dans lesquels il y avait de méchants rats qui couraient comme s’ils avaient été chez eux…

Madame Brayant (confidentiellement). — J’ai attrapé des cloquettes à tous mes doigts de pied…

Madame Ramelin. — Vous avez des cloquettes !… (Changeant de ton.) Vous trouvez que ça mérite, vous, ce Paris ? Des maisons et toujours des maisons…

Madame Brayant. — Avec ça qu’il n’y a pas des maisons chez nous… Je ne sors plus de l’hôtel, moi, tant qu’il n’y aura à voir que des maisons…

Madame Ramelin. — Des rues qui sont toutes droites, comme notre rue Léopold…

Madame Brayant. — Des cafés qui ne valent pas notre Phare. Des gens qui courent toujours comme s’ils étaient pressés, afin de vous bousculer plus à leurs aises…

Madame Ramelin. — Un carnaval comme tous les carnavals… avec des masqués comme tous les masqués.

Madame Brayant. — La perspective de reprendre demain le fameux train de plaisir où l’on est dans un compartiment complet avec des Spielweg et de repasser devant les douaniers qui vont rire de moi quand ils me reconnaîtront au retour…

Madame Ramelin. — Tiens, à propos. Voici deux jours que nous n’avons plus revu le charcutier.

Madame Brayant. — Figurez-vous, Madame Hortense, que cet homme a délogé depuis son arrivée. Si ce n’est pas honteux pour un homme encore bien !…

Madame Ramelin. — Et quel triste exemple pour un jeune marié comme notre Hector…

Madame Brayant. — Et pour un vieux mari comme Monsieur Brayant…

Le garçon reparaît soudain comme sortant d’une trappe.

Le Garçon. — Madame, la patronne vous fait demander ce que vous voulez pour moutarde, si c’est de l’anglaise ou de la Bornibus ?

Madame Brayant. — J’y vais, garçon. Je m’expliquerai avec elle… (À part, avec un profond mépris.) Oh ! ces Parisiens !

Peu après, Madame Ramelin entre dans la chambre de son fils Hector qu’elle trouve en pyjama rococo, occupé à se vernir les ongles.

Madame Ramelin. — Eh bien, Hector ?

Hector. — Eh bien, maman, ça va bien. La sieste a été délicieuse et me revoici plus dispos que jamais.

Madame Ramelin. — Je vous croyais sorti depuis longtemps. On ne vous a pas vu à table d’hôte à douze heures.

Hector. — Sorti ? Ah ! non, par exemple ! Paris ne s’éveille qu’à minuit et ici on ne sort pas avant sept heures du soir. C’est la mode. Dans quelques minutes, je passerai mon frac et…

Madame Ramelin. — Et vous rentrerez encore comme la nuit dernière… à onze heures du matin. J’ai eu toutes les peines du monde à cacher une pareille conduite à Madame Brayant.

Hector. — Mais vous êtes vraiment extraordinaires, toi et elle. Jean vous avait écrit qu’il avait découvert Émerance. Où l’avait-il rencontrée ? Dans un restaurant de nuit de la chaussée d’Antin. Nous voici tous à Paris comme si nous tombions de la lune, et pour ne pas perdre les avantages que nous offre l’agence, nous passons nos matinées à galoper sans répit, pédestrement, et nos après-dîners à rouler en tapissières avec des cochers vêtus de rouge et sonnant de la trompette thébaine comme sur le char de l’arracheur de dents. Le soir venu, enfin, alors qu’on est éreinté, fourbu, mais comme l’agence nous abandonne à notre triste sort et cesse de s’occuper encore de nous, nous, nous commençons à nous occuper de la petite bourgeoise et nous recommençons à galoper… toujours sur nos pieds…

Madame Ramelin. — Et ni Monsieur Brayant, ni vous, vous n’avez encore pu la découvrir, votre femme. Voici cependant deux grands jours que nous sommes ici.

Hector. — Jean nous avait donné l’adresse du restaurant de nuit… (Bâillant à se décrocher la mâchoire.) J’y vole… (S’esseyant et s’étirant voluptueusement.) Je me précipite… Naturellement, au restaurant de nuit, je n’ai chance de rencontrer Émerance que la nuit venue. J’arrive à la boîte en question. Comme il y avait un café en face, je m’assieds bravement à la terrasse et j’attends que ma femme passe. Elle ne passe pas. Elle s’entête à ne pas passer. Peut-être bien qu’elle habite dans le restaurant ? J’entre, parce que c’est encore le meilleur moyen d’y retrouver ma femme si elle s’y trouve… Mais elle ne s’y trouvait pas… tout au moins ce jour-là. J’ai recommencé le lendemain… J’ai passé la nuit, une nuit affreuse, couché sur une banquette de cuir gaufré… Maman, plains-moi.

Madame Ramelin. — Monsieur Brayant est plus malin que vous. Il s’est dit : Émerance est avec le ténor Michel. Recherchons l’homme aux chaussettes, et il le suit à la piste.

Hector. — Beau-papa a perquisitionné en vain dans toutes les agences théâtrales…

Madame Ramelin. — Qu’est-ce que vont dire les gens, donc, Hector, si nous sommes forcés de reprendre le convoi et de risquer une nouvelle catastrophe de chemin de fer, comme dit Madame Brayant, sans ravoir votre femme ?…

Hector (flegmatique). — Nous la retrouverons, nous la retrouverons. Nous avons encore jusqu’à demain pour cela. D’ailleurs, nous nous sommes partagés la besogne maintenant pour aller plus vite. Ce soir, beau-papa doit visiter les Folies-Bergères et moi le Bal Tabarin. Si la petite bourgeoise fait le carnaval, nous mettons la main dessus.

Le Garçon (poussant la tête dans l’entrebâillement de la porte). — Ces messieurs et dames prendront-ils le thé ? C’est l’heure du five o’clock.

Madame Ramelin. — Le thé est-il compris dans le forfait de l’agence ?

Le Garçon. — Non, madame, mais nous savons que les Anglais ne peuvent se passer de leur eau chaude…

Madame Ramelin (d’un air dégagé). — Alors, merci, monsieur. Nous n’aimons pas le thé. Nous ne sommes pas malades. (À Hector, quand le garçon a disparu.) Tu vois, Hector, que le garçon nous prend pour des Anglais en voyage…

Le Garçon (reparaissant encore une fois). — Il y a là, j’oubliais, deux jeunes gens qui désirent parler à monsieur.

Hector. — Faites-les monter.

Madame Ramelin. — Je te laisse avec tes amis. À tantôt.

Hector fait disparaître rapidement quelques louis qui traînaient encore sur le lavabo, puis va ouvrir à René et Henri.

René. — On est seul ?

Hector. — Tout seul. Et Marcel ?

René (plaisantant). — Le commissaire prend son absinthe au Petit-Maire, à deux pas. Il est indésirable ici, tu le sais bien. Ses victimes ne lui pardonneront jamais ce qu’elles appellent son excès de zèle… Mais, à propos, quelle nouvelle avec les cigares ?

Hector. — Quels cigares ?

Henri. — Les cigares fraudés, pardine ! Ceux de la valise… Tu les écoules facilement ?

Hector (faisant la moue). — Facilement ?… les mastroquets ont une peur ridicule de se faire piger par les gens du fisc… Ils font les difficiles.

René. — Si je me souviens bien, d’après tes calculs nous devions réaliser cinq cents balles de bénéfice net. Tu ne nous a encore rien partagé.

Hector. — Cela viendra…

Henri. — La queue du chat a bien grandi… Alors, le petit commerce ne marche pas ?

Hector. — Sur trois pattes, te dis-je. Ce soir, cependant, on me promet une excellente combinaison, une vraie martingale. Je dois souper dans un restaurant chic avec le fameux Smitson, le chanteur mondain qui a tant de succès à la Cigale… un type, quoi…

René. — Hélas ! pendant que tu soupes… nous qui attendons toujours notre part de la belle galette, nous devons encore nous contenter d’avaler du cheval dans quelque vague gargote du Palais Royal… Sais-tu bien qu’il y a des moments où j’ai comme une petite idée que tu as l’intention de nous rouler à notre tour…

Hector. — Si l’on peut supposer !… Et l’honneur, qu’en faites-vous ?… Cela ne compte donc pas pour vous ?…

René. — Mais si, ça compte… bien que j’aimerais mieux quelque chose de plus positif…

Hector. — Plains-toi, je t’entretiens…

Henri. — D’espérances seulement…

Hector. — Des réalités, demain matin. Vous avez tous trois été de la combinaison fameuse… vous aurez votre part tous les trois. Maintenant, fichez-moi la paix, car je dois filer et on ne doit pas nous voir descendre ensemble…

Henri. — Alors, à quelle heure, demain matin, le partage ?

Hector (les poussant à la porte). — Dans le jardin des Tuileries… près du charmeur d’oiseaux… c’est un symbole… à dix heures… Soyez-y…

René. — On y sera. On y sera tous, mais cette fois, mon vieux Hector, nous n’admettrons plus de nouveau retard. Casquer ou sinon…

Hector (riant). — Sinon ?

René. — Nous allons trouver les Brayant et leur dire…

Hector. — Quoi ? que le commissaire n’est que Marcel et que vous êtes ses complices… Usurpation de fonctions, l’Administration ridiculisée, trompée par vous… la correctionnelle… Brrr ! Allons, à demain.

René. — À demain.

Henri. — On y sera tous…

Hector (à part). — Sauf moi, par exemple.