Le Retour de la petite bourgeoise/II

Imprimerie Bénard (p. 21-34).


II.

Où Madame Ramelin a peur des voleurs…



La salle à manger de la veuve Ramelin, dont le mari était de son vivant employé à l’Administration des Ponts et Chaussées. C’est donc un mobilier de style administratif quelconque. Bahuts de chêne ciré avec applications sculptées à Malines et petits vitraux bariolés. Une suspension à pétrole est enveloppée dans les plis raides d’une mousseline à petits fleurages.

Les meubles sont ouverts, les tiroirs sont tirés. Tout est sens dessus dessous comme si l’on déménageait. Il y a des vêtements et du linge en piles un peu partout, mais principalement sur les sièges, qui en sont encombrés. Sur la table, deux vieilles valises en carton jaune bâillent, attendant qu’on les remplisse.

La veuve Ramelin est déjà en « grande toilette », celle du départ, mais elle est encore en cheveux. Marie, la servante, une grande fille brutale et sans aucun style, joue le rôle de la mouche du coche.

Madame Ramelin. — Djan donc, Marie, nous n’en finirons jamais avec toutes ces affaires à emballer.

Marie. — Vous avez bien raison de le dire, va, Madame. Pour un beau disdu, c’est un beau disdu.

Madame Ramelin. — On ne va pas à Paris tous les jours et ce n’est pas tout à fait la même affaire que d’aller à Chèvremont manger la fricassée. Avez-vous mis dans mon sac à main les carrés à la pastille que vous deviez aller chercher de ma part à la pharmacerie Brayant, si quelquefois j’avais encore mon mal de mer dans le convoi ?

Marie. — Elles y sont, Madame, même qu’elles sont bien remontées, va. On n’en a plus que deux pour une cenne, maintenant, à cause du sucre qui remonte aussi.

Madame Ramelin. — On vous a fait entrer, Marie ? Est-ce qu’ils font beaucoup de préparatifs, les Brayant ?

Marie. — J’ai jeté un œil. Il y avait des hopeaux de paquets dans l’arrière-boutique… et…

À ce moment même, Madame Brayant paraît dans le cadre banal de la porte.

Madame Brayant. — Bonjour, Madame Hortense. J’ai trouvé ouverte la porte de la rue et j’ai entré comme chez nous.

Madame Ramelin. — Mais, comment donc, Madame Brayant ! Est-ce qu’on irait se gêner avec ses amis, maintenant ?… (À la servante.) Marie, vous laissez donc toujours ouverte la porte de notre maison, que tout le monde entre ici sans sonner ?

Marie. — C’est plus facile, vois-tu, Madame ; comme ça je n’ai pas besoin de toujours me déranger et de descendre en bas pour aller ouvrir à ceux qui viennent…

Madame Ramelin. — À l’avenir, je veux que vous fermiez la porte, Marie.

Marie (sortant). — En voilà une idée qu’elle a Madame…

Madame Ramelin (à Madame Brayant). — Vous permettez que je travaille tout en causant ? Monsieur Brayant est-il encore retenu à la pharmacerie, qu’il n’est pas avec ?

Madame Brayant. — Non, chère Madame Ramelin. Mon mari a loué un aide-pharmacien pour pendant son voyage à Paris. Il lui a dit de venir un jour plus vite pour le mettre au courant, parce que, comme ça, Antoine pourra bien s’absenter toute la journée pour terminer les préparatifs. Il est allé à l’Agence retirer trois coupons pour le train de plaisir. Vous en faites des apprêts, vous, Madame Ramelin.

Madame Ramelin. — À qui le dites-vous, Madame Maria ! Vous avez Monsieur Brayant, vous, pour vous aider, tandis que je suis seule avec Marie, moi, depuis que nous avons enterré ce pauvre M. Ramelin que Dieu ait son âme. (Coup de sonnette.) Ça ne m’étonnerait pas, Madame Brayant, que c’est votre mari.

En effet, M. Brayant paraît à son tour. On dirait que c’est le jour des étrennes : le pharmacien est chargé de petits colis de toute forme.

Monsieur Brayant. — Bonjour, Madame Ramelin. (À sa femme.) Tu vois bien, bobonne, que je suis exact au rendez-vous comme d’habitude… (À Madame Ramelin.) C’est que Madame Brayant a voulu à toute force aller au bain aujourd’hui…

Madame Brayant. — Riez, Monsieur. J’en suis toujours à ma première idée, moi. Les accidents de train sont si fréquents, la nuit, que c’en est plein nos gazettes. Vous ne trouvez pas que j’aie raison d’avoir peur, Madame Hortense ?

Madame Ramelin. — Mais, comment donc, Madame Maria ! Eh bien, moi, vous vous êtes peut-être demandé pourquoi je ne voyageais pas plus souvent… puisque je n’ai jamais fait aucun voyage depuis mon mariage… c’est pour une autre chose, paraît. C’est pour les voleurs…

Monsieur Brayant. — Quels voleurs ? Cela n’existe pas.

Madame Ramelin. — Ils n’existent pas ? Mais ils sont dans tous les trains de luxe avec du chloroforme qu’ils vous font respirer pour vous endormir. Et comptez un peu pour combien il doit y avoir de l’argent dans un train de plaisir pour Paris, où tout le monde va pour s’amuser…

Monsieur Brayant. — Des craques, ces histoires…

Madame Ramelin (indignée). — Comment, des craques ? Ces hommes-là ne veulent jamais rien croire… Eh bien, je crois à tout ça, voyez-vous. Mon grand-père me racontait toujours qu’une fois qu’il était descendu dans une auberge, du temps du grand Napoléon, dans un gros village, et qu’il allait commencer à dormir dans son lit, il sentit que son lit descendait par une trappe à mécanique dans les caves… Il n’a eu que le temps de sauter par une fenêtre pour échapper à des brigands masqués avec des poignards et d’aller prévenir les gendarmes…

Madame Brayant. — Vous me faites frémir, Madame Hortense.

Madame Ramelin. — Quand la police est revenue avec lui, on a découvert toute la cave pleine de vieux squelettes comme ceux que mon fils Hector montait sur fil de fer lorsqu’il était encore à l’université.

Monsieur Brayant. — Je sais. Tout cela arrivait encore jadis, du temps de Lescure… vous savez : le Courrier de Lyon qui a eu tant de succès chez Ruth avec Barbara Ubrickx ou la Nonne de Cracovie… mais depuis les chemins de fer, les rats d’hôtel ne sont plus à craindre que pour les Américains qui voyagent avec un milliard dans chaque poche. D’ailleurs, nous serons là pour défendre les dames.

Madame Ramelin. — Toujours galant, vous, Monsieur Brayant. N’empêche que je mettrai tout de même un sachet de poivre blanc dans mon cabas…

Monsieur Brayant. — Du poivre, Madame Ramelin ?

Madame Ramelin. — Oui, Monsieur, du bon poivre pour flanquer dans les yeux du voleur s’il voulait s’approcher de moi dans le train…

Madame Brayant. — C’est une excellente précaution, Madame Hortense. Mais voici, après ce que vous avez raconté, que je n’oserai plus dormir seule à l’hôtel… à cause du lit qui descend…

Monsieur Brayant (pour faire dévier la conversation). — Maria, tu me permettras de te faire remarquer que nous avons encore un tas de paquets à faire et qu’il est déjà passé cinq heures.

Madame Brayant. — Cinq heures, bon Dieu ! et nous restons ici à bavarder… Abie, partons…

Madame Ramelin. — Réunion ici, n’est-ce pas ? Nous nous rendrons ensemble à la gare de Longdoz. Comme elle n’est qu’à cinq cents mètres d’ici, Marie nous aidera pour porter les valises, ce qui nous épargnera une vigilante.

Madame Brayant (prenant congé). — À tantôt, Madame Hortense.

Monsieur Brayant (saluant). — Mes devoirs…

Ils sortent.

Madame Ramelin (criant dans la cage d’escalier). — N’oubliez pas l’heure. Il vaut mieux arriver tôt à la station pour pouvoir choisir ses places dans un compartiment vide.

Elle se retourne et aperçoit Marie qui vient d’entrer et qui mange à même une énorme tartine de maquèye.

Madame Ramelin. — Allons, houp, Marie. Est-ce que vous allez me laisser encore toute seule dans ce lamburin-là ? Fourrez tout cela dans les sacs de voyage, comment que vous pourrez et surtout poussez bien dessus pour que tout y entre, par exemple.

Marie. — Mais, oui, Madame, je pousse. (Coup de sonnette.) Madame ?

Madame Ramelin. — Qu’est-ce qu’il y a encore donc, Marie ?

Marie. — Est-ce que je puis bien cesser de pousser parce qu’on sonne ?

Madame Ramelin (bondissant). — Comment, on sonne ? Et vous êtes encore là. Et vous ne courez pas ouvrir ?

Marie (sortant sans aucune précipitation). — Voilà aussi ce que c’est. Si Madame n’avait pas voulu que je ferme la porte, les gens auraient bien monté en haut tout seuls…

Trois minutes plus tard, Marie reparaît, toujours aussi nonchalante.

Marie. — C’est le Monsieur Dumortier.

Madame Ramelin. — Et où est-il donc cet excellent ami ?

Marie. — Je lui ai dit d’attendre en bas dans le collidor, rapport qu’il est tout dégouttant…

Madame Ramelin. — Que rabotez-vous là ?

Marie. — C’est qu’il pleut à verse, maintenant.

Madame Ramelin. — Ah ! c’est trop fort, Marie, d’être bête comme vous… Faites entrer Monsieur Dumortier, et un peu plus vite que d’habitude…

Marie (reprenant en bougonnant le chemin de l’escalier). — C’est bien. C’est inutile de crier comme ça. On lui dira de se dépêcher un peu plus que les autres fois…

Dumortier paraît enfin. Le vieux bonhomme porte gauchement devant lui un énorme parapluie de coton qui pisse l’eau un peu partout sur le parquet.

Monsieur Dumortier. On peut entrer ?

Madame Ramelin. — Mais, comment donc, Monsieur Dumortier !… Voulez-vous bien donner votre parapluie qui vous gêne, je le mettrai dégoutter dans le bac à houille… Là ; maintenant, asseyez-vous et excusez-moi de vous recevoir dans un pareil disdu, mais depuis le décès de ce bon Monsieur Ramelin…

Monsieur Dumortier. — Eh ! je sais ce que c’est, Madame Ramelin. Je sais le vide que la mort laisse dans une maison, depuis que ma femme, ma pauvre Mélanie, m’a quitté pour aller habiter là-haut dans la grande maison du Bon Dieu. Après de pareils deuils, on n’est plus soi-même, on perd un peu la tête, et même il y a des jours où l’on oublie que l’on vit encore et alors on laisse tout à l’abandon. C’est contre ce découragement que nous devons lutter. Notre devoir est de réagir, vous et moi, parce que nous avons des enfants.

Madame Ramelin. — Votre Jean et mon Hector.

Monsieur Dumortier. — Mon Jean est à Paris et votre Hector habite Bruxelles…

Madame Ramelin. — Et nous, nous allons à Paris pour tâcher d’en ramener la femme de mon fils, cette folle Émerance Brayant. La belle-maman Brayant nous accompagne, vous savez ?

Monsieur Dumortier. — Antoine est aussi de l’expédition ?

Madame Ramelin. — Oui, le beau-père en est aussi. Nous partons à nous trois. Lorsque votre fils Jean nous a écrit, la semaine dernière, qu’il avait rencontré Émerance à Paris sortant d’un restaurant chic au bras d’un monsieur décoré qui pourrait bien être le ténor Michel, j’ai cru devoir communiquer immédiatement la nouvelle aux Brayant. « Il y a précisément un train de plaisir organisé pour assister au carnaval parisien, m’a répondu le papa. Nous en profiterons pour aller rechercher l’épouse légale de votre Hector, Madame Ramelin, et nous saurons bien l’arracher enfin au ténor aux chaussettes. » Le grand jour est arrivé et nous partons ce soir. Ce voyage, Monsieur Dumortier, aura toute la piété grave et recueillie d’un pèlerinage.

Monsieur Dumortier. — Combien je vous souhaite de réussir, chère Madame Ramelin. Recimentez le ménage de votre fils Hector et rendez à ce bon ami Brayant une fille, coupable peut-être, mais déjà repentante, j’en suis sûr. Votre Hector vous accompagnera-t-il ?

Madame Ramelin. — Impossible, Monsieur Dumortier. La guigne le poursuit, une guigne noire. Figurez-vous que depuis qu’il a quitté le Corset Idéal, il a déjà fait une douzaine de postes. Il est entré samedi dernier, comme voyageur en chef, à la Grande Fabrique d’Encaustiques du Boulevard du Nord… une fabrique immense…

Monsieur Dumortier (naïf). — Tiens, une fabrique au boulevard… Quand j’y ai été la dernière fois, il y a de cela sept ou huit ans, je crois qu’il n’y avait pas de fabrique…

Madame Ramelin. — Sur les grands boulevards ?… De votre temps, peut-être bien… mais aujourd’hui les grands industriels n’hésitent plus devant la dépense pour se bien placer… Bref, comme voici trois jours à peine que notre Hector a débuté dans ses importantes fonctions, vous comprenez qu’il serait assez mal venu de solliciter déjà un congé de cinq jours pour se rendre à Paris.

Monsieur Dumortier (gaffeur). — Il est vrai aussi que votre Hector n’a jamais montré une bien grande passion pour Emerance Brayant, « la petite bourgeoise », comme il l’avait surnommée lui-même, et que la fugue de sa femme l’a laissé…

Madame Ramelin (mordante). — Désespéré… oui, la fugue en question l’a laissé absolument désespéré, mais mon grand fils ne le montre pas, parce que c’est un homme que notre Hector… (Pour changer de conversation.) Et le vôtre, à propos ? Êtes-vous toujours aussi content de lui ?

Monsieur Dumortier. — Mon Jean travaille beaucoup, à ce qu’il m’écrit, et ses tableaux se vendent assez bien. C’est précisément rapport à mon fils que je me suis permis de venir vous déranger au moment des apprêts. Demain, vous serez à Paris et vous verrez inévitablement mon fils, puisqu’il s’est mis à votre disposition pour vous aider à rechercher votre bru. Ne voulez-vous pas lui remettre cette petite boîte de la part de son vieux papa ? (Il tire de la poche de son gilet une petite boîte soigneusement emballée.)

Madame Ramelin. — C’est casuel ?

Monsieur Dumortier. — Non. C’est une bague sans grande valeur marchande, mais qui a appartenu à sa mère et que je lui avais promise quand il est revenu à Liège pour assister à l’enterrement. Il y a un mot d’écrit dedans.

Madame Ramelin. — Je remettrai moi-même le bijou à votre grand.

Monsieur Dumortier (très ému). — Et vous l’embrasserez aussi un peu, pour moi ?

Madame Ramelin, — Et je l’embrasserai, oui, Monsieur Dumortier.

Et le bonhomme s’en va précipitamment pour cacher son trouble profond, car il est très, très ému, le vieux bourgeois, à la pensée que le lendemain matin Madame Ramelin verra son Jean. Il se hâte de regagner son domicile, car c’est jeudi, et le jeudi la petite Pauline vient lui rendre une longue visite toujours attendue avec impatience.

Pauline est cette jeune fille dont nous avons parlé incidemment dans une Une petite Bourgeoise et dont la mère, selon l’expression consacrée, « ne fait pas ce qu’elle devrait ». Son père, conseiller à la Cour de son vivant, avait connu Dumortier qui était son locataire, puis il était mort, ne laissant que des dettes. Dès lors, sa femme vécut d’expédients et de jeu, passant sa vie, en hiver soit à Monte-Carlo, soit à Venise, passant l’été à Ostende ou Trouville et s’arrêtant entre deux voyages à Paris. Ne pouvant traîner à sa suite, en ses continuels déplacements, sa Pauline, elle l’avait laissée à Liège en pension, et le bon papa Dumortier s’était chargé de s’occuper d’elle. Il l’aimait tant parce qu’elle était douce et bonne !

Et Pauline aimait de tout son cœur le vieux bourgeois.