Le Retour de la petite bourgeoise/I

Imprimerie Bénard (p. 9-20).


I.

Où Madame Brayant a peur d’une catastrophe
de chemin de fer et ce qui s’ensuit.



Rencontrâtes-vous déjà, benoît lecteur, un être masculin affligé du prénom d’Oscar et qui ne fût point grassouillet, replet et joyeux ? Tel est le portrait de M. Oscar Spielweg le charcutier, un petit bonhomme à la vareuse de toile blanche, qui se tient sur le seuil de sa boutique, Au Cochon d’Or, spécialité de tête de veau en tortue.

M. Spielweg, Oscar, a le sourire, car sa charcuterie est bien achalandée et il possède le plus monumental des comptoirs de marbre blanc de tout Liège. Le long des murailles de la charcuterie pendent des kyrielles de jambons d’Ardenne, des aunes de boudin et des chapelets de petites saucisses.

Soudain, le masque du bonhomme s’illumine d’un sourire supplémentaire, car il vient d’apercevoir M. et Mme Brayant qui se dirigent vers lui.

Monsieur Spielweg (se rangeant pour faire passage à la clientèle). — Ie da, qui voilà ! la famille Brayant au grand complet… (Entrant à la suite des nouveaux venus.) Quel vilain temps, n’est-ce pas, Madame Brayant ?

Madame Brayant. — Un vilain temps, oui, un tout vilain encore.

Monsieur Brayant. — Liège, Monsieur Spielweg, est une pissotière : le mot n’est pas de moi.

Monsieur Spielweg. — Pour moi, je préfère encore la pluie pourtant, car quand il fait chaud, la charcuterie transpire trop, voyez-vous, et alors…

Monsieur Brayant. — Pour voyager, un temps clairet vaudrait encore mieux pourtant…

Monsieur Spielweg. — Est-ce que, sérieusement, vous songeriez à vous mettre en route, Monsieur Brayant ?

Monsieur Brayant (désinvolte). — Nous partons ce soir même pour Paris, Monsieur Spielweg.

Monsieur Spielweg (les bras au ciel). — Pour Paris, Monsieur le pharmacien !

Madame Brayant (minaudant). — Un petit voyage d’agrément… pour se dégourdir les jambes…

Monsieur Spielweg (vaguement jaloux). — Eh bien, vrai, vous en devez ramasser de l’argent, dans la pharmacerie, pour aller le dépenser si loin… (Subitement confidentiel.) C’est-y vrai que c’est si beau que ça, Paris ?

Monsieur Brayant (à sa femme). — Maria, il demande si Paris c’est beau ! Tu l’entends ?

Madame Brayant (donnant la réplique et faisant l’indignée). — On ne demande pas des choses pareilles, Monsieur Spielweg. Pour qui se ferait-on prendre ? Je vous le demande !

Monsieur Spielweg. — C’est que moi, voyez-vous, Madame Brayant, je n’ai jamais été plus loin que Montaigu et je n’ai pas encore vu l’étranger.

Monsieur Brayant. — Nous non plus, mon ami, et cependant…

Monsieur Spielweg. — Alors, comment savez-vous ce qu’on voit à Paris ?

Madame Brayant. — Monsieur Brayant, qui ne recule jamais devant la dépense quand il s’agit de s’instruire, s’est acheté un Baedeker…

Monsieur Spielweg. — Un quoi dites-vous ?

Madame Brayant. — Un gros livre rouge comme en ont tous les ceux qui voyagent et qui raconte très bien tout ce qu’on voit, avec les prix.

Monsieur Spielweg (surabondamment convaincu). — Ça doit être bien intéressant, un livre pareil. Moi, ce que je meurs de voir, ce sont les pierres plates de la Roquette pour mettre la guillotine dessus.

Monsieur Brayant (indigné). — Mais, ce n’est pas ça du tout, Monsieur Spielweg, que nous attendons du guide. Ce qu’il nous apprend est autrement intéressant pour des gens qui ont de l’instruction. Ainsi, par exemple, notre Baedeker nous enseigne qu’à Paris, sur un mois, rien que sur un mois, vous m’entendez bien, les « Grands Magasins Réunis » usent, pour ficeler leurs paquets, six cent mille boules de ficelle de chanvre.

Monsieur Spielweg (congestionné). — Six cent mille boules !…

Monsieur Brayant (tartarinesque). — Il ajoute qu’il faut cinq heures à un bon marcheur pour traverser la ville de part en part… à vol d’oiseau.

Monsieur Spielweg. — Mais, des gens comme nous, Monsieur Brayant, doivent se perdre dans une affaire pareille.

Monsieur Brayant. — Et la boussole ? que faites-vous de la boussole, Monsieur Spielweg ?

Madame Brayant. — Monsieur Spielweg ne sait probablement pas ce qu’est la boussole, Antoine.

Monsieur Brayant. — Eh bien, je vais vous expliquer cela clairement. Voici : avec ce petit instrument de précision, qui ressemble à une montre qui n’aurait qu’une aiguille à deux pointes, et que tout voyageur doit toujours avoir en poche, nous sommes perdus dans la grande foule. Nous voulons nous retrouver. Nous prenons la petite boussole, et v’lan ! nous rattrapons notre direction. Ce n’est pas plus malin que ça.

Monsieur Spielweg (clignant de l’œil). — Il y aurait encore bien un autre moyen que je pense…

Monsieur Brayant. — Et lequel donc, Monsieur Spielweg ?

Monsieur Spielweg. — Ce serait d’entrer dans un café, d’y commander une bouteille de vin et de demander sa route au patron.

Monsieur Brayant (montrant sa femme). — Quand on voyage avec une femme comme il faut, Monsieur Spielweg, on n’entre pas dans les marchands de vin. Ce n’est pas convenable. Passe encore pour aller Au Phare le dimanche soir. Les monsieurs seuls prennent de l’alcool, les dames et les enfants une grenadine et une carafe d’eau pour tous…

Madame Brayant. — Mais j’y pense, Monsieur le charcutier : nous n’avons pas encore dit le but de notre visite.

Monsieur Spielweg (tombant en arrêt devant ses registres et suçant consciencieusement le bout de son crayon). — J’attends la commande, Madame Brayant.

Madame Brayant. — Nous voudrions bien avoir, pour ce soir, une demi-douzaine de pistolets sur le pavé avec de la demi-tête pour prendre en chemin de fer. Nous devons passer la nuit dans notre compartiment, da.

Monsieur Spielweg. — Avant une heure, les pistolets seront à votre porte.

Monsieur Brayant (au moment de sortir). — Alors, vous ne venez pas à Paris avec nous, Monsieur Spielweg ?

Monsieur Spielweg (soudain rêveur et se grattant le sommet du crâne avec la pointe du crayon à tout faire). — Ce n’est pas l’envie qui me manque, Monsieur Brayant. Ce n’est pas l’envie, mais il serait nécessaire que je ferme ma boutique comme pour un enterrement. C’est que je suis encore vieux jeune homme, da, moi.

Madame Brayant (coupant court aux doléances). — Au plaisir de vous revoir, Monsieur Spielweg.

Monsieur Spielweg (médusé derrière son comptoir de marbre). — Serviteur, Madame et la compagnie.

Tartarin Brayant et sa digne épouse sortent enfin de la charcuterie du Cochon d’Or et descendent maintenant la rue Grétry, où perche en célibataire l’honorable Spielweg. La pluie tombe fine et serrée inlassablement. Les trottoirs suintent l’humidité. Celle-ci se colle aux vêtements. Ce temps déplorable rend les âmes mélancoliques.

Madame Brayant (vinaigre). — Eh bien, vous en avez fait une belle, vous, Monsieur Brayant. Inviter ce gros charcutier à nous accompagner, nous des pharmaciens… En voilà des connaissances à montrer aux Parisiens. C’est que cet homme aurait bien eu le toupet de vous prendre au mot…

Monsieur Brayant. — Mais, Maria, tu comprends bien que ce n’est pas pour des gens comme les Spielweg qu’on organise des trains de plaisir pour Paris. Cinquante francs, dit-on, tout compris, mais il reste les plaisirs, les théâtres et les cafés chantants qui coûtent les yeux de la tête. Tout le monde ne peut pas se payer de petits déplacements pareils.

Le couple stoppe soudain au coin du pont de Longdoz.

Monsieur Brayant. — À propos, où allons-nous, maintenant ?

Madame Brayant. — Toi, tu vas à l’Agence pour dégager nos coupons. Moi, je vais aller me laver toute.

Monsieur Brayant (absurde). — Tu vas te laver, toi ! Tu vas prendre un bain, aujourd’hui ? Mais nous sommes jeudi, Maria, pas samedi… pas samedi…

Madame Brayant. — Et pourquoi n’irais-je pas aux Pitteurs, Antoine, si c’est mon goût ?

Monsieur Brayant. — Après tout, si c’est une idée que tu as…

Madame Brayant. — Une idée !… Est-ce que, par hasard, vous la trouveriez extraordinaire, mon idée ?

Monsieur Brayant. — Dame ! puisque d’habitude tu ne te laves que le samedi.

Madame Brayant. — C’est aussi raisonnable, sans doute, que de voir un homme comme vous, qui roule ses pilules pour tout le monde et qui vit de tous les partis, ne pas hésiter de traiter avec l’Agence des Voyages Économiques qui est exploitée par un franc-maçon…

Monsieur Brayant. — Mais est-ce que j’adopte les idées du directeur par le fait que je profite des avantages qu’il nous offre ?…

Madame Brayant. — Pourquoi n’as-tu pas été voir à l’Agence des Bons Voyages ?… Enfin, j’ai mon idée, moi, comme tu le dis. Voyager en chemin de fer, la nuit, sur un train exploité par les juifs et sous la conduite d’un franc-maçon… si le Ciel allait nous punir, Antoine !

Monsieur Brayant. — Allons, bon ! Allons, bien ! Tu deviens folle et pendant ce temps-là nous nous détrempons comme des canes… entre deux ponts encore, dans le courant d’air…

Madame Brayant. — Figurez-vous un peu, Monsieur Brayant, si votre femme allait revenir de Paris avec une jambe ou un bras de moins…

Monsieur Brayant (entre les dents). — Ce serait bien plus curieux si tu y oubliais ta langue, par exemple.

Madame Brayant. — Plaisantez, Antoine, si ce spectacle de votre épouse manchote et cul-de-jatte ne parvient plus à émouvoir votre cœur d’époux… Mais moi, quand on me conduira en voiture-hamac à Bavière, après la catastrophe de chemin de fer, et qu’on me déshabillera pour m’amputer, je ne veux pas avoir les pieds sales, moi.

Monsieur Brayant. — Allons, c’est dit. Va prendre ton bain. Ça ne nous coûtera tout de même que trente-cinq centimes… À cela près sur les frais du voyage…

Madame Brayant. — Nous devons nous retrouver à cinq heures chez la veuve Ramelin.

Monsieur Brayant. — Entendu. J’y serai, bobonne.

Dix minutes plus tard, le digne pharmacien arrive devant les bureaux de l’Agence des Voyages Économiques. D’un air délibéré il en franchit le seuil et, pour se donner un air tout à fait parisien, il « fransquillonne » horriblement. Il frappe au guichet.

Monsieur Brayant. — Je viens pour retirer mes coupons… pour le train de Paris… de Paris, c’est bien ça. Vous m’entendez bien, mon ami ? (Mais l’employé, après avoir servi le client, s’est courbé à nouveau sur son registre aux angles de cuivre.) Trois coupons de seconde classe… ça y est. Alors, la réunion des excursionnistes, ce soir, en gare de Longdoz ?

L’employé (banal). — À huit heures précises.

Cet homme qui écrit agace horriblement notre pharmacien.

Monsieur Brayant (collant). — L’arrivée du train aura lieu le lendemain ?…

L’employé (agacé). — En gare du Nord, à cinq heures du matin.

Monsieur Brayant (tenace). — On aura bien ses aises, au moins, dans le train ?

L’employé (commençant à sourire). — Un wagon par famille, oui, monsieur.

Monsieur Brayant (satisfait visiblement de ce que l’autre lui ait donné la réplique). — Si tout va bien, mon ami, je vous rapporterai un souvenir de Paris : une tour Eiffel pour servir de presse-papiers.

Presqu’en même temps, Mme Brayant arrive aux Bains et Lavoirs des Pitteurs où elle reçoit pour première douche un accueil fort banal du garçon de cabines, le gros Anatole, lequel ne paraît pas stupéfait du tout de voir arriver Mme Brayant « un jour qui n’est pas le sien ».

Madame Brayant. — Monsieur Anatole, pourrais-je avoir ma baignoire… celle de tous les samedis, vous savez…

Anatole (impassible). — Oui, madame. Une baignoire…

Madame Brayant. — Celle du samedi…

Anatole. — Si vous le voulez.

Madame Brayant. — C’est que nous ne sommes pas samedi.

Anatole. — En effet, madame, nous sommes jeudi.

Madame Brayant. — C’est que je viens aujourd’hui, parce que samedi je serai absente…

Anatole (indifférent). — Ah !…

Madame Brayant (rouge de colère). — C’est que je serai à Paris, Monsieur Anatole.

Anatole (de plus en plus banal). — Ah bah ! vous allez… Voici votre bain préparé.

Mme Brayant pénètre dans sa cabine le chapeau en bataille. Dès que la porte s’est refermée :

Madame Brayant. — Cet imbécile d’Anatole qui fait semblant de ne pas comprendre. Ousque la jalousie va se nicher, maintenant !

Et elle se déshabille.