Le Puits de la vérité/M. de Chateaubriand



M. DE CHATEAUBRIAND



Il ne semble pas que le ton de dénigrement avec lequel M. Jules Lemaître parle toutes les semaines de Chateaubriand ait unanimement satisfait ses auditeurs. Chateaubriand est pour nous, fils plus ou moins fidèles du romantisme, une sorte d’Homère. Nous souffrons mal qu’on s’en fasse le Zoïle, même avec le sourire. Nul homme n’est plus sympathique même à ceux qui ne goûtent pas toutes ses idées : il les a exprimées en un si beau langage ! Les catholiques croient qu’il a posé la plus noble et la plus irréfutable des apologies du Christianisme et les libres esprits, d’autre part, lui savent gré de ne l’avoir conçue que comme une sorte d’esthétique. Il avait d’abord eu soin d’en écrire la contre-partie, afin de mieux dérouter la postérité, et M. Jules Lemaître, qui a exactement et de son mieux suivi cet exemple, aurait dû s’en souvenir. Cet homme fut un grand voyageur, un grand amoureux, un grand écrivain, peut-être un grand homme d’État, un grand historien, un grand traducteur, un grand critique, un grand mémorialiste, et je ne sais quoi de grand encore. Que lui manque-t-il donc pour être admiré absolument ? Rien, et c’est cela même qu’on lui reprochera éternellement. On lui en veut aussi d’avoir été sous tous ses masques trop véridiquement lui-même, de n’avoir vu que soi dans le mouvement des choses, et de les avoir considérées avec trop d’ironie. Ah ! s’il avait été dupe, on le plaindrait et on lui passerait le reste. Mais jusque dans la disgrâce, il s’est arrangé pour n’avoir jamais besoin de pitié. Cela est impardonnable. Plutôt que d’écouter à son sujet les orateurs, pour diserts et spirituels qu’ils soient, conférez les Mémoires d’outre-tombe, avec la Correspondance (que la maison Champion vient d’entreprendre), allez directement à l’homme même. Vous verrez. C’est bien autre chose que ce qu’on vous a dit.


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