Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/26

Lecomte (p. 201-203).

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
La pagode de Sarapour.

XXVI

SIR JAMES GORDON, LE THUG.



Le soir de cette émouvante journée, à neuf heures, ainsi qu’on l’avait annoncé, la séance fut ouverte.

Inutile d’ajouter que la foule n’était pas moins compacte qu’à l’audience du matin.

— Messieurs, dit le président aux juges en prenant place à son fauteuil, je dois compte à Vos Seigneuries des résultats de la dernière expédition. J’ai reçu de Goudjevaram, il y a une heure, les nouvelles les plus satisfaisantes. Deux cents Étrangleurs sont tombés au pouvoir de nos braves troupes.

— A-t-on pu tirer quelque chose de Ressoul ? demanda à ce moment l’un des juges.

— Ce fanatique persiste à se taire, répondit l’un des officiers attachés à l’instruction ; il a seulement annoncé sa résolution de se laisser mourir de faim. Mais un de ses complices, sur la promesse qu’il aurait la vie sauve, a juré de livrer les plans de Ressoul.

— Nous allons commencer cette audience, dit sir Georges Monby, par l’interrogatoire de sir Gordon, un des deux Anglais reconnus par sir Harry Temple dans le repaire des Thugs.

Puis il ajouta en s’adressant aux huissiers :

— Qu’on introduise sir James Gordon.

Quelques minutes après James Gordon entrait la tête haute. On avait dû lui lier les mains, car il avait tenté de se suicider.

— Ce nom de Gordon n’est pas le vôtre ? lui demanda le président.

— Nom, mylord, répondit cet homme, et s’il vous plaît, je tairai mon vrai nom.

— Vous êtes citoyen anglais ?

— Non, mylord, je suis né en Irlande, et, c’est parce que je suis Irlandais que vous me voyez associé à ces misérables Thugs que je méprise et que je hais.

— Comment se fait-il qu’avec de tels sentiments vous ayez pu consentir à servir les desseins de ces assassins ?

— Ne le comprenez-vous donc pas ? Je suis Irlandais et je hais l’Angleterre encore plus que je hais les Thugs. Les Étrangleurs sont des monstres, j’en conviens, mais ils devaient arriver à ruiner la puissance anglaise dans l’Inde, et je me suis fait leur ami. D’ailleurs, jamais…

Sir James Gordon s’interrompit subitement.

— Je vous engage à poursuivre, lui ordonna le président.

— À quoi bon ! répondit Gordon. J’ai mérité la potence, pendez-moi ; je ne prononcerai plus un mot.

— Vous refusez de continuer ?

— Absolument.

— Je n’insisterai pas. On va vous reconduire en prison ; là, sans doute, vous réfléchirez.

Les soldats entraînèrent sir James Gordon, que des huées accompagnèrent jusqu’à ce qu’il eût disparu.

C’est plus tard seulement qu’on devait savoir quel avait été le but de cet Irlandais en s’associant aux Étrangleurs. On apprit alors avec terreur que sir James Gordon était venu aux Indes comme émissaire des fenians, ces implacables ennemis que l’Angleterre a dans son propre sein, et dont la haine n’allait pas tarder à se traduire par des grèves, des révoltes, des attentats de toute nature.

Le fenianisme d’Irlande s’alliant au Thugisme hindou, c’était là un véritable danger pour la puissance britannique, sir William Bentick l’avait compris. Aussi avait-il l’intention de faire grâce de la vie à sir James, dans l’espoir d’obtenir de lui quelques révélations.

C’était compter sans l’énergie du gentilhomme irlandais, sans le fanatisme politique et religieux qui l’avait fait le complice des Étrangleurs.

En effet, à peine réintégré dans son cachot, sir James se précipita la tête contre la muraille et, lorsque les geôliers accoururent au bruit de sa chute, ce ne fut que pour relever un cadavre.