Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 249-264).
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CHAPITRE XXVII.

EN PRISON.


Toutes les cellules de la prison étaient occupées. Miles et le roi furent enchaînés dans une vaste pièce où l’on avait coutume d’enfermer les malfaiteurs accusés d’offenses légères. Ils n’étaient pas seuls. Une vingtaine d’individus de tout sexe et de tout âge avaient comme eux les fers aux pieds et aux mains. C’était une tourbe immonde de vauriens dont le langage trahissait l’ignoble condition.

Le roi ne revenait point de sa stupeur. Il ne pouvait s’imaginer qu’un sujet anglais, un mortel quelconque eût assez de témérité pour faire un tel outrage à la royauté.

Miles était sombre et taciturne. Son visage, d’ordinaire si doux, avait pris une expression farouche.

Eh quoi ! revenir à la demeure paternelle, après tant d’années d’absence, rentrer au foyer de la famille comme le fils prodigue, s’attendre à trouver tous les bras ouverts, tous les cœurs pleins de joie, et au lieu de cela se voir jeté dans un infect cachot, et enchaîné avec des voleurs !

Quelle différence entre l’attente et le résultat ! Et quel nom donner à cette aventure, qui tenait à la fois du tragique et du grotesque ? Tel un homme qui sort de chez lui pour admirer un arc-en-ciel et qui est frappé par la foudre !

Peu à peu ses pensées confuses, et se pressant toutes à la fois dans son cerveau, s’éclaircirent et se classèrent avec ordre. Alors sa réflexion se concentra sur lady Édith. Il examina sous toutes ses faces la conduite qu’elle venait d’avoir à son égard ; mais quoi qu’il fît pour la disculper, il n’y pouvait parvenir. Le reconnaissait-elle ? Ne le reconnaissait-elle point ? Jamais il ne s’était trouvé en présence d’un dilemme aussi perplexe. À la fin pourtant, il dut s’incliner devant l’évidence des faits et s’avouer qu’elle l’avait reconnu et renié. Il aurait voulu l’accabler de malédictions, mais il avait eu toujours pour elle un si grand respect, un attachement si vrai, si profond, qu’il lui sembla que maudire le nom d’une femme aimée, ce serait commettre une profanation.

Miles et le roi n’avaient pour se garantir du froid qu’une mauvaise couverture. Ils passèrent une nuit affreuse.

Le geôlier avait fait entrer en contrebande quelques bouteilles de liqueur pour les autres prisonniers. Ceux-ci étaient ivres, ils criaient, chantaient, hurlaient, se battaient, se jetaient à la tête ce qu’ils trouvaient sous la main.

Vers minuit, un homme assaillit une femme et l’assomma à coups de manilles[1]. Il l’aurait tuée si le geôlier n’était intervenu. La paix se rétablit par le procédé accoutumé. Le geôlier assomma l’homme à coups de bâton, et profita de l’occasion pour rosser également ceux qui n’avaient rien fait. Les battus parurent contents, car ils se turent. On n’entendit plus que quelques gémissements étouffés.

Les jours s’écoulèrent sans qu’aucun changement eût lieu dans le sort du roi et de son compagnon. De temps à autre, on introduisait dans la prison des individus que Miles se rappelait plus ou moins avoir vus autrefois, et qui venaient regarder « l’imposteur » sous le nez, lui dire qu’ils ne le connaissaient pas et l’injurier. La nuit arrivée, le vacarme, les querelles et les batailles recommençaient.

À la fin pourtant, il se produisit un incident nouveau. Le geôlier amena un matin dans la prison un homme tellement vieux qu’il paraissait avoir plus de cent ans.

— Le scélérat est dans cette pièce, dit-il ; toi qui as vu naître tous les gens de ce pays, tu reconnaîtras bien où il est, si vraiment il est ici. Regarde tous les prisonniers avec soin.

Miles avait levé les yeux en entendant ces paroles, et l’espérance, qui semblait anéantie dans son cœur, s’était tout d’un coup réveillée. Il se dit :

— Ce vieillard, c’est Blake Andrews, le plus vieux des serviteurs de notre famille, celui qui nous a tous tenus dans ses bras quand nous étions enfants ; c’était autrefois un brave homme, droit, probe, sincère, mais est-il resté tel, dans ce milieu d’hypocrisie et d’êtres pervertis ? C’est lui qui m’accompagnait quand j’ai quitté Hendon Hall, il y a sept ans, et sept ans ne changent point le caractère d’un vieillard. Il me reconnaîtra, il ne me reniera point comme ont fait les autres.

Le vieillard promenait sur chacun des prisonniers un regard attentif et scrutateur ; il sondait en quelque sorte leurs traits, et après chacune de ses enquêtes, il demeurait pensif.

Quand il les eut vus tous, il dit avec humeur :

— Tu m’as fait perdre mon temps. Je ne vois ici qu’un tas de vauriens, de traîne-potence, que tu feras bien de pendre haut et court, le plus tôt possible, pour débarrasser le pays de cette lèpre.

Le geôlier eut un éclat de rire.

— Et celui-ci, dit-il, en désignant Miles, ce grand sac à vices, toise-le-moi comme il faut et dis-moi ton avis.

Le vieillard avança curieusement la tête, regarda Miles dans le blanc des yeux, eut l’air de compter les poils de sa barbe, fronça les sourcils, haussa les épaules et dit :

— Ça, Miles Hendon ? Autant dire que je suis l’archevêque de Canterbury. Les yeux que j’ai dans ma tête sont des yeux, vois-tu, et pas des bouchons de liège. Je te dis que cet homme n’est pas Miles, et je m’y connais, je crois.

— Je m’en doutais comme toi, père Andrews, et je sais que tu vois encore un lièvre d’un bout de la plaine à l’autre. Va, si j’étais messire Hughes, j’en aurais fini depuis longtemps avec cette engeance, et…

Le geôlier fit un geste significatif en se dressant sur la pointe des pieds et en feignant de se suspendre par le cou à une corde imaginaire, tandis qu’il imitait, par une espèce de hoquet, le mouvement convulsif d un homme qui suffoque.

— Dieu me garde, il a une mine de bandit qui fait frissonner, s’écria Andrews en reculant. Si j’avais charge de régler son compte, je le brûlerais à petit feu, ou j’y perdrais ma réputation d’honnête homme.

Le geôlier eut un nouvel éclat de rire, et sa face prit une expression féroce.

— Je te laisse avec lui, père Andrews. Fais-le jaser, si ça t’amuse. Tu m’avertiras quand tu en auras assez.

Il disparut. Le vieillard se rapprocha de Miles et se pencha sur lui.

— Dieu soit loué, mon maître, dit-il vivement. Te voilà enfin revenu. On avait fait courir le bruit de ta mort ; c’était un mensonge. Je t’ai reconnu tout de suite ; et il m’a fallu un grand effort sur moi-même pour ne pas pousser un cri de douleur, en te voyant parmi cette immonde racaille. Je suis vieux et pauvre, mon maître ; si je dis la vérité, on m’enverra au supplice ; mais ordonne et j’obéirai… Veux-tu que je proclame devant tout le monde que tu es Miles Hendon, celui de mes maîtres que j’ai toujours aimé avec le plus de dévouement et que j’aime aujourd’hui comme jadis ? Parle, j’obéirai, dussé-je être étranglé.

Miles le regarda avec émotion.

— Non, dit-il, je ne veux point. Je te perdrais sans me sauver. Mais je te remercie. Tu m’as fait croire qu’il y a encore sur terre des êtres humains, dignes de ce nom.

Blake Andrews devint ainsi un auxiliaire précieux pour Miles et le roi. Le vieillard venait plusieurs fois par jour dans la prison sous prétexte d’interroger le « scélérat », et à chacune de ces visites, il passait en contrebande quelque douceur, cuisse de poulet ou tranche de porc qu’il glissait dans la main de Miles, sans qu’on s’en aperçût. En même temps il le tenait au courant de ce qui se passait.

Miles donnait la viande au roi, car le pauvre Édouard eût péri de faim sans cette attention d’Andrews, n’ayant point été accoutumé, au palais de Westminster, à manger la grossière nourriture servie aux prisonniers de Hendon Hall.

Les visites du vieillard étaient toutefois de courte durée, afin de ne point éveiller les soupçons. Mais le peu de paroles qu’il disait, en passant, à l’oreille de Miles, et qu’il entrecoupait, pour mieux jouer son jeu, de grossières insultes lancées tout haut, suffisaient pour faire comprendre au frère de Hughes la trame ourdie par l’usurpateur.

Il apprit ainsi qu’Arthur était mort depuis six ans. Cette perte et l’absence de nouvelles de Miles avaient profondément altéré la santé de sir Richard. Celui-ci, sentant sa mort prochaine, avait témoigné le désir de voir l’hymen de Hughes et d’Édith avant l’arrivée de sa dernière heure. Édith résista longtemps, ajournant de mois en mois ce mariage, et espérant toujours que Miles reviendrait.

Un jour, on reçut une lettre où la mort du brave soldat était racontée avec les détails les plus circonstanciés. Ce fut le dernier coup porté à sir Richard. Il insista sur la prompte célébration du mariage. Édith demanda et obtint un mois de répit, puis un autre mois, puis un troisième. Sir Richard s’alita, et la veille de la mort de son tuteur, Édith consentit à donner sa main à Hughes.

Le bruit avait couru, dans le pays, que, peu de temps après son mariage, la châtelaine de Hendon Hall avait trouvé dans les papiers de son mari le brouillon de la lettre prétendûment reçue au sujet de la mort de Miles. On disait que lady Édith avait reproché à Hughes d’avoir hâté son mariage et par suite la mort de air Richard, et qu’elle l’avait ouvertement accusé de n’être qu’un faussaire. On racontait aussi des choses effrayantes de la tyrannie de Hughes à l’égard de sa femme et de ses serviteurs ; et l’on s’accordait à reconnaître que, depuis la mort de sir Richard, l’héritier de Hendon Hall avait jeté le masque et était devenu le plus cruel et le plus impitoyable des maîtres, rançonnant et faisant périr de faim ceux de ses vassaux et de ses serfs qu’il ne pendait pas.

De tout ce que disait Andrews, le roi n’écouta qu’une phrase :

— On assure, avait dit le vieillard, que le Roi est fou. Mais, de grâce, n’ayez pas l’air de le savoir, car il y a peine de mort pour qui touche ce sujet.

Le roi eut un soubresaut et fixant ses yeux sur Andrews :

— Le Roi n’est pas fou, brave homme, dit-il avec indignation. Et je vous conseille de vous mêler de ce qui vous regarde et de ne point vous livrer à des propos insensés qui pourraient vous coûter cher.

— Que veut dire ce petit ? demanda Blake, un peu vexé de se voir morigéner par un enfant, qu’il ne connaissait point et qu’il avait jusqu’alors comblé de prévenances.

Miles Hendon lui fit un signe d’intelligence.

Sans se soucier davantage de l’interpellation royale, Andrews poursuivit :

— Le feu roi doit être enterré à Windsor dans une couple de jours, le 16 de ce mois, et le nouveau roi doit être couronné à Westminster le 20.

— Il me semble qu’avant de couronner le Roi il faut l’avoir retrouvé, murmura l’enfant. Puis il ajouta à part lui :

— Mais on va s’en occuper, et j’y veillerai…

Le vieillard continua :

— Sir Hughes doit assister au couronnement. Il nourrit secrètement l’espoir d’être élevé à la pairie, car il est en grande faveur auprès du Lord Protecteur.

— Quel Lord Protecteur ? demanda le roi,

— Sa Grâce le duc de Somerset.

— Quel duc de Somerset ?

— Mais il n’y en a qu’un, ce me semble, Seymour, comte de Hartford.

Le roi eut un geste d’étonnement et de colère.

— Depuis quand cet homme est-il duc et Protecteur ? interrogea-t-il avec sévérité…

— Depuis le trente et un janvier.

— Et qui l’a fait duc et Protecteur, je vous prie ?

— Il a pris ce titre et cette dignité avec l’agrément du grand conseil et du Roi.

— Du Roi ? De quel roi ? s’écria l’enfant, l’air interdit.

— Comment ? de quel roi ! Et qu’est-ce que cela peut bien te faire à toi, petit ? Combien crois-tu donc que nous ayons de rois en Angleterre ? De quel roi ? Eh ! parbleu ! de notre très sacré souverain Édouard VI, que Dieu l’ait en sa sainte garde ! Un charmant petit garçon, dit-on, tout plein de qualités, quoique… mais, qu’il soit fou ou non — et l’on affirme que son état s’améliore de jour en jour — tout le monde fait son éloge, on le couvre de bénédictions, on supplie le Ciel de le conserver pendant de longues années à son peuple, dont il est appelé à faire le bonheur et la prospérité, car il a inauguré son règne par un acte d’humanité en faisant grâce de la vie au vieux duc de Norfolk, et depuis le peu de temps qu’il a succédé à son père, le terrible Henri VIII, il a déjà fait abroger plusieurs des lois cruelles qui opprimaient le peuple, et songe, dit-on, à introduire partout de grandes réformes…

Le roi ne pouvait en croire ses oreilles. Il s’était soudainement absorbé dans ses pensées et n’entendait plus un mot de ce que disait le vieillard. Ce « charmant petit garçon » était-il le petit mendiant avec qui il avait changé de costume avant de quitter le palais ? Cela n’était pas possible : l’enfant pauvre d’Offal Court, s’il avait eu l’audace de se faire passer pour le prince de Galles, avait dû se trahir au premier mot, au premier geste ; on l’avait, sans aucun doute, expulsé du palais, et on s’était mis à la recherche du vrai prince. Il n’était pas possible que la noblesse eût élu, à la place du fils de Henri VIII, quelque prince du sang, ou qu’à son défaut, on eût acclamé une autre dynastie que celle des Tudor. Le comte de Hertford s’y serait opposé et, tout puissant qu’il était, il aurait écrasé les rebelles.

Plus le roi s’abîmait dans ses conjectures, plus il se trouvait impuissant à résoudre ce mystère, plus aussi il devenait perplexe, agité, incapable de dormir, de manger. Son impatience d’aller à Londres croissait d’heure en heure, sa captivité lui paraissait d’instant en instant plus intolérable.

Vainement Miles Hendon mettait en œuvre toutes ses ressources pour calmer le trouble du roi ; le pauvre diable ne réussissait qu’à l’irriter davantage.

Deux femmes, enchaînées près de lui, eurent plus de succès. Elles lui parlèrent avec bonté, avec douceur, et lui enseignèrent à prendre patience. Il les remercia, les écouta et daigna leur demander pourquoi elles étaient en prison.

— Nous sommes catholiques, dirent-elles.

Le roi sourit et dit :

— Il y a eu évidemment erreur. Être catholique n’est point un crime ; on ne saurait vous retenir en prison pour cela.

Elles ne répondirent point, mais il y avait quelque chose de triste dans leur regard.

— Vous ne semblez pas rassurées, dit-il, parlez ; qu’avez-vous à craindre ? On vous a emprisonnées, mais on vous mettra bientôt en liberté.

Elles essayèrent de donner une autre tournure à la conversation : il semblait avoir une idée fixe.

— On ne vous fouettera pas, dit-il avec anxiété, on n’osera point commettre une telle barbarie, N’est-ce pas, on n’osera point ?

Les femmes étaient navrées. Elles auraient voulu éviter une explication catégorique, et elles sentaient qu’il leur était impossible d’y échapper. L’une d’elles, s’armant de courage, dit avec un accent ému :

— Tu nous brises le cœur, pauvre petit. Dieu nous donne la force de supporter…

— N’achevez pas, cria le roi, je vous comprends. Je lis dans vos yeux que votre sort vous paraît inévitable. Fouettées, vous, pauvres femmes ! Non, cela ne se peut point. Je ne veux pas. Cessez de pleurer, vos larmes me pénètrent l’âme. Courage ! J’arriverai à temps pour vous soustraire à cet affreux supplice. Comptez sur moi.

Quand le roi s’éveilla le lendemain matin, les femmes n’étaient plus là.

— Elles sont sauvées, se dit-il, on les aura lâchées ; elles sont plus heureuses que moi. Qui me consolera maintenant ?

Elles avaient, l’une et l’autre, épinglé sur ses haillons un bout de ruban en signe de souvenir. Il se promit de garder ces objets avec le plus grand soin.

— Elles ont partagé la captivité du Roi, se dit-il, le Roi les fera rechercher, il leur accordera son appui, sa protection. Elles seront heureuses.

En ce moment, le geôlier entra avec quelques acolytes, et commanda de mener les prisonniers dans la cour de la geôle.

Le roi poussa un cri de joie. Il allait donc enfin revoir le ciel bleu, respirer l’air pur. Il s’irritait de la lenteur des formalités. Son tour n’arriva qu’en dernier lieu. On détacha sa chaîne qui était fixée au mur, comme on avait détaché celle de Miles Hendon, et les prisonniers se mirent en marche sous l’escorte de leurs gardiens.

La cour de la geôle était un préau à ciel ouvert, pavé de dalles. Les prisonniers y pénétrèrent par une arcade de maçonnerie massive. On leur ordonna de se mettre en rang, le dos au mur. Une grosse corde tendue sur eux les empêcha de se mouvoir. Des gardes armés jusqu’aux dents faisaient sentinelle de distance en distance. L’air était glacial. La neige, tombée pendant la nuit, couvrait le sol d’un linceul lugubre. Par moments un coup de vent balayait cette neige et fouettait les visages des malheureux incapables de se garantir.

Au milieu de la cour se dressaient deux poteaux. Deux femmes y étaient attachées. Le roi les reconnut aussitôt : c’étaient ses compagnes de captivité.

— Hélas ! se dit-il, je croyais qu’on n’aurait point eu cette cruauté. Pauvres créatures ! Je n’aurais jamais supposé que l’on eût le courage, la lâcheté de fouetter des femmes ! Oh ! honte ! voir de telles choses, non dans un pays d’infidèles, mais en Angleterre, dans un royaume chrétien ! Fouettées ! Et moi qui leur ai donné de l’espoir, qui leur ai promis de les sauver, j’assiste à ce spectacle, je laisse s’accomplir cette sauvagerie, sous mes yeux. Étrange ! étrange en vérité ! Quoi, je suis la source de toute autorité, tout le monde doit se prosterner devant ma volonté dans ce vaste royaume, et je ne peux empêcher de martyriser deux femmes innocentes ! Ah ! mécréants et lâches ! souvenez-vous bien du serment que je fais ici. Un jour viendra où il vous sera demandé un compte terrible de votre conduite. Et ce jour-là, pour chaque coup de fouet que vous aurez donné, vous en recevrez cent.

Une porte de fer s’ouvrit et livra passage à un flot de curieux qui dérobèrent les femmes à sa vue.

Un prêtre se fraya un chemin à travers la foule et disparut aussi. Puis le roi entendit des bruits confus qui lui parurent être des interrogations et des réponses, sans qu’il comprît exactement ce que l’on disait ni ce que l’on faisait. Puis il y eut un bourdonnement sourd et prolongé, des allées et venues, accompagnées de cris et de commandements, annonçant l’imminence d’un événement extraordinaire. Puis il se fit un silence solennel.

Alors, sur un ordre donné, la foule s’écarta de manière à faire le vide au centre de la cour. Le roi poussa un cri d’horreur. Un flot de sang monta à ses joues. Il lui sembla que la moelle se figeait dans ses os.

Des fagots avaient été entassés aux pieds des deux femmes et un homme à genoux y mettait le feu.

Les femmes avaient baissé la tête et couvraient leurs visages de leurs mains. Les flammes jaunâtres montaient lentement en léchant les poteaux comme des langues de vipères. Le bois des fagots avait des craquements sinistres et pétillait. Des gerbes de fumée noire et bleue chassées par le vent se condensaient en nuages et flottaient au-dessus des têtes. Le prêtre levait les mains et priait.

Tout à coup deux jeunes enfants, deux petites filles, sortirent de la foule et se précipitèrent, en poussant des sanglots, des hurlements de douleur, vers les poteaux où les femmes étaient attachées. Des gardes les saisirent. L’une des enfants ne put se soustraire à leur étreinte, mais l’autre leur échappa, en criant qu’elle voulait mourir avec sa mère. Avant qu’on eût pu la saisir, elle s’était cramponnée au cou de la pauvre condamnée.

On parvint enfin à lui faire lâcher prise. Sa robe était en feu. Deux ou trois gardes la maintenaient. Il fallut, pour la sauver, lui arracher par lambeaux les vêtements et les chairs. Elle criait toujours qu’elle était seule au monde, qu’elle n’avait que sa mère, elle suppliait les gardes de la jeter dans les flammes.

Les petites filles ne cessaient de pousser des cris déchirants, de se débattre. Tout à coup une immense clameur partit de la foule, et cette clameur était dominée par deux voix étouffées.

Le roi avait, depuis le commencement de cette scène, fixé les yeux sur les poteaux ; il les détourna pour n’être pas témoin de l’horrible dénouement, et la tête retombant sur la poitrine, les paupières closes, le visage d’une affreuse pâleur, il dit :

— Non, ce spectacle ne sortira jamais de ma mémoire. Je ne cesserai de le voir le jour comme la nuit. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas voulu que je fusse aveugle !

Miles observait le roi et se disait avec satisfaction :

— Le trouble de son esprit tend à disparaître ; il a beaucoup changé, il devient plus calme. Autrefois il aurait accablé les gardes d’invectives, il aurait crié : « Je suis le Roi ! » il aurait donné l’ordre de mettre les femmes en liberté. Son hallucination aura bientôt cessé et son pauvre cerveau malade se remettra en équilibre. Dieu lui vienne en aide !

Le même jour, quelques nouveaux prisonniers furent amenés dans le cachot où ils devaient passer la nuit, pour être dirigés, le lendemain, sur divers points du royaume, afin de subir les condamnations qu’ils avaient méritées par leurs crimes. Le roi les interrogea. Il s’était fait, dès son entrée dans la prison, un devoir de questionner, chaque fois qu’il le pouvait, les détenus sur la nature des peines prononcées contre eux, et tout ce qu’il apprenait le navrait.

Parmi les nouveaux arrivés se trouvait une pauvre femme, à moitié idiote, qui avait pris un yard[2] ou deux de drap chez un tisserand. Elle devait être pendue. Un homme avait été accusé d’avoir volé un cheval. Le fait n’avait pas été prouvé. Il se croyait déjà sauvé, mais à peine avait-il été élargi, qu’on l’avait ressaisi pour avoir tué un daim dans le parc royal. La culpabilité avait été établie. Il était condamné aux galères et allait faire sa peine. Un autre était apprenti-marchand. Son cas émut vivement le roi. Il était tout jeune. Un soir, il avait trouvé un faucon qui s’était échappé. Il l’avait emporté chez lui, s’imaginant que l’oiseau lui appartenait de droit ; il avait été convaincu de vol et condamné à mort.

La sévérité draconienne de ces sentences mit le roi dans une fureur et une exaltation telles qu’il ordonna à Miles de forcer la porte de la prison et de fuir avec lui pour le ramener immédiatement à Westminster. Il voulait monter sur le trône dès le lendemain matin, proclamer une amnistie générale et sauver tous ces malheureux.

— Pauvre enfant ! soupira Hendon, ces sombres histoires ont de nouveau ébranlé sa raison. Sans cela, sa convalescence aurait marché rapidement.

Il y avait aussi parmi les détenus un ancien magistrat. C’était un homme aux traits énergiques, et qui paraissait inaccessible à la peur. Il avait écrit, trois ans auparavant, un libelle contre le lord chancelier qu’il avait accusé d’iniquité. Il avait été condamné pour ce crime à la dégradation et au pilori. En outre, on lui avait coupé les deux oreilles et on lui avait infligé une amende de trois mille livres sterling[3]. Il devait passer le reste de sa vie en prison. Cette dernière peine avait été motivée par la publication d’un second libelle. Avant de l’envoyer aux galères à perpétuité, on lui avait coupé ce qui restait de ses oreilles, et infligé une amende supplémentaire de cinq mille livres ; on lui avait, en dernier lieu, imprimé des stigmates d’infamie sur les deux joues avec un fer rouge.

— Ce sont d’honorables cicatrices, dit-il en écartant ses cheveux blancs, pour montrer comment on l’avait mutilé.

Le roi rugit de colère.

— Personne ne me croit, s’écria-t-il, toi pas plus que les autres. Qu’importe ! Dans un mois tu seras libre et la loi qui t’a frappé en déshonorant l’Angleterre sera rayée du Livre des Statuts[4]. Le monde est mené à l’envers. Les rois devraient faire eux-mêmes l’expérience de leurs lois ; ils apprendraient ainsi à avoir pitié de leurs peuples.



  1. Anneau qui tient à une chaîne la jambe des forçats.
  2. Mesure de 91 centimètres. Elle se divise en trois pieds ou trente-six pouces. C’est l’unité de longueur en Angleterre et aux États-Unis.
  3. La livre sterling vaut un peu plus de 25 francs.
  4. Code des lois anglaises.