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Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 242-248).
En prison  ►


CHAPITRE XXVI.

RENIÉ.


Le roi était demeuré muet et pensif. Quand Hughes fut parti, il leva la tête et dit :

— C’est étrange et extraordinaire, je ne puis comprendre…

— Non, sire, fit Miles avec vivacité, il n’y a rien d’étrange dans tout ce que vous venez de voir et d’entendre. Je le connais, il agit comme il pense. C’est un scélérat. Tel il était enfant, tel il est aujourd’hui.

— Je ne parle pas de lui, sir Miles.

— Et de qui donc parlez-vous ? Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

— Qu’on ne soit pas inquiet de l’absence du Roi…

— Quoi ? Comment ? Je ne saisis point.

— Vraiment ! Ne vous semble-t-il pas surprenant que toutes les routes du pays ne soient pas parcourues en tous sens par des courriers, qu’on ne distribue point partout des proclamations, faisant la description de ma personne, et ordonnant de me rechercher sans trêve ni cesse ! Ne vous paraît-il point étrange et extraordinaire que le chef de l’État puisse ainsi disparaître, sans qu’on s’en émeuve en Angleterre et en Europe, sans qu’on prenne le deuil, sans qu’on se demande de ville en ville, de maison en maison, comment un fait aussi inouï a pu se produire, et comment un événement, qui doit être malheureux pour tout le royaume, qui devrait mettre tout sens dessus dessous, se prolonge depuis plusieurs jours, sans que personne paraisse en avoir souci !

Miles eut un sourire de compassion.

— C’est vrai, sire, dit-il, je l’avais oublié.

Et il ajouta à part lui avec un soupir :

— Pauvre tête, toujours hantée par la même folie !

— Mais j’ai un projet, continua l’enfant, un projet qui doit nous sauver l’un et l’autre. Je veux écrire une lettre en trois langues, en latin, en grec et en anglais. Vous la porterez demain matin à Londres et vous ferez diligence. Vous ne la donnerez qu’à mon oncle, lord Hertford ; quand il la verra, il reconnaîtra mon écriture et donnera l’ordre de venir me reprendre ici.

— Ne vaudrait-il pas mieux, sire, attendre ici, jusqu’à ce que je me sois fait reconnaître moi-même ? Quand j’aurai recouvré mes droits et mes biens, il nous sera bien plus facile…

— Paix, sir Miles ! interrompit le roi impérieusement. Que sont vos domaines insignifiants, vos intérêts personnels et sans importance auprès des affaires du royaume et de la sauvegarde du trône ?

Puis regardant le pauvre homme avec bonté :

— Obéissez et n’ayez point de crainte, dit-il, justice vous sera faite en son heure. Je me souviendrai de vous et de vos loyaux services.

Il s’était assis à la table, y avait pris du papier et une plume et s’était mis à écrire d’une main rapide.

Miles le contemplait, émerveillé.

— Si je n’étais sûr de l’endroit ou je l’ai trouvé, se dit-il, je jurerais sur le salut de mon âme que c’est le Roi lui-même qui vient de me parler. Qu’on le veuille ou non, il faut lui obéir. Il a un air de commandement, il impose sa volonté comme ferait le Roi en personne. Où donc a-t-il pu prendre ce ton et cette assurance ! Le voilà qui écrit et griffonne, et trace des pattes de mouche qu’il prend pour du latin et du grec… Et à moins de trouver en ma cervelle quelque échappatoire pour faire diversion à cette nouvelle lubie, je vais être obligé de faire semblant demain de partir à l’aurore pour m’acquitter de la haute mission qu’il me confie !

Cependant les idées de Miles le ramenèrent presque aussitôt à sa propre situation. Il s’absorba si complètement dans ses réflexions que lorsque le roi lui remit sa lettre, il la prit machinalement et la fourra dans sa poche sans savoir ce qu’il faisait.

— Quelle étrange conduite ! murmura-t-il. Elle a l’air de me reconnaître ! Et elle paraît avoir perdu tout à fait le souvenir de mes traits ! Il y a là deux choses contradictoires que je ne puis concilier en aucune manière, sans pouvoir nier l’une ni l’autre, car l’une et l’autre sont également incontestables. Il est impossible que mon visage, mes traits, ma voix aient changé au point de me rendre méconnaissable pour elle. Et pourtant elle a dit qu’elle ne m’a jamais vu, elle l’a dit et elle est incapable de mentir… Si… oui, j’y suis, j’aurais dû y songer plus tôt !… C’est lui qui l’aura menacée ; il l’aura contrainte à mentir. Toute autre solution est inadmissible. C’est la clef du secret. Il n’y en a pas d’autre. Elle était pâle d’effroi, j’ai cru qu’elle allait mourir. Elle aura eu peur, elle aura cédé à la force ; mais je la verrai seule. Quand il ne sera pas là, quand elle n’aura pas à redouter sa colère, elle parlera sincèrement, elle se rappellera nos jeux d’enfance, nos promesses, nos serments, et ces souvenirs la consoleront ; elle me dira tout ce qui s’est passé. N’est-elle pas la loyauté, la sincérité mêmes ? Elle m’aimait autrefois. On ne trahit point ceux que l’on a aimés, quand ils sont restés fidèles.

Il fit un pas vers la porte, qui s’ouvrit d’elle-même. Lady Édith entra. Elle était très pâle ; mais sa démarche était assurée, pleine de grâce et de dignité. Elle avait l’air aussi triste qu’auparavant.

Miles s’était reculé d’abord. Il alla au-devant d’elle, heureux et confiant ; mais elle lui fit signe de ne point avancer, et il s’arrêta.

Elle s’assit et lui montra un siège.

Elle le traitait donc en étranger !

Le pauvre homme crut un moment que le contact du roi l’avait rendu fou à son tour.

Il se demanda s’il était bien sûr lui-même d’être Miles Hendon.

— Je viens, messire, dit lady Édith, vous donner un avis et un avertissement. On ne décide pas aisément ceux qui sont frappés de démence à renoncer à leurs croyances imaginaires ; mais on parvient quelquefois à les prévenir des périls qu’ils courent. Je crois que vous êtes sous l’empire d’une hallucination, d’un mauvais rêve, et qu’en parlant comme vous avez fait devant mon mari et mes gens, vous n’avez pas voulu nous tromper, ni cru vous tromper vous-même. Aussi ne saurais-je vous imputer vos paroles à crime ; j’ai pitié de vous, et je veux vous sauver pendant qu’il en est temps encore ; ne restez pas ici, fuyez, votre vie est en danger.

Elle regarda Miles avec intérêt, et elle ajouta :

— Ce danger est d’autant plus grand que vous êtes en effet tel qu’aurait été ce pauvre Miles, s’il avait vécu.

— Mais je suis Miles lui-même !

— Vous croyez l’être, et c’est là votre hallucination ! Je ne mets pas en doute la sincérité de votre croyance, mais cette croyance est, je le répète, purement imaginaire. Je ne viens faire ici qu’une chose : vous avertir. Mon mari est maître de ce domaine, où il exerce la haute et basse justice ; son autorité est absolue ; il a sur tous les habitants de cette contrée droit de vie et de mort. Si vous ne ressembliez point à celui dont vous prétendez usurper le nom, mon mari pourrait se borner à vous inviter à aller promener vos rêves ailleurs ; mais je le connais et je sais d’avance ce qu’il fera de vous : il vous dénoncera comme imposteur, et tout le monde le croira.

Elle attacha sur Miles le même regard de compassion qu’elle avait eu en le voyant la première fois.

— Si vous étiez réellement Miles Hendon, dit-elle, s’il savait que vous êtes son frère, si toute la contrée en était convaincue, écoutez-moi et pesez mes paroles ; eh bien ! vous ne cesseriez point d’être en danger, vous seriez exposé au même châtiment, car il vous renierait et vous accuserait de fausseté, et il n’y aurait personne, personne, dis-je, qui osât prendre votre défense !

— Je vous crois, dit Miles avec amertume. Quand on a assez de pouvoir pour commander à une âme noble et droite de renier, et de répudier celui qui donnerait sa vie pour ne point affliger cette âme loyale et généreuse, quand on est sûr que ce commandement sera obéi, on ne doit pas craindre de faire exécuter sa volonté par des gens sans foi ni loi, pour lesquels l’honneur est un vain mot et la justice une arme perfide.

Le visage de lady Édith se colora légèrement. Elle baissa les yeux ; puis d’une voix qui ne trahissait aucune émotion, elle poursuivit :

— Je vous ai engagé, je vous engage encore à fuir. Cet homme est un tyran qui ne connaît point la pitié. Personne ne le sait mieux que moi qui suis son esclave, à jamais retenue dans ses fers. Le pauvre Miles, le pauvre Arthur et mon pauvre tuteur, sir Richard, sont à l’abri de ses coups. Il vaudrait mieux pour vous être avec eux que de rester une heure de plus ici et de vous exposer à tomber dans les serres de cet oiseau de proie. Vos prétentions sont une menace. Si vous disiez vrai, il perdrait son titre et ses biens. Vous l’avez outragé chez lui ; vous l’avez frappé dans sa propre maison. Vous êtes perdu, si vous restez ici. Allez, n’hésitez point. Si vous avez besoin d’argent, prenez cette bourse, j’avertirai mes gens, j’achèterai leur silence. Partez, pauvre homme, partez, fuyez, les instants sont comptés.

Miles repoussa la bourse et, se levant, il regarda Édith avec stupéfaction :

— Je ne vous demande qu’une grâce, dit-il, et ce sera la dernière. Fixez vos yeux sur moi, sans les détourner… Maintenant, répondez-moi, suis-je Miles Hendon ?

— Je ne vous connais pas.

— Jurez-le.

Tout bas, presque inintelligiblement, elle dit :

— Je le jure.

— Ah !

— Fuyez ! ne perdez point un temps précieux, fuyez, ne songez qu’à votre salut !

En ce moment les gardes de Hughes se précipitèrent dans la chambre.

Une lutte s’engagea.

Miles, vaincu par le nombre, fut renversé et garrotté.

Le roi, surpris avant d’avoir pu se défendre, fut attaché également avec des liens qu’il essaya vainement de rompre.

On les emporta et on les jeta dans un cachot.