Traduction par Paul Largilière.
Librairie H Oudin, éditeur (p. 230-241).
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CHAPITRE XXV.

HENDON HALL.


Hendon et le roi furent bientôt hors d’atteinte. Ils convinrent qu’on se rendrait à l’auberge voisine où Miles avait à régler son compte. Le roi attendrait son compagnon à un endroit indiqué, hors de la ville.

Une demi-heure après, ils trottaient joyeusement côte à côte, montés sur les bêtes maigres du « chevalier ».

Le roi s’était débarrassé de ses haillons. Il était, maintenant, vêtu convenablement et chaudement, car il avait trouvé, à l’auberge, les habits d’occasion que Miles avait achetés au pont de Londres.

Hendon voulait, autant que possible, éviter de nouvelles fatigues au pauvre enfant déjà si cruellement harassé. Brûler les étapes, manger à la hâte où et comme on pouvait, retrancher sur le sommeil pour aller plus vite, la tête malade du roi n’y eût probablement point résisté. Au contraire, le repos, la regularité, des exercices modérés pouvaient favoriser sa convalescence et la hâter.

Le brave Hendon aurait tant voulu guérir ce cerveau troublé, dont l’émotion avait dû déranger l’équilibre, et qu’il souffrait de voir ainsi hanté par de tristes et douloureuses visions. Aussi résolut-il de ne s’acheminer qu’à petites journées vers le domaine paternel d’où il avait été banni depuis tant d’années. Il fit violence à son cœur, maîtrisa son impatience qui l’eût poussé à courir, à bride abattue, nuit et jour, sans relais, et obéissant à la maxime : « Patience et courage vaut plus que force ni que rage », il mit ses bêtes à l’amble.

Ils avaient fait une dizaine de milles, quand ils atteignirent un gros bourg. Ils y trouvèrent une bonne auberge, où ils s’arrêtèrent pour passer la nuit.

Chacun reprit son rôle respectif. Hendon se tint debout, derrière le siège du roi, pendant le repas, et le servit respectueusement. Il le déshabilla ensuite et le coucha ; puis il s’enveloppa lui-même dans une couverture et s’étendit de son long en travers de la porte.

Le lendemain et le surlendemain, ils poursuivirent leur voyage, en égayant la chevauchée lente et paresseuse par le récit de leurs aventures depuis leur séparation. Le roi parlait avec volubilité, appuyant chacune de ses phrases d’un geste expressif. Miles l’écoutait avec avidité.

Quand ce fut au tour du brave homme de conter son récit, sur la demande expresse qui lui en fut faite, il détailla tout ce qui s’était passé depuis le moment où il était sorti de la hutte avec l’archange en quête de « Sa Majesté ». Il avait battu toute la forêt avec l’ermite et, ne pouvant se débarrasser de lui, il l’avait ramené à la cabane.

Le Juif était entré seul dans la chambre à coucher d’où il était sorti, un instant après, la figure bouleversée, l’air consterné.

— J’espérais, avait-il dit, le trouver là couché sur le lit, il n’y est plus.

Hendon avait attendu jusqu’à la nuit. Enfin, désespérant de voir revenir le roi, il avait quitté le fou, pour reprendre ses investigations.

— Le vieux Sanctum Sanctorum était, ma foi, tout affligé de ne pas avoir Votre Altesse sous la main. Il en était tout déconfit, tout malheureux !

— Je le crois bien, fit le roi. Il a dû se dire que le nouveau sacrifice d’Abraham n’était pas du goût du nouvel Isaac !

Hendon déclara que s’il avait su ce qui était arrivé, l’archange aurait passé un mauvais quart d’heure.

Le voyage touchait à sa fin. On n’avait plus qu’une étape à faire. L’imagination de Hendon vagabondait. Sa langue n’arrêtait plus. Il parlait de son vieux père, de son grand frère Arthur, il vantait leur bon cœur, leurs qualités d’esprit, leurs sentiments généreux ; il prononçait souvent le nom d’Édith, mais toujours en tremblant ; et il était si content, si absolument heureux, qu’il disait même du bien de son frère Hughes. Comme on allait être ravi de son retour à Hendon ! Quelle surprise pour tout le monde ! Quelle explosion de joie ! Que de remerciements adressés au Ciel !

Le pays était magnifique. Partout des fermes, des vergers ; la route traversait des pâturages, bordait des collines, s’enfonçait dans la vallée, ondulant comme les vagues de la mer.

Quand vint l’après-midi, Hendon ne se possédait plus. À chaque instant il piquait des deux, enfilait un sentier, grimpait sur un coteau, s’arrêtait pour interroger l’horizon, tenait la main au-dessus des yeux afin de mieux découvrir le manoir.

Enfin il l’aperçut. Alors son enthousiasme n’eut plus de bornes.

— Voyez, sire, dit-il, voyez, voyez. Ce que vous distinguez là-bas, c’est le village ; et là, c’est Hendon Hall. On voit les tours d’ici. Tenez, là, c’est le parc de mon père. Vous allez voir comme c’est beau, comme c’est vaste. Soixante-dix chambres… Vous n’avez jamais ouï ça, n’est-ce pas ?… Et vingt-sept domestiques ! Comme nous allons être bien là dedans tous ensemble ! Venez, venez, je n’y tiens plus, je brûle d’arriver.

Cependant ils eurent beau faire diligence, trois heures sonnaient quand ils entrèrent dans le village. Ils allaient au galop, et la langue de Hendon allait plus vite encore.

— Voici l’église, c’est bien ça, toujours le même lierre, rien de changé… Voici l’auberge, le vieux Lion-Rouge ; là-bas, c’est la place du Marché. Voici l’arbre de mai, le maypole ; voici la pompe,… rien de changé non plus,… si ce n’est les gens peut-être, car en dix ans, il y en a qui partent ou qui viennent. Il me semble que je reconnais certaines figures. Mais personne n’a l’air de se douter que c’est moi.

Il ne tarissait point.

Bientôt ils furent au bout du village ; ils prirent par une allée étroite et tortueuse, bordée de grandes haies. Ils la suivirent ventre à terre pendant un demi-mille, et pénétrèrent, enfin, par une imposante arcade, flanquée de pilastres sculptés et armoriés, dans un vaste jardin de fleurs.

Un manoir seigneurial se dressait devant eux.

— Soyez le bienvenu au château de Hendon, mon Roi ! s’exclama Miles. Ah ! quelle journée ! quelle grande journée ! Mon père et mon frère et lady Édith ne vont pas se sentir de joie ; ils n’en croiront pas leurs yeux, leurs oreilles ; ils en perdront la parole ; n’interprétez point à mal leurs transports qui s’adresseront, naturellement, d’abord à moi, sire ; ne prenez point souci du premier accueil qu’ils vous feront ; cela changera tout de suite, quand je leur aurai dit que vous êtes mon pupille, mon protégé, que je vous aime comme si vous étiez mon fils, que je ne veux pas me séparer de vous, que vous êtes digne de leur affection comme de la mienne. Vous verrez comme on vous chérira alors, pour l’amour de Miles Hendon, comme tous les bras vous seront ouverts, comme tous les cœurs iront à vous, comme tout le monde vous dira : Restez ! vous êtes des nôtres !

Hendon avait sauté à terre près de la porte d’entrée, il aida le roi à descendre, le prit par la main, et s’élança avec lui à l’intérieur du manoir.

Il poussait les portes, traversait les salons, allait comme le vent. Enfin il arriva dans une vaste pièce, montra un escabeau au roi, et aperçut auprès d’une fenêtre un homme encore jeune assis devant une table, les pieds sur les chenets du foyer où brûlait un grand feu de bois.

— Hughes ! Hughes ! me voici ! viens ! viens dans mes bras, cria-t-il. N’est-ce pas que tu es heureux de me revoir ? Où est mon père ? que je le voie tout de suite ! Je ne me croirai pas chez moi avant de lui avoir serré la main, d’avoir vu son visage, d’avoir entendu sa voix.

Hughes avait reculé son siège avec un mouvement de surprise. Il regarda gravement l’intrus, avec un air offensé ; puis l’expression de ses traits changea subitement, comme s’il eût obéi à quelque dessein secret, et il attacha sur celui qui lui parlait, des yeux intrigués où l’on eût cru lire un sentiment de vive compassion.

À la fin il dit avec douceur :

Vous paraissez exalté, pauvre étranger ; vous aurez eu à subir de cruelles privations, de rudes souffrances ; vos traits égarés, votre costume en désordre me le disent suffisamment. Parlez ! Pour qui donc me prenez-vous ?

— Pour qui, juste ciel ? mais pour toi-même ! pour Hughes Hendon ! s’écria Miles qui ne comprenait rien à ce langage.

Hughes continua, sans rien perdre de son sang-froid.

— Et qui donc croyez-vous être vous-même, pauvre homme ? Car il me semble que votre imagination…

— Mon imagination ? Sache que l’imagination n’a rien à voir en ceci ! Voudrais-tu prétendre par hasard que tu ne me reconnais point, que je ne suis point ton frère, Miles Hendon ?

Un éclair de joie parut rayonner sur le visage de Hughes.

— Quoi ! s’exclama-t-il, toi ! toi ! serait-il possible ! Les morts reviendraient à la vie ! Ah ! plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Notre pauvre frère, que nous pensions à jamais perdu, nous serait rendu après tant d’années d’angoisses ! Non, ce serait trop beau, trop beau pour y croire. Pitié ! Si c’est un jeu, qu’il cesse aussitôt, car la déception serait trop amère ! Là… sous cette lumière… oh ! je veux voir ! je veux voir…

Il avait saisi Miles par le bras, l’avait entraîné auprès de la fenêtre et le dévorait des yeux, le toisant des pieds à la tête, le tournant en tous sens, allant et venant autour de lui et scrutant avidement les moindres lignes de son corps.

Miles avait les larmes aux yeux. Il souriait, riait et hochait la tête.

— Va, va, disait-il, ne crains point, mon frère, c’est bien moi ; ces bras que tu touches, ces jambes, ces pieds, cette tête, tout ça c’est moi. Regarde-moi, je te reviens tout entier. Es-tu content, mon bon vieil Hughes, le voilà enfin ton vieux Miles, c’est toujours lui ; il était perdu, il est retrouvé ! Ah ! quelle journée, n’est-ce pas, quelle grande et splendide journée ! oui, splendide et heureuse et inoubliable. Ta main, Hughes, viens, viens, que je t’embrasse ! Oh ! laisse-moi m’abandonner à toute l’effusion de mon âme ! Je crois que je vais mourir de joie !

Il allait se précipiter dans les bras de Hughes, mais celui-ci le retint, et au lieu de répondre à son empressement, leva la main comme pour le maintenir à distance, puis baissant tristement la tête :

— Dieu me donnera-t-il la force de supporter cette cruelle désillusion ?

Miles, ébahi, restait sans parole. À la fin, il put s’écrier :

— Désillusion, dis-tu ? mais tu ne vois donc pas que je suis ton frère ?

Hughes secoua la tête avec pitié.

— Fasse le ciel que vous disiez vrai, pauvre homme, murmura-t-il, et que d’autres que moi découvrent des traits de ressemblance cachés à mes yeux. Hélas ! je crois bien que la lettre…

— Quelle lettre ?

— Celle que nous reçûmes d’outre-mer, il y a six ou sept ans. Elle nous disait que notre frère était mort sur le champ de bataille.

— Cette lettre ment. Appelle ton père. Il me reconnaîtra bien, lui…

— Mon pauvre père est dans un royaume d’où l’on ne rappelle personne !

— Mort !

Miles eut un tressaillement. Une affreuse pâleur couvrit son visage.

— Mon père mort ! Ah ! je ne m’attendais point à cette horrible nouvelle ! Il me semble que toute ma joie s’en est allée d’un seul coup ! Puisque mon père est mort, appelle Arthur ; il m’a tant aimé, il ne saurait m’avoir oublié, il me reconnaîtra, et je pleurerai avec lui notre père !

— Arthur est mort !

— Dieu ! qu’entends-je ! Arthur mort aussi ! Tous les deux !… Ceux que j’aimais,… et Dieu ne me laisse que celui qui… Oh ! pitié ! ne me dis point que lady Édith…

— Vous paraissez connaître lady Édith et craindre qu’elle ne soit morte. Elle vit.

— Grâces soient rendues à la miséricorde divine ! Édith vit, dis-tu ? Hâte-toi, mon frère, prie-la de venir ici ! Si elle ne dit point qui je suis… mais non… elle le dira… non, non, elle ne saurait point ne pas me reconnaître, elle ; ce doute est insensé… Appelle-la, je t’en supplie ; fais venir les anciens serviteurs de Hendon Hall ; ils attesteront que je suis ton frère.

— Tous sont morts, excepté cinq : Pierre, Halsey, David, Bernard et Marguerite.

En disant ces paroles, Hughes avait quitté la pièce.

Miles resta un moment rêveur, puis il arpenta le parquet.

— C’est étrange, murmura-t-il, les cinq qu’il vient de nommer étaient les seuls dont mon père suspectât la bonne foi : il les croyait capables de tous les crimes. Eux seuls ont survécu, tandis que les vingt-deux serviteurs honnêtes et loyaux ne sont plus.

Il continua sa promenade, roulant dans son esprit toutes sortes de conjectures.

Il avait complètement oublié le roi.

L’enfant était resté assis sur son escabeau, et avait suivi attentivement la scène qui venait de se passer, mais n’avait pas proféré une parole.

Il crut que la dignité royale lui commandait d’intervenir, et d’une voix grave où se traduisait une vive et sincère compassion :

— Cette méprise est cruelle, mon bon et féal serviteur, dit-il, mais d’autres que vous dans ce monde ont été victimes d’un pareil malheur, sans que personne ait cru à leurs protestations. Rassurez-vous, le Roi ne vous abandonnera pas !

— Ah ! mon Roi, s’écria Hendon en rougissant légèrement, ne me condamnez pas, vous aussi ; attendez, et vous verrez. Je ne suis pas un imposteur. Elle le dira ; et c’est à la plus noble des femmes que je devrai ma justification ! Moi ! un imposteur ! Allons donc ! Est-ce que je ne connais pas cette vieille salle, ces portraits de mes ancêtres, tous ces objets qui sont autour de nous, comme un enfant connaît l’endroit où fut son berceau ? Car c’est ici que je suis né, que j’ai été élevé, que j’ai grandi, sire ; oui, je je mens point, je ne vous trompe point, et si personne ne veut me croire, oh ! je vous en supplie, ne doutez pas de moi, vous que j’aime si tendrement !

— Je ne doute pas de vous, dit le roi avec une simplicité enfantine, je crois que vous êtes Miles Hendon.

— Oh ! merci ! merci du fond de mon âme, s’exclama Hendon profondément touché.

L’enfant le regarda affectueusement ; et, avec le même air naïvement enfantin :

— Et vous, dit-il, croyez-vous que je suis le Roi ?

Miles voulut balbutier quelques paroles. Heureusement pour lui la porte s’ouvrit et livra passage à Hughes, suivi de plusieurs personnes.

Il tenait par la main une jeune dame richement vêtue. Derrière eux venaient quelques gens de service.

La dame s’avança lentement, la tête baissée, les yeux fixés à terre, le front surchargé de tristesse.

Miles Hendon s’était précipité vers elle, en criant :

— Édith, ma chère Éd…

Mais Hughes le repoussa gravement et se tournant vers la dame :

— Regarde-le bien, demanda-t-il, le reconnais-tu ?

En entendant la voix de Miles, elle avait tressailli, ses joues s’étaient couvertes d’une subite rougeur. Elle demeura immobile, et sembla, pendant longtemps, absorbée dans de pénibles réflexions ; puis elle leva doucement la tête, attacha sur Hughes un long regard, parut plonger ensuite ses yeux dans ceux de Miles et le contempla avec froideur et mépris. Ses joues se décolorèrent lentement, son visage prit un aspect livide. On eût cru que la mort avait tout d’un coup posé sur elle sa main glacée. Ses lèvres s’entr’ouvrirent, et avec un accent indéfinissable elle dit :

— Je ne le connais pas !

Elle eut un soupir étouffé, baissa la tête et se retira.

Miles Hendon s’était affaissé dans un siège. Il avait caché sa tête dans ses mains.

Hughes fit un signe à ses gens :

— Vous l’avez vu ? interrogea-t-il impérieusement. Le connaissez-vous ?

Ils secouèrent la tête négativement.

Alors Hughes s’avança vers Miles avec le calme qu’il n’avait cessé de garder.

— Mes gens ne vous connaissent point, dit-il, je crains qu’il n’y ait de votre part quelque méprise, je ne vous ai jamais vu, et vous avez entendu ce que vient de dire ma femme.

— Ta femme !

Une main de fer avait saisi Hughes à la gorge et le clouait contre le mur.

— Ah ! traître ! scélérat ! vipère ! renard ! mes yeux se dessillent enfin ! C’est toi qui as écrit la lettre ! Tu as menti alors comme tu as menti quand tu m’as fait chasser de la maison paternelle ; tu m’as volé mes biens, tu m’as ravi ma fiancée ! Malheur à toi ! meurs écrasé de ma main comme on écrase un reptile immonde ! Car tu n’es pas digne de mourir par l’épée d’un soldat loyal et d’un honnête homme !

Hughes étouffait.

Il parvint toutefois à se dégager.

— Qu’on le saisisse, commanda-t-il à ses gens, qu’on l’enchaîne !

Il y eut un moment d’hésitation. Un des gens dit :

— Il est armé et nous avons les mains vides.

— Armé ! qu’importe ! vous êtes dix contre un ! Sus à l’assassin !

Miles avait fait un pas en arrière et s’était adossé au mur.

— Ah ! vous ne m’avez point reconnu ! rugit-il. Eh bien ! si vous vous souvenez de mes coups, approchez !

Il avait dégainé.

Personne ne s’avisa de répondre à la provocation.

— Lâches ! cria Hughes, allez, armez-vous, prévenez mes gardes !

Les gens de service se retirèrent.

Hughes les suivit. Au moment où il fermait la porte derrière lui, il se retourna vers Miles et d’un air menaçant :

— N’essayez pas d’échapper, dit-il, vous n’y réussiriez point.

— M’échapper ! s’écria Miles hors de lui ; va, n’aie pas cette crainte. Miles Hendon est le maître légitime de Hendon Hall. Tout ce qui est ici lui appartient. Sois tranquille, il restera !