Le Polaris et l’expédition de Gustave Lambert

LE POLARIS
ET L’EXPÉDITION DE GUSTAVE LAMBERT.

Il y a deux mois, personne n’attendait des nouvelles du pôle Nord, on croyait la navigation des régions boréales interdite à tout être humain jusqu’aux jours chauds de l’été. Mais on comptait sans la banquise ; car un télégramme d’Amérique nous apprit, vers le milieu du mois de mai, que le navire la Tigresse avait trouvé près des côtes du Labrador une colonie de dix-neuf personnes, revenant du fond de la mer de Baffin, non pas à bord d’un navire, mais perchées sur un glaçon comme des ours blancs.

Les naufragés dont on opérait le sauvetage dans des conditions si extraordinaires faisaient partie de l’équipage du Polaris.

Ce navire avait quitté Washington au mois de juin 1871, sous le commandement du capitaine Hall, vaillant explorateur du pôle Nord, déjà célèbre par deux grandes expéditions, dans l’une desquelles il avait retrouvé les restes de l’expédition du capitaine Franklin.

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Le Polaris, au milieu des glaces.

Les malheureux avaient été séparés de leur vaisseau en détresse dans une tempête qui avait éclaté au milieu de l’été 1872 ; depuis deux cents jours ils exécutaient la navigation la plus étonnante dont l’histoire fasse mention. Leurs aventures excitèrent une telle surprise en Amérique, que l’on commença par les accuser de désertion ; puis, lorsque leur innocence parut démontrée, on supposa que les quatorze marins qui étaient restés à bord du Polaris s’étaient volontairement séparés d’eux, il fallut une enquête minutieuse dont le journal anglais Nature annonce l’heureuse conclusion, pour persuader à l’amirauté fédérale que ni les naufragés ni leurs camarades n’avaient manqué à leurs devoirs. L’ouragan arrivant au milieu des ténèbres, pendant qu’une portion de l’équipage se trouvait sur la glace pour opérer le sauvetage des provisions à un moment où l’on croyait que le Polaris allait être englouti, voilà quelles sont les vraies causes d’une catastrophe inouïe.

Le départ du Polaris avait passé inaperçu, en France, à cause de la crise horrible que nous traversions. Mais il avait produit une véritable sensation en Amérique, où il semblait que la conquête du pôle Nord, forcément interrompue par la France, allait être réalisée. En effet, tous les plans du brave capitaine Lambert avaient été repris par le capitaine Hall sauf le choix de la route, car le Polaris remontait par la mer de Baffin, au lieu d’attaquer le grand problème par le détroit de Behring, comme notre vaillant compatriote l’avait proposé.

On n’a pas oublié qu’une portion des fonds provenant de la souscription du capitaine Lambert avait été employée, par notre malheureux ami, à acheter le Boréal ; mais ce n’en avait pas été de même de l’acquisition du Polaris, dont le capitaine n’avait point eu à s’occuper ; l’amirauté des États-Unis s’était empressée de mettre gratuitement, à sa disposition celui des navires de la flotte nationale qui semblait le mieux disposé à recevoir les aménagements spéciaux, propres à l’exécution d’une campagne arctique. Dans les dispositions accessoires, les plans du Boréal avaient été copiés, comme on va le voir.

Le Polaris, qui avait à peu près le même tonnage que le Boréal (400 tonneaux), avait été choisi à cause de la solidité exceptionnelle de sa construction ; on l’avait entièrement doublé de planches de chêne et consolidé avec des traverses en fer. Suivant l’expression d’un journaliste américain, qui décrivait le navire à l’époque de son départ, on eût dit un solide morceau de métal et de bois.

Sa machine, qui était très-forte, avait été pourvue d’un foyer particulier destiné à être alimenté avec de l’huile de phoque ou de baleine, en même temps qu’avec du charbon.

Dans les innombrables conférences qu’il faisait, le capitaine Lambert insistait fortement sur la nécessité d’une disposition de cette nature, car il comptait assez sur la pèche pour en faire, non-seulement un moyeu de se procurer du combustible, mais encore un but commercial de l’expédition. Richement doté par une subvention de 150 000 francs, que l’amirauté avait jointe au don du Polaris, le capitaine Hall n’avait pas besoin de se préoccuper de la question d’argent. Il avait en outre trouvé un concours sans réserve auprès des hommes qui, comme le généreux Grinnel, ne marchandent point leur appui aux explorateurs entreprenants, et qui, si nombreux en Amérique, sont si clairsemés chez nous.

On n’a pas oublié le soin avec lequel le capitaine Lambert avait commencé à recruter son équipage. Le capitaine Hall, animé des mêmes préoccupations, avait pris des précautions analogues. Il avait à bord, parmi son état-major, une des grandes célébrités arctiques, le capitaine Moreton, qui avait accompagné le docteur Hayes, dans le détroit de Smith, vers lequel le Polaris se dirigeait, et qui, dans une grande expédition en traîneau, était remonté au delà du 81me parallèle, en suivant la côte occidentale de la terre de Grinnel. Le sous-lieutenant Tyson, qui a commandé les naufragés pendant leur retour en Europe, s’était distingué dans deux ou trois campagnes de baleiniers. Il avait déjà soutenu des épreuves analogues à celles qu’il vient de traverser ; séparé, ainsi que son équipage, du navire qu’il commandait par le brusque mouvement d’une banquise, il avait trouvé le moyen de regagner le rivage, d’hiverner, et de retrouver, au printemps, son bâtiment, avec lequel il avait continué sa campagne comme si aucun événement extraordinaire n’était survenu. Il était même revenu en Amérique avec une riche cargaison.

L’équipage du Polaris se composait en grande partie de marins accoutumés aux mers glaciales, parmi lesquels plusieurs Danois, Suédois et Norwégiens.

Le capitaine Hall s’était entouré de savants d’élite offrant les garanties les plus sérieuses de capacité. C’est ce que le capitaine Lambert avait commencé à faire, et le choix de sa commission scientifique était le but constant de ses préoccupations.

De même que le capitaine Lambert, le capitaine Hall avait bien compris que les expéditions en traîneau devaient être le complément obligatoire de l’expédition maritime, aussi le Polaris a-t-il fait escale sur la côte du Groenland, pour acheter de magnifiques équipages de chiens. Il avait pris à son bord, deux guides esquimaux et leur famille. L’un d’eux était le célèbre Hans, qui avait accompagné le docteur Hayes dans sa grande expédition. Précaution fort sage, qui, sans la mort malheureuse de Hall, aurait assuré le succès de l’expédition ; le Polaris avait été pourvu de quatre canots très-vastes, très-solides, très-soigneusement confectionnés. Il y avait même à bord une cinquième embarcation qui ne pesait que 125 kilos, et dans laquelle 20 personnes pouvaient trouver place ; cette merveilleuse embarcation était faite en toile goudronnée, maintenue par une carcasse en bois et en fer. Elle a péri pendant une des expéditions. À l’heure actuelle, les marins restés à bord du Polaris, s’ils sont encore de ce monde, ne possèdent d’autres embarcations que celles qu’ils peuvent avoir fabriquées pendant l’hivernage de 1873,

Nous n’avons pas cru nécessaire de retracer les péripéties d’un voyage dont tous les journaux politiques se sont occupés, mais nous avons cru indispensable de représenter le vaillant navire gréé sur un plan analogue à celui de notre pauvre Gustave Lambert. Au moment que notre artiste a choisi, le Polaris, fidèlement reproduit d’après une photographie américaine, se trouve au milieu des glaces encombrant la baie à laquelle il a donné son nom. Le capitaine Baddington a renoncé à l’entreprise dans laquelle son prédécesseur a trouvé une mort glorieuse. Il a mis le cap au sud et se dirige, en louvoyant, vers le détroit où le Polaris s’est engagé treize mois plus tôt.

Plus d’un des braves marins qui se trouvent à ce bord doit se dire avec dépit que la conquête du pôle Nord ne sera point achevée par les Yankees ! Certes, si notre brave capitaine Gustave Lambert n’avait succombé, sous les murs de Paris, et si le Boréal était parvenu dans ces hautes latitudes, il n’aurait point battu en retraite si facilement.

Cependant, hâtons-nous de dire que la position du Polaris est horrible au moment où nous le représentons. À chaque instant la glace peut se refermer sur lui. Nous ne pouvons mieux peindre la situation du vaillant navire, qu’en l’assimilant à celle d’une faible barque qui, pendant les premiers élans d’une folle débâcle, chercherait à descendre le cours de la Seine ; supposons qu’elle s’efforce de franchir le pont Neuf, il est facile, de comprendre qu’elle serait broyée, mise en pièces, avant de gagner le bassin plus libre du quai d’Orsay : c’est ce qui semble devoir arriver au Polaris.

L’embouchure septentrionale du détroit de Smith est d’autant plus dangereuse, pour un navire descendant du pôle, qu’elle est obstruée par une sorte d’archipel, qui augmente la tendance des glaçons à s’y accumuler. Le courant qui vient du pôle n’est pas très-rapide, mais la masse de glaces est si grande que les moindres chocs sont épouvantables.

Si l’expédition du Polaris montre qu’il est facile de s’engager dans le détroit de Smith, la perte des naufragés de la banquise prouve qu’il est bien difficile de s’en échapper et que le parti le plus prudent est peut-être d’avoir du courage jusqu’au bout.

Les difficultés que les successeurs du capitaine Hall ont trouvées, lorsqu’ils ont voulu revenir en Amérique, sont immenses.

Peut-être le capitaine Baddington, qui est resté à bord du Polaris, avec treize vaillants marins, trouvera-t-il moyen de les surmonter ? Il est possible que par la route qu’il avait choisie, le capitaine Lambert ne les ait point rencontrées ; quoi qu’il en soit de ces spéculations, nous devons nous empresser de dire qu’il est faux que l’expédition du Polaris ait échoué, comme nos amis d’Amérique se sont trop pressés de le dire en voyant que la Tigresse ramenait les deux tiers de l’équipage.

En tous cas, l’expédition du Polaris a justifié la légitimité des précautions prises par notre infortuné Gustave Lambert, que l’on accusait de compliquer sans nécessité son expédition. Elle a en outre démontré la non-existence de la prétendue baie libre, entrevue par Kan, contre le récit duquel quelques publicités ont vainement protesté depuis une quinzaine d’années, et qui portait, au reste, toutes les traces d’une exagération manifeste.

Nous discuterons en détail les découvertes importantes dont, grâce au sauvetage miraculeux du 12 mai 1873, la science se trouve actuellement en possession. Nous le ferons aussitôt que le rapport officiel de l’Amirauté américaine nous aura été transmis.

Hâtons-nous d’ajouter que le navire la Tigresse a été acheté par le gouvernement des États-Unis, et fera partie d’une expédition destinée à porter secours au Polaris.

Au moment où ces lignes seront sous les yeux de nos lecteurs, la Tigresse aura quitté l’Amérique aux applaudissements du monde entier !