Le Piège d’or/XIVI

Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
Hachette (p. 139-146).


CHAPITRE XIV

CE QU’APPORTA LA TEMPÊTE


Philip avait peine à contenir sa joie. Il en oubliait Bram, les loups et les Esquimaux, et l’horreur d’une situation presque désespérée. « Son père ! » Il aurait voulu crier de bonheur, danser en rond autour de la chambre, avec Célie entre ses bras.

Mais il fallait se contenir. Il redoutait de rencontrer dans ces yeux d’améthyste, au velours profond, la réprobation de son outrecuidance, s’il allait trop loin. Déjà ne s’était-il pas trahi, devant leur regard interrogateur, quand elle lui avait dit que l’image figurait son père. Elle avait paru s’étonner, et de son émotion, et de son allégresse soudaine. Sûrement elle avait compris. Et c’était pour Philip une indicible volupté de songer qu’un homme et une femme peuvent être nés aux antipodes l’un et l’autre, et n’avoir entre eux aucun langage commun, sans que cela soit capable d’empêcher leurs deux cœurs de vibrer à l’unisson et de se communiquer leurs battements. Il y avait là un raffinement du bonheur même.

Alors, comme un triple sot, il détourna brusquement la conversation sur les cartouches. Célie lui expliqua, par signes, qu’elle n’en possédait point de réserve. Les quatre qui restaient encore dans le revolver étaient leur seul bien. Un solide gourdin lui serait d’ailleurs plus utile, en cas d’attaque des Esquimaux, et il se mit en quête d’en découvrir un qui fût plus maniable et mieux en main qu’une des bûches destinées au poêle. Finalement, il arracha d’un des murs de la cabane un petit sapin, transversalement cloué. La tige, lisse et ronde, de quatre pieds de long, était, à l’un des bouts, de la grosseur de son poignet.

Elle s’effilait à son autre extrémité.

Empoignant ce solide bâton par son petit bout, il l’équilibra dans sa main et le fit tournoyer au milieu de la chambre.

« Maintenant, dit-il, nous sommes parés, et prêts à les recevoir. À moins qu’ils ne mettent le feu à la maison, ils ne nous feront pas sortir d’ici. Et quant à passer cette porte, avec la grâce de Dieu, je vous assure, Célie, qu’ils n’y réussiront pas ! »

Il était si bien en forme et si désireux de voir poindre un Esquimau à portée de sa trique, pour l’assommer, que Célie en fut prise d’un petit rire doux et saccadé. Philip, en l’entendant, cessa ses moulinets et, laissant tomber son gourdin :

« Donnons-nous, Célie, une bonne poignée de main. Nous sommes, n’est-ce pas, deux camarades ? »

Sans hésitation, elle tendit sa main vers la main qu’il lui tendait. Et, quoique la mort fût là, près d’eux, en embuscade, ils se sourirent. Elle se retira ensuite dans sa chambre et, pendant une bonne demi-heure, Philip ne la revit plus.

Il jeta un coup d’œil vers l’enclos et vers les loups. Ceux-ci s’étaient à nouveau éparpillés et semblaient plus calmes. Il en conclut que les mystérieux ennemis s’étaient éloignés. Les bêtes de Bram, dont il avait d’abord voulu se débarrasser, étaient devenues sa meilleure sauvegarde. Il en restait sept, et elles ne manqueraient pas de l’avertir dès que reparaîtraient les Esquimaux.

Sans doute les agresseurs avaient-ils été, jusqu’ici, peu nombreux. La lutte contre les loups avait été assez mollement conduite, et maintenant ils l’avaient suspendue. Philip pensa qu’il n’avait eu encore affaire qu’à une patrouille de reconnaissance, de trois ou quatre hommes.

Si Bram était réellement tombé dans une embuscade et s’il gisait, à cette heure, avec un javelot dans le corps, les Kogmollocks, croyant que Célie était seule, avaient dû expédier ces quelques estafettes pour s’emparer d’elle et la ramener en triomphe. Trouvant la cabane bien défendue, non seulement par les loups, mais par un inconnu armé, ils préparaient des renforts. Le meilleur, en ce cas, aurait été une fuite immédiate. Mais, entre la cabane et la liberté, il y avait les sept bêtes !

Le monde, au-dehors, s’emplissait de ténèbres. Le ciel, devenu opaque, s’abaissait. Avant peu, la tempête éclaterait. Les Esquimaux l’avaient prévue. Ils savaient que le vent et la neige effaceraient rapidement leur piste, si quelqu’un, après l’enlèvement, songeait à les poursuivre.

Les petits barbares du Nord n’en étaient pas à leur premier méfait. L’année précédente, sur la côte extrême qui borde l’océan Arctique, les Kogmollocks avaient tué une douzaine de blancs, dont deux explorateurs américains et un missionnaire. La police avait, depuis le mois d’août, envoyé trois patrouilles vers le golfe du Couronnement et le canal de Bathurst[1]. L’une d’elles, commandée par Olaf Anderson, le Suédois, n’avait pas encore reparu. Lorsque Philip avait quitté le Fort Churchill pour le Barren, une rumeur s’était répandue qu’Olaf et ses cinq hommes avaient été anéantis. Il n’était donc point étonnant que les sauvages petits moricauds eussent attaqué le père de Célie Armin et ceux qui avaient débarqué avec lui. Le plaisir de verser le sang des blancs, et le pillage de leurs biens, les leur désignaient d’avance comme victimes. Mais l’audace et l’acharnement des Esquimaux à s’avancer dans les terres, à la poursuite de Célie, aussi loin des territoires qu’ils fréquentent d’ordinaire, étaient, plus il y réfléchissait, incompréhensibles pour Philip.

La sombre et rapide montée de la tempête le tira de ses préoccupations. Cela venait d’un point du ciel, vers le Nord-Est, et s’étendait comme un immense crêpe de deuil. Les nuages s’accumulaient, obstruant la lumière du jour et faisant la nuit avant l’heure. Le calme était oppressant. Pas une silhouette de sapin ne remuait autour de l’enclos. Philip fut sur le point d’appeler Célie, pour qu’elle vînt observer avec lui l’impressionnant phénomène. Déjà les loups n’étaient plus que des ombres fuyantes, à peine visibles dans la pénombre.

Absorbé dans sa contemplation, Philip n’entendit pas Célie, qui était sortie de sa chambre et, d’elle-même, l’avait rejoint. Il ne s’aperçut de sa présence que lorsqu’elle fut tout contre lui.

Ce déluge de nuit, qui paraissait submerger l’univers, les avait rapprochés l’un de l’autre, dans son angoisse effrayante. Sans qu’ils eussent parlé, Philip avait trouvé dans l’obscurité la main de Célie et l’avait prise dans la sienne.

Dans le silence, ils entendirent d’abord comme un murmure. Un murmure sourd et lointain qui, comme une chose vivante, du bout du monde semblait ramper. Un murmure qui grandissait, d’instant en instant, et qui bientôt parut si vaste qu’il emplissait le ciel et la terre. C’était une plainte infinie, une lamentation déchirante. Elle s’enflait encore, lorsque le premier coup de vent passa au-dessus de la cabane.

Oh ! ces tempêtes dans le Barren ! Nulle part sur le globe il n’en est d’autres qui leur ressemblent. En aucun lieu le tumulte de la tourmente n’est empli ainsi de voix humaines.

Philip en avait, maintes fois, connu l’épouvante. Il avait entendu déjà ces gémissements aigus, tels que l’on dirait que dix mille petits enfants pleurent et grincent des dents, dans les nuages qui roulent. Il avait entendu les ténèbres s’emplir d’une armée de fous, riant et hurlant, en un charivari de démence, et ces clameurs d’hommes invisibles, ces sanglots stridents de femmes désespérées. Il y a des gens qui en avaient perdu la raison. Durant la longue nuit hivernale, lorsque le soleil a disparu pour cinq mois, le cerveau des petits Esquimaux eux-mêmes bat la campagne, et ils se massacrent les uns les autres, en proie à la folie que leur apporte la tempête.

Maintenant la tourmente battait son plein au-dessus de la cabane, et la gorge de Célie s’était contractée en un petit hoquet. L’obscurité était tellement opaque que Philip ne distinguait plus, dans la noirceur ambiante, que le masque pâle de la figure de la jeune femme. Mais il sentait le tremblement de son corps contre le sien. Il lui semblait que leur union ne datait pas d’hier, mais de bien longtemps déjà.

Les bras de Philip s’entrouvrirent.

Célie s’y laissa tomber. Défaillante et sans force de résistance, elle y demeura, baignée dans les ténèbres épaisses.

« Rien, ma chérie, ne peut rien contre nous. Rien, rien, rien… »

En cette phrase si simple tout était enclos et, plusieurs fois de suite, il la répéta.

« Rien, ma chérie, ne peut rien contre nous… Rien, rien, rien… » répéta encore Philip.

Et comme il parlait ainsi, un coup de bélier formidable ébranla toute la cabane.

C’était le vent qui avait frappé. Presque aussitôt, un cri retentit, inouï, inexprimable, auquel, dominant le tumulte de la tempête, répondit le rauque hurlement des loups de Bram Johnson.



  1. Le canal de Bathurst fait suite, vers l’Ouest, au golfe du Couronnement. (Note des Traducteurs.)