Le Piège d’or/X

Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
Hachette (p. 101-110).


CHAPITRE X

BRAM EST GALANT


Puis la peur le prit que la familiarité de ce geste eut offusqué Bram. Il se retourna vers l’homme-loup et, tout naturellement, lui tendit son autre main.

« Allons, Bram, s’exclama-t-il, elle meurt de faim ! Je sais maintenant pourquoi tu voulais mes provisions ! Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Pourquoi ne parles-tu pas ? Pourquoi ne me dis-tu pas qui elle est, comment elle se trouve ici et ce que tu attends de moi ? »

Il attendit vainement la réponse de Bram, qui, selon son habitude, se contenta de le regarder fixement.

« Je te répète que je suis un ami, appuya-t-il. Je… »

Il n’alla pas plus loin, car la cabane s’emplit soudain du rire fou de Bram. Plus encore que dans le Barren et parmi la forêt de sapins, ce rire était terrible dans l’étroitesse de la cabane close, et Philip sentit, contre lui, frissonner la jeune femme. Il regarda le doux et blême visage, qui s’appuyait sur son épaule et qui, malgré tout, s’efforçait de sourire à Bram.

Bram continuait à rire, et tout en riant, il s’était dirigé vers le poêle, dont il activait le feu. Pour la seconde fois, Philip reporta son regard, des yeux d’améthyste dont les profondeurs violettes semblaient l’implorer, vers l’énorme forme qui s’inclinait sur le poêle, et sentit ses muscles se durcir. L’occasion était magnifique. D’un bond, il serait à la gorge de l’outlaw, qu’il empoignerait à la nuque. Grâce à l’avantage de cette position, la lutte serait pour le moins égale.

Cette fois encore la jeune femme l’arrêta. Avant qu’il n’eût fait un mouvement, les doigts fins s’étaient accrochés à son bras, et elle le tirait loin de l’homme-loup, tout en lui parlant à mi-voix, dans son idiome incompréhensible. Bram, s’étant relevé, quitta le poêle, ramassa un seau et, sans même regarder les deux jeunes gens, sortit de la cabane.

Il y eut un instant de malaise entre Philip et sa compagne. Cette bienveillance tenace envers Bram irritait Philip, à qui ses soupçons revenaient. D’un geste nerveux, la jeune fille, le saisissant par la main, l’attira vers la petite pièce qui lui servait de chambre, de l’autre côté du rideau.

Sa mimique était claire. Elle lui montrait ce que Bram avait fait pour elle. Il lui avait constitué une chambre séparée, à l’aide d’une cloison, et, pour agrandir cette pièce, il y avait ajouté une petite annexe, accolée à la cabane. Une porte étroite faisait communiquer les deux pièces. Les bois de construction étaient encore verts, de même que ceux de la cloison intérieure de la cabane. La chambre avait pour tout mobilier une chaise grossière, une table non moins rudimentaire, fabriquée en sapin, et une demi-douzaine de peaux d’ours servaient de tapis. Quelques vêtements pendaient aux murs, dont une capeline de fourrure, et un épais manteau molletonné, qui avait pour ceinture une écharpe rouge. Il y avait aussi un menu paquet, soigneusement emballé.

« Oui, oui, je comprends, monologua Philip, en scrutant de ses yeux bleus les yeux d’améthyste. Vous voulez me persuader que je ne dois pas tordre le cou à Bram Johnson, ni quand il me tournera le dos, ni à aucun autre moment. Pourquoi, alors, étiez-vous tout à l’heure aussi blanche qu’un linge ? Mais, apparemment, votre peur est passée. Votre minois, maintenant, est le plus rose et le plus charmant qu’il y ait au monde. Expliquez-vous un peu, petite femme… »

Les yeux d’améthyste luisaient, en l’écoutant, tandis que le corps svelte et souple se balançait.

« Vous vous moquez de moi fort agréablement, continua-t-il en souriant. Pour le quart d’heure tout au moins. Peut-être, après tout, que j’ai, comme Bram, le cerveau timbré. Mon aventure, avouez-le, n’est pas banale. Je me mets en route pour courir sus à des Indiens. Je tombe sur un fou. Et, dans la cahute de ce fou, je « vous » trouve. Vous m’apparaissez debout, dans un rayon, comme un ange à la porte de l’enfer. Vous ne me comprenez point, n’est-ce pas ? Cela ne fait rien… Je vous offre de vous délivrer de ce fou. Et vous refusez. Les bras m’en tombent ! Je paierais bien un million de dollars (si je les avais), pour avoir, en échange, le pouvoir de faire parler Bram. »

Le mobile visage de la jeune femme reflétait tous les sentiments qui passaient en elle. Elle s’efforçait de lire dans les yeux de Philip ce qu’il pouvait lui dire, de deviner sa pensée sur ses lèvres.

Il reprit :

« Vous êtes à quinze cents bons milles de tout être humain, avec des cheveux et des yeux tels que les vôtres… Et des cheveux de cette couleur, par-dessus le marché ! S’il prenait à Bram fantaisie de parler, sans doute m’expliquerait-il que vous êtes tombée de la lune, ou bien qu’un équipage de chasse-galère vous a apportée ici, à travers l’espace, pour que vous lui teniez sa cabane en ordre. Voyons, ne pouvez-vous pas me donner la moindre notion, ni de ce que vous êtes, ni d’où vous venez ? »

Il s’arrêta, comme attendant une réponse. La réponse fut un sourire. Et le sourire était touchant et doux. Philip sentit une émotion mal définie l’étreindre au gosier. Oubliant que Bram pouvait entrer d’un moment à l’autre, il prit dans ses mains une des mains de la jeune femme et la pressa étroitement.

« Vous ne saisissez pas, poursuivit-il, un traître mot de mes paroles, n’est-il pas vrai ? Non, pas un mot. Mais, petit à petit, nous démêlerons l’écheveau. Ce que je sais, en attendant, c’est que, depuis le jour où le chasse-galère vous a descendue de la lune, vous n’avez, le matin, à midi et le soir, que le gibier de Bram à vous mettre sous vos jolies petites dents. Et sans sel encore, peut-être bien ! Vous avez été sur le point, tout à l’heure, de vous élancer sur les provisions qui sont là. Et, à force de bavarder, nous avons oublié le principal. Déjeunons ! »

Il l’entraîna dans la première pièce, vers les vivres étalés sur le plancher, et elle l’aida à les rassembler. Puis il commença à préparer, dans une de ses gamelles, un plat de pommes de terre sèches, qu’il mit à chauffer sur le poêle.

Il quitta des yeux sa cuisine. Elle était délicieuse. La tresse dorée avait glissé sur l’épaule, à demi dénouée. Cette tresse était aussi épaisse que le poignet de Philip. Jamais il n’aurait cru que des cheveux de femme pouvaient luire de feux aussi chauds, offrir des tons à ce point dorés et veloutés.

Puis il eut une inspiration subite et, se frappant la poitrine :

« Je suis Philip Brant, dit-il — Philip Brant — Philip Brant — Philip Brant. »

Il répéta le nom plusieurs fois de suite, et le répéta encore, en se désignant lui-même, à chaque reprise, avec le doigt.

Une clarté s’épandit sur le visage de la jeune femme. Ils avaient, du coup, brisé la barrière qui les séparait.

Elle redit le nom, après lui, lentement, nettement. Elle sourit ensuite et, ses deux mains sur la poitrine :

« Célie Armin ! » dit-elle.

Philip en pensa lâcher les pommes de terre qui crépitaient dans la graisse, et sauter par-dessus le poêle vers « Célie Armin ». Il ne quitta point, pourtant, sa gamelle et, tout en remuant les pommes de terre, il répéta à son tour, à plusieurs reprises :

« Célie Armin ! »

Et, chaque fois qu’il prononçait ce mot, la jeune femme acquiesçait de la tête.

C’était un nom français, et il tenta d’emprunter au répertoire de Pierre Bréault quelques phrases très simples, qu’il avait retenues. Mais, pour la jeune femme, c’était toujours de l’hébreu. Alors il dit encore :

« Célie ! »

Presque au même instant, elle répondit :

« Philip ! »

Un remue-ménage extérieur annonça le retour de Bram. Hurlements et grognements de la horde, pas pesants de l’homme-loup, et Bram entra.

Philip, sans détourner la tête, continua sa cuisine, comme si rien ne s’était passé. Tout en sifflant, il remuait ses pommes de terre. Puis, s’adressant à Célie Armin, en désignant du doigt la cafetière :

« Occupez-vous du café, Célie. Le déjeuner est prêt. »

Elle prit la cafetière, la tourna une ou deux fois, et s’avança vers la table.

Philip regarda Bram. L’homme-loup était adossé à la porte. Sans faire un mouvement, il regardait la scène qu’il avait devant les yeux, hébété et stupide. D’une main il tenait un seau rempli de neige, dans l’autre il portait un poisson gelé.

« Trop tard pour votre poisson, Mister Bram, dit Philip. Il était impossible de faire attendre davantage la petite lady. J’estime en outre que vous l’avez bourrée de viande et de poisson à l’en faire mourir. Venez déjeuner avec nous ! »

Il posa sur une assiette d’étain une portion de pommes de terre fumantes, accompagnées de petites galettes d’avoine et de riz, qu’il avait cuites avant de se mettre en marche sur le Barren, et plaça le tout devant la jeune femme. Il prépara ensuite une seconde assiette pour Bram et, pour lui, une troisième.

Bram demeurait toujours immobile, avec son seau et son poisson. Tout à coup, il posa l’un et l’autre à terre, avec un grognement issu des profondeurs de sa poitrine, et s’en vint à la table. Sa main formidable s’abaissa sur le bras de Philip et, comme un étau inquiétant, l’étreignit, au point de presque briser l’os. Il regarda la jeune femme. Puis, lâchant Philip et le rejetant en arrière, d’un geste violent, il poussa devant elle les deux autres assiettes.

« Vous, mangez le poisson, m’sieu ! » dit-il.

On eût dit, à l’entendre s’exprimer ainsi, qu’il n’avait jamais été fou. Éclair rapide de raison, qui s’évanouissait, un instant après, dans le rire dément et sonore, dont toute la cabane tremblait et auquel répondit, du dehors, le cri sauvage des loups.

Philip avait eu grand-peine à conserver son sérieux devant cet accès de galanterie. Une pointe de triomphe brillait dans les yeux de la jeune femme. Bram avait toujours été bon pour elle, et il venait de le prouver devant Philip.

Mais déjà le rire de Bram s’était éteint. Tandis que Philip préparait le poisson, l’homme-loup était allé s’accroupir contre le mur, sur ses talons, à la manière des Indiens. Et, tant que la jeune femme mangea, il ne la quitta pas du regard.

Philip, ayant fait frire le poisson, lui en apporta la moitié. Il eût pu l’offrir aussi bien à un sphinx de pierre ou de bois. Car Bram, se relevant, alla prendre ce qui restait du caribou et, emportant la viande sous son bras, s’en alla à nouveau, en se mâchonnant doucement, à lui-même, on ne sait quoi.