Le Piège d’or/IV

Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
Hachette (p. 31-38).


CHAPITRE IV

LA HUITIÈME NUIT


Le lendemain matin, la tempête faisait rage encore sur le Barren. Philip se mit tout de même en marche, avec Pierre Bréault comme guide, vers l’endroit où le métis avait vu Bram Johnson camper avec ses loups. Depuis cette nuit-là, trois jours s’étaient écoulés et, quand ils arrivèrent au sapin qui avait servi à Bram d’abri pour dormir, l’arbre était à demi enfoui sous une dune de neige dure, que le vent avait roulée du désert.

De ce point, Pierre indiqua à Philip, avec précision, la direction dans laquelle Bram était parti, le lendemain matin. Philip interrogea sa boussole et en plaça l’aiguille dans le sens de la piste maintenant invisible. Une conclusion évidente en résulta pour lui.

« Bram, dit-il à Pierre, se tient sur la limite broussailleuse du Barren. C’est l’orientation que je vais prendre. Tu pourras ajouter cela à ce que j’ai écrit déjà à Mac Veigh. Mais, au sujet du piège, Pierre, pas un mot. Cela vaut mieux, tu comprends. Si vraiment Bram est un loup-garou et s’il tisse des cheveux d’or avec le vent…

— Je ne dirai rien, m’sieu », fit Pierre en tressaillant.

Ils échangèrent une poignée de main et se séparèrent en silence. Philip tourna son visage vers l’Ouest et bientôt, en se retournant, il ne vit plus déjà Pierre.

Une heure s’était à peine écoulée qu’une oppression s’emparait de lui, celle du sentiment qu’il s’était volontairement jeté dans un risque presque désespéré. Pour des raisons auxquelles il s’était arrêté pendant la nuit, il avait laissé à Pierre son traîneau et ses chiens, et voyageait légèrement lesté. Dans son paquetage, d’un poids total de quarante livres, confortablement fixé sur ses épaules, était pliée une tente de soie, pesant trois livres, capable de résister aux vents les plus violents. Divers ustensiles de cuisine pesaient un poids identique. Le reste de son chargement se composait de quinze livres de farine et, pour le demeurant, de rations scientifiquement comprimées, soit en poudres, soit en tablettes desséchées : quatre douzaines d’œufs en une livre de poudre d’œufs ; vingt-huit livres de pommes de terre en quatre livres de cet article séché ; quatre livres d’oignons en un quart de livre concentré ; et ainsi de suite. C’était, en y ajoutant le gibier qu’il pourrait abattre, de la nourriture pour un mois. Comme armes son fusil, son revolver Colt, et une provision de munitions.

Comme il songeait à cette nourriture rudimentaire et si précieuse, qu’enfermait son sac, sur son épaule, il se prit à rire, d’une sorte de rire sardonique. Une autre pensée lui était simultanément venue, celle des jours anciens qu’il avait vécus. Que diraient donc ses vieux amis, si, par un coup de baguette magique, ils pouvaient se trouver réunis avec lui, pour partager son festin ? Plus spécialement, que dirait Mignon Davenport, et que ferait-elle ? P-f-f-f ! Il voyait d’ici l’horreur monter sur sa face aristocratique. Ce vent qui soufflait sur le Barren figerait la vie dans les veines de la jeune femme qui, en hâte, ratatinerait son corps et mourrait. Il la connaissait bien, car il avait été question, jadis, qu’il l’épousât.

C’était une chose singulière qu’il pût, maintenant encore, songer à elle, alors qu’il suivait la piste mystérieuse de Bram. Mais il n’avait pu, tout d’un coup, chasser sa pensée. Il y avait fort à parier cependant que, comme ses anciens amis, elle l’eût oublié. Il esquissa une grimace et, sous la morsure du vent, se remit à ricaner.

Le sort est un vieux type folâtre. C’était une fameuse farce qu’à tous, lui, Philip, il leur avait jouée ! Un brin de pneumonie tout d’abord, puis ses poumons s’étaient mis à siffler. Et la phtisie galopante, ou quelque chose d’approchant, qui vous creuse les joues et vous tire le sang des veines, était apparue. Alors l’effroi s’était reflété, plus grand de jour en jour, dans les gros yeux bleus de Mignon. Jusqu’à l’heure où elle était venue, avec une franchise d’enfant, lui déclarer qu’il était pour elle terriblement embarrassant d’annoncer à ses amies qu’elle était fiancée à un tuberculeux.

À ce souvenir, Philip se prit à éclater de rire. Et son rire explosa avec tant de force que Bram, même avec le rugissement du vent, aurait pu l’entendre à plus de cent yards de distance. Tuberculeux ! Philip, se croisant les bras, en gonfla et fit craquer les muscles durs. Profondément il aspira, s’emplissant les poumons de l’air glacé, puis le rejeta bruyamment, comme la vapeur qui s’échappe d’une soupape. Le Nord avait fait cela pour lui ; le Nord avec ses forêts merveilleuses, ses vastes cieux, ses rivières et ses lacs, et ses neiges épaisses ; le Nord qui recrée un débris d’homme, qui en fait revivre la substance aux trois quarts morte. Aussi l’aimait-il, ce Nord qui l’avait sauvé. Et, parce qu’il l’aimait, ainsi que les aventures, il s’était engagé dans la police, voici deux ans. Quelque jour, il s’en retournerait là-bas, rien que pour s’amuser. Il se ferait, aux clubs, reconnaître de ses anciens amis et, au seul aspect de sa bonne santé, Mignon mourrait de dépit, la Mignon aux yeux de baby.

Après s’être, quelque temps, abandonné à ces réflexions, sa pensée revint à l’homme énigmatique qu’il poursuivait. Durant ses deux ans de service, il avait glané maint renseignement sur Bram, connu ses tenants et aboutissants, et toute l’histoire des Johnson.

Pour les Indiens et les métis, Bram était considéré comme le type même du monstre, pour un sorcier, par surcroît, qui tenait son pouvoir de Satan en personne. La police voyait en lui le meurtrier le plus dangereux qui évoluât dans tout le Northland. Elle n’avait qu’une idée, lui mettre la main dessus, et l’homme heureux qui le capturerait, mort ou vif, était certain d’avance de sa nomination au grade de sergent. Cette ambition et l’espoir de réussir avaient exalté maint cœur vaillant, jusqu’au jour où il fut généralement admis que Bram était mort.

Philip avait discuté avec ses collègues sur le plus ou moins d’intelligence et de malfaisance de Bram, et son indulgence au sujet du maudit n’avait jamais convaincu personne.

Ce n’était pas non plus l’idée de conquérir le grade de sergent qui le poussait, à cette heure, sur la lisière du Barren. Son engagement dans la police prendrait bientôt fin et il avait d’autres plans d’avenir. Une force intérieure agissait en lui.

Depuis l’instant où il avait tenu dans ses doigts la tresse de cheveux d’or, il était en proie à une curieuse émotion, à des sentiments nouveaux, qu’il s’était mal formulés tout d’abord et dont, la veille, il n’avait pas fait part à Pierre Bréault. Ces pensées, maintenant, prenaient corps. Il n’était plus le chasseur d’hommes, froid calculateur, attaché à la prise et à la vie d’un autre homme. Il n’ignorait pas que son devoir était de se saisir de Bram et de le ramener prisonnier au quartier général, et il était prêt à accomplir ce qu’il devait, à moins que… Le piège d’or était un inconnu qui, sur ce point, entrait désormais en ligne de compte dans sa résolution. Les choses cessaient d’être aussi simples.

Il se disait aussi, par moments, que c’était lui qui les compliquait peut-être, par plaisir, et par un effet de son imagination. Ces cheveux, Bram avait pu se les procurer, peut-être, de mille façons différentes. Ce prétendu piège n’était-il pas, tout bonnement, une sorte de fétiche que Bram portait sur lui depuis des années, un talisman contre la maladie et le diable, cher à son esprit superstitieux ?

Philip, en dépit de lui-même, se refusait à croire qu’il en fût ainsi. Et, lorsqu’à midi il se fut arrêté pour allumer un petit feu, y chauffer son thé et y faire tiédir sa galette d’avoine, il sortit de son portefeuille la tresse dorée, afin de recommencer à l’examiner, de plus près que la veille.

Eh bien, non ! Il n’y avait pas à s’y tromper. Elle avait été fraîchement coupée sur la tête d’une femme. Sinon, eût-elle été à ce point souple et resplendissante, dans la pâle lumière du soleil ? Il en admirait la longueur et la finesse, et la texture merveilleuse de chaque cheveu, tous homogènes et de longueur égale.

Il absorba son déjeuner et se remit en route. Trois jours de tempête avaient entièrement recouvert toute trace de la piste laissée par Bram et par ses loups. Philip n’en était pas moins persuadé que Bram ne s’écartait point du Barren, le Grand Barren du Nord, non mentionné sur les cartes, l’océan de neige où il avait, depuis si longtemps, trouvé un refuge contre les lois. Large de cinq cents milles, de l’Est à l’Ouest, sous le soixantième degré approximativement, l’immense désert blanc avait été, pour lui et pour ses pas vagabonds, ce que le large Pacifique était aux pirates de jadis. Ces effrayantes solitudes, et Philip frissonnait à leur seule pensée, étaient pires que les régions polaires où l’on a du moins l’Esquimau pour compagnie. Ce qu’il avait entrepris était terriblement ardu. Sa chance unique de réussir reposait sur l’espoir que le temps se remettrait au beau et sur la rencontre d’une piste, plus ou moins fraîche, laissée par Bram, et qui se raccorderait à une autre, plus récente.

Philip était pareillement décidé à ne pas quitter la lisière du bois où Bram avait déjà établi son gîte, et où, sans doute, il ne tarderait pas à revenir s’abriter. Si, au contraire, il s’en allé tout droit, dans la blancheur infinie, combien de jours, combien de semaines se pourraient passer avant qu’il ne revînt sur ses pas ?

Durant la nuit qui suivit, la tourmente, qui faisait rage depuis plusieurs jours, s’épuisa et, toute une semaine, le beau temps reparut. Le froid était intense, mais la neige ne tombait point. Pendant ces huit jours, Philip parcourut cent vingt milles vers l’Ouest. La huitième nuit, comme il était assis sous sa tente, devant son feu, occupé à retisser pour la centième fois la tresse dorée, l’événement escompté arriva.