Le Perroquet chinois/XIX — Une voix aérienne

Traduction par Louis Postif.
Ric et Rac (p. 243-251).

Chapitre dix-neuvième

UNE VOIX AÉRIENNE.

Ils arrivèrent à Barstow à dix heures et demie. Bob annonça son intention de passer la nuit à l’hôtel de la gare. Après un bref dialogue avec l’employé au guichet, Chan vint rejoindre son compagnon.

— Je retiens la chambre voisine de la vôtre, déclara-t-il. Le prochain train pour Eldorado part à cinq heures demain matin. Je prendrai celui-là. Vous attendrez le train suivant, à onze heures dix. Mieux vaut que nous ne rentrions pas ensemble. comme des frères siamois. Cet idiot de Bliss racontera assez tôt qu’il nous a vus en conversation dans le train.

— Comme il vous plaira, Charlie. Si vous avez le courage de vous lever pour prendre le train de cinq heures, mes meilleurs vœux vous accompagneront pendant que je dormirai encore.

Chan prit sa valise à la consigne et ils montèrent se coucher. Mais Eden ne se mit pas au lit immédiatement. La tête entre les mains, il réfléchissait.

La porte de communication entre les deux chambres s’ouvrit brusquement et Chan apparut, tenant dans la main un collier de perles lumineuses.

— Voici simplement pour vous rassurer : la fortune des Phillimore est toujours en sûreté !

— Elles sont vraiment superbes, dit Bob Eden en prenant entre ses doigts les perles que Chan venait de poser sur la table… Voyons, Charlie, parlons franchement : dites-moi la vérité avez-vous la moindre idée de ce qui se passe au ranch de Madden ?

— Voilà quelques jours, j’espérais que…

— Quoi ?

— Je m’étais trompé.

— Précisément. Je sais qu’il est difficile à un détective de s’avouer vaincu, mais nous nous trouvons devant une énigme indéchiffrable et le plus sage serait d’abandonner la partie. Demain après-midi, je retourne au ranch… Je suis censé avoir vu Draycott… nouveau mensonge, nouvelles déceptions. J’en ai par-dessus la tête. De surcroît, j’ai l’impression que cela ne durera pas, Charlie. Voici le moment de remettre le collier.

Le visage de Chan s’assombrit.

— Je vous en prie ! Patientons encore un peu. D’un moment à l’autre…

— Assez de vos atermoiements. Votre orgueil professionnel entre en jeu. Je vous comprends et regrette de vous contrarier.

— Encore quelques heures ! supplia Chan.

Pendant un long moment Eden étudia le bon visage du Chinois.

— Il ne s’agit pas seulement de moi. Bientôt Bliss se présentera au ranch. Nous arrivons au bout de notre rouleau. Je vous fais une ultime concession… je vous accorde jusqu’à huit heures demain soir… à moins que Bliss ne me devance. Acceptez-vous ?

— Il le faut bien.

— À la bonne heure ! Toute la journée de demain vous appartient. À mon retour, je ne parlerai pas de Draycott ; je dirai simplement : « — Monsieur Madden, les perles arriveront à huit heures ! Si aucun événement ne se produit d’ici là, nous remettons les perles et nous partons. En route nous faisons notre déposition devant le shériff et, s’il se moque de nous, nous aurons du moins accompli notre devoir.

Eden poussa un soupir de soulagement et se leva.

— Dieu merci ! voilà une affaire réglée.

Comme à regret. Chan reprit le collier de perles.

— Et dire que j’ai quitté Honolulu pour essuyer un tel échec. Encore une journée de répit. Qui sait ce que nous réserve demain ?

Eden donna une tape amicale sur le large dos du Chinois.

— Bonne nuit, Charlie, et dormez bien !

■■

Lorsque Bob Eden s’éveilla le lendemain matin, le soleil brillait. Il prit le train pour Eldorado et se rendit au bureau de Holley.

— Bonjour, dit le journaliste. Vous voici enfin de retour. Votre petit Chinois a passé ici de bonne heure ce matin. Il s’acharne à la besogne, hein ?

— Oh ! Chan a de l’ambition. Vous l’avez vu ?

— Oui. — Holley désigna du doigt la valise de Chan posée dans un coin de la pièce. — Il m’a confié son costume de civilisé. Il espère le remettre dans un jour ou deux, ce me semble.

— Il le portera sans doute en prison, répondit Eden d’un air renfrogné. Vous a-t-il parlé de Bliss ?

— Oui. À mon avis, ce personnage va vous susciter des ennuis.

— Je le crains fort. Notre expédition n’a guère été fructueuse.

— D’après les dires de Chan, tout confirme mes soupçons en ce qui concerne le chantage. Un autre fait vient de se produire à la banque.

— De quoi s’agit-il ?

— Le bureau de Madden à New-York a transmis des ordres pour qu’on lui verse une nouvelle somme de cinquante mille dollars sur notre banque. Le directeur me disait encore tout à l’heure qu’il ne voyait pas la possibilité de réaliser ce montant avant demain, et Madden a consenti à attendre.

— Votre façon de voir me paraît logique. Toutefois, Chan se figure que Madden réunit ses fortes disponibilités en vue de…

— Oui, oui ! il me l’a raconté. Mais, dans ce cas, que viennent faire ici Shaky Phil Maydorf, et le professeur ? Je tiens à ma première version. Avouons cependant que le mystère demeure insoluble.

— Nous avons tenté tout ce qui est humainement possible. Ce soir je remets les perles à Madden. Chan vous a sûrement parlé de ma décision.

— Oui. Vous lui brisez le cœur. Moi, je vous approuve pleinement. Néanmoins, je souhaite qu’avant ce soir il se produise du nouveau.

— Moi aussi. Et si rien n’arrive, je ne me résoudrai qu’à regret à livrer le collier. Je ne dois pas oublier Mme Jordan. Ce n’est pas sa faute si Madden a tué un homme.

— Je vous félicite, cher ami, pour la manière dont vous avez mené cette affaire délicate.

Eden se leva.

— Je retourne au ranch. Avez-vous vu Paula Wendell aujourd’hui ?

— Nous avons déjeuné ensemble à l’Oasis. Elle se disposait à partir pour la mine du Jupon. Ne vous tracassez pas, je vous conduirai en auto.

— Non, je préfère louer un taxi.

— N’y songez point ! Le journal est sous presse et je me sens encore plus désœuvré que jamais.

Une fois de plus, la fameuse bagnole du journaliste les transporta sur la route escarpée entre les deux collines et à travers le désert brûlant. Holley bâilla.

— Je n’ai guère dormi cette nuit, expliqua-t-il.

— Vous pensiez sans doute à Jerry Delaney ?

— Non… mais à une affaire personnelle. Mon interview de Madden a inspiré à mon vieux copain de New-York, l’idée de n’offrir une situation, une belle situation là-bas. Hier après-midi j’ai consulté un docteur d’Eldorado qui, après m’avoir examiné, m’affirma que je pouvais partir.

— Voilà qui est magnifique ! Toutes mes félicitations.

— Les portes de la prison s’ouvrent devant moi. Depuis longtemps je soupire après cet instant et maintenant le prisonnier hésite. L’idée de quitter sa petite cellule l’effraie. New-York n’est plus le vieux New-York que j’ai connu. Y réussirai-je à présent ? Je me le demande.

— Ce que vous me dites là est stupide, voyons ! Pourquoi ne réussiriez-vous pas ?

Un éclair de décision illumina le visage de Holley.

— Je partirai, déclara-t-il. Pourquoi diable gâcher le reste de mon existence dans ce désert ?

Il quitta Eden à l’entrée du ranch. Bob alla aussitôt à sa chambre et, lorsqu’il eut mis un peu d’ordre dans sa toilette, il sortit dans le patio. Ah Kim passa.

— Rien de nouveau ? chuchota Eden.

— Thorn et Gamble sont partis dans la grande auto pour le reste de la journée, répondit le Chinois.

Dans la grande salle, Eden trouva le millionnaire assis, l’air rêveur. À l’arrivée du jeune homme, Madden se redressa.

— Vous voici de retour. Avez-vous vu Draycott ? Vous pouvez parler. Nous sommes seuls.

Eden s’assit auprès de son hôte.

— Tout est arrangé. Je vous remettrai les perles des Phillimore ce soir à huit heures.

— Où ça ?

— Ici, au ranch.

Madden fronça le sourcil.

— Je préférerais que la transaction eût lieu à Eldorado.

— Draycott viendrait ici ?

— Non. J’aurai les perles à huit heures. Si vous le désirez, nous prendrons nos dispositions pour que je vous les remette sans témoins.

— Bien.

Madden le regarda fixement.

— Peut-être les avez-vous, à cet instant ?

— Non… à huit heures.

— Je suis fort aise de vous l’entendre répéter, mais je vous avertis dès maintenant que si vous me montez le coup encore une fois…

— Comment ? Vous monter le coup…

— Oui, oui ! vous m’avez très bien compris. Je ne suis pas fou. Depuis votre arrivée, vous ne faites que me leurrer avec ce collier.

Eden hésita. Le moment lui semblait venu de s’expliquer franchement avec le client de son père.

— En effet, je l’avoue, monsieur Madden.

— La raison, je vous prie ?

— Parce que je soupçonnais quelque chose de louche dans votre indécision. À San Francisco vous voulez qu’on vous envoie les perles à New-York. Ensuite vous demandez qu’on vous les livre au sud de la Californie…

— Pour la bonne raison que ma fille a changé d’idée. Elle devait me suivre à New-York, mais elle a décidé de terminer la saison à Pasadena. Alors, j’ai voulu mettre le collier en sûreté à la banque afin qu’elle pût s’en servir quand cela lui plairait.

— J’ai rencontré votre fille à San Francisco. Elle est charmante. Où donc est-elle à présent ?

— À Los Angeles, chez des amis, depuis mardi dernier. Je reçus ici un télégramme m’annonçant son arrivée. Pour des raisons personnelles, je préférerais qu’elle ne vînt pas ici. J’ai donc envoyé Thorn à sa rencontre pour qu’il la ramenât à Barstow et lui fit prendre le train de Los Angeles.

Eden se livra à un petit calcul rapide. Le trajet de Barstow devait, en effet, correspondre à la distance indiquée par le taximètre de l’automobile. Mais d’où provenait la terre rouge ?

— Vous êtes sûr qu’elle se trouve à Los Angeles ?

— Parfaitement. Je suis allé la voir mercredi. Maintenant que j’ai répondu à vos questions, me permettrez-vous de vous interroger à mon tour ? Pourquoi soupçonniez-vous qu’il se tramait quelque chose de louche au ranch ?

— Où a passé Shaky Phil Maydorf ?

— Qui ?

— Shaky Phil, l’individu qui se présenta sous le nom de Mac Cullum et qui, l’autre soir, gagna sur moi quarante-sept dollars au poker.

— Il s’appelait Shaky Phil Maydorf ? demanda Madden, l’air intéressé.

— Oui. J’ai déjà eu affaire à Maydorf à San Francisco. Il paraissait vouloir s’approprier les perles des Phillimore.

Le visage de Madden devint pourpre.

— Vraiment ? Racontez-moi cela.

Eden parla des agissements de Maydorf au quai d’arrivée du bateau d’Honolulu.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

— Parce que je croyais que vous le saviez. Je le crois même encore.

— Vous êtes fou !

— Peut-être. Mais lorsque j’ai retrouvé Maydorf dans ce désert, je n’ai pu m’empêcher d’y voir de mauvais présages. Je ne suis pas encore rassuré. Pourquoi ne pas revenir à votre première idée et vous faire livrer les perles à New-York ?

— Non. J’ai décidé de les faire venir ici et je les attendrai ici.

— Apprenez-moi du moins le sujet de vos ennuis.

— Mes ennuis ? Si j’en ai, cela ne regarde que moi seul. J’ai acheté les perles et je les yeux. Je vous donne ma parole que vous serez payé. Cela vous suffit.

— Monsieur Madden, je ne suis pas aveugle. Vous vous êtes fourré dans un guêpier et je voudrais vous aider à en sortir.

Madden tourna vers Bob un visage aux traits fatigués.

— Ne vous inquiétez pas à mon sujet. Je m’en tirerai bien seul et je vous remercie de vos bonnes intentions. Ainsi, c’est bien entendu : je compte sur vous pour huit heures. À présent, si vous voulez bien m’excuser, je vais me reposer. Je prévois une soirée très occupée.

La chaleur devenait écrasante et Bob Eden, l’esprit fatigué par tant de réflexion, suivit l’exemple du millionnaire et dormit pendant tout l’après-midi. Quand il se leva, le soleil se couchait et déjà le crépuscule enveloppait la terre. Bob entendit Gamble remuer dans la salle de bain. Gamble… qui était Gamble ? Pourquoi demeurait-il au ranch de Madden ?

Dans le patio, le jeune homme échangea à voix basse quelques mots avec Ah Kim.

— Thorn et le professeur sont maintenant de retour, dit le détective. Le taximètre marque trente-neuf kilomètres, comme l’autre fois, et il y a encore des traces de terre rouge sur le parquet de la voiture.

— Le temps passe, observa Eden.

— Si je pouvais l’arrêter dans sa fuite ! soupira Chan.

Au diner, le professeur Gamble fut l’amabilité personnifiée.

— Monsieur Eden, nous sommes heureux de vous revoir parmi nous. L’air du désert est si favorable à votre jeune santé ! Quel dommage que vous vous absentiez ! Vos affaires prospèrent, si je ne me trompe ?

— Oui, et les vôtres ? demanda Eden en souriant.

Le professeur leva vivement les yeux vers lui.

— Je… hum… j’ai le plaisir de vous annoncer que la journée a été des plus fructueuses. J’ai enfin déniché le rat, objet de mes recherches.

— Tant mieux pour vous : quant au rat…

Le diner se poursuivit dans le silence. Lorsqu’ils se levèrent de table, Madden alluma un cigare et s’assit dans son fauteuil préféré près de la cheminée. Gamble s’installa sous la lampe et ouvrit un magazine. Thorn l'imita.

La grosse horloge sonna sept heures et un silence intolérable régnait dans la salle. Eden alluma une cigarette et se dirigea vers l’appareil de radiophonie.

— Avant de venir ici, je ne comprenais pas l’intérêt de la T.S.F. expliqua-t-il à Madden. Maintenant, je constate qu’il y a des moments où même une conférence sur les murs des vers solitaires peut vous passionner. Si nous écoutions un petit concert ?

Il manœuvra les boutons de l’appareil. Ah Kim entra et se mit en devoir de débarrasser la table. La voix nette d’un annonceur de Los Angeles emplit la pièce.

— …Suite de notre programme. Miss Norma Fitzgerald, qui joue ce soir au théâtre Mason, va vous chanter deux morceaux de son répertoire.

— Bonsoir, mes amis, dit la voix de la femme à qui Bob avait parlé la veille. Me voici de nouveau au micro, Tout d’abord, je tiens à remercier tous mes fidèles auditeurs pour les nombreuses lettres reçues depuis mon dernier concert radiophonique. À mon arrivée ce soir au studio, on m’en a remis tout un paquet. Je n’ai pas encore eu le temps matériel de les lire toutes, mais je veux dire à Sadie French, si elle n’écoute ce soir, que je me réjouis d’apprendre son arrivée à Santa-Monica où j’irai la voir sans tarder. Une autre lettre de mon vieil ami Jerry Delaney m’a procuré une grande joie.

« — Je m’inquiétais du sort de Jerry et suis heureuse de le savoir sain et sauf. J’espère le voir bientôt. À présent je vais chanter, car je dois me rendre au théâtre dans une demi-heure. J’espère, mes chers auditeurs, que vous viendrez tous nous applaudir au théâtre Mason ; nous donnons ce soir un programme admirable. »

— Au diable ce maudit appareil grogna Madden. La T.S.F. m’horripile ; on n’y entend que de la réclame !

Norma Fitzgerald commençait à chanter et Bob Eden fit taire le « maudit appareil ». Ah Kim et le jeune homme échangèrent un long regard d’intelligence. Une voix s’était fait entendre dans le désert, par delà les collines brunes et les étendues de sable, une voix qui disait que Jerry Delaney était sain et sauf… sain et sauf… tous leurs beaux raisonnements s’écroulaient comme un château de cartes !

L’homme tué par Madden n’était point Jerry Delaney ! Qui donc avait appelé au secours en cette nuit tragique au ranch de Madden ! Qui avait poussé ce cri entendu et répété par Tony, le perroquet chinois ?