Le Perroquet chinois/IV — « L’Oasis »

Traduction par Louis Postif.
Ric et Rac (p. 49-65).

Chapitre quatrième

L’OASIS.

Le crépuscule tombait sur Eldorado, cette ville du désert, quand, le vendredi soir, Bob Eden descendit du train et pénétra dans la gare en briques rouges qui ressemblait à une maison d’école désaffectée. Le voyage de San Francisco à Barstow s’était effectué sans incidents, mais dans cette dernière ville — fait plutôt troublant — le jeune homme perdit toute trace de Charlie Chan.

Au buffet de la gare de Barstow, il avait laissé le détective chinois devant une tasse de thé fumant. En attendant le train d’Eldorado, Bob fit une promenade en ville et lorsque vers trois heures, il revint à la gare, il chercha en vain le petit policier d’Hawaï. Il monta seul dans le train et en vain fouilla-t-il le quai désert : il constata qu’il était l’unique voyageur à descendre dans ce coin désolé.

Le fait que le détective portait sur lui une véritable fortune de perles « indigestes » inquiétait vaguement le fils du joaillier. Chan était-il victime d’un accident ? Ou, peut-être… qui sait ? Que savaient-ils réellement de ce Charlie Chan ? On dit que tout homme est faillible, et ce collier constituait une tentation puissante pour un pauvre détective d’Honolulu. Non !… Bob se souvint de l’expression des yeux de Chan lorsque celui-ci promit à Sally Jordan de bien garder les perles. La confiance des Jordan en leur vieux serviteur, se basait sur une longue fidélité. Mais… Shaky Phil Maydorf avait peut-être quitté San Francisco…

Résolument, Bob Eden chassa ces préoccupations et sortit de la gare. Il se trouva sur un étroit espace de terrain qui, de façon pathétique, voulait donner l’illusion d’un parc. Le vent frais du soir, qui venait du désert, soufflait à travers les branches rigides des peupliers. Bob suivit une allée dissimulée par une haie de feuillage jaune et arriva au trottoir de la seule rue pavée d’Eldorado.

D’un coup d’œil il embrassa presque toute la ville étagée sur un fond de collines brunes et dénudées. En face de lui, une rangée de buildings squelettiques annonçait la rue principale… une banque, un cinéma, un bazar, le bureau d’un journal, la poste, et, dominant les autres, un bâtiment d’un étage qui se proclamait l’Hôtel du Désert.

Eden se fraya un chemin entre les automobiles poussiéreuses qui stationnaient devant la porte de l’hôtel. Sur le siège double de l’estrade d’un cireur, deux campagnards se prélassaient et le dévisagèrent quand il entra.

Une lampe électrique d’un faible voltage projetait sa lumière sur le bureau où un vieillard, à l’air souriant, lisait un journal de Los Angeles.

— Bonsoir, monsieur, fit Eden.

— Bonsoir.

— Voulez-vous me permettre de déposer ma valise au vestiaire ?

— Ah ! Ah ! Le vestiaire ! Vous plaisantez, jeune homme ! Fourrez-la dans un coin de cette pièce. Vous n’auriez pas besoin d’une chambre, par hasard ? Je vous ferai un prix de faveur.

— Non, merci.

— Tant pis.

— Je désirerais savoir où se trouve l’Eldorado Times.

— Au coin de la Première Rue, murmura le propriétaire, de nouveau plongé dans la lecture de sa gazette rose.

Bob Eden tourna l’angle de la rue. Aussitôt ses pieds quittèrent l’unique trottoir d’Eldorado et foulèrent le sable fin. Il passa devant quelques maisons encore plus minables d’aspect que celles de la Grand’Rue : une boutique d’épicier, une échoppe de plombier et bientôt, il découvrit une bicoque peinte en jaune où s’étalait au-dessus de la fenêtre l’enseigne à demi effacée : « Eldorado Times. Travaux d’imprimerie très soignés. » Pas de lumière à l’intérieur. Bob aperçut une pancarte fixée sur la porte. Il déchiffra péniblement dans l’obscurité l’avis suivant : « Will Holley reviendra dans une heure. »

Le sourire aux lèvres, Bob se présenta de nouveau à l’Hôtel du Désert.

— Le dîner est-il prêt ? interrogea-t-il.

— Je me le demande moi-même, observa le vénérable bonhomme. Nous ne servons pas à manger ici ; nous perdons ainsi un peu moins d’argent.

— Mais… il y a tout de même un restaurant ?…

— Certainement. Nous sommes en pays civilisé. De l’autre côté de la banque, vous verrez le Café de l’Oasis.

Bob Eden le remercia et s’en alla. Derrière des carreaux sales, L’Oasis dispensait ses plaisirs frelatés. Une glace crasseuse courant le long d’un haut et interminable comptoir témoignaient qu’autrefois, ce restaurant avait réellement pu être une oasis.

Le jeune homme grimpa sur un des hauts tabourets. À sa droite, tout près de lui, se tenait un homme en combinaison d’ouvrier, le menton garni d’une barbe vieille d’une semaine ; à sa gauche, peut-être un peu moins rapprochée, une jeune fille, vêtue d’un corsage et d’un pantalon de cheval de couleur kaki.

Le garçon, déguisé en cheik de cinéma, lui demanda ce qu’il désirait et, sur un menu taché, il choisit le plat du jour : « bifteck et oignons avec pommes de terre frites, pain, beurre et café : quatre-vingts cents ».

Le cheik s’en alla d’un pas nonchalant.

En attendant, Bob Eden regardait dans le miroir enfumé le visage de sa voisine. « Hé, pas trop mal », songeait-il, « même dans cette glace ternie. » Des cheveux dorés comme les blés s’échappaient en boucles de dessous un chapeau de feutre, et avec cela un teint qui ne devait rien aux salons de beauté. Il tenait son coude serré contre lui, afin de laisser plus de place à la jeune fille.

Soudain arriva un plat d’étain copieusement garni… mais pas d’assiette. Bob observa ses voisins et dut se rendre à l’évidence. La vaisselle était un luxe dédaigné de l’Oasis. Armé d’un couteau de fer et d’une fourchette, il mit de côté la garniture d’oignons et attaqua son bifteck.

Les premières impressions ne trompent point, et Bob Eden se rendit immédiatement compte qu’il affrontait un adversaire peu tendre et quelque peu récalcitrant.

Le bifteck soutenant son défi, après quelques minutes de lutte infructueuse, Bob appela le cheik.

— Apportez-moi un couteau d’acier.

— Il n’y en a que trois dans l’établissement et tous sont en main, répondit le garçon.

Les coudes serrés, les muscles tendus, Bob Eden reprit l’assaut de plus belle. Grinçant des dents et les traits tirés, il enfonça le couteau de toutes ses forces. La lame produisit un bruit terrible et… horreur ! le morceau de viande sauta de son lit de sauce et d’oignons pour aller choir sur les genoux de la jeune fille, puis, de là, sur le plancher.

Bob se retournant, aperçut ses yeux bleus rieurs.

— Ah ! Mademoiselle ! je vous demande pardon. Je croyais qu’on m’avait servi un bifteck : c’était un bichon habitué à monter sur les genoux des dames !

— Et il n’a pu tenir sur les miens, fit-elle en considérant sa culotte de cheval. Excusez-moi, j’aurais pu vous le rattraper. Ce qui prouve, une fois de plus, que… les femmes doivent s’habiller en femmes, n’est-ce pas ?

— Je vous trouve très bien ainsi, approuva Bob Eden, galamment.

Il se tourna vers le cheik.

— Apportez-moi quelque animal moins féroce.

— Si vous preniez un rôti ?

— Essayons toujours. Je vais tenter un autre round. Le premier coup était déloyal. Dites… une serviette pour mademoiselle, je vous prie.

— Une… quoi ? Une serviette ! On n’en a pas. J’apporterai un essuie-mains.

— Non ! je vous en prie ! s’exclama la jeune fille. Cela ira ainsi.

Le cheik s’éloigna.

— Il me paraît plus prudent de ne pas faire intervenir dans l’affaire un essuie-mains de l’Oasis, expliqua la jeune fille.

— Vous avez peut-être raison. Bien entendu, je paierai les dégâts de votre toilette.

Elle souriait toujours.

— Vous voulez rire ! En ce cas, je vous rembourserai le bifteck. Ce n’est pas votre faute. Il faut une longue pratique pour manger dans l’arène surpeuplée de l’Oasis.

Vivement intéressé, il la regarda.

— Vous venez souvent ici ? demanda-t-il.

— Mais oui. Mon travail m’amène fréquemment dans ces parages.

— Votre… hum… votre travail ?

— Oui. Du moment que votre bifteck semble nous avoir fait entrer en conversation, je puis vous dire que je m’occupe de cinéma.

Évidemment, songea Bob, j’ai remarqué de nombreux acteurs dans le désert pendant mon voyage.

— Ah… vous ai-je déjà vue sur l’écran ?

— Non… et vous ne m’y verrez jamais. Je ne suis pas actrice. Ma besogne est bien plus intéressante : je suis une « chercheuse de sites ».

Le rôti de Bob Eden arriva, heureusement, coupé dans la cuisine en menus morceaux.

— Une chercheuse de sites ? Je voudrais savoir en quoi consiste cette profession.

— C’est bien simple : je voyage pour trouver des paysages, des fonds de tableaux, des décors… et je m’évertue chaque fois à découvrir du nouveau, quelque chose que le cher vieux public prendra pour l’Algérie, l’Arabie, les mers du Sud.

— Ce travail paraît intéressant.

— Au possible… surtout quand on aime cette région.

— Vous y êtes peut-être née ?

— Oh ! Non ! J’y vins avec papa pour voir le docteur Whitcomb, à sept kilomètres environ d’ici, derrière le ranch de Madden… il y a des années de cela. Quand… quand papa mourut, je dus trouver une situation, et… mais voilà que je vous raconte l’histoire de ma vie !

— Et pourquoi pas ? Les femmes et les enfants me font toujours leurs confidences. J’ai l’air si paternel… Ce café est affreux.

— N’est-ce pas ? Que prenez-vous comme dessert ? Il y a deux sortes de tartes : la tarte aux pommes et l’autre, qui manque toujours. Choisissez.

— Je prends de celle qui manque. (Il demanda l’addition). Voulez-vous me permettre de régler votre repas, Mademoiselle ?

— Pas du tout !

— Après la façon dont mon bifteck a sauté sur vous…

— N’en parlons pas. J’ai un compte ouvert ici. Un mot de plus et c’est moi qui paierai votre note.

Dédaignant les cure-dents généreusement offerts par un aimable caissier, Bob suivit la jeune personne dehors. Il faisait nuit, le trottoir était désert. Sur la façade d’une construction basse, une triste rangée de lumières électriques proclamait que la gaieté régnait à l’intérieur.

— Où allez-vous ? Au cinéma ? demanda Bob Eden.

— Fichtre non ! Je connais ce film. Cela me reporte à dix années en arrière. Dites-moi un peu : que venez-vous faire dans ce pays ? Les gens se confient à moi aussi. Vous ne l’habitez point ?

— Non. L’histoire est quelque peu embrouillée, mais je vous la conterai un jour. Pour l’instant, je cherche le rédacteur en chef du journal l’Eldorado Times. Je voudrais lui remettre une lettre.

— À Will Holley ?

— Oui. Vous le connaissez, donc ?

— Qui ne le connaît pas ? Suivez-moi. À cette heure, nous le trouverons dans son bureau.

■■

Ils prirent la Première Rue, Bob Eden tout fier de se promener en compagnie de cette jeune fille svelte et élancée, si modeste et en même temps si sûre d’elle-même, si expérimentée et si courageuse. Décidément, les villes du désert lui parurent charmantes.

Une lumière éclairait le bureau du journal et un personnage d’aspect chétif, le dos voûté, se penchait sur une machine à écrire. Lorsqu’ils entrèrent, Will Holley se leva et se débarrassa de la visière verte qui protégeait ses yeux. C’était un homme grand et mince, d’environ trente-cinq ans, aux cheveux prématurément gris et aux yeux pensifs.

— Bonjour, Paula ! fit-il.

— Bonjour, Will. Voyez ma dernière découverte au Café de l’Oasis.

Holley sourit.

— Vous seule avez le don de découvrir ce qui en vaut la peine à Eldorado. Jeune homme, je ne vous connais pas, mais je vous conseille de partir au plus vite avant que le désert ne vous tienne dans ses griffes.

— Voici une lettre pour vous, M. Holley. Elle vient d’un de vos vieux camarades… Harry Fladgate.

— Harry Fladgate, répéta lentement Holley en parcourant la missive. « Une voix du passé… du temps où, gamins, nous travaillions au Sun, de New-York. »

Il demeura un instant silencieux, les yeux tournés vers le dehors, scrutant la nuit désertique.

— Harry m’apprend que vous êtes ici pour affaires, ajouta-t-il.

— C’est exact… Je vous raconterai cela plus tard. Pour l’instant, je voudrais louer une voiture et me rendre au ranch de Madden.

— Vous désirez voir P. J. Madden en personne ?

— Certainement, et le plus tôt possible. Il est arrivé au désert, n’est-ce pas ?

— Il paraît… quant à moi, je ne l’ai pas encore vu. On dit qu’il est venu de Barstow, l’autre jour, en automobile. Cette jeune personne vous renseignera mieux que moi. À propos, avez-vous été présentés l’un à l’autre, ou preniez-vous simplement le frais au clair de lune ?

— Le fait est, dit Bob Eden en souriant, …euh… Mademoiselle a voulu rattraper mon bifteck qui se sauvait de mon plat, à l’Oasis. Quant à votre intervention…

— Je comprends, fit Holley. Miss Paula Wendell, je vous présente M. Bob Eden. N’oublions pas l’étiquette, même dans ce jardin du diable.

— Merci, monsieur Holley. Vous me rendez un signalé service. Les formalités accomplies, je puis enfin m’adresser à vous, miss Wendell. Connaissez-vous M. Madden ?

— Très peu. Le menu fretin n’approche pas aisément de l’illustre millionnaire. Voilà quelques années, notre société cinématographique prit plusieurs vues dans sa propriété — il possède une maison superbe et un amour de patio… L’autre jour, je reçus un scénario pour lequel je voyais comme décor le patio de Madden. J’écrivis au propriétaire pour lui demander la permission de prendre des scènes dans son domaine, et il me répondit — de San Francisco — qu’il venait au désert et, de bonne grâce, mettait son ranch à ma disposition. Sa lettre était on ne peut plus aimable.

La jeune fille s’assit sur le coin du bureau de Holley et continua :

— Voici deux jours, j’arrivai à Eldorado et courus immédiatement au ranch de Madden. Selon moi, il s’y passait quelque chose d’étrange. Désirez-vous connaître la suite, monsieur Eden ?

— Certainement, Mademoiselle.

— La grille était ouverte, je pénétrai dans la cour. Les phares de mon automobile éclairèrent soudain la porte de la grange et j’aperçus un vieillard tout courbé avec une grande barbe et un paquet sur le dos… évidemment un ancien prospecteur, comme on en rencontre encore de nos jours dans ce désert. Son expression me frappa particulièrement. Il avait l’air d’un lièvre effaré et il déguerpit au plus vite à mon approche. Je frappai à la porte de la maison d’habitation. Après un long moment d’attente, je vis arriver un homme à l’aspect troublé et tout pâle, qui se présenta sous le nom de Thorn, secrétaire particulier de M. Madden. Je vous en donne ma parole, il tremblait comme une feuille. Will me l’a déjà entendu dire. Quand je lui demandai à être introduite auprès de son maître, Thorn se montre impoli, m’informa que je ne pouvais voir l’illustre P. J., comme on l’appelle. « — Revenez dans une semaine », ne cessait-il de répéter. Je discutai, je suppliai… il me ferma la porte au nez.

— En sorte que vous n’avez pas pu voir Madden, et Thorn ne vous fournit pas d’autre explication, dit lentement Bob Eden.

— Aucune. Je repris le chemin de la ville. Non loin du ranch, mes phares éclairèrent de nouveau le vieux prospecteur. Mais lorsque j’atteignis l’endroit où je croyais pouvoir lui parler, il avait disparu. Sans m’attarder à des recherches, j’appuyai sur l’accélérateur. Mon amour pour le désert décroît une fois la nuit venue…

Bob Eden frotta une allumette.

— Monsieur Holley, il faut absolument que je me rende ce soir au ranch de Madden, je vous serais très obligé de m’indiquer un garage.

— Je n’en ferai rien, répliqua Holley. Entre autres reliques je possède un vieux tacot qui répond au nom de Horace Greeley et je vais vous conduire moi-même chez M. Madden.

— Oh ! non, je ne consentirai point à vous déranger de votre travail.

— Mon travail ! Vous voulez rire ! J’ai toutes les peines du monde à trouver de quoi remplir mes journées, et à peine arrivez-vous ici que vous me taquinez…

— Excusez-moi… Tiens, j’y pense, j’ai vu votre pancarte sur la porte…

Holley haussa les épaules.

— Sans doute quelque cynique farceur… Je cherche à m’évader, le plus possible. Malgré tout…

■■

Ensemble, il quittèrent le bureau et Holley ferma la porte. Puis le journaliste dit à Eden, en montrant d’un geste de la main la petite rue triste et ensommeillée :

— Vous nous trouverez toujours par ici, nous, les isolés du monde. Évidemment, le désert est magnifique et nous l’aimons… tout au moins durant le jour… le jour est chaud et agréable… mais les nuits froides et solitaires…

— Oh ! vous exagérez, Will, riposta gentiment la jeune fille.

— Cela va mieux depuis que nous avons la T.S.F. et le cinéma, acquiesça le journaliste. Je passe presque toutes mes soirées assis dans le petit cinéma et parfois, dans un film documentaire ou le décor d’un scénario, je revois revoir la Cinquième Avenue ou la Quarante-deuxième Avenue, avec les automobiles, les lions devant la bibliothèque, et les femmes habillées de fourrures. Mais jamais on ne me montre Park-Row.

Tous trois avançaient sur le sable. Après un instant de silence, Will Holley reprit :

— Si vous m’aimez, Paula, vous prendrez vos dispositions pour faire jouer un scénario dans Park-Row, avec la foule attendant au bas du funiculaire, la poste, la pharmacie Perry et le dôme doré du journal Monde. Mettez tout cela sur la pellicule et je demeurerai devant l’écran jusqu’à en perdre la vue.

— Je ne demande qu’à vous obliger, dit la jeune fille, mais les foules qui font la queue au bas du funiculaire ne s’intéresseront pas à ce film. Il leur faut le désert… les grands espaces libres, loin du brouhaha de la grande ville.

— Je comprends, fit Holley. Une sorte d’épidémie s’est répandue sur l’Amérique durant ces dernières années. Je rédigerai un article là-dessus. On désire toujours ce qu’on ne peut avoir.

La jeune fille tendit la main à Bob.

— Monsieur Eden, je vous quitte… pour aller passer une bonne nuit à l’hôtel du Désert.

— Nous nous reverrons, dit vivement Bob.

— Sûrement. Demain je vais au ranch de Madden. J’ai sa lettre et je veux absolument le voir… s’il est là.

— S’il est là, répéta Bob Eden pensivement. Bonne nuit !

Will Holley le conduisit à une vieille voiture qui stationnait devant l’hôtel.

— Montez ! dit-il. Le trajet est très court.

— Une minute !… que je prenne mon sac.

Bob entra dans l’hôtel et reparut portant sa valise qu’il lança à l’intérieur.

— Horace Greeley est prêt. Venez, jeune homme.

Eden grimpa dans la voiture qui descendit la Grand’Rue avec un bruit de ferraille.

— Je vous remercie de votre amabilité, dit Bob.

— Il n’y a pas de quoi. J’y songe : le vieux P. J. n’accorde jamais d’interviews, mais qui sait ?… Peut-être arriverai-je à en tirer quelque chose. Ces hommes illustres se montrent parfois moins rigides quand ils se trouvent par ici. Cela me vaudrait un fier succès. Du coup on parlerait de moi dans Park-Row.

— Je vous y aiderai de mon mieux.

— Vous êtes l’amabilité même.

Derrière eux, les faibles lumières jaunes d’Eldorado diminuaient d’éclat. Ils gravirent une rude montée entre deux petites collines… amas informe de rochers nus et sans beauté.

— J’essaierai de le faire parler, déclara le journaliste. J’aurai peut-être plus de chance que la dernière fois.

— Vous l’avez déjà vu ? demanda Bob, vivement intéressé.

— Une fois seulement, voilà douze ans, lorsque j’étais reporter à New-York. J’avais réussi à pénétrer dans une maison de jeux de la Quarante-quatrième Rue, non loin du Delmonico. Cet un endroit était mal famé, mais P. J. Madden s’y trouvait, en habit, pariant des sommes folles. Il paraît que non content de spéculer toute la journée à Wall Street, il venait là, chaque nuit, jouer à la roulette.

— Et vous avez essayé de l’interviewer ?

— Oui. J’étais alors un gamin plein d’audace. À cette époque, Madden projetait l’exploitation d’une importante ligne de chemin de fer et je lui demandai quelques tuyaux à ce sujet. Profitant d’un instant où le jeu se ralentissait, je lui annonçai que j’étais envoyé par un journal… Je ne pus en dire d’avantage. « — Fichez-moi le camp ! rugit-il. Vous savez que je n’accorde jamais d’interview ! »

Holley éclata de rire.

— Voilà ma première et seule entrevue avec P. J. Madden. Début peu encourageant, mais je veux essayer de terminer ce soir ce que j’ai commencé dans la Quarante-quatrième Rue.

Ils atteignirent le haut de la route. Les collines rocheuses s’affaissaient derrière eux et ils pénétraient dans un monde nouveau. Là-haut, au milieu des étoiles de platine, montait un mince croissant de lune, et sous cette faible clarté s’étendait le vaste désert, gris, solitaire et mystérieux.