Le Pôle meurtrier/02


LE PÔLE MEURTRIER[1]

JOURNAL DE ROUTE DU CAPITAINE SCOTT
Adapté par M. Charles Rabot


II. — L’HIVERNAGE


Aux quartiers d’hiver. — Travaux et conférences scientifiques. — Excursion à la station du cap Roys. — La fête du solstice d’hiver. — Blizzard terrifiant. — L’expédition au cap Crozier. — Son retour aux quartiers d’hiver.



Samedi, 22 avril. — La saison des expéditions est terminée. Aujourd’hui, par extraordinaire, un calme plat. La mer se couvre de glace. Malheureusement l’horizon que l’on embrasse du haut de la colline de l’observatoire est très limité.

Dimanche, 23 avril. — Le dernier jour où le soleil paraît. Son flamboiement d’or brille par-dessus le glacier Barne, tandis que les falaises de glace même demeurent enveloppées dans une ombre épaisse. Hier soir le vent a soufflé avec force et presque toute la nouvelle glace a disparu. Il semble en rester des morceaux au sud de la Langue du glacier et de l’île Ross, ainsi qu’au large de notre baie. Au cours de cet automne si étrange la congélation de la mer semble devoir se produire par accroissements progressifs de la glace fixe. En vérité, notre habitation est trop confortable ; j’espère toutefois que nous ne nous y amollirons pas. Combien il est agréable de voir tout le monde de bonne humeur ! Jusqu’ici pas le moindre heurt dans notre petite communauté.

Lundi, 24 avril. — Chaque nuit, un homme veille ; sa principale occupation est d’observer l’aurore australe, jusqu’ici très faible, d’ailleurs. Chaque heure, même plus souvent, il doit donc observer le ciel. Pour sa peine, on lui donne du cacao, des sardines, du pain et du beurre. Hier, j’ai inauguré cette garde ; les autres la prendront à tour de rôle. Ces longues heures de veille permettent d’achever quantité de petits travaux. Malgré que les feux soient éteints, la maison reste chaude.

Jeudi, 27 avril. — Je m’occupe d’organiser pendant l’hiver une série de conférences. Ce projet a séduit mes compagnons ; il sera en effet très intéressant de discuter des questions scientifiques entre gens compétents. Notre petite communauté réunit un très grand nombre d’hommes de valeur appartenant aux spécialités les plus différentes, et connaissant tous les pays de la terre.

Dimanche, 30 avril. — La tempête a entamé la banquise. Du sommet d’une colline haute de 20 mètres voisine de la station, le détroit ne paraît pas ouvert au delà de l’île. Après le service divin, gravissant le glacier jusqu’à une altitude d’environ 200 mètres, je reconnais de là qu’un gros morceau de la banquise a dérivé au large et que la nuit précédente la mer a dû être libre entre la pointe de la Hutte et l’île Turtle.

Promenade intéressante sur le glacier. On peut le remonter sur une distance de 1 600 mètres avant d’arriver aux crevasses, c’est seulement beaucoup plus loin qu’elles deviennent larges. Par un jour clair comme aujourd’hui, la vue est magnifique. À cette époque, pendant quelques heures règne encore une sorte de crépuscule durant lesquelles le paysage reste très distinct.

LE Dr SIMPSON PRÉPARE LE LANCEMENT D’UN BALLON SONDE.

Mardi, 2 mai. — Lancé un ballon-sonde à une hauteur de 1 600 mètres ; l’appareil enregistreur s’est détaché. L’après-midi je vais avec Bowers et son poney recueillir cet enregistreur tombé près de la côte dans la baie du Sud. Dépassé l’île Inaccessible. Entre les icebergs l’épaisseur de la glace a notablement augmenté ; actuellement, elle atteint 35 centimètres et même plus ; au delà de cette terre, des nappes d’eau libre ont tout récemment gelé. Nous jouons pour la première fois au foot-ball. Un vent de Sud favorise mon camp et lui permet de faire trois buts. Le soir, Wilson inaugure la série des conférences par une étude sur les « Oiseaux voiliers de l’Antarctique ».

Cet après-midi observé dans la banquise du détroit une large crevasse de mauvais augure. Elle paraît s’étendre assez loin dans le Sud ; je redoute qu’elle ne coupe la route des poneys entre la station et la pointe de la Hutte. Je me demande si jamais la banquise redeviendra fixe dans le Sud, maintenant que la Langue du glacier a disparu.

Mercredi, 3 mai. — Ce soir, première conférence de Simpson sur la météorologie. Sujet : couronnes, halos, arcs-en-ciel et aurores. Notre camarade possède un remarquable talent d’exposition. En une heure il m’en apprend plus sur ces phénomènes que tous les bouquins que j’avais lus sur le sujet.

Jeudi, 4 mai. — Aujourd’hui encore, amusante partie de foot-ball. Cet exercice offre l’avantage de nous réchauffer. Atkinson est de beaucoup le meilleur joueur ; ensuite viennent Hooper, P.-O. Evans et Crean. Toute la journée calme. Promenade sur la banquise au delà de l’Archberg ; 800 mètres plus loin, l’épaisseur de la glace n’est que de 0 m.10.

Une existence confinée comme la nôtre dans un étroit horizon et dans un contact constant les uns des autres est la pierre de touche des caractères. Dans la vie ordinaire, la vantardise peut faire un instant illusion, d’autant que nous n’avons ni le temps, ni le désir de soulever les masques. Dans notre petite société, au contraire, les apparences ne comptent pas, et seule la valeur véritable est appréciée.

OATES ET MEARES PRÈS DU FOURNEAU À GRAISSE DANS L’ÉCURIE.

Armé de son crayon et de ses pinceaux, Wilson travaille à des esquisses et à des aquarelles destinées à enrichir son portefeuille ; entre temps, il complète les recherches zoologiques commencées lors de l’expédition de la Discovery ; avec cela, toujours il est prêt à aider les camarades de ses conseils. Confiants dans la justesse de son jugement, toujours nous le choisissons pour arbitre dans une discussion. Simpson veille avec la plus minutieuse attention au fonctionnement de ses nombreux appareils enregistreurs et apporte dans l’étude de leurs variations un esprit remarquablement pénétrant. À lui seul il accomplit le travail d’au moins deux observateurs. Jamais, dans une expédition polaire, les observations météorologiques et magnétiques n’ont été

exécutées avec autant de soin. Wright, un cœur excellent, avec cela très actif, très vigoureux et d’une activité inlassable. Les multiples problèmes glaciaires et l’étude de l’électricité atmosphérique et de ses relations avec la radio-activité l’absorbent entièrement.

AU CAP EVANS : PHOQUES SE CHAUFFANT AU SOLEIL.

Le lieutenant E. R. G. R. Evans apporte à tout zèle et intelligence et, par un travail opiniâtre, réussit en tout. Nous lui sommes redevables d’un plan exact des environs immédiats de la station et nous lui devrons des cartes précises des régions que nous explorerons. Gran est son adjoint. Taylor s’intéresse aux questions les plus diverses, et son esprit très ouvert est sans cesse en éveil. Il sait donner de l’intérêt à tout ce qu’il écrit et sa plume est féconde. Debenham est laborieux et très au courant de sa spécialité. Son argumentation toujours calme entraîne la conviction chez ses auditeurs, et son souci de traiter les questions à fond et consciencieusement en fait un précieux collaborateur.

À l’esprit pratique de Bowers est dû en grande partie le bon fonctionnement de la station. Grâce à son ordre méthodique, la consommation des vivres demeure exactement proportionnelle aux approvisionnements. Jamais Bowers ne demeure un instant oisif. Il lance les ballons-sondes, il promène son poney, après quoi, si personne n’a le temps de s’occuper des chiens, il les sort. La promenade des chiens terminée, il passe à la météorologie et prend des mesures thermométriques sur la neige pour les comparer aux observations de la station. Il aime la vie en plein air et semble ne sentir ni le froid ni les intempéries. Lorsqu’il n’est pas occupe au dehors, il étudie à fond la question de la nourriture et du vestiaire dans les expéditions en traîneau ; à ce point de vue, il est en passe de devenir parmi nous une des grandes autorités en ces matières.

Près du coin où est installé le météorologiste se rencontre la table d’Atkinson couverte de microscopes et de bocaux, de lampes à alcool, etc. À côté se trouve la chambre noire dans laquelle Ponting passe la plus grande partie de sa vie. Notre photographe est un enthousiaste de l’Art : le monde extérieur, il le juge uniquement au point de vue pittoresque et il n’a d’autre souci que d’en reproduire les aspects sous une forme artistique. Cherry-Garrard est également un homme de plein air. Son plus grand plaisir est de servir les autres. Aux quartiers d’hiver, il occupe le poste de rédacteur en chef du journal du cap Evans. Les loisirs nombreux que lui laisse sa charge, il les emploie à construire des abris avec les blocs épars sur le sol et des fourneaux alimentés avec du lard des mammifères marins. Oates s’est voué entièrement aux poneys. Si notre cavalerie est en forme pour le moment du départ, c’est à lui que nous le devrons. Evans et Crean réparent les sacs de couchage, recouvrent les chaussures fourrées, sans omettre de travailler à l’équipement des traîneaux. À tour de rôle les uns et les autres font des conférences sur les sujets qu’ils possèdent : Oates sur les chevaux, Taylor sur la géographie physique, etc…

Lundi, 8 mai, et mardi, 9 mai. — Lundi soir, j’ai exposé mon plan de campagne pour la saison prochaine. Cette causerie a naturellement éveillé l’intérêt général. J’énonce mon opinion que le traînage par les poneys et à bras d’hommes constitue les meilleurs moyens de transport pour parvenir au Pôle. Tous mes auditeurs paraissent partager mon avis et partager ma défiance à l’égard des chiens pour l’ascension des glaciers et des plateaux. J’ai prié notamment mes compagnons de réfléchir à la question, de la discuter librement et de me présenter leurs objections s’ils en ont.

Mercredi, 10 mai. — Depuis hier soir, vent de Sud soufflant à raison de 20 à 30 kilomètres à l’heure ; la banquise ne bouge pas. Température : −20°,4 à −28°,3.

Le soir, causerie amusante de Ponting sur la Birmanie, accompagnée de jolies projections. Ses descriptions imagées portent la marque de son tempérament artistique. Bowers et Simpson ont ensuite rappelé leurs souvenirs personnels de ce pays de pagodes, et la soirée s’est terminée par une discussion intéressante sur la religion, l’art et l’éducation de ce peuple, en même temps que sur son indolence, etc. Nos conférences ont un grand succès.

Vendredi, 12 mai. — Hier matin, temps calme. Partie de foot-ball. Le vent souffle l’après-midi et dans la soirée. Atkinson est presque certain d’avoir découvert dans la neige une bactérie. Il n’en avait pas encore trouvé dans les couches d’air inférieures, mais les courants supérieurs peuvent en apporter de régions lointaines, et de la haute atmosphère elles tombent ensuite avec la neige. Cette découverte est intéressante si elle se confirme. Ce soir, conférence de Debenham sur la géologie.

Je suis allé à l’île Inaccessible. Ayant gravi son versant Ouest, j’ai été bientôt rassuré sur l’état de la banquise. La tempête d’hier n’a exercé sur elle aucune action. Après le thé, Atkinson signale l’attelage de chiens en vue. De suite nous descendons sur la banquise pour recevoir nos camarades de la pointe de la Hutte. Meares m’annonce que tout va bien et que les poneys suivent. Les chiens sont aussitôt dételés et attachés ; tous ont l’air en parfaite santé ; depuis quelque temps ils ont été, paraît-il, très dociles. Une demi-heure plus tard, Day, Lashley, Nelson, Ford et Keohane arrivent avec les deux poneys : hommes et animaux sont en excellent état.

Très grande est ma satisfaction d’avoir mon monde réuni et tous les animaux rentrés à la station. Maintenant nos dix poneys se trouvent à l’abri dans l’écurie. De ces animaux dépend notre succès.

PHOQUE DE WEDEL SUR LE POINT DE PLONGER.

Dimanche, 14 mai. — Temps gris et triste dans la matinée. L’harmonie et l’entente la plus complète règnent parmi nous. Jamais on ne voudra me croire, lorsque je raconterai que la concorde la plus complète a régné entre nous, tant on est persuadé que délibérément les chefs d’expédition font obstinément le silence sur les froissements qui naissent au cours des hivernages. Dans notre cas, je n’ai nul besoin de jeter le voile, pour la bonne raison que je n’ai rien à cacher. Dans notre petite communauté, aucun sentiment de commande, mais une cordialité sincère qui éclate en toute occasion. Un pareil état d’esprit est d’autant plus remarquable qu’il règne dans une réunion d’hommes venus de milieux aussi différents. Le thermomètre est descendu à −30°, la plus basse température enregistrée ici ; sans aucun doute il baissera encore davantage.

Lundi, 15 mai. — Wilson fait une conférence sur les pingouins. Dans cette causerie, il s’attache à mettre en évidence l’intérêt de l’embryologie du pingouin « Empereur ». Ponting présente ensuite quelques observations, il appelle notamment l’attention sur ce point que les « Adélies » adultes apprennent à leurs petits à nager. Le fait est contesté et à son sujet deux opinions contradictoires sont émises. Les uns prétendent que les oiseaux adultes poussent les jeunes à l’eau, tandis que d’autres affirment qu’ils les abandonnent à la rockery. Peut-être, à mon avis, le jeune Adélie doit-il apprendre à nager, comme le phoque à fourrure du Nord, mais il serait intéressant de savoir dans quelle mesure les adultes enseignent à leur progéniture l’art de la natation.

LA FIERTÉ D’UNE MÈRE.

Mercredi, 17 mai. — Au milieu de la nuit, j’entends des aboiements. Un des chiens blancs de Sibérie, me raconte-t-on, paraissant avoir une patte de derrière malade, avait été enfermé. Ce matin, on trouva l’animal mort. De plus en plus je redoute de ne pouvoir compter sur la meute et me livre à son sujet à de tristes réflexions. J’ai eu grand tort de placer ma confiance dans ces animaux pour le transport de nos approvisionnements. Les erreurs de jugement se paient. L’autopsie du chien, faite par Wilson, ne donne aucune indication sur la cause de la mort. C’est le troisième décès survenu à la station dans ces conditions. Wilson examinera demain le cerveau de cet animal.

Lundi, 22 mai. — Wilson, Bowers, Atkinson, P.-O. Evans, Clissold et moi, partons pour aller visiter la station du cap Roys. Pour tout bagage, les sacs de couchage, un réchaud et quelques provisions. Le thermomètre marque −35°, aussi la maison n’est-elle pas précisément chaude.

La surface de la banquise est recouverte d’une couche de glace de 3 à 5 centimètres, elle masque à peine les efflorescences salines. Deux heures et demie après avoir quitté la station, nous arrivons à destination. Dans la baie, au delà du cap Barne, nous tuons un pingouin Empereur. Son plumage est magnifique ; sa poitrine merveilleusement blanche réfléchit comme une glace la pâle lumière qui tombe du ciel autour de nous.

Mardi, 23 mai. — Malgré le froid, nous avons bien dormi. Dans la matinée, nous procédons au récolement des approvisionnements. Ils se composent d’un stock assez abondant de farine et de beurre danois, de pétrole et de divers autres articles en moindre abondance. Bref, cette station renferme une quantité de vivres suffisante pour un détachement pendant six ou huit mois, à condition que la consommation en soit réglée économiquement. En cas de nécessité, il y a là une réserve très utile. La cabane présente l’aspect délabré et triste des maisons inhabitées. Après avoir bu une tasse de cacao, nous repartons, emportant un ou deux morceaux de cuir et cinq livres de cantiques. Nous ne possédions que cinq de ces recueils ; grâce à cette augmentation de notre bibliothèque religieuse, les services divins seront plus solennels.

Vendredi, 26 mai. — Temps calme et clair — un changement agréable après le mauvais temps. Combien en effet il est pénible de rester confiné à la maison sans pouvoir se dégourdir les jambes. Ce matin, je suis monté sur la Ramp. Pas la moindre nappe d’eau libre en vue ; donc plus de raison de redouter que les communications avec la pointe de la Hutte soient coupées la saison prochaine. Les tempêtes pourront nous causer quelques ennuis, mais nous n’aurons pas à craindre qu’elles exercent des actions désastreuses.

Cet après-midi, je me suis promené avec les skis sur la banquise. Depuis la dernière neige et les derniers coups de vent elle offre une piste excellente sur laquelle, si cela leur convient, les hommes peuvent haler en chaussant leurs patins.

Nous vivons comme des princes. Le dîner se composait d’une bonne soupe de phoque, d’excellentes côtelettes de phoque, de pâté de rognon et d’une macédoine de fruits. Ce matin, le menu du déjeuner comporte du porridge[2] et une friture de Notothenia, de pain, de beurre, de marmelade. Les Notothenia ont un goût très délicat. À midi, on sert du pain et du beurre, du fromage et du gâteau, et au dîner du mouton. Jamais ordinaire ne fut plus appétissant et plus convenable pour prévenir le scorbut. Je ne puis pas croire que cette dangereuse maladie puisse se déclarer parmi nous.

Ce soir, conférence de Nelson sur la biologie.

Samedi, 27 mai. — Journée froide et venteuse, très désagréable. Le soir, conférence de Bowers sur le régime que doivent adopter les expéditions en traîneau. Il a fallu à notre camarade une admirable persévérance pour recueillir tous les faits concernant ce sujet épars dans la littérature polaire, et la manière dont il a su les présenter et les coordonner dénote chez lui un remarquable talent d’exposition.

Lundi, 29 mai. — Encore une belle journée calme. Promenade avant et après le repas du midi. Accompagné de Wilson et Bowers, je vais ce matin visiter le thermomètre installé au large de l’île Inaccessible. En chemin, mon chien part en aboyant et disparaît aussitôt ; suivant sa trace, nous arrivons en présence d’un jeune léopard marin. C’est le second que nous observons dans le détroit cette année. Nous nous en emparons pour nos collections, mais combien à regret. Fin et souple, ce phoque est presque joli, en comparaison du Wedel si gros et si bouffi. Quand nous la frappons sur le museau pour l’étourdir, la pauvre bête tourne autour de nous, souple et élégante, en ouvrant largement la bouche comme pour nous implorer, mais sans pousser aucun cri.

LA MER SE BRISANT CONTRE UN TRAIN DE GLACE PRÈS DU CAP EVANS.

Mercredi, 31 mai. — Ce matin, ciel couvert, seulement 25° sous zéro. Après le déjeuner, je vais me promener. L’air est lourd ; j’ai si chaud que je marche la tête et les mains nues. Après un calme plat, tout à coup, à 5 heures, le vent se lève au Sud, soufflant à la vitesse de 64 kilomètres à l’heure, et bientôt un nouveau blizzard est déchaîné. Jamais je n’ai vu tempête arriver aussi rapidement ; on peut donc être exposé à se perdre, même dans le voisinage de la maison.

Jeudi, 1er juin. — Toute la nuit, ouragan. Pendant quelques rafales, le vent atteint une vitesse de 135 kilomètres à l’heure. La température monte à −11°,6.

Vendredi, 3 juin. — Hier soir, le vent est tombé. Après quelques heures de calme plat, il s’est de nouveau levé tout à coup à une vitesse de 50 kilomètres à l’heure. Presque instantanément — très certainement en moins d’une minute — la température est montée à 5°C. Jamais je n’avais été témoin d’une hausse thermométrique aussi brusque.

Dimanche, 4 juin. — Aujourd’hui Wilson, Bowers, Cherry-Garrard, Lashley et moi, nous nous sommes exercés pour la première fois à construire un « igloo » c’est-à-dire une hutte en neige comme en bâtissent les Esquimaux. Il importe surtout de posséder un bon outil pour découper les blocs de neige. Cherry-Garrard est armé d’un couteau, Wilson d’une scie, et Bowers d’une grande truelle. Aucun de ces divers engins ne donne de bons résultats. Le premier paraît le plus pratique, si on le munit d’un manche assez long. Pendant ce temps, Ponting va photographier les icebergs à la lueur de bombes au magnésium. En passant au Sud de l’île dont la masse me cache le théâtre des opérations de notre artiste, j’aperçois la réverbération des jets de lumière, pareils à des éclairs. Ils illuminent le ciel et probablement aussi le terrain à une grande distance de l’appareil. Ces bombes pourraient donc être employées pour faire des signaux.

Mardi, 6 juin. — C’est aujourd’hui mon anniversaire. J’aurais pu l’oublier, mais mes excellents compagnons s’en sont souvenus. Au déjeuner, un énorme gâteau est servi. Pour la circonstance, Clissold s’est surpassé comme pâtissier et décorateur. Le sommet de la pièce est formé par divers motifs en chocolat et en fruits confits, entremêlés de drapeaux et de photographies du héros de la fête. En revenant de ma promenade habituelle, je m’aperçois que l’on prépare un dîner d’apparat. Le soir, en effet, nous nous asseyons devant une table somptueuse. Une soupe au phoque, un rôti de mouton avec de la gelée de groseilles, et des compotes de fruits, des asperges et du chocolat : tel est le menu. Comme boisson, du cidre, du sherry et des liqueurs.

Après ce plantureux repas, l’entrain est général et toutes les langues sont déliées. Tandis que j’écris mon journal, j’entends un groupe dans la chambre noire s’échauffer sur les avantages de la discussion en matière politique ; un autre expose ses vues sur l’origine de la matière pendant qu’un troisième agite des problèmes militaires. Les bribes de ces conversations qui m’arrivent me font parfois l’effet de coq-à-l’âne. Toutes ces controverses sont bien inutiles, mais elles amusent tant leurs auteurs. Quel accent de triomphe prennent certains orateurs lorsqu’ils s’imaginent avoir lâché une période redondante ou présenté un argument décisif. En réalité, ce sont tous de véritables enfants, mais tous si bons : pas un mot vif, pas une note discordante, aucune de ces joutes oratoires qui ne finisse par un éclat de rire.

ON FÊTE L’ANNIVERSAIRE DE CAPITAINE SCOTT.

Samedi, 10 juin. — Nous avons commencé l’étude détaillée de notre équipement pour l’expédition au Pôle : notamment l’emploi des crampons et d’une tente à double paroi ainsi que les moyens de réparer les mocassins avec de la peau de phoque.

Mardi, 13 juin. — Très belle journée. Magnifique clair de lune, temps très calme ; la température tombe à −32°. Cet après-midi, je vais me promener autour de l’île Inaccessible. Cet éclairage de rêve donne à ces paysages glacés une splendeur idéale. Le ciel étoilé est tout rose, et les icebergs étincellent d’une lumière irréelle, tandis que les rayons polaires vacillent dans l’air, pareils à des lueurs errantes. C’est la plus extraordinaire féerie que l’on puisse imaginer. Observé un météore excessivement brillant traversant le ciel dans la direction du Nord.

LES REMPARTS DU MONT ÉRÉBUS.

Dimanche, 18 juin. — Encore un blizzard !

Lundi, 19 juin. — Voici maintenant le tableau de notre vie. À 7 heures du matin, Clissold se lève pour préparer le déjeuner. Une demi-heure plus tard, Hooper balaye le plancher et met le couvert, puis entre 8 heures et 8 h. 30, on va chercher la provision de glace destinée à être fondue pour les besoins domestiques et on donne à manger aux poneys et aux chiens. Pendant ce temps, Hooper rappelle bruyamment aux dormeurs que l’heure réglementaire du lever va sonner. Encore à moitié assoupis, tous s’étirent et bâillent à se décrocher les mâchoires, en se souhaitant mutuellement le bonjour.

Pour remplacer la douche matinale, Wilson et Bowers se frottent vigoureusement tout le corps avec de la neige. Les autres, moins braves, se contentent des modestes ablutions que permet notre modique ration d’eau. Vers 8 heures et demie, je me lève ; à 8 h. 50, je suis habillé et mon lit est fait ; je m’attable alors devant mon bol de porridge. À 9 h. 20, tout le monde a déjeuné et, dix minutes plus tard, la table est desservie. De 9 h. 30 à 1 h. 30, les hommes travaillent à la mise en état du matériel de l’expédition au Pôle. Déjà les sacs de couchage ont été raccommodés et les tentes modifiées ; mais très nombreux sont encore les effets à confectionner, les sacs à provisions, les couvertures pour les poneys, etc., etc.

Après le petit déjeuner, Hopper donne un second coup de balai et procède à un rangement général. À mon avis, les officiers ne sauraient être chargés de ces besognes domestiques, afin qu’ils puissent donner tout leur temps aux travaux scientifiques.

À 1 h. 30 ou 1 h. 45, le second déjeuner, toujours très joyeux ; il dure une demi-heure. Ensuite, si le blizzard ne souffle pas, on promène les poneys et on se livre à des exercices physiques. Puis les officiers se remettent au travail, tandis que les hommes emploient le reste de la journée à diverses corvées. Le dîner est servi vers 6 h. 30, et fini vers 7 h. 1/4.

La soirée, chacun s’occupe comme bon lui semble. Les uns lisent ou écrivent ou terminent un mémoire scientifique, tandis que d’autres jouent. Trois soirs par semaine ont lieu nos conférences qui font toujours une salle pleine. À 11 h. du soir, les lampes à acétylène sont éteintes ; ceux qui veulent lire dans leur lit doivent se servir de bougies. À minuit, presque tout le monde dort, sauf le veilleur.

Le samedi dans l’après-midi ou le dimanche matin, on procède à des ablutions plus complètes, on se rase et parfois on endosse des vêtements propres. Ces événements, ainsi que le service divin, marquent la succession des semaines.

Mardi, 20 juin. — L’escouade qui doit entreprendre une expédition au cap Crosier fait ses préparatifs de départ. Tout le monde s’est ingénié à améliorer le matériel de campement pour adoucir le sort de nos camarades dans cette pénible entreprise.

LE FRONT DU GLACIER DE BARNE.

Jeudi, 22 juin. — Le milieu de l’hiver. L’événement est fêté ce soir par un grand dîner. Pour la circonstance, la salle a été décorée de pavillons, et les tasses et les cruches émaillées habituelles remplacées par une belle verrerie et des bouteilles de champagne. Ce fut un véritable festin. Il commença par une soupe au phoque, le triomphe de notre cuisinier et continua par un superbe rosbeef garni, un plum-pudding, une mayonnaise de poisson et se termina par un dessert aussi abondant que délicat. Point de fêtes sans discours ! J’ouvre le feu et, après avoir remercié mes camarades du concours dévoué qu’ils me prêtent, je bois au succès de l’expédition. Ensuite, sur mon invitation, tous les convives prennent à tour de rôle la parole. Les premiers orateurs m’adressent de tels éloges que je prie les suivants de ménager ma modestie et de ne pas mettre ainsi en cause leur commandant. Dans mon for intérieur, je suis cependant très satisfait de me voir ainsi apprécié, et très sensible aux compliments qui me sont donnés. Si la bonne volonté et la camaraderie sont des facteurs du succès, nous méritons de réussir.

Le dîner terminé, on enlève la table. Ponting fait alors devant nous une série de projections représentant les environs de notre station. Ces admirables photographies soulèvent l’enthousiasme. Jamais des vues aussi parfaites et aussi artistiques n’avaient été encore obtenues dans l’Antarctique. Après cette séance on sert le punch et l’on boit à la santé de Campbell et à celle de nos camarades de la Terra-Nora, puis on entame un quadrille de lanciers. L’effet du champagne et des liqueurs généreuses commence alors à se manifester. Tandis qu’un naturaliste s’est mis au lit, Oates, ordinairement fort taciturne, plaisante bruyamment et s’efforce d’entraîner un camarade dans un pas de quatre ; de son côté Keohane réclame une discussion sur la politique irlandaise et Clissold manifeste sa joie par des hurlements.

La fête battait son plein lorsque tout à coup Bowers entre, portant un énorme arbre de Noël chargé de bougies allumées et de cadeaux. À cette vue, la gaîté redouble et les plus bruyantes manifestations accueillent la distribution des présents. De son côté, la nature semblait vouloir participer à notre allégresse en nous offrant le spectacle d’une magnifique aurore australe. Longtemps, je demeure absorbé dans la contemplation de ce merveilleux météore. Lorsque je rentre, la fête touche à sa fin, la plupart de mes camarades ont gagné leurs couchettes, et bientôt le silence se fait. C’est ainsi que fut salué le début d’une saison, qui devait être une époque décisive dans notre vie.

Dimanche, 25 juin. — Le jour du solstice d’hiver a paru le premier numéro du South Polar Times publié par Cherry-Garrard. Il est principalement composé d’articles humoristiques.

Mardi, 27 juin. — L’escouade qui doit se rendre au cap Crozier[3] est partie ce matin, avec deux traîneaux. Chaque traîneau chargé ne pèse pas moins de 309 kilos ; chaque homme aura donc à haler 103 kilos : un bon poids ! Sur la banquise, nos amis n’éprouvent point de difficultés à traîner leur véhicule ; je crains qu’il n’en soit pas de même sur la Barrière. Cette expédition en plein hiver est une tentative hardie, sans précédent. Les hommes qui en ont assumé la charge offrent toutes les qualités nécessaires pour assurer son succès.

Jeudi, 29 juin. — Toute la nuit, et jusqu’à 8 h. 30, ce matin, calme plat. Température −30°. Brusquement, à 9 heures, le vent se lève et son premier souffle atteint la vitesse de 64 kilomètres à l’heure. En même temps la température monte à 5°,5. Moins d’une heure après, la brise cesse presque soudainement et la température descend, mais un peu moins brusquement. Au milieu d’une période de calme, une d’air relativement chaud s’est abattue sur nous tout d’un coup, arrivant et disparaissant comme une trombe. D’où vient-elle et où va-t-elle ?

Des chiens ont attaqué un phoque. Sur la banquise, nous trouvons le cadavre d’un de ces amphibies, tué par quelque vagabond de la meute. Demetri a tué, de son côté, plusieurs de ces mammifères marins, et, cet après-midi, Meares en a abattu un. Le voisinage de ces animaux peut être très utile, mais combien il est fâcheux que les chiens aient découvert leur retraite.

UN GROUPE DE PINGOUINS SAUTANT SUR L’ICEFOOT.

Mardi, 4 juillet. — Blizzard. Ce matin, le vent atteint la vitesse de 60 à 70 kilomètres à l’heure, et la température varie entre −31° et −33°. Ce n’est pas précisément un temps de promenade. À 5 h. et demie, entraînés par le goût des aventures, Atkinson et Gran se mettent en route, à mon insu, l’un vers la baie du Nord l’autre vers celle du Sud, afin d’examiner les thermomètres de ces deux localités. À 6 h. 45 Gran est de retour pour le dîner. Il n’avait pu avancer à plus de 200 ou 300 mètres de la côte. Si furieuses étaient les rafales contre lesquelles il eut à lutter qu’il n’employa pas moins d’une heure pour revenir à l’habitation.

Le dîner terminé, Atkinson n’a pas reparu. Pour qu’il puisse retrouver son chemin, un projecteur est allumé sur un monticule voisin de la maison. En même temps Evans (le sous-officier), Crean et Keohane partent à sa recherche avec une lanterne. À travers les nuages, la lune apparaît très voilée. Quoiqu’il en soit sa lueur est suffisante pour permettre à notre voyageur de se guider. Aussi grande devient notre inquiétude lorsqu’à 9 h. 30 Evans et ses compagnons rentrent sans avoir retrouve Atkinson. Notre anxiété est d’autant plus justifiée que notre camarade est parti légèrement vêtu. Aussitôt des détachements se mettent en campagne. Finalement, seuls, le cuisinier et moi demeurons à la station.

À mesure que le temps passe, mon anxiété grandit et avec juste raison. Le but de la promenade choisi par Atkinson n’était éloigné que de 1 500 mètres et depuis plus de cinq heures il était absent ; évidemment un accident avait dû lui arriver. À minuit moins un quart enfin, j’entends des voix dans la direction du cap, quelques instants plus tard Meares et Debenham ramenaient notre ami. Il n’est pas en brillant état ; ses mains sont gravement gelées et à la figure il porte plusieurs « morsures » de froid.

Voici ce qui s’était passé. Peu de temps après s’être mis en route, reconnaissant la folie de sa tentative Atkinson avait battu en retraite, alors qu’il n’était qu’à 700 ou 800 mètres de la maison. Les épais tourbillons de neige que la tempête chassait rendaient la nuit encore plus profonde que d’habitude ; il faisait noir comme dans un four, suivant l’expression populaire. Se guidant d’après la direction du vent, Atkinson arriva à une ancienne trappe à poisson installée sur la banquise. Il pensa alors qu’il lui suffirait d’avancer de 200 mètres vers l’Est pour retrouver la terre ferme. Donc il marcha dans cette direction en comptant soigneusement ses pas ; mais, aveuglé par la neige, il inclina à droite, et, sans s’en apercevoir, s’écarta ainsi de la côte. Pendant des heures, il lutta contre la tempête et finalement arriva à une île située à 8 ou 10 kilomètres au sud du cap Evans. Là, pour s’abriter du vent, il creusa un trou dans la neige et y demeura quelque temps. Sur ces entrefaites, la lune se lève et une éclaircie lui permit enfin de reconnaître sa position ; peu de temps après, il apercevait le projecteur allumé à son intention et pouvait regagner la côte, où il était recueilli par une des escouades parties à sa recherche.

Mercredi, 5 juillet. — Ce soir, la main d’Atkinson est en fort mauvais état ; ses doigts couverts d’énormes ampoules ressemblent à des saucisses. Tout l’après-midi, magnifique clair de lune. Le coup d’œil est féerique lorsque l’Érébus émerge des vapeurs légères qui l’enveloppent pour apparaître dans un ruissellement d’argent.

LE MONT ÉRÉBUS, VUE PRISE PAR-DESSUS UN ICEBERG ÉRODÉ.

Lundi, 10 juillet. — Depuis vendredi midi souille l’ouragan le plus violent que nous ayons encore subi. Samedi, sa vitesse a atteint 96 kilomètres à l’heure, et même 112 dans des rafales. En même temps, la température a été extraordinairement basse : dans la nuit de vendredi elle est descendue à −38°, et jamais samedi elle n’est montée au-dessus de −38°. Aujourd’hui une hausse s’est produite, actuellement le thermomètre marque −17°.

Mardi, 11 juillet. — Jamais le mauvais temps n’a duré aussi longtemps. Aujourd’hui la température oscille entre −14° et −15° et la vitesse du vent entre 60 et 80 kilomètres à l’heure. À travers le ciel chargé de neige, la lune forme une petite tache jaune. C’est le quatrième jour de tempête.

Hier, une grosse alerte. Le poney Bones a refusé de manger. Pendant sa promenade, pris de violentes douleurs, il cherche tantôt à se coucher, tantôt à s’emballer. Une fois ramené à l’écurie, la bête se couche de tout son long, en proie à des spasmes violents. Oates lui administre alors deux pilules d’opium et, pour la réchauffer, l’entoure de sacs bouillants. Deux hommes ne quittent pas le patient. Le soir, je ne fais qu’un chemin entre ma chambre et l’écurie et toujours je suis accueilli par le même refrain : pas de mieux. Je suis découragé. C’est que la perte d’un poney peut entraîner l’échec de l’expédition.

Mardi, 18 juillet. — À midi, magnifique ciel rose ; pendant une heure on y voit à peu près clair.

Mercredi, 19 juillet. — Encore une journée venteuse. Avec satisfaction, je vois le jour augmenter. Cette suite de tempêtes et l’inaction forcée qui en est la conséquence n’affectent pas seulement les poneys, mais encore les hommes. La santé de Ponting et de Taylor laisse à désirer.

Samedi, 22 juillet. — Aujourd’hui encore, un furieux blizzard. Coups de vent de 115 kilomètres à l’heure.

Jeudi, 27 juillet, vendredi 28, samedi 29, dimanche 30. — Quatre journées de calme ; seulement quelques coups de vent qui durent à peine plusieurs minutes ; température basse, voisine de −34°. L’un de nos meilleurs chiens a disparu.

Lundi, 31 juillet. — Ciel couvert ; aussi, au milieu de la journée, la lumière est-elle faible, mais nous voici à la fin de juillet et août nous ramènera le soleil. Il y a déjà trente-quatre jours que nos camarades sont partis pour le cap Crozier. Cette longue absence commence à nous préoccuper.

Mercredi, 2 août. — Hier au soir nos camarades de la course au cap Crozier sont rentrés après une expédition de cinq semaines accomplie dans des conditions singulièrement pénibles. Avec leurs mines ratatinées, les yeux éteints, leurs mains blanchies et ridées par le froid, ils ont l’air d’hommes usés par les intempéries. Nos amis ont surtout souffert du manque de sommeil ; ce matin, après une bonne nuit ; ils sont déjà un peu ragaillardis. Wilson et Bowers ne me paraissent pas avoir changé, Cherry-Garrard semble au contraire fatigué. Il a d’ailleurs beaucoup souffert, me raconte Wilson ; néanmoins, jamais il n’a témoigné la moindre défaillance. D’après les renseignements que je recueille, Bowers a montré une endurance extraordinaire. À mon avis, sa force de résistance est sans exemple.

Mardi, 15 août. — Depuis hier soir, la population de la colonie du cap Evans s’est augmentée à la suite de l’heureuse naissance de sept petits chiens. La mère et les enfants sont installés dans l’écurie.

Jeudi, 17 août. — Maintenant le jour dure environ six heures. À midi, les sommets des montagnes de l’Ouest sont illuminés par le soleil. Un infanticide ! Notre jeune mère a tué ses sept enfants. La misérable !


(À suivre.) Adapté par M. Charles Rabot.


PINGOUINS PLONGEANT DANS LA MER.


LA MAISON APRÈS LA LONGUE NUIT DE L’HIVER.



LE PÔLE MEURTRIER[4]

JOURNAL DE ROUTE DU CAPITAINE SCOTT
Adapté par M. Charles Rabot


II. — L’HIVERNAGE (fin)


Exposé du programme de la marche vers le Pôle. — Excursion à la Terre Victoria. — Inquiétudes causées par certains poneys. — Départ des autos pour la Grande Barrière.


LE Dr WILSON GUETTE L’APPARITION DU PREMIER RAYON DE SOLEIL APRÈS LA LONGUE NUIT D’HIVER.


Mardi, 22 août. — Aujourd’hui, blizzard. Les rafales sont aussi remarquables par leur soudaineté que par leur violence. D’un seul coup, la vitesse de la brise a passé de 6 à 110 kilomètres à l’heure, puis en moins d’une minute est retombée à 32 kilomètres. Une autre fois elle a atteint 121 kilomètres. L’effet produit par ces coups de vent sur la maison est très curieux. D’abord, aucun bruit, puis soudain arrive une trombe si terrible que l’habitation tremble et semble devoir être arrachée de ses fondations.

Mercredi, 23 août. — Hier soir, pour fêter le retour du soleil, on a débouché le champagne, porté des toasts à l’astre, source de lumière et de vie. Le temps par exemple n’a rien d’estival. Toute la journée, coups de vent terribles. Pendant plusieurs heures la vitesse de la brise s’élève à 112 kilomètres ; avec cela, neige très abondante : jamais encore je ne l’avais vue tomber aussi serrée.

Samedi, 26 août. — Avant le déjeuner, Ponting et moi faisons le tour des icebergs. Le plus proche de la rive s’est renversé. Du sommet de cet énorme glaçon, nous apercevons le soleil au-dessus des escarpements du cap Barne. Quelle douce impression nous produit sa radieuse lumière ! Comme des enfants, nous manifestons notre joie par des chants et des cris. Cela nous rappelle un clair matin de gelée en Angleterre : tout étincelle et l’air semble pétiller. Quelque intense que soit cette lumière, elle ne produit pas de chaleur, comme l’indique l’actinomètre enregistreur.

Lundi, 28 août. — Hier, au cours d’une promenade, Ponting et Gran ont trouvé sur la banquise un chien disparu depuis un mois. Du sang était collé à ses poils, et il sentait fortement la graisse de phoque. Si la bête avait pour le moment l’estomac plein, sa maigreur annonçait qu’auparavant elle avait passé par de durs moments. Qu’est-elle devenue depuis quatre semaines et comment expliquer cette longue absence ? Elle n’a certes pas été volontaire ; autrement, la satisfaction que le chien manifeste de nous retrouver ne s’expliquerait guère. D’autre part, il n’a pu errer pendant aussi longtemps dans le voisinage de la station sans pouvoir retrouver son chemin, car d’après Meares, par temps calme, les aboiements de la meute s’entendent à plus de 11 ou 12 kilomètres ; en outre, les environs du cap Evans sont sillonnés de pistes qu’un chien ne saurait manquer. Je crois donc que l’animal a eu la retraite coupée et qu’ensuite il a dû être emporté par un glaçon flottant. Or, la mer libre est éloignée de la station de 17 à 18 kilomètres. Nouvelle énigme.

Vendredi, 1er septembre. — Si le mois qui commence n’est pas plus mauvais que le précédent, nous n’aurons pas lieu de nous plaindre.

Les excursions de printemps projetées n’embrasseront pas un grand rayon. Le lieutenant Evans, Gran et Ford retourneront au Corner Camp, puis Meares, avec les chiens, transportera sur la Barrière la plus grande quantité possible de fourrage, pendant que Simpson, Bowers et moi, irons nous dégourdir les jambes dans les montagnes de la Terre Victoria. Les autres resteront à la maison pour promener les poneys. Ce ne sera pas facile de maintenir l’ordre parmi toutes ces bêtes devenues très turbulentes depuis que leur ration a été augmentée.

Dimanche, 10 septembre. — La rédaction du programme détaillé de l’expédition au Pôle m’a empêché, depuis une semaine, d’écrire mon journal.

Si les autos fonctionnent, nous atteindrons le glacier Beardmore sans aucune difficulté ; s’ils sont arrêtés par quelque panne nous arriverons néanmoins au but pour peu que la chance ne nous soit pas absolument contraire. Trois escouades de quatre hommes escaladeront le glacier. Dans une pareille entreprise, que de choses il est nécessaire de prévoir, mais, tout ayant été réglé à l’avance, nous aurons de grandes chances de succès ! J’ai envisagé, je crois, les diverses éventualités contraires qui peuvent se présenter et les moyens de les combattre. Je crains cependant d’être trop confiant ; tout bien considéré, il me semble pourtant que nous devons réussir, d’autant que les animaux sont en parfait état. Les poneys, bien plus vigoureux qu’ils ne l’étaient l’an dernier, pourront, après un mois d’entraînement, tirer facilement leurs charges.

J’augure d’autant mieux de l’avenir que tous mes collaborateurs se montrent pleins d’entrain. Les douze compagnons que j’ai choisis sont tous vigoureux et bien entraînés et tous unis par une vraie et sincère amitié. Enfin notre équipement me paraît parfait. Je ne compte guère sur les autos. Je souhaite seulement que cet essai ne se termine pas par un insuccès complet, ne fût-ce que pour nous récompenser du temps et de l’argent que ces machines nous ont coûtés, comme des soucis qu’elles nous ont donnés. J’ai toujours cru à la possibilité de l’emploi de la traction automobile sur la Grande Barrière, mais cette traction n’est pas encore arrivée au degré de perfection qu’elle est susceptible d’atteindre. Loin de partager mes craintes, Day est convaincu que les tracteurs fonctionneront. Son camarade Lashley, quoique plus réservé, est également plein d’espoir.

LE CAPITAINE OATES DANS LES ÉCURIES PENDANT L’HIVERNAGE.

Jeudi, 14 septembre. — Exposé hier devant mes camarades le programme de la marche vers le Pôle. Il a reçu de leur part un accueil enthousiaste. Tous reconnaissent que les dispositions prises assurent le meilleur rendement possible de nos ressources. Aussi personne ne suggère la moindre objection ou modification. Mon projet semble jouir de la confiance unanime : il reste maintenant à jouer la partie.

La semaine a été belle, mais très froide. La température a oscillé autour de −34° ; aujourd’hui elle descend à −38°,3.

Demain, Bowers, Simpson, le sous-officier Evans et moi partirons pour une excursion à la Terre Victoria. Je désire revoir encore une fois le glacier Ferrar, et relever la position des piquets plantés l’an dernier sur cet appareil pour mesurer sa vitesse d’écoulement.

LE CHÂTEAU DE GLACE À LA FIN DE L’HIVER MONTRANT LA POSITION DE LA CAVERNE.

Dimanche, 1er octobre. — Le 28 septembre, nous sommes rentrés après une absence de treize jours. L’excursion a été fort instructive. En dix marches, nous avons couvert 280 kilomètres. Le 26 septembre, nous allions nous diriger vers le cap Evans lorsqu’un violent blizzard fondit sur nous. Tout d’abord, nous essayons de marcher contre le vent ; mais telle est sa violence que nous pouvons à peine avancer et, après avoir fait 3 kilomètres, nous sommes obligés de camper. Après un jour de détention, nous nous remettons en route, bien que la tempête fasse toujours rage. Bientôt nous devons camper. À neuf heures du soir, la neige ayant cessé, nous levons le camp et, à 1 h. 15, arrivons, épuisés, à la station. Pas un seul moment pendant toute la journée, le vent ne s’était calmé et jamais la température ne s’était élevée au-dessus de 27° sous zéro. Cette journée comptera parmi une des plus rudes du voyage. En somme, sauf pendant les dernières étapes, l’excursion avait été agréable, quoique le temps ne fût pas précisément chaud. Jamais le thermomètre n’était monté au-dessus de 27° sous zéro et souvent il était tombé à −40°.

Mercredi, 3 octobre. — Décidément le poney Jéhu est trop faible pour être attelé. Après avoir été malade pendant le voyage de la Nouvelle-Zélande à l’Antarctique et avoir failli mourir à la suite d’un bain de mer accidentel, il s’est rétabli et, pour le moment semble bien portant ; mais sa vigueur est loin d’égaler celle de ses camarades. Si, au moment du départ, il vient à nous manquer, ce sera une grosse perte. Je redoute que les poneys ne nous réservent beaucoup d’ennui. D’autre part, Oates éprouve les plus grandes difficultés à atteler Christopher.

Le temps s’enfuit tandis que progressivement le soleil monte dans le ciel. Maintenant les lampes sont devenues inutiles, même pour le dîner, et toute la nuit une lumière blanche traîne dans l’air.

Vendredi, 6 octobre. — Hier, passé une inspection minutieuse des poneys, Jéhu me paraît en effet trop faible pour tirer un traîneau ; Chinaman et James Pigg ne sont pas non plus solides ; en revanche, les sept autres paraissent très vigoureux. Si, au dernier moment, plusieurs chevaux viennent à nous manquer, les autres deviendront notre principale ressource comme moyens de transport et alors… Il faut envisager toutes les éventualités, les mauvaises comme les bonnes.

Aujourd’hui, Wilson, Oates, Cherry-Garrard et Crean sont partis avec leurs poneys pour la pointe de la Hutte. À cinq heures, pour la première fois, la sonnerie du téléphone retentit[5]. On m’annonce que les chevaux ont effectué le trajet dans des conditions satisfaisantes.

Samedi, 7 octobre. — Comme pour nous donner un démenti, Jéhu a accompli ce matin le plus aisément du monde 5 kilomètres et demi en tirant une lourde charge. Longues et joyeuses conversations par téléphone avec les habitants de la pointe de la Hutte.

Dimanche, 8 octobre. — Mauvaise journée. En gravissant un iceberg pour poser devant Ponting, Clissold fait une chute très grave et tombe sans connaissance. Son état inspire de sérieuses inquiétudes. À peine Clissold a-t-il été ramené à la maison, que je reçois la nouvelle d’un second accident. Taylor, parti en bicyclette pour Turk’s Head, est tombé épuisé, dans la baie du Sud. Une escouade partie à son secours le trouve fort mal en point.

Mardi, 10 octobre. — L’état de Clissold reste inquiétant. Malgré ses souffrances, il manifeste la ferme intention de partir avec nous. Le temps n’est guère favorable. À chaque instant des coups de vent et du chasse-neige. Quel affreux et triste printemps !

Vendredi, 13 octobre. — Depuis trois jours, nos malades vont heureusement mieux. Aujourd’hui, par exception, beau temps. Le soleil est si chaud que nous restons dehors, assis, pendant l’après-midi.

Très doux dans l’écurie ou à la promenade, Christopher devient indomptable dès qu’il aperçoit le traîneau. On ne peut l’atteler qu’après l’avoir entravé et que si trois hommes le maintiennent. Avec cela, quel rusé compère ! Aujourd’hui, il marchait tranquillement, conduit par Oates, quand un chien vint aboyer près de lui ; aussitôt par un brusque écart, il arrache la bride à Oates. Une fois en liberté, il n’a rien de plus pressé que de se débarrasser de sa charge. En imprimant à son traîneau de petites secousses, il fait tomber deux ballots de foin ; après cela, apercevant d’autres traîneaux, il fonce de leur côté avec l’intention évidente de les accrocher et, par ce moyen de se débarrasser des caisses restées sur son véhicule. À trois ou quatre reprises différentes, il recommença le même manège. Il fallut se mettre à quatre pour le rattraper et, quand on eut réussi à l’arrêter, il essaya de lancer un mauvais coup à ceux qui étaient parvenus à le dompter.

Dimanche, 15 octobre. — Le temps devient plus chaud. Le thermomètre marque seulement 16° ou 17° sous zéro, une température délicieusement douce, nous semble-t-il. Nous sommes pour ainsi dire prêts.

Mardi, 17 octobre. — Ce soir les traîneaux automobiles sont descendus sur la banquise. L’opération ne va pas sans incidents. À deux reprises, au passage de monticules de neige, la chaîne d’un tracteur saute ; mais à peine est-elle remise en place que d’autres avaries se produisent. Nous aurions tort de fonder grand espoir sur ces machines.

LE Dr WILSON ET LE LIEUTENANT BOWERS LISANT LE THERMOMÈTRE.

Lundi, 23 octobre. — Depuis longtemps les réparations des autos sont achevées, le temps est beau ; aussi ai-je décidé de les mettre en route aujourd’hui. Tous nous descendons sur la banquise pour leur « donner le départ ». Hélas ! ils n’allèrent pas loin pour leur début. Diverses petites avaries obligent les chauffeurs à s’arrêter au cap Evans et à revenir à la station pour les réparer.

Mardi, 24 octobre. — À 10 heures, les autos se remettent en marche. Leurs débuts sont très laborieux et très lents. À 12 h. 30 ils sont seulement à 1 500 mètres dans la baie du Sud.

À 1 heure, les automobiles sont parvenues au large de l’île de Razor Back, à près de 5 kilomètres ; bravo ! Ce matin, Meares a téléphoné la nouvelle de son arrivée à la pointe de la Hutte, retour de Corner Camp. Tous les approvisionnements se trouvent maintenant réunis à ce dépôt. Ses étapes ont été de 27 et de 21 kilomètres. Si les chiens conservent cette allure, ce sera merveilleux. En somme, tout s’annonce bien. Il faut cependant ne jamais se relâcher de la plus attentive vigilance sur les poneys.

Jeudi, 26 octobre. — Ce matin, de la pointe de la Hutte, Simpson me téléphone des nouvelles des autos. Ils marchent mal sur la glace lorsqu’elle n’est pas recouverte d’une neige épaisse. En outre leurs moteurs laissent à désirer sous ce climat. Les cylindres, surtout les deux d’arrière, s’échauffent facilement, tandis que les ventilateurs refroidissent trop les carburateurs. De là la nécessité de fréquents arrêts. Ce message reçu, je pars avec sept hommes prêter assistance aux chauffeurs. À 4 kilomètres de la pointe de la Hutte, nous les rejoignons. Les autos ne vont pas bien, hélas ! Vingt à trente minutes sont nécessaires pour les mettre en marche. Lashley part le premier pour la Grande Barrière, distante de 9 kilomètres. Après avoir parcouru 800 mètres, il est obligé de s’arrêter afin de laisser refroidir sa machine ; repartant ensuite, il couvre 5 kilomètres d’une seule traite. Après cet effort, seconde halte, toujours pour remédier à l’échauffement, mais nouvelle traite de 1 700 mètres, pour s’arrêter finalement près de la pente de neige conduisant à la Barrière.

Pendant ce temps, Day arrivait à bonne allure et, aux applaudissements de l’assistance, gravissait à toute vitesse la pente du glacier, gagnant ainsi l’honneur d’avoir conduit le premier traîneau automobile sur la Grande Barrière ! Bientôt après Lashley rejoignait son camarade et les deux traîneaux filaient rapidement sur l’excellente nappe de neige qui s’étend jusqu’au Corner Camp. Après avoir serré la main des chauffeurs, nous revenons à la pointe de la Hutte et rentrons le même jour à la maison.

LE TRAÎNEAU AUTOMOBILE EN PANNE.

30 octobre. — Meares, de retour de la pointe de la Hutte, nous apporte des nouvelles des chauffeurs. Elles ne sont pas très satisfaisantes. Le traîneau de Lashley a été arrêté près de Safety Camp à la suite de la rupture de la tige du piston d’un des cylindres. L’accident est dû à une paille dans le métal. Toute la nuit, par une température de −32°, Day et Lashley ont travaillé à le réparer. Après cela, les deux moteurs ont repris leur marche.

Mardi, 31 octobre. — Le blizzard qui avait éclaté hier a pris fin, et cet après-midi un beau soleil brille dans un ciel clair. Meares et Ponting viennent de partir pour la pointe de la Hutte. Atkinson et Keohane suivront dans une heure, et si le temps se maintient, nous partirons tous demain. Le premier chapitre de l’histoire de l’expédition se termine ici. L’avenir appartient aux dieux, quel qu’il soit, je puis affirmer hautement que nous n’avons rien négligé pour mériter le succès.

  1. Suite. Voyez pages 13 et 25.
  2. Bouillie de farine d’avoine. (Note du traducteur.)
  3. Elle était composée du Dr Wilson, du lieutenant Bowers et de Cherry-Garrard. (Note du traducteur.)
  4. Suite. Voyez pages 13, 25 et 37.
  5. Quelque temps auparavant, une ligne avait été posée, entre les quartiers d’hiver et la cabane de la pointe de la Hutte, par Meares.