Le Péché de Monsieur Antoine/Chapitre XXXII

Calman-Lévy (2p. 116-127).

fois dans l’étrange adieu de M. de Boisguilbault, et Gilberte en fut si émue, qu’elle recommença elle-même à pleurer.

« Allons, qu’y a-t-il ? lui dit Jean lorsqu’ils furent sur le chemin de Châteaubrun ; allez-vous perdre vos yeux ce soir ? Vous êtes quasi aussi folle que ce vieux, ma Gilberte ; car tantôt vous êtes raisonnable et parlez d’or, puis, tout d’un coup, vous redevenez faible et gémissante comme un petit enfant. Voulez-vous que je vous dise, M. de Boisguilbault est un excellent cœur ; mais, pour sûr, et quoi qu’en disent Émile et votre père, il a la tête dérangée. Il n’y a pas à compter sur lui, de même qu’il n’y a jamais à en désespérer. Il se peut que vous n’entendiez plus jamais parler de lui, comme il se peut, tout aussi bien, qu’il saute un beau jour au cou de votre père, s’il le rencontre dans un bon moment. Ça dépendra de la lune !

— Je ne sais plus qu’en penser, répondit Gilberte ; car je crois, en effet, que je deviendrais folle aussi si je vivais près de lui. Il me fait une peur affreuse, et pourtant j’ai pour lui des mouvements de tendresse irrésistible. C’est bien ce qu’il inspirait à Émile dans les commencements ; Émile a fini par l’aimer et ne plus le craindre. Donc, la bonté l’emporte en lui sur le caprice de la maladie.

— Je vous dirai ça plus tard, reprit le charpentier, car décidément il faut que j’y retourne et que je l’étudie.

— Mais tu l’as tant connu autrefois ! il n’était donc pas le même ?

— Oh ! il a bien empiré ! Il était triste et silencieux d’habitude, et quelquefois un peu colère. Mais ça durait peu, et il était meilleur après. C’est bien encore la même chose ; mais je crois que ce qui lui arrivait une ou deux fois par an, lui arrive maintenant une ou deux fois par jour, et qu’il est à la fois plus méchant et plus doux.

— Comme il paraît malheureux ! » dit Gilberte, dont le cœur se serrait au souvenir du sanglot qu’elle avait entendu et dont l’écho était resté dans ses oreilles.

Janille et Antoine attendaient Gilberte avec une ardente impatience. Le rapport de Charasson les avait frappés de stupeur, et, croyant qu’il battait la campagne ou qu’il mentait pour leur cacher quelque accident arrivé à Gilberte, ils avaient couru chez la mère Marlot pour calmer leur inquiétude. Son récit les avait rassurés, mais n’avait rien éclairci. Janille était irritée contre le charpentier et n’augurait rien de bon de cette folle entreprise. Antoine s’effrayait avec elle, puis, tout aussitôt, conformément à sa nature confiante, il se livrait à de riantes illusions et bâtissait mille châteaux en Espagne.

« Janille, disait-il, notre enfant et notre ami Jean peuvent à eux deux faire des prodiges. Que dirais-tu si tu les voyais venir avec Boisguilbault ?

— Ah ! voilà votre tête folle ! répondait Janille. Vous oubliez que c’est impossible, et que le vieux sournois est plutôt capable de tordre le cou à notre fille que d’écouter de bonnes raisons. Et puis, quelles excuses peuvent faire valoir des gens qui ne savent rien de rien ?

— C’est justement pour cela. Tout ce que Boisguilbault craint au monde, c’est que nous n’ayons mis les nôtres dans la confidence : car c’est l’orgueil blessé, tout autant que l’amitié trahie, hélas ! qui le rend si craintif et si malheureux. Pauvre marquis ! peut-être que la candeur de notre enfant et la loyauté de Jean l’attendriront. Puisse-t-il me pardonner de ce que je n’oublierai jamais !

— Plaignez-vous lorsque vous avez un trésor comme Gilberte ! Mais ne comptez pas qu’elle l’apprivoise. Celui-là ne reviendra pas plus à Châteaubrun que le beau fils Cardonnet, et nos ruines ne reverront jamais ni l’un ni l’autre.

— Émile reviendra avec le consentement de son père, ou il ne reviendra pas, Janille, je te l’ai promis ; mais, en attendant, sa conduite est louable : Jean nous l’a bien prouvé ce matin.

— C’est-à-dire que vous n’y avez rien compris, pas plus que moi ; mais que, par faiblesse, vous avez fait semblant d’être persuadé ! Vous n’en faites jamais d’autres, et vous ne voyez pas qu’en louant la belle conduite de ce maudit jeune homme, vous exaltez la tête de votre fille. Vous feriez bien mieux de la dégoûter de lui en lui prouvant qu’il est fou, ou qu’il ne l’aime guère. »

Leur discussion fut interrompue par le bruit du trot de Lanterne, qui, en rasant le rocher, produisait une cadence bien reconnaissable. Ils coururent à la rencontre de Gilberte, et lorsqu’ils l’eurent ramenée au pavillon, au milieu des questions précipitées des uns et des réponses entrecoupées des autres, le paquet que le marquis avait remis à Gilberte, et qu’elle n’avait pas songé à ouvrir, frappa les regards de Janille. « Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-elle en dépliant un magnifique cachemire de l’Inde, bleu d’azur, brodé en or fin : mais c’est le manteau d’une reine !

— Ah ! juste Dieu ! s’écria M. Antoine en touchant le châle d’une main tremblante et en pâlissant : je reconnais cela !

— Et qu’est-ce que c’est que cette boîte ? dit Janille en ouvrant un écrin qui venait de tomber du châle.

— Ce sont des minéraux, je crois, répondit soudain Gilberte, des cristaux du Mont-Blanc, qu’il a ramassés lui-même dans son voyage.

— Non pas, non pas, vous confondez, dit le charpentier, ça brille autrement, ça ; regardez donc ! »

Et Gilberte vit avec surprise une rivière d’énormes diamants d’un éclat éblouissant.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! je reconnais tout cela, M. de Châteaubrun en proie à une émotion terrible.

— Taisez-vous donc, monsieur, lui dit Janille en lui poussant le coude ; vous connaissez les diamants et les cachemires ; c’est possible ; vous avez été assez riche pour en avoir beaucoup vu autrefois. Est-ce une raison pour parler si haut et nous empêcher de les regarder ? Diantre ! ma fille, tu n’as pas perdu ton temps ! Il y a peut-être là de quoi faire rebâtir notre château, et M. de Boisguilbault n’est point si ladre que je croyais. »

Gilberte, qui avait vu fort peu de diamants en sa vie, persistait à croire que ce collier était en cristal de roche taillé ; mais M. de Châteaubrun, en ayant examiné le fermoir et les pierres, le remit dans l’écrin en disant avec une mélancolie distraite : « Il y a là pour plus de cent mille francs de diamants. M. de Boisguilbault te donne une dot, ma fille !

— Cent mille francs ! s’écria Janille, cent mille francs ! Pensez-vous à ce que vous dites, monsieur ? est-ce possible ?

— Ces petits grains reluisants valent tant d’argent ! dit Jappeloup avec un étonnement naïf dépourvu de convoitise ; et ça se garde comme ça dans une petite boîte, sans servir à rien ?

— Cela se porte, dit Janille en passant le collier autour du cou de Gilberte, et j’espère que ça rend belle ! Mets donc ce châle sur tes épaules, ma fille ! Pas comme ça ! J’ai vu à Paris des dames qui en portaient ; mais du diantre si je peux me souvenir comment c’était arrangé.

— C’est fort beau, mais fort incommode, dit Gilberte, et il me semble que je suis déguisée avec ce cachemire et ces bijoux. Allons, replions et serrons tout cela pour le renvoyer à M. de Boisguilbault. Il se sera trompé, il aura cherché à tâtons. Il a cru me donner des bagatelles, et il m’a remis les cadeaux de noces qu’il a faits à sa femme.

— Oui, dit le charpentier, il se sera trompé, pour sûr : car on ne donne pas la défroque de sa défunte à une étrangère. Il était si troublé, le pauvre homme ! Il n’y a pas que vous qui ayez des distractions, monsieur Antoine !

— Non, il ne s’est pas trompé, dit M. Antoine. Il sait ce qu’il fait, lui, et Gilberte peut garder ces présents.

— Tiens, tiens ! je le crois bien, s’écria Janille. Ils sont bien à elle, n’est-ce pas, monsieur Antoine ? Tout ça lui appartient légitimement… puisque M. de Boisguilbault le lui donne !

— Mais c’est impossible, mon père ! je n’en veux pas, dit Gilberte : qu’en ferais je ? Je serais vraiment fort ridicule si j’allais me promener dans notre brouette avec mes robes d’indienne, couverte de diamants et d’un cachemire de l’Inde.

— Dame ! vous feriez un peu rire le monde, dit le charpentier ; les dames du pays en crèveraient de rage. Et puis tous les hannetons viendraient donner de la tête sur vos diamants, car ils se jettent comme des imbéciles sur ce qui brille ; et en cela ils font comme les hommes. Si M. de Boisguilbault voulait vous doter, pour faire voir qu’il se raccommode avec M. Antoine, il aurait mieux fait de vous donner une de ses petites métairies avec un cheptel de huit bœufs.

— Tout cela est bel et bon, dit Janille ; mais avec des petites pierres brillantes on fait de l’argent, on agrandit le pavillon, on rachète des terres, on se fait deux ou trois mille livres de rente, et on trouve un mari qui vous en apporte autant. Alors on est à son aise pour le reste de ses jours, et on se moque un peu de MM. Cardonnet père et fils !

— Au fait, dit M. Antoine, voilà ton existence assurée, ma fille ! Ah ! que M. de Boisguilbault sait noblement se venger ! Je savais bien, moi, ce que je disais quand je le défendais contre toi, Janille ! Prétendras-tu encore que c’est un vilain et méchant homme ?

— Nenni, monsieur, nenni ! il a du bon, je le reconnais. Allons, racontez-nous donc comment tout ça s’est passé, vous autres ! »

On en eut jusqu’à minuit à causer, à se rappeler les moindres circonstances, à se livrer à mille commentaires sur la future conduite du marquis à l’égard d’Antoine. Jean Jappeloup, trop attardé pour retourner à son village, coucha à Châteaubrun. M. Antoine s’endormit dans des rêves de bonheur, et Janille dans des rêves de fortune. Elle avait oublié Émile et les chagrins récents. « Tout cela passera, disait-elle, et les cent mille francs resteront. Nous n’aurons plus à faire à des Galuchet, quand on nous verra propriétaires d’une jolie fortune de campagne. » Et déjà elle faisait dans sa tête l’énumération de tous les jeunes hobereaux de la contrée qui pouvaient aspirer à la main de Gilberte.

« Si un roturier se présente, pensait-elle, il faudra qu’il ait au moins pour deux cent mille francs de propriétés au soleil ! » Et elle mit sous son traversin la clef de l’armoire où elle avait serré le pot au lait de Gilberte.

Gilberte, cédant à une fatigue extrême, finit par s’endormir aussi, après avoir pris une grande résolution. Le lendemain, elle causa longtemps avec son père à l’insu de Janille, puis elle demanda à cette dernière de lui laisser emporter les présents de M. de Boisguilbault dans sa chambre, pour les regarder à son aise. La bonne femme les lui remit sans méfiance, car Gilberte se voyait cette fois dans la nécessité de dissimuler avec son opiniâtre gouvernante ; puis elle écrivit une lettre qu’elle montra à son père.

« Tout ce que tu fais est bien, ma fille, dit-il avec un profond soupir ; mais gare à Janille, quand elle le saura !

— Ne craignez rien, cher père, répondit la jeune fille ; nous ne lui dirons pas que je vous ai mis dans la confidence, et tout son dépit tombera sur moi seule.

— À présent, reprit M. Antoine, il faut attendre notre ami Jean, car on ne peut pas confier ces objets-là à un étourdi comme maître Charasson. »

Gilberte attendit le retour du charpentier avec d’autant plus d’impatience, qu’elle comptait recevoir par lui des nouvelles d’Émile. Elle ignorait qu’Émile fût malade. Mais, à l’idée de sa douleur, elle éprouvait une anxiété qui ne lui permettait plus de songer à elle-même, et ces jours d’absence, qu’elle avait cru pouvoir supporter avec tant de courage, lui paraissaient si longs et si sombres, qu’elle se demandait avec effroi comment Émile pourrait les endurer. Elle se flattait qu’il trouverait le moyen de lui écrire, bien qu’elle n’eût pas voulu l’y autoriser, ou du moins que le charpentier saurait lui rapporter les moindres paroles de leur entretien.

Mais le charpentier ne vint pas, et le soir arriva sans apporter aucun soulagement aux angoisses de la jeune fille. Une contrariété réelle venait s’ajouter à sa peine secrète. M. Antoine se montrait défaillant à l’endroit de la résolution que Gilberte avait prise, et qu’il avait d’abord approuvée, de refuser les dons de M. de Boisguilbault. À chaque instant il menaçait de consulter Janille, sans laquelle il n’avait jamais su prendre un parti depuis vingt ans, et Gilberte tremblait que l’impérieux veto de sa vieille amie ne vînt s’opposer à la restitution projetée.

Le lendemain, Jean ne vint pas davantage. Il travaillait sans doute pour M. de Boisguilbault, et Gilberte s’étonnait qu’étant occupé à si peu de distance, il ne devinât pas le besoin qu’elle éprouvait de s’entretenir avec lui, ne fût-ce qu’un instant. Une vague inquiétude la portait de ce côté. Elle se mit en route pour la chaumière de la mère Marlot, et, comme d’habitude, elle mit dans son panier les modestes friandises dont elle privait son dîner pour les malades. Mais, en même temps, craignant qu’en son absence M. de Châteaubrun n’ouvrît son cœur à Janille, et que le scellé de la gouvernante ne fût apposé sur les bijoux, elle les enveloppa, ainsi que le cachemire, les cacha au fond de son panier et résolut de ne plus s’en séparer que pour les remettre à leur destination.

Vivant à la campagne dans une condition plus que modeste, Gilberte était habituée à sortir seule aux environs de sa demeure. La pauvreté délivre de l’étiquette, et il semble que la vertu des filles riches soit plus fragile ou plus précieuse que celle des pauvres, puisqu’on ne leur laisse point faire un pas sans escorte.

Gilberte allait seule à pied avec autant de sécurité qu’une jeune paysanne, et elle était réellement moins exposée encore, car elle était connue, aimée et respectée de tous ceux qu’elle pouvait rencontrer.

Elle n’avait peur ni d’un chien, ni d’une vache, ni d’une couleuvre, ni d’un poulain échappé. Les enfants de la campagne savent se préserver de ces petits dangers, qu’un peu de présence d’esprit et de sang-froid suffisent pour éviter. Elle n’emmenait donc son page rustique et ne montait dans la brouette de famille que lorsque le temps menaçait, ou qu’elle avait hâte de rentrer. Ce soir-là, le soleil brillait encore dans un ciel pur, les chemins étaient secs, et elle partit d’un pied léger à travers les sentiers des prairies. Par la traverse, la chaumière de la Marlot était également près de Châteaubrun et de Boisguilbault.

Les enfants de la pauvre femme étaient en pleine convalescence. Gilberte ne s’arrêta pas longtemps auprès d’eux. La Marlot lui raconta comme quoi M. de Boisguilbault lui avait laissé cent francs le jour de leur rencontre dans sa chaumière, et lui apprit que Jean Jappeloup travaillait dans le parc, à la maison de bois. Elle l’avait vu passer de loin, le matin, chargé de divers outils.

Gilberte pensa que, dès lors, elle pouvait espérer de rencontrer le charpentier lorsqu’il s’en retournerait à Gargilesse, et elle résolut d’aller l’attendre sur le chemin qu’il devait prendre aussitôt après le coucher du soleil. Mais, craignant d’être aperçue et reconnue aux abords du parc, elle emprunta, sous prétexte de la fraîcheur du soir et d’un peu de malaise, une mante de bure à la mère Marlot. Elle rabattit le capuchon sur ses blonds cheveux, et, ainsi enveloppée, elle marcha en droite ligne et se glissa comme une biche à travers les buissons, jusque vers la grille du parc qui donnait sur le chemin de Gargilesse. Là, elle s’enfonça dans les saules de la petite rivière, non loin de l’endroit où elle côtoyait la lisière du parc, et elle remarqua que la grille était encore ouverte, preuve que M. de Boisguilbault n’était pas dans son enclos ; car aussitôt qu’il y avait mis le pied, on fermait avec soin toutes les issues, et cette habitude sauvage du châtelain était bien connue dans le pays.

Cette observation l’enhardit, et elle avança jusqu’au seuil de la grille pour essayer d’apercevoir Jean Jappeloup. Le toit du chalet frappa ses regards ; il était bien peu éloigné. L’allée était sombre et déserte.

En avançant avec précaution, Gilberte, qui était légère comme un oiseau, pouvait fuir à temps, et, déguisée comme elle l’était, ne pas se laisser reconnaître. Jean serait là sans doute, et, si elle le trouvait seul, elle lui ferait signe et satisferait sa mortelle impatience d’avoir des nouvelles d’Émile.

Le chalet était ouvert ; il n’y avait personne ; des outils de menuiserie étaient épars sur le plancher. Un profond silence régnait partout. Gilberte avança sur la pointe du pied, et déposa sur la table le paquet et la lettre qu’elle avait apportés. Puis, faisant réflexion que des objets aussi précieux pouvaient être exposés dans un endroit si mal gardé, elle chercha des yeux, posa la main sur une porte qui lui parut être celle d’une armoire, et, remarquant que la serrure était enlevée, elle se dit avec raison que Jean était occupé à la réparer, qu’il allait sans doute venir la replacer, et qu’elle n’avait rien de mieux à faire que de mettre son dépôt sous la main du plus fidèle des amis. Mais comme elle ouvrait la prétendue armoire pour y glisser le paquet, elle se trouva à l’entrée d’un cabinet en désordre, en face d’un grand portrait de femme.

Gilberte n’eut pas besoin de regarder longtemps cette peinture pour reconnaître l’original d’un portrait en miniature qu’elle avait vu entre les mains de son père, et qu’elle avait toujours soupçonné être celui de la mère inconnue qui lui avait donné le jour. Quand même la ressemblance n’eût pas été bien saisissable, au premier coup d’œil, dans la différence de proportions des deux portraits, la pose, le costume, et ce châle bleu que Gilberte tenait précisément dans ses mains, lui eussent fait comprendre que la miniature avait été faite en même temps que le grand portrait, ou plutôt qu’elle en était la copie réduite. Elle étouffa un cri de surprise, et sa pudique imagination se refusant à comprendre la possibilité d’un adultère, elle se persuada qu’en vertu de quelque mariage secret, comme on en voit dans les romans, elle pouvait être la proche parente, la nièce ou la petite-nièce de M. de Boisguilbault. En ce moment elle crut entendre marcher à l’étage supérieur, et, pleine d’effroi, elle jeta

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le paquet sur la cheminée et s’enfuit avec la rapidité d’une flèche.


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XXXIII.

HISTOIRE DE L’UN RACONTÉE PAR L’AUTRE.


Quelques instants après la fuite de Gilberte, Jean revenait poser la serrure du cabinet, suivi de M. de Boisguilbault, qui attendait son départ pour faire fermer le parc. Le charpentier avait remarqué l’inquiétude du marquis, de quelle manière il observait tous ses mouvements pendant qu’il travaillait à cette porte ; impatienté de la curiosité qu’on lui supposait apparemment, il releva la tête et dit avec sa franchise accoutumée : « Pardieu, monsieur de Boisguilbault, vous avez bien peur que je ne regarde ce que vous avez caché là-dedans ! Songez donc que je l’aurais vu depuis une heure, si j’avais voulu ; mais je ne m’en soucie guère, et j’aimerais mieux que vous me disiez : Ferme les yeux, plutôt que de me surveiller comme vous faites. »

M. de Boisguilbault changea de visage et fronça les sourcils. Il jeta un coup d’œil sur le cabinet et vit que le courant d’air avait fait tomber une grande toile verte dont il avait assez gauchement couvert le portrait, et que Jean, à moins d’être aveugle, avait dû le voir. Il prit alors son parti, ouvrit la porte toute grande, et lui dit avec un calme forcé : « Je ne cache rien là, et tu peux regarder, si bon te semble.

— Oh ! je ne suis guère curieux de vos gros livres, répondit en riant le charpentier : je n’y connais rien, et je ne comprends pas qu’il ait fallu écrire tant de paroles pour savoir se conduire. Mais voilà le portrait de votre défunte dame ! je la reconnais, c’est bien elle ; vous l’avez donc