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Calman-Lévy (2p. 103-116).



XXXI.

INCERTITUDE.


« Eh bien, monsieur de Boisguilbault, l’avez-vous assez regardée, reprit le charpentier d’un air malin et satisfait, et ne pouvez-vous deviner vous-même ce qui doit vous intéresser le plus en elle ? »

Le marquis se leva et retomba tout aussitôt sur sa chaise. Un rayon de lumière avait enfin traversé son esprit, et sa pénétration, si longtemps en défaut, allait, tout d’un coup, plus loin que Jean ne le souhaitait. Il crut avoir deviné, et il s’écria avec un accent de violente indignation : « Elle ne restera pas ici un instant de plus ! »

Gilberte, effrayée et réveillée en sursaut, vit devant elle la figure irritée du marquis ; elle se crut perdue, et pensant avec désespoir qu’au lieu de rapprocher son père de M. de Boisguilbault, elle allait être la cause d’une inimitié plus profonde, elle ne songea plus qu’à assumer sur elle toute la faute, et à demander grâce pour M. Antoine. Tombant sur ses genoux avec la grâce d’une fleur qui se courbe sous le vent d’orage, elle s’empara de la main tremblante du marquis, et, trop émue pour parler, elle courba sa tête charmante, et appuya, sur le bras du vieillard, son front couvert d’une mortelle pâleur.

« Eh bien, eh bien, dit le charpentier en s’emparant de l’autre main du marquis et en la secouant avec force, à quoi songez-vous donc, monsieur de Boisguilbault, d’effrayer ainsi cette enfant ? Est-ce que vos lubies vous reprennent, et faut-il que je me fâche, à la fin ?

— Qui est-elle ? reprit le marquis en essayant de repousser Gilberte, mais trop crispé pour en avoir la force ; dites-moi qui elle est, je veux le savoir !

— Vous le savez bien, puisqu’on vous l’a déjà dit, répliqua Jean en haussant les épaules : c’est la sœur sans fortune et sans nom d’un curé de campagne. Est-ce pour cela que vous lui parlez si durement ? Et voulez-vous qu’elle sache ce que je sais de vous ? Tâchez donc qu’elle ne s’aperçoive pas de vos accès, monsieur de

Boisguilbault, vous voyez bien que vos airs méchants la rendent malade de peur ! et c’est une drôle de manière de lui faire fête et honneur dans votre maison ! Elle ne devait guère s’attendre à cela, après avoir eu tant d’honnêtetés pour vous ; et le pire, c’est que je ne peux pas lui dire à qui vous en avez, puisque je n’y comprends rien moi-même, pour l’instant !

— Je ne sais pas si vous vous jouez de moi, dit le marquis tout troublé ; mais que vouliez-vous donc me dire tout à l’heure ?

— Quelque chose qui vous eût fait plaisir, mais que je ne vous dirai pas, puisque vous n’avez plus votre tête.

— Jean, parlez, expliquez-vous, je ne puis supporter cette incertitude !

— Je ne puis la supporter non plus, dit Gilberte fondant en larmes : Jean, je ne sais pas ce que vous avez dit ou voulu dire de moi ; je ne sais pas quelle est ma situation ici, mais je la trouve insupportable ; allons-nous-en !

— Non… non… dit le marquis plein d’irrésolution et de honte ; il pleut encore, il fait un temps affreux, et je ne veux pas que vous partiez.

— Eh bien, pourquoi donc vouliez-vous la chasser tout à l’heure ? reprit Jean avec une tranquillité dédaigneuse ; qui peut rien comprendre à vos caprices ? Moi, j’y renonce, et je m’en vais.

— Je ne resterai pas ici sans vous ! s’écria Gilberte en se levant et en courant après le charpentier, qui faisait mine de partir.

— Mademoiselle… ou madame, dit M. de Boisguilbault en l’arrêtant et en retenant aussi le charpentier, daignez m’écouter, et si vous êtes étrangère aux tristes préoccupations dont je suis assailli en cet instant, pardonnez-moi une agitation qui doit vous paraître bien ridicule, mais qui est bien pénible, je vous assure ! Je vous en dois pourtant l’explication. On vient de me donner à entendre que vous n’étiez pas la personne que je croyais… mais une autre personne… que je ne veux point voir et point connaître… Mon Dieu ! je ne sais comment vous dire… Ou vous me comprenez trop, ou vous ne pouvez pas du tout me comprendre !…

« Ah ! je vous comprends à la fin, moi, dit le rusé charpentier, et je vas dire à madame ce que vous ne pouvez pas venir à bout de lui expliquer. Madame Rose, ajouta-t-il en s’adressant à Gilberte, et en lui donnant résolument le nom de la sœur du curé de Cuzion, vous connaissez bien mademoiselle Gilberte de Châteaubrun, votre jeune voisine ? Eh bien, M. le marquis a une grande rancune contre elle, à ce qu’il paraît ; il faut croire qu’elle lui a fait quelque vilaine offense ; et comme j’allais lui dire quelque chose par rapport à vous et à M. Émile…

— Que dis-tu ? s’écria le marquis, Émile ?

— Ça ne vous regarde pas, reprit Jean : vous ne saurez plus rien, je parle à madame Rose… oui, madame Rose, M. de Boisguilbault déteste mademoiselle Gilberte ; il s’est imaginé que c’était peut-être vous ; voilà pourquoi il voulait vous jeter dehors, et plutôt par la fenêtre que par la porte. »

Gilberte éprouvait une mortelle répugnance à soutenir cet étrange et audacieux persiflage ; pendant quelques instants elle avait éprouvé une si vive sympathie pour le marquis, qu’elle se reprochait d’abuser de son erreur et de l’exposer à des émotions qui paraissaient le faire autant souffrir qu’elle-même. Elle résolut de le désabuser peu à peu, et d’être plus hardie que son facétieux complice, en affrontant les suites de la colère de M. de Boisguilbault.

« Il y a du moins, dit-elle avec une noble assurance, une énigme pour moi dans ce que j’entends. Je ne puis comprendre que Gilberte de Châteaubrun soit un objet de réprobation pour un homme aussi juste et aussi respectable que M. de Boisguilbault. Comme je ne sais rien d’elle qui puisse justifier un pareil mépris, et qu’il m’importe de savoir à quoi m’en tenir sur son compte, je supplie monsieur le marquis de me dire tout le mal qu’il sait d’elle, afin, du moins, qu’elle puisse se disculper auprès des personnes honnêtes qui la connaissent.

— J’aurais désiré, dit le marquis avec un profond soupir, que le nom de Châteaubrun ne fût pas prononcé devant moi…

— C’est donc un nom entaché d’infamie ? reprit Gilberte avec un mouvement d’irrésistible fierté.

— Non… non… je n’ai jamais dit cela, répondit le marquis, dont la colère tombait aussi vite qu’elle s’allumait. Je n’accuse personne, je ne reproche rien à qui que ce soit. Je suis brouillé avec la personne dont on parle ; je ne veux point qu’on m’en parle, mais je n’en parle pas non plus… et alors pourquoi donc m’adresser d’inutiles questions ?

— Inutiles questions ! répéta Gilberte ; vous ne pouvez pas les juger ainsi, monsieur le marquis. Il est fort étrange qu’un homme tel que vous soit brouillé avec une jeune personne qu’il ne connaît pas, qu’il n’a peut-être jamais vue… Il faut donc qu’elle ait commis quelque indigne action ou dit quelque odieuse parole contre lui, et c’est ce que je veux savoir, c’est ce que je vous supplie de me dire ; afin que, si Gilberte de Châteaubrun ne mérite ni estime ni confiance, je me préserve du contact d’une fille aussi dangereuse.

— C’est ça qui s’appelle parler ! s’écria Jean en frappant dans ses mains. Allons ! je serai bien aise aussi de savoir qu’en penser ; car enfin cette Gilberte m’a fait du bien, à moi ; elle m’a donné à boire et à manger quand j’avais faim et soif ; elle a filé sa laine pour me couvrir quand j’avais froid. Je l’ai toujours vue charitable, douce, dévouée à ses parents, et honnête fille s’il en fut ! À présent, si elle a commis quelque péché honteux, j’aurai honte moi-même d’être son obligé, et je ne veux plus rien lui devoir.

— Ce sont vos ridicules explications qui soulèvent cet inutile débat ! dit le marquis en s’adressant au charpentier. Où avez-vous pris toutes les sottises que vous m’attribuez ? C’est avec le père de cette jeune personne que je suis brouillé pour d’anciennes querelles, et non avec une enfant que je ne connais pas, et dont je n’ai rien à dire, absolument rien…

— Et que vous auriez pourtant chassée de chez vous si elle eût osé s’y présenter ! dit Gilberte en examinant le marquis, dont l’embarras commençait à la rassurer beaucoup.

— Chassée ?… non ; je ne chasse personne ! répondit-il : j’aurais seulement pu trouver un peu blessant, un peu étrange qu’elle eût songé à venir ici.

— Eh bien, elle y a songé bien des fois, pourtant, dit Gilberte ; je le sais, moi, car je connais ses pensées, et je vais répéter ce qu’elle m’a dit…

— À quoi bon ? dit le marquis en détournant la tête, et pourquoi s’occuper si longtemps d’un mouvement qui m’est échappé sans réflexion ? Je serais désespéré de faire naître dans l’esprit de qui que ce soit une mauvaise pensée contre la jeune fille… Je ne la connais pas, je le répète, et ne puis rien lui reprocher. La seule chose que je désire, c’est que mes paroles ne soient pas répétées, torturées, amplifiées… Entendez-vous, Jean ? vous prenez sur vous d’interpréter les exclamations qui m’échappent, et vous le faites fort mal. Je vous prie, si vous avez quelque affection pour moi, ajouta le marquis avec un triste effort, de ne jamais prononcer mon nom à Châteaubrun, et de ne me mêler à aucun propos. Je demande aussi à madame de me préserver de tout contact indirect, de toute explication détournée, de toute espèce de relation, enfin, avec cette famille ; et si, pour obtenir que mon repos, à cet égard, continue à être respecté, je dois démentir ce que ma vivacité peut avoir eu d’irréfléchi, je suis prêt à protester contre tout ce qui pourrait porter atteinte, dans ma pensée, à la réputation et au caractère de mademoiselle de Châteaubrun. »

Le marquis parla ainsi avec une froideur mesurée qui lui rendit toute la convenance et la dignité de son rôle habituel. Gilberte eût préféré un retour de colère qui lui eût fait espérer une réaction de faiblesse et d’attendrissement. Elle ne se sentit plus le courage d’insister, et, comprenant, aux manières tout à coup glacées du marquis, qu’elle était à demi devinée, et qu’une invincible méfiance venait de naître en lui, elle se sentit si mal à l’aise, qu’elle eût voulu partir sur l’heure ; mais Jean n’était nullement satisfait de l’issue de cette explication, et il résolut de frapper le dernier coup.

« Allons, dit-il, c’est comme M. de Boisguilbault voudra. Il est bon et juste au fond du cœur, madame Rose ; ne lui faisons donc plus de peine, et partons ! mais auparavant, je voudrais qu’il y eût une autre sorte d’explication entre vous deux… Allons, un peu d’épanchement ! Vous allez rougir, me gronder, pleurer peut-être… Mais moi, je sais ce que je fais, je sais que voici une occasion qui ne se retrouvera peut-être jamais, et qu’il faut savoir subir un peu d’embarras pour assister et consoler ceux qu’on aime… Vous me regardez d’un air tout étonné ! vous ne savez donc pas que M. de Boisguilbault est le meilleur ami de notre Émile, qu’il a toute sa confiance, et que, sans savoir qu’il s’agissait de vous, il connaît fort bien toutes ses peines et toutes les vôtres ? Oui, monsieur de Boisguilbault, voilà madame Rose… c’est elle ! vous me comprenez bien, vous ? Ainsi donc, parlez-lui, donnez-lui du courage ; dites-lui qu’Émile a bien fait, et elle aussi, de ne pas vouloir céder à la malice du père Cardonnet. Voilà ce que je voulais vous dire quand vous m’avez interrompu avec un esclandre à propos de mademoiselle de Châteaubrun, à laquelle Dieu sait si je pensais ! »

Gilberte devint si confuse, que M. de Boisguilbault, qui recommençait à la regarder avec un intérêt mêlé d’inquiétude, en fut touché, et s’efforça de la rassurer. Il lui prit la main, et, la ramenant à son fauteuil : « Ne soyez pas troublée devant moi, dit-il ; je suis un vieillard, et c’est un autre vieillard qui trahit vos secrets. Sans doute cet homme-là a des façons d’agir bien hardies et bien inusitées ; mais puisque ses intentions sont bonnes, et que son caractère à part le place dans l’intimité de l’être qui nous intéresse le plus au monde, vous et moi, essayons de surmonter notre mutuel embarras, et de profiter en effet de l’occasion !… »

Mais Gilberte, confondue de la résolution de caractère du charpentier, et terrifiée de voir le secret de son cœur entre les mains d’un homme qui lui inspirait encore plus d’effroi que de confiance, mit ses deux mains sur son visage et ne répondit pas.

« Allons ! dit le charpentier, que rien au monde ne pouvait faire reculer dans ses entreprises, soit qu’il s’agît de combattre un scrupule ou d’abattre une forêt, la voilà toute mortifiée, et je serai boudé pour mon indiscrétion ! mais si Émile était là, il ne me désavouerait pas. Il serait content que M. de Boisguilbault vît par ses yeux s’il a bien placé son sentiment, et il sera un peu fier demain quand M. de Boisguilbault lui dira : “Je l’ai vue, je la connais, et je ne m’étonne plus de rien !” Pas vrai, monsieur de Boisguilbault, que vous direz cela ? »

M. de Boisguilbault ne répondit rien. Il regardait toujours Gilberte, partagé entre un attrait puissant et un soupçon terrible. Il fit quelques tours dans l’appartement pour combattre une énorme oppression, et, après bien des soupirs et des combats intérieurs, il revint prendre les deux mains de Gilberte :

« Qui que vous soyez, lui dit-il, vous disposez du sort du plus noble enfant que ma vieillesse ait pu rêver pour son soutien et sa consolation. Je vais bientôt mourir, et je quitterai la terre sans y avoir connu un instant de bonheur, si je n’y laisse Émile en paix avec lui-même.

« Oh ! je vous en supplie, vous qui allez exercer sur tout son avenir une influence si grande… si bienfaisante ou si funeste !… conservez à la vérité ce cœur digne d’en être le sanctuaire. Vous êtes bien jeune, vous ne savez pas encore ce que c’est que l’amour d’une femme dans la vie d’un homme comme lui ! Vous ne savez peut-être pas qu’il dépend de vous d’en faire un héros ou un lâche, un martyr ou un apostat ! Hélas ! ce que je vous dis en cet instant, sans doute vous n’en comprenez pas la portée… Non, vous êtes trop jeune : plus je vous regarde, plus vous me paraissez une enfant ! Pauvre jeune être, sans expérience et sans force, vous allez disposer d’une âme forte, pour la briser ou l’ennoblir… Pardonnez-moi ce que je vous dis, je suis fort ému et je ne sais pas trouver les paroles qui conviennent… Je ne voudrais ni vous affliger ni vous causer de l’embarras ; mais je me sens triste, effrayé, et plus vous êtes belle et candide, plus je sens que l’âme d’Émile ne m’appartient plus !

— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, répondit Gilberte en essuyant ses larmes, je vous comprends fort bien, et, quoique bien jeune, en effet, je sens quelle est la responsabilité que je porte devant Dieu ; mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, ce n’est pas moi que je veux défendre et justifier auprès de vous, c’est Émile ; c’est ce noble cœur dont vous semblez douter. Oh ! rassurez-vous ! Émile ne mentira ni aux hommes, ni à vous, ni à son père, ni à lui-même. J’ignore si je comprends bien l’importance de ses idées et la profondeur des vôtres ; mais j’adore la vérité. Je ne suis pas philosophe, moi, je suis trop ignorante ! Mais je suis pieuse, je suis nourrie des préceptes de l’Évangile, et je ne puis les interpréter dans un sens opposé à ceux qu’Émile leur donne. Je comprends que son père, qui invoque pourtant aussi l’Évangile, quand la fantaisie lui en vient, veut qu’il mente à la foi de l’Évangile, et, si je croyais Émile capable d’y consentir, je rougirais de m’être assez grossièrement trompée pour aimer un homme sans lumières et sans conscience ! mais je n’ai pas eu ce malheur. Émile saura renoncer à moi, s’il le faut, plutôt que de renoncer à lui-même ; et, quant à moi, je saurai bien avoir du courage, si par moments le sien venait à défaillir. Je ne le crains pourtant pas : je sais qu’il souffre, et je souffre aussi ; mais je serai digne de son affection, comme il est digne de la vôtre, et Dieu nous aidera à tout supporter, car il n’abandonne pas ceux qui souffrent pour l’amour de lui et pour la gloire de son nom.

— C’est bien dit ! s’écria le charpentier, et je voudrais savoir parler comme ça. Mais, n’importe, je pense de même, et le bon Dieu m’en sait autant de gré.

— Oui ! vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, frappé de la conviction que révélait l’accent énergique du charpentier ; je ne savais pas, Jean, que vous dussiez être pour Émile un ami aussi dévoué et plus utile peut-être que moi-même.

— Je ne dis pas ça, monsieur de Boisguilbault ; je sais qu’Émile vous considère comme son père véritable, à la place du père peu chrétien que le sort lui a donné ; mais je suis un peu son ami, et hier soir je me flatte de lui avoir remonté l’esprit, comme ce matin je l’ai remonté à d’autres… Quant à elle, dit-il en désignant Gilberte, elle n’a eu besoin de personne. Je m’y attendais bien ! Dès le premier moment, son parti a été pris, et m’est avis que c’est assez joli pour son âge d’avoir eu cette force-là, bien que vous paraissiez n’y pas faire grande attention ! »

Le marquis hésita, et marcha encore sans rien dire ; puis il s’arrêta près de la fenêtre, l’entrouvrit, et dit, en revenant à Gilberte :

« La pluie est passée, je crains que vos parents ne soient inquiets de vous, je… je ne veux pas vous retenir plus longtemps ce soir… mais… nous nous reverrons, et je serai mieux préparé à causer avec vous… car j’ai beaucoup de choses à vous dire.

— Non, monsieur le marquis, répondit Gilberte en se levant, nous ne nous reverrons jamais ; car il faudrait vous tromper encore, et cela me serait impossible. Le hasard m’a fait vous rencontrer, et j’ai cru remplir un devoir en vous rendant quelques soins bien humbles que mon cœur me commandait. Jusque-là je n’avais pas été coupable, je vous en fais juge vous-même, car pour vous les faire accepter, il fallait mentir ; et, d’ailleurs, mon père m’avait fait jurer que je ne vous importunerais jamais de sa douleur, de son repentir d’une offense qu’il vous a faite et que j’ignore, de son affection pour vous, qui est restée comme une plaie douloureuse au fond de son âme !… Dans mes rêves d’enfant, j’avais formé souvent le projet de venir me jeter à vos pieds, de vous dire : “Mon père souffre, il est malheureux à cause de vous. S’il vous a offensé, prenez en expiation de ses torts, mes pleurs, mon abaissement, ma soumission, ma vie, si vous voulez ! mais tendez-lui la main, et foulez-moi aux pieds, je vous bénirai encore, si vous ôtez du cœur de mon père le chagrin qui le ronge et le poursuit jusque dans son sommeil.” Oui, voilà le songe dont je m’étais bercée autrefois ! mais j’y ai renoncé parce que mon père me l’a ordonné, jugeant que je ne ferais qu’augmenter votre colère ; et j’y renonce plus que jamais, ce soir, en voyant votre froideur et l’aversion que mon nom vous inspire. Je me retire donc sans vous implorer pour lui, et pénétrée d’une certitude bien douloureuse : c’est que mon père est victime d’une grande injustice de votre part ! mais je mettrai tous mes soins à l’en distraire et à l’en consoler. Et quant à vous, monsieur le marquis, je vous laisse de quoi me punir de la ruse innocente à laquelle je me suis prêtée ce soir, pour préserver la santé et peut-être la vie de celui que mon père a tant aimé ! Je vous laisse mon secret, qui vous a été révélé bien malgré moi, mais que je ne rougis plus de savoir entre vos mains : car c’est le secret d’une âme fière et d’un amour que Dieu a béni en me l’inspirant. Ne craignez plus de me revoir, monsieur le marquis, ne craignez plus que Jean, cet ami imprudent, mais généreux, qui s’est exposé à vos ressentiments pour nous réconcilier avec vous, vous importune jamais de notre souvenir. Je saurai l’y faire renoncer. J’ai été honorée ce soir de votre hospitalité, monsieur le marquis, et vous me permettrez de ne l’oublier jamais. Vous n’aurez point à vous en repentir ; car vous n’aurez pas été la dupe d’un mensonge, et, si c’est un soulagement à votre aversion, vous êtes encore à même de chasser outrageusement de votre présence la fille d’Antoine de Châteaubrun.

— Je voudrais bien voir ça ! s’écria Jean Jappeloup en se plaçant auprès d’elle, et en prenant son bras sous le sien ; moi qui ai eu tout le tort et qui ai fait, malgré elle, tous les mensonges, moi qui avais mis dans ma tête qu’elle mettrait la main de son père dans la vôtre… Vous êtes entêté, monsieur de Boisguilbault ; mais, par tous les diables ! vous ne ferez pas d’affront à ma Gilberte, car je me souviendrais alors que j’ai coupé ce soir votre canne en deux !

— Vous déraisonnez, Jean, répondit froidement M. de Boisguilbault. Mademoiselle, dit-il à Gilberte, voulez-vous me permettre de vous donner le bras pour retourner à votre voiture ? »

Gilberte accepta en tremblant ; mais elle sentit que le bras du marquis tremblait bien davantage. Il l’aida silencieusement à monter en voiture ; puis, remarquant qu’il faisait encore grand froid, quoique le ciel fût redevenu serein : « Vous sortez d’un endroit très chaud, lui dit-il, et vous n’êtes pas assez couverte ; je vais vous aller chercher un vêtement. »

Gilberte le remercia en lui montrant qu’elle avait le manteau de son père.

« Mais il est humide, et c’est pire que rien », reprit le marquis.

Et il retourna vers le chalet.

« Au diable le vieux fou ! dit Jean en fouettant la jument avec humeur ; j’ai assez de lui. Je suis en colère contre lui ; je n’ai réussi à rien, et il me tarde d’être sorti de sa tanière. Je n’y remettrai jamais les pieds ; les regards de cet homme-là m’enrhument. Allons-nous-en, ne l’attendons pas !

— Au contraire, il faut l’attendre, et ne pas le forcer à courir après nous, dit Gilberte.

— Bah ! est-ce que vous croyez qu’il se soucie beaucoup de vous laisser enrhumer ? Et d’ailleurs, il n’y pense plus : voyez s’il reviendra ! Allons-nous-en ! »

Mais quand ils furent devant la grille, ils s’aperçurent qu’elle était fermée, que M. de Boisguilbault en avait gardé la clef, et qu’il fallait bien l’attendre ou retourner la lui demander. Jean jurait tout haut après lui, lorsque le marquis parut tout à coup, portant un paquet qu’il posa sur les genoux de Gilberte en lui disant : « Je vous ai fait un peu attendre ; j’ai eu quelque peine à trouver ce que je cherchais. Je vous prie de le garder pour votre usage, ainsi que ces petits objets que vous avez oubliés avec votre panier. Ne descendez pas, Jappeloup, je vais vous ouvrir la grille. » Et quand ce fut fait : « Je compte sur vous demain, mon cher », ajouta-t-il.

Et il tendit au charpentier une main que celui-ci hésita à serrer, ne comprenant rien aux mouvements décousus d’une âme si incertaine et si troublée.

« Mademoiselle de Châteaubrun, dit alors le marquis d’une voix faible, voulez-vous aussi me donner la main avant que nous nous quittions ? »

Gilberte sauta légèrement sur le gazon, ôta son gant et prit la main du vieillard qui tremblait horriblement. Saisie d’un mouvement de pitié respectueuse, elle la porta à ses lèvres en lui disant :

« Vous ne voulez pas pardonner à Antoine, pardonnez du moins à Gilberte ! »

Un gémissement profond sortit de la poitrine du vieillard. Il fit un mouvement comme pour approcher ses lèvres du front de Gilberte, mais il s’éloigna avec effroi ; puis il lui prit la tête, la pressa un instant dans ses deux mains comme s’il eût voulu la briser, baisa enfin ses cheveux blonds qu’il mouilla d’une larme froide comme la goutte d’eau qui se détache du glacier ; et, tout à coup, la repoussant avec violence, il s’enfuit en cachant son visage dans son mouchoir. Gilberte crut entendre un sanglot se perdre dans l’éloignement avec le bruit de ses pas inégaux sur le gravier et celui de la brise dans les trembles.