Le Négrier (Corbière)/Chapitre 9

Dénain et Delamare (p. 91-131).


9.

COURSE
DANS LES DÉBOUQUEMENS.


Saint-Pierre-Martinique. — La négraille. — Le capitaine Doublon et le corsaire le Requin. — La partie de tric-trac. — Les habits de femmes. — Le bal et la prière à bord. — Les bégueules. — Nouvelle prise.

Quelle arrivée que la nôtre à la Martinique ! Sur la quille de notre navire et sous le feu d’un brick anglais ! mais avec quelle touchante hospitalité les créoles nous accueillirent ! Tous s’empressèrent de nous offrir un asile, des vêtemens et de l’argent. Une fois remis des fatigues et des émotions de notre naufrage, nous nous comptâmes, et, sur trente hommes d’équipage et dix passagers, nous vîmes avec douleur que quinze marins seuls avaient échappé à la mort. Le beau jeune blond, qui s’était embarqué en pacotille, et mademoiselle de Saint-Amour, qui venait à la Martinique pour changer d’air, s’étaient noyés. La lame apporta sur le rivage, quelques heures après notre malheureux événement, les cadavres de nos pauvres compagnons, mutilés par les requins, pour lesquels ils étaient devenus une pâture. Le lendemain de notre débarquement à St-Pierre, il nous fallut assister aux funérailles de tant de victimes. Cette lugubre cérémonie sembla couvrir toute l’île de deuil, et remplir d’affliction tous les cœurs.

En parcourant, pour prendre connaissance des lieux, les rues de la ville de St-Pierre, surnommée le petit Paris des Antilles, je fus surpris de sentir, avec l’air brûlant qu’on y respire, une odeur fade qui me soulevait le cœur. M. de Livonnière, que j’interrogeai sur la cause de cette sensation désagréable, me demanda de quoi je voulais parler ?

— Mais de l’odeur qui me suit partout ! lui répondis-je.

— Tu sens l’oignon frit, n’est-ce pas ? me dit-il avec une expressive contraction de nez.

— Eh ! oui sans doute ; quelque chose comme ça.

— Eh bien ! c’est la négraille qui a cette senteur-là, mon ami.

— Quoi ! c’est l’odeur de nègre ?

— Pas autre chose, et c’est bien assez. Mais si ces gaillards n’ont pas bon fumet, leur peau n’en est pas moins un bon article de vente ; et si nous avions plein la cale d’un navire de trois cents tonneaux seulement de cette marchandise qui galope dans les rues, toi et moi nous n’aurions plus besoin de nous risquer à battre des entrechats sur la quille d’une barque, comme nous l’avons fait il n’y a pas encore une semaine.

Cette digression de mon ami le conduisit bientôt à m’expliquer ce que c’était que la traite des noirs, trafic étrange dont je n’avais encore aucune idée. Les renseignemens et les commentaires d’Ivon sur ce genre d’industrie firent sur moi une impression assez vive pour que je me la rappelle encore. Je ne voyais plus un beau nègre sans chercher à évaluer son prix, et à l’estimer, non pour les services qu’il pouvait rendre, mais pour le prix qu’on avait pu en tirer en le livrant à l’encan. J’ai entendu beaucoup d’Européens, nouvellement venus de France, faire de bonnes phrases sur l’immoralité d’un commerce qui s’exerce sur la chair humaine, ce qui ne les empêchait pas toutefois d’acheter des noirs et de les battre à l’occasion. Mais moi, je l’avoue, peut-être à ma honte, je ne sentis pas, à mon arrivée aux colonies, ces sublimes inspirations de philanthropie. Ces noirs gros et gras, paresseux et gais, que je voyais balander toute la journée dans les rues, me paraissaient bien plus heureux que nos laboureurs d’Europe, et que la plupart des matelots, ne dormant que la moitié du temps, et ne mangeant qu’une ration de biscuit pour prix de ces fatigues qui épuisent sitôt leur vie misérable et agitée.

Les marins sont les hommes du monde les moins embarrassés de se tirer d’affaire, pour peu que, dans les lieux où ils se trouvent jetés par le sort, il y ait un peu de mer à exploiter et des hasards à courir. Quinze jours à peine s’étaient écoulés depuis notre arrivée à Saint-Pierre, qu’on vint proposer à Livonnière et à moi, un embarquement sur un petit corsaire qui n’attendait, pour appareiller du Fort-Royal, que deux officiers comme nous. Nous étions gens à faire l’affaire du capitaine et de l’armateur. Des conditions raisonnables nous furent offertes, et nous les acceptâmes avec plaisir. Une pirogue nous transporta en quelques heures de Saint-Pierre au Fort-Royal.

Un Provençal, à la face jaune et corroyée, et qui paraissait acclimaté depuis long-temps, nous attendait sur l’embarcadère du carénage. Il nous donna cordialement une poignée de main, en nous annonçant qu’il avait l’honneur d’être le capitaine Doublon, commandant le corsaire le Requin.

— Et où est ce fameux Requin ? demanda Livonnière.

— Là, amarré sur le tronc de ce grand sablier que vous voyez. — Et en effet, sous les branches d’un arbre immense, le capitaine Doublon nous montrait, avec une espèce d’orgueil, un petit sloop sur l’avant duquel quelques mulâtres paraissaient faire griller des bananes à la cuisine.

— Quoi ! c’est là le Requin ! m’écriai-je.

— Oui, mon bon ami, me répond le capitaine Doublon : c’est le meilleur coureur de toutes les Antilles. À la mer, je ferais ramasser mes vieux balais à une frégate qui voudrait me passer sur l’avant.

— Et ces mal blanchis qui sont à bord, dit Livonnière, que voulez-vous en faire ?

— Mon ancien, reprend Doublon avec une expression de physionomie et une importance toutes méridionales, c’est une partie de mon équipage, que je n’ai pas jugé à propos de faire passer à la lessive, pour vous réjouir la vue ; c’est l’équipage, sans me vanter, le plus voleur et le plus intrépide des îles : c’est moi qui l’ai formé.

— Non pas à voler, sans doute ?

— Non, mon petit jeune gens, mais à se battre proprement. Il savait assez bien voler, je vous en réponds, quand je l’aie pris, pour m’épargner la peine de lui donner des leçons là-dessus.

— Au surplus, la grosseur du corsaire ne fait rien à l’affaire, ajouta Livonnière, et avec les petits on happe souvent les gros ; de même qu’avec des beaux sales (des mulâtres) on peut, à l’occasion, se taper avant de se faire prendre en bas de soie. Mais le principal est de savoir quand nous partirons.

— Demain, si certaine partie de tric-trac est décidée.

— Quelle partie de tric-trac ?

— Ah ! il faut qué jé vous explique céla, nous dit Doublon. Il est bon qué vous sachiez qué il a pris fantaisie à mon ancien armateur, dé jouer au tric-trac son petit Réquin, contre une gentille habitation du Lamentin. Son adversaire a gagné la première manche, l’armateur a eu l’avantage dé la séconde ; et on a remis la partie à demain matin. C’est en trois les deux meilleures. J’aurais bien pu partir cé soir ; mais jé n’aime pas à laisser mon navire en suspens sur un coup , et jé veux savoir, avant dé mé faire peut-être casser la physionomie, pour lé compte dé qui jé récévrai du fer ou du plomb dans la mine.

— Ah ! ça, voyons un peu, reprit Livonnière, on joue donc ici les navires et les équipages, comme une demi-tasse et la régalade ?

— Né m’en parlez pas, mes amis ! Ces âmes damnées dé créoles et d’habitans joueraient tout le Nouveau-Monde, découvert par Christophe la Colombe, dans un coup dé Backgammon. Démain, tout lé Fort-Royal viendra voir faire la partie qui va décider du sort dé cé pétit diable dé Réquin. Mais en attendant, allons manger un court-bouillon chez ma mulâtrese, qui est une bonne femme, avec qui jé suis amacorné depuis 1801, et nous nous coucherons, pour être prêts à appareiller après lé dernier coup dé tric-trac et lé prémier coup dé canon dé partance. C’est la prémiére fricoteuse pour lé court-bouillon-mulâtre, avec un peu dé piment et dé gombeau ; on s’en lèche les doigts jusques aux coudes.

Le lendemain, eut lieu la partie qui avait pour enjeu notre corsaire. Rangés autour de la table sur laquelle roulaient les dés, avec les destinées de notre navire, nous attendions l’arrêt qui devait sortir de l’un des deux cornets rivaux. Un malheureux coup, lancé par l’ancien armateur, lui fit perdre non seulement son bâtiment, mais, avec lui, six beaux esclaves qu’il avait mis sur jeu. Nous demandâmes des ordres à notre nouvel armateur, et, après avoir bu avec lui une limonade punchée, nous appareillâmes du carénage, pour aller établir notre croisière, nous ne savions encore où.

Le soir nous passâmes sous le vent de Saint-Pierre. Vers minuit, toujours favorisés par une belle et fraîche brise d’Est-Sud-Est, nous nous trouvâmes par le travers de la ville du Roseau de la Dominique. Un brick louvoyait comme nous, mais pour gagner le mouillage. En courant à contrebord à lui, nous crûmes nous apercevoir que c’était un bâtiment marchand. Le capitaine Doublon nous cria : Tape à bord ; et nous l’abordâmes, sans plus de façon. Il nous avais pris pour un caboteur de Sainte-Lucie ou d’Antigues. Aussitôt qu’il fut amariné, nous laissâmes arriver, collés le long de son bord, et l’entraînant au large, comme un épervier qui, après avoir saisi sa proie, se laisse aller avec le vent, tout en dévorant le faible ennemi qu’il enserre dans ses griffes.

Si les corsaires déployaient dans toutes les circonstances une activité égale à celle qu’ils ont pour le pillage, ce seraient des marins prodigieux. En moins de cinq minutes, nous eûmes, pour ainsi dire, visité notre prise de la carlingue à la girouette. Le fond de la cargaison, qui n’était pas complète, se composait de barils de farine et de salaison. Quelques caisses légères et conditionnées avec soin furent mises à bord du Requin. On expédia ensuite le navire amariné et équipé de dix de nos hommes, pour Saint-Pierre. Nous apprîmes depuis qu’il avait été repris par des croiseurs au large des Saintes.

Une fois délivrés des soins qu’il nous avait fallu donner à l’expédition du brick, il nous prit envie d’ouvrir les caisses que vous venions d’extraire de la cale de notre capture. Dans l’une nous trouvâmes des robes, des châles ; dans l’autre des chapeaux de femme et des bonnets montés ; dans la troisième des ombrelles, et dans toutes, enfin, des objets de mode. Notre désappointement fut grand ; mais notre parti fut bientôt pris, et tous nous nous égayâmes à l’idée d’avoir pour parts de prises des chiffons, au moyen desquels nous pourrions bientôt faire des conquêtes, moins précieuses, il est vrai, que celles après lesquelles nous courions mais qui, une fois à terre, ne laisseraient cependant pas que d’avoir leur mérite.

Un des officiers ne put résister au désir d’avoir de suite sa part du butin. On alluma deux fanaux, et, séance tenante, le capitaine Doublon nous fit la distribution de nos colifichets. « Tiens, dit un matelot facétieux comme il s’en trouve à bord de tous les navires, si je me capelais ce chapeau sur la frimousse et cette robe de soie sur le casaquin, ça ne m’irait peut-être pas si mal ! »

Il n’en fallut pas davantage pour que tout l’équipage se trouvât travesti en un clin d’œil. Les avis les plus gais et les plus étranges font vite fortune à bord, et l’exécution suit toujours de près les idées originales ou burlesques.

C’était au reste un bon navire que le Requin. Au pied du grand mât se trouvait sans cesse suspendue une touque estropée remplie de tafia, et sur le goulot de laquelle se collaient du matin au soir les lèvres altérées de nos gens. Sur le capot de la chambre, une caisse de cigarres était ouverte à tous les fumeurs ; et le capitaine Doublon, pour entretenir mieux encore la bonne humeur de son équipage, avait soin de temps à autre de se faire monter sur le pont une vieille serinette sur laquelle il nous jouait, d’une main infatigable, des contre-danses qui avaient dû faire sauter deux ou trois générations au moins.

Dieu ! que la danse alla bon train, quand nous nous fûmes tous gréés en dames anglaises ! Que de flic flac, d’ailes de pigeon et de jetés battus ébranlèrent le pont trop étroit du Requin ! Et les rafraîchissemens donc ! Il fallait voir avec quelle courtoisie et quelles manières distinguées chaque danseur offrait un coup de tafia à sa danseuse et avec quelle modestie celle-ci répondait à la politesse de son cavalier !

Quand le jour vint éclairer les derniers incidens de cette scène de folies, toutes les dames qui avaient fait les délices du bal se trouvèrent ivres à ne pas se tenir. Elles rejetaient l’incertitude que l’on remarquait dans leur démarche sur la fréquence des coups de roulis et sur la rudesse de la mer, qui pourtant était bien la plus calme que l’on pût voir. À les entendre, le Requin roulait comme une barrique, et le capitaine n’oubliait pas de se féliciter de la remarque, en répétant : Bon rouleur, bon marcheur !

Notre Doublon, qui pendant le bal n’avait pas quitté le tourne-broche de sa serinette, s’avisa, une fois la danse finie, de nous avertir qu’il allait dire la prière. Ceux des gens de l’équipage qui avaient déjà navigué avec lui s’approchèrent du capot de chambre, sur lequel le capitaine s’était perché et se disposait à officier. Les autres murmurèrent. « Qu’il aille se faire… avec son Angelus, dit Livonnière ; ce n’est pas à des matelots de faire le service des prêtres. »

Nonobstant ces dispositions impies, Doublon ordonna à son mousse de lui apporter son gagne-pain. Le mousse lui monta un poignard, et alors, le chapeau bas et les mains jointes sur le gagne-pain en question, il récita à voix haute ce qu’il appelait son Pater. Les assistans répétèrent les derniers mots de cette prière, arrangée avec des variantes pour la mer et à l’usage des corsaires :

« Notre père, qui n’êtes pas plus aux cieux que partout ailleurs, votre nom soit sanctifié par ceux qui n’ont pas autre chose à faire ; votre volonté soit faite et la nôtre aussi. Donnez-nous aujourd’hui notre coup de sacré-chien, et pardonnez-nous nos offenses, si vous le pouvez, comme nous ne pardonnons pas à tous ceux qui nous ont offensés. Ne nous induisez pas sous la volée d’un trois-ponts, mais délivrez-nous des balles et des boulets. Ainsi soit-il ! Am… »

Le petit mousse, déluré négrillon, s’avisa de prononcer, avant les autres, le mot Amen.

« Non, sacré nom de D…, n’amène pas, mâtin ! lui crie Doublon. »

Pour sa peine, le petit Bosse-Debout, qui avait voulu faire l’enfant de chœur, reçut quinze coups de martinet, pour s’être trop pressé de dire Amen, ou Amène. On eut soin de tourner le derrière du négrillon du côté d’où l’on désirait que vînt la brise ; et, pour être encore plus sûr d’avoir du vent de cette partie, un mulâtre, qu’on appelait l’Homme-marié, alla se frotter la tête sur le bout de la barre du gouvernail ; le derrière d’un mousse et la tête d’un cornard étant, disaient les matelots, les deux meilleurs procédés à employer pour faire venir la brise.

« C’est un drôle de particulier, que notre capitaine, n’est-ce pas, Léonard ? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre Pater-Noster. Je n’aime pas beaucoup les prières, mais je n’aime pas trop non plus qu’on se moque de celui qui est là-haut ; car, on aura beau faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l’appeler, n’est pas moins notre patron de chaloupe à tous. »

J’approuvai la justesse des observations de mon ami ; mais je ne pus m’empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon.

La fessée donnée à Bosse-Debout commençait à produire son effet. La brise fraîchissait à mesure que le soleil s’élevait au-dessus de l’horizon. Nous avions fait du chemin depuis l’expédition de notre prise, et, courant comme une souris le long du bord de dessous le vent de la Guadeloupe, après avoir dépassé le canal des Saintes, le petit Requin se trouva le même jour, vers trois heures de l’après-midi, entre Antigues et Montserrat. La chaleur était suffocante à cet instant de la journée. L’homme de la barre veillait seul : fatigués de notre bal de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le mousse Bosse-Debout, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le large potage que nous devions manger à souper.

Navire ! navire ! crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce timbre perçant. C’était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine à l’habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier, venait d’apercevoir un bâtiment dans nos eaux.

À ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les dormeuses, car nous n’avions pas quitté nos travestissemens, se lèvent d’un seul coup, raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert !…

Notre nouveau compagnon de route était gros, et il gagnait rondement le meilleur coureur de toutes les Antilles. L’envie de lui jeter nos vieux balais ne prit pas à notre capitaine, je vous en réponds bien.

— Je crois que nous sommes happés, dit Doublon ; mais il me vient une idée.

— Quelle idée ?… Voyons donc, dites-la vite cette idée !

— Prénez tous des parasols, et cachez-moi bien sous votré gorge, ou à sa place, chacun votre gagné-pain et un pistolet sous lé cotillon. Passez-moi tous sous le vent et au vent, comme des belles dames sans comparaison, et si vous avez un peu dé confiance en moi, mes bons amis, jé vous en prie, faites-moi bien les bégûles.

— Les bégueules, et pourquoi ça ?

— Faites les bégûles, je vous dis, tonnerre de Dieu ! Qué diable, c’est un ordre qué jé vous donne !

Nous suivîmes l’avis que nous donnait si impérieusement Doublon, et lui se mit à faire grincer sa serinette ; mais le frémissement de sa main divisait pour cette fois fort inégalement la mesure et le mouvement des airs qu’il nous avait joués la nuit.

Le gros navire ; en s’approchant de nous, hissa pavillon anglais.

Nous arborâmes aussitôt un petit pavillon de même couleur.

C’était un bâtiment marchand, lourdement chargé, mais encore haut sur l’eau, gréement bien peigné, mâture bien grattée. Il nous approchait rondement. Nous tâtions déjà nos poignards ; nos ombrelles s’agitaient dans nos mains impatientes, et Doublon de nous répéter :

— Faites donc les bêgûles !

La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L’un de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé, nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa serinette : « Faites donc les bégûles, tas dé grédins ! »

Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre manœuvre fut décidée : un fort coup de barre donné au vent nous fait arriver à plat sur lui, et nous l’abordons. Oh ! alors il n’y eut plus besoin de nous dire ce que nous avions à faire ! Nos ombrelles tombent à la mer ; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et les pistolets instrumentent. Les Anglais, surpris de cette attaque d’amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se défendre ; ils frappent en désespérés : nous les poursuivons sur le pont comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est à nous ; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l’équipage ; et Doublon jouait toujours des contredanses. L’air de la Gavotte de Vestris n’avait pas cessé de nous accompagner pendant l’abordage.

Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d’arrière du navire enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée d’une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient péri dans l’assaut, car c’était bien à l’escalade, on peut le dire, que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour quelques coups d’anspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir.

À quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un spectacle touchant n’était venu, comme nous le disions alors, nous couper en deux la satisfaction !

Et quel fut cet accident ? À coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu’ils sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.

Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la chaleur de l’abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre sanglant de son épouse, il jette des cris perçans, et saisit une arme pour la venger, en nous traitant de brigands et d’assassins. D’un coup de pistolet ou de poignard, il n’est pas un de nous qui n’eût pu se délivrer de l’importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s’apitoyaient d’avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois matelots qu’ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez si νοus le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis long-temps appliqué à concevoir les matelots, et j’en suis encore à me les expliquer.

C’est un moment bien enivrant et bien doux que celui où l’on se sent sous les pieds un beau navire que l’on vient d’amariner adroitement, et au moyen surtout d’une ruse presque bouffonne. Une fois à bord de notre Anglais, aucun de ceux de nos hommes qui avaient escaladé la prise ne voulut redescendre à bord du Requin, Doublon seul, de tous les officiers, avec le mousse, un mulâtre, et sa serinette, étaient restés sur notre petit sloop, et ils furent obligés de suivre, avec ce faible équipage, la route que nous fîmes prendre au trois-mâts, pour rallier la Basse-Terre, où nous voulions mettre notre prise en sûreté.

Le capitaine anglais et les hommes que nous venions de faire prisonniers ne revenaient pas de leur étonnement ; car rappelez-vous bien que c’était encore sous les costumes féminins que nous avions pris la veille, que nous grimpions dans les haubans pour manœuvrer notre prise.

En vérité, je crois que les Anglais se sentaient cent fois plus humiliés d’avoir été pris par des hommes habillés en femmes, qu’ils ne l’auraient été si nous les avions enlevés sous nos habits de matelots. Tudieu ! quelles amazones nous devions faire aux yeux de nos prisonniers !

Les pauvres gens ! ils nous avouèrent qu’en nous voyant nous donner des airs féminins à bord de notre petit sloop, ils nous avaient pris tout bonnement pour un caboteur se rendant de Sainte-Lucie à Antigues, avec des dames et des mulâtresses passagères. Et au fait, au fond de nos vastes chapeaux de paille et sous nos parasols roses et bleus, nos minois un peu bruns ne devaient pas mal ressembler aux figures de ces femmes de couleur que l’on voit si souvent passer d’une île à l’autre, à bord des petites barques côtières des Antilles.

Doublon avait donc eu une bien bonne idée, en nous ordonnant de faire les bégueules, et il convint lui-même aussi que, pour des gens qui n’en faisaient pas leur métier, nous avions assez bien réussi.

Voilà donc la prise qui, quelques heures auparavant, faisait route de Sainte-Lucie pour Londres, conduite par notre corsaillon vers la Guadeloupe. Viennent donc les croiseurs, disions-nous ; ils ne nous empêcheront pas de gagner le dessous du vent de l’île. Voilà déjà que nous avons abraqué’la Tête-à-l’Anglais : Antigues nous reste dans le N.-N.-E. Vive la course. Ah ! si les Anglais qui louvoient au vent des îles nous voyaient attérir notre prise ; sans pouvoir mettre le grapin dessus, seraient-ils donc enragés, les chiens !

Deux ou trois croiseurs arrivaient pendant ce temps, à pleines voiles, dans le canal d’Antigues, comme s’ils eussent voulu combler les désirs que nous formions. Ils avaient vu le navire anglais changer de route, et cette manœuvre leur avait donné quelques soupçons. Mais il n’était plus temps pour eux de nous appuyer la chasse : déjà nous touchions l’anse de Deshayes, abri fort commode pour les petits corsaires qui voulaient, seuls ou avec leurs prises, trouver un refuge assuré contre l’ennemi.

J’étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait le Requin à dix brasses dans nos eaux, en s’abritant sous la hanche de tribord de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un vaisseau de la compagnie.

— Ah ! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu prendre de relèvemens depuis que nous sommes à la mer ?

— Non, mon ami, jé n’en prends non plus jamais ; car jé né suis pas comme vous, peut-être bien, un mange-soleil avec un octan à la main. Jé laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel où jé les trouve très-bien. Je né m’occupe que dé cé qui sé passe sur terre ou plutôt sur mer.

— Des relèvemens au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit, pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.

— Chacun sa méthode, voyez-vous… J’ai une telle habitude, dé patouiller dans les îles, qué jé suis toujours sûr d’attérir elzatement à une petite longueur dé gaffe ou deux près, et cette etzatitude tient à la finesse dé mes organes et à la manière dont jé sais gouverner.

— Quelle manière de gouverner avez-vous donc ?

— Jé gouverne à l’odeur. Un chien dé chasse né réconnaît pas mieux la piste d’un lièvre dé la piste d’un renard, qué moi l’approche de la Martunique dé l’approche dé la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe. Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué démain nous serons mouillés à la Basse-Terre.

Quoique la délicatesse, de perception de notre capitaine l’eût mis en défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile qu’il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s’empêcher de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu’ils nous parurent confus les bâtimens de guerre anglais qui nous virent jeter l’ancre le lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée : Ils eurent beau longer la terre pour nous narguer, et farauder crânement à portée de fusil des batteries : la prise était dans le sac, et ce que nous avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.

Les habitans de la Basse-Terre se rappelleront long-temps, je crois, notre manœuvre en venant au mouillage. Ils n’avaient encore jamais vu de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues pour serrer les huniers, les perroquets et les basses-voiles. Nos robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvemens, nos chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n’avions eu garde de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du Requin remplissaient les cabarets de la colonie ; il y eut orgie, et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmans, ou plutôt charmantes. Pas un homme de l’équipage ne passa la nuit à bord de la prise ni du Requin. C’est bien assez que les corsaires se donnent la peine d’amariner les navires ; une fois ; qu’ils les ont happés, ils ne s’embarrassent plus du soin de les garder. Leur besogne, à eux, c’est d’exécuter le coup de main : c’est le fin du métier, le coup de pinceau du maître enfin. Le gros de la besogne, ils l’abandonnent aux mains du vulgaire des matelots. Une fois la prise faite et attérie, ils ne se chargent plus que du soin de la manger, et c’est là un devoir dont ils ne s’acquittent malheureusement que trop bien.

Le bâtiment de l’état en station à la Basse-Terre envoya une corvée pour garder, pendant la nuit, la prise que nous venions de laisser à la grâce de Dieu. Le fond de la rade où nous étions mouillés est si mauvais, et les câbles s’y raguent si facilement, qu’il n’était pas inutile que quelques hommes veillassent nos amarres pendant la nuit que nous allions consumer en bamboches et en brutales folies.