Le Nègre du « Narcisse »/IV

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Aux hommes qu’a rejetés sa dédaigneuse merci, l’immortelle mer confère en sa justice le plein et convoité privilège de ne reposer point. De par l’infinie sagesse de sa grâce, ils n’ont point licence de méditer à loisir sur l’âcre et compliquée saveur de l’existence, de peur qu’ils se rappellent et regrettent peut-être l’amertume inspiratrice de la coupe qui les récompense.

Le patron et M. Baker en se trouvant face à face se dévisagèrent un moment avec les regards intenses et stupéfaits de gens qui se rencontrent à l’improviste après des années d’infortune. L’un et l’autre avaient perdu leur voix et ce furent entre eux des chuchotements forcenés.

— Il ne manque personne ? demanda le capitaine.

— Non, tout le monde présent.

— Pas de blessés ?

— Le premier officier seulement.

— Je vais y voir tout de suite. Nous avons de la chance.

— Beaucoup, articula M. Baker faiblement. Ses mains se crispaient sur la lisse et il roulait des yeux injectés de sang. Le petit homme grisonnant fit effort pour élever la voix au-dessus d’un murmure et fixa son second d’un œil froid, perçant comme un dard :

— Faites hisser de la toile, dit-il d’un ton d’autorité, avec un claquement inflexible de ses lèvres minces. Aussi vite que possible. Le vent est bon. Tout de suite, monsieur. Ne donnez pas aux hommes le temps de se reconnaître. Qu’ils se sentent esquintés, les bras raides, et il n’y aura plus moyen… Il s’agit de marcher.

Il chancela sous un gros coup de roulis. Il empoigna un hauban, oscilla, vint cogner le second d’un choc machinal.

— Maintenant qu’on a bon vent enfin… de la toile…

Sa tête roulait d’une épaule sur l’autre. Ses paupières se mirent à battre rapidement.

— Et les pompes, les pompes, monsieur Baker.

Il clignait les yeux comme si le visage, à un pied du sien, en eût été à un mille.

— Gardez les hommes en mouvement pour qu’on marche.

marmonna-t-il d’un ton somnolent comme d’un homme qui s’assoupit. Il se ressaisit subitement :

— Il ne faut pas que je reste en place. Ça n’irait pas, dit-il, en ébauchant péniblement un semblant de sourire.

Il lâcha prise, et, projeté par la plongée du bateau, s’encourut à contre gré, trottant menu, jusqu’à ce qu’il heurtât l’habitacle. Échoué là, il leva un regard sur Singleton qui, sans faire attention à lui, observait, l’œil tendu, la pointe du bout-dehors.

— La barre manœuvre bien ? demanda-t-il.

Une rumeur se produisit dans le gosier du vieux loup de mer comme si les mots, avant de sortir, s’entrechoquaient au fond.

— Gouverne… comme un petit bateau, dit-il enfin, d’un ton de rauque tendresse, sans jeter seulement au patron l’aumône d’un demi-regard. Puis, vigilant, il donna un tour, appuya, ramena de nouveau la roue. Le capitaine Allistoun s’arracha au délice de s’accoter à l’habitacle, et commença d’arpenter la dunette, oscillant et polkant pour garder l’équilibre.

Les tiges des pompes, à grand bruit, à petites foulées, saute-laient, accompagnant la giration égale et rapide des volants au pied du grand mât et jetant d’arrière en avant, d’avant en arrière avec une impétuosité régulière deux grappes d’hommes flageolants suspendus aux manivelles. Ils s’abandonnaient, le torse balancé sur les hanches, les traits convulsés et les yeux de pierre. Le charpentier, sondant de temps à autre, exclamait machinalement :

— Ralinguez ! Ne mollissez pas.

M. Baker, incapable de parler, retrouva sa voix pour crier, et, sous l’aiguillon de ses remontrances, les hommes vérifièrent les amarres, sortirent de nouvelles voiles, et persuadés qu’ils étaient de ne pouvoir bouger, hissèrent des poulies dans la mâture, firent la visite au gréement. Ils y montèrent avec de grands efforts spasmodiques et désespérés. La tête leur tournait tandis qu’ils changeaient leurs pieds de place, les posant aveuglément sur les vergues comme s’ils marchaient dans la nuit, ou se confiant au premier filin à portée de main avec la négligence de la force à bout d’elle-même. Les chutes évitées ne hâtaient pas le battement languide de leurs cœurs ; le rugissement des lames bouillonnantes au-dessous d’eux résonnait dans leurs oreilles, affaibli et continu, comme un bruit indistinct venu d’un autre monde : le vent emplissait leurs yeux de larmes et, à lourdes rafales, tâchait de les déloger des postes périlleux où ils se balançaient. Visages ruisselants, cheveux en désordre, ils montaient et descendaient entre ciel et mer, chevauchant des bras de vergue, accroupis sur des ralingues, étreignant des balancines pour avoir les mains libres, ou dressés contre des itagues en chaîne. Leurs pensées vagues flottaient entre le désir de repos et le désir de vivre tandis que leurs doigts gourds larguaient des empointures, fourrageaient dans les ceintures à la recherche de couteaux ou se cramponnaient d’une étreinte tenace contre les chocs violents de la toile battante. Ils échangeaient des regards féroces, faisaient d’une main des signes frénétiques, leur vie suspendue à l’autre, regardant d’en haut l’étroit fuseau du pont noyé d’écume, hélaient du côté du vent : « Soulagez ! Halez ! Amarre ! » Leurs lèvres frémissaient, leurs yeux semblaient jaillir des orbites en leur furieux et âpre désir d’être compris, mais le vent dispersait leurs paroles inentendues sur le tumulte de la mer. Dans l’outrance d’un intolérable, d’un interminable effort, ils peinaient comme des hommes qu’un rêve sans pitié vouerait à une lâche impossible dans une atmosphère de glace ou de feu. Ils brûlaient et grelottaient tour à tour. D’innombrables aiguilles lardaient leurs prunelles comme parmi la fumée d’un incendie ; leurs têtes à chaque cri menaçaient d’éclater. Sur leurs gorges semblaient se crisper des doigts durs. À chaque coup de roulis, ils pensaient : « Cette fois-ci, je lâche, nous sommes tous à bas. » Et, ballottés dans la mâture, ils criaient follement : « Attention là ! Attrape ce filin ! Passe ! Vire cette poulie. »

Ils hochaient la tête désespérément en remuant des faces furibondes. De bas en haut, ils semblaient s’entre-haïr d’une mortelle haine. L’immense désir d’en avoir fini une fois pour toutes leur rongeait la poitrine et le scrupule de bien faire leur tâche les consumait comme un feu vivant. Ils maudissaient leur sort, faisaient fi de leur vie et dépensaient leur souffle en mortelles imprécations à l’adresse l’un de l’autre. M. Baker, prêt à défaillir, trébuchait de ci de là, grognant et inflexible comme un homme de fer. Il commandait, encourageait, tançait :

— Allons, maintenant, au grand hunier, à présent ! Mettez-vous sur ce cartahu. Ne restez pas là sans rien faire !

— Jamais de repos alors ? grommelèrent des voix.

Il pivota rageusement, le cœur amolli :

— Non ! pas de repos que la besogne soit faite. Travaillez jusqu’à tomber. Vous-êtes ici pour ça.

Contre son coude, un marin, plié en deux, eut un rire bref : « Marche ou crève », fit-il amèrement, du fond de sa gorge rauque. Puis, crachant dans ses larges paumes, il éleva ses longs bras, et, empoignant le câble bien plus haut que sa tête, poussa un long cri plaintif et lugubre pour réclamer :

— Encore un coup tous ensemble.

Une lame prit de flanc le gaillard d’arrière et envoya tout le roupe à plat ventre du côté du vent. Des bonnets, des anspects bottèrent. Poings fermés, jambes ruantes, ici et là un visage dont ies joues crachaient l’eau salée, crevèrent le blanc sifflement de l’onde écumeuse. M. Baker, culbuté avec le reste, cria :

— Ne lâchez pas cette corde ! Tiens bon !

Et, tout meurtris du brutal assaut, ils tinrent bon comme ils auraient tenu à la fortune de leur vie. Le navire filait, roulant très fort, et les brisants couronnés haussaient, passant tribord et bâbord, l’éclair de leurs têtes blanches. On étancha les pompes. On établit les trois huniers et la misaine. Le Narcisse glissa plus vile sur les eaux, dépassant le galop emporté des vagues. Le tonnerre menaçant des lames distancées montait derrière lui, emplissait l’air des formidables vibrations de sa voix. Et, dévasté, meurtri, mutilé, il courait, écumant, vers le nord, comme inspiré par l’audace d’une haute entreprise…

Le gaillard d’avant n’était qu’humide désolation. Les matelots contemplèrent atterrés leur demeure. Beaucoup avaient perdu tout ce qu’ils possédaient au monde, mais la plupart des tribordais avaient sauvé leurs coffres. Les lits étaient détrempés, les couvertures dépliées et retenues par quelque clou avaient été foulées aux pieds. Ils retirèrent des loques mouillées de coins malodorants et une fois tordues reconnurent leurs hardes. Quelques-uns sourirent sans joie. D’autres hébétés et muets promenaient autour d’eux leurs regards. Il y eut des cris de joie sur de vieux gilets et des gémissements de douleur pleurèrent d’amorphes débris repêchés parmi les esquilles noires de châlits fracassés. Un couple d’hommes prit le chemin de l’arrière en quête d’huile et de biscuit.

Alors, dans la lumière jaune, en se reposant d’éponger le pont, ils broyèrent des croûtes dures et prirent le parti de narguer tant bien que mal la mauvaise fortune. Des matelots s’apparièrent quant aux couchettes. On établit des tours pour le port de bottes et de cirés. Ils se traitèrent de « ma vieille » et de « fiston » en voix réjouies. Des claques amicales sonnèrent. On criait des plaisanteries. Un ou deux dormeurs étendus à même le pont humide se faisaient un oreiller de leurs bras repliés et plusieurs fumaient assis sur le panneau. Les figures défaites paraissaient à travers la légère buée bleue, pacifiées et les yeux brillants. Le maître d’équipage passa la fête dans l’entre-bâillement de la porte.

— Relevez à la barre, quelqu’un, cria-t-il, il est six heures. Du diable si ce vieux Singleton n’est pas là-haut depuis plus de trente heures. Vous êtes chics !

Il fit claquer le battant.

— Hé, Donkin, c’est ton tour de relève, cornèrent deux ou trois voix ensemble. Il avait escaladé une couchette vide et gisait immobile sur les planches mouillées.

— Donkin, ton tour de barre.

Pas un son ne répondit.

— Donkin qui est mort, poulïa quelqu’un.

— Faut vendre ses effets, jeta un autre.

— Donkin, si tu ne t’en vas pas prendre ton tour de barre, on va vendre tes habits, gouailla un troisième.

On entendit geindre l’interpellé. Il se plaignait de douleurs dans tous les membres et se lamentait pitoyablement.

— Il n’ira pas, dit une voix méprisante. Davies, c’est ton tour.

Le jeune matelot se leva péniblement, élargissant sa carrure.

Donkin avança la tête : la lumière jaune la montra hagarde.

— Je te donnerai un paquet de tabac, pleurnicha-t-il d’une voix conciliante, sitôt que je l’aurai touché, parole.

Davies, d’un revers de main, fit disparaître la tête.

— J’irai, dit-il, mais tu me le paieras.

Il marcha d’un pas mal assuré, mais résolu vers la porte. Puis on l entendit barbotter ; une lame embarqua dont résonna le choc sourd.

— Il n’a pas été long à prendre sa douche, prononça un vieux loup de mer renfrogné.

— Ouais, ouais ! grommelèrent d’autres.

Après un long silence, tous ensemble tournèrent leurs visages du côté de la porte. Singleton entrait ; il lit deux pas et resta debout vacillant un peu. La mer sifflait, déferlant rugissante de part et d’autre de l’étrave, et le gaillard tremblait plein de rumeur profonde ; la lampe balancée comme un pendule jetait des éclats fumeux. Il les dévisageait d’un œil de rêve et de perplexité comme incapable de distinguer les hommes immobiles de leurs ombres mouvantes. Des murmures intimidés coururent :

— Alors, alors… À quoi le temps ressemble-t-il à cette heure, Singleton ?

Les marins assis sur le panneau levèrent les yeux en silence et le plus vieux matelot du bord après Singleton lui-même (ils s’entendaient, ces deux-là, quoique ils n’échangeassent pas trois mots par jour), fixa de bas en haut son ami, puis retirant de sa bouche une courte pipe de terre, la lui tendit sans un mot. Singleton étendit le bras pour la prendre, la manqua, chancela et soudain s’abattit en avant, écroulé, raide et la tête la première, comme un arbre déraciné. Il y eut une brusque, ruée. Des hommes poussaient, criant : « Il est rendu !… Retournez-le !… Faites place donc !… » Sous la foule des visages effarés courbés vers le sien, il gisait sur le dos. À travers le silence des souffles suspendus et de la consternation générale, il dit en un murmure rauque : « Ça va bien », et fit des gestes de main pour saisir un appui. On le remit sur pied. Il marmottait d’un ton affecté :

— Je me fais vieux… vieux.

— Pas toi, s’écria Belfast avec un tact spontané. Soutenu de tous côtés, Singleton baissait la tête.

— Ça va mieux ? demandèrent-ils.

Il dirigea sur eux, à travers ses sourcils, le regard brillant de ses yeux noirs, tandis que se répandait sur sa poitrine la blancheur emmêlée et drue de sa longue barbe.

— Vieux, vieux ! répéta-t-il avec sévérité.

On l’aida, il atteignit sa couchette. Il y avait dedans un tas mou de quelque chose qui sentait, comme à marée basse l’ourlet de vase d’une, grève : ta paillasse détrempée. D’un effort convulsif, il se hissa dessus et dans la ténèbre on put l’entendre gronder de colère, comme un fauve irrité mal à l’aise en son gîte.

— Pour une risée de brise… pas une affaire… ne tiens pas debout… trop vieux !

Il s’endormit enfin. Il respirait fortement, haut botté, suroit en tête, et ses habits de toile cirée bruissaient quand avec un profond soupir gémissant, il se retournait dans son rêve. Les hommes conversaient à son sujet en chuchotements renseignés et discrets.

— II ne s’en relèvera pas…

— Fort comme un cheval…

— Ouais, mais il n’est plus ce qu’il était…

Leurs murmures attristés l’abandonnèrent à son sort. Pourtant, à minuit, il se présenta pour prendre son service comme si rien n’était survenu et répondit à l’appel de son nom par un : Présent’, mélancolique. Il ruminait tout seul plus que jamais en un impénétrable silence et le visage assombri. Des années il s’était oui nommer : « Le vieux Singleton » et cette qualification il l’avait acceptée d’un cœur serein, comme un tribut de respect dûment accordé à un homme qui, pendant ud demi-siècle, avait mesuré sa force contre les faveurs et les rages de la mer. Son individu mortel n’avait jamais obtenu de lui une pensée. Il vivait libre d’atteinte, comme s’il eût été indestructible, docile à toutes les tentations, bravant toutes les tempêtes. Il avait suffoqué au soleil, grelotté dans la froidure, souffert la faim, la soif ; passé par maintes épreuves, connu toutes les furies. Vieux ! Il lui semblait être dompté enfin. Et comme un homme traîtreusement lié pendant qu’il dort, il s’éveillait garrotté par la longue chaîne des années dont il n’avait pas tenu le compte sans pitié. Il lui fallait soulever d’un seul coup le faix de toute son existence, faix trop lourd semblait-il pour ses muscles aujourd’hui. Vieux ! Il remua ses bras, secoua la tête, palpa ses membres. Vieillir… et puis ? Il contempla la mer immortelle, soudain éveillé à la perception aiguisée et tâtonnante de son implacable puissance ; il la vit non changée, noire et tachée d’écume sous l’éternelle veille des étoiles, il entendit son impatiente voix l’appeler du fond d’une vastitude sans merci, pleine de tumulte, de chaos et d’effroi. Il regarda au loin sur sa face et ne vit qu’une immensité tourmentée, aveugle, plaintive, furieuse, qui réclamait tous les jours de sa vie opiniâtre et qui, au soir de cette vie, réclamerait un corps usé jusqu’aux moelles à son esclave impénitent.

*

C’en était fini de l’orage. Le vent changea, vint au sud-ouest, lourd encore de vapeurs noires, et s’apaisa vite, non sans avoir donné au navire un fameux coup d’épaule vers le nord et les latitudes ensoleillées où règne l’alizé. Rapide et tout blanc, il courut vers son port natal, en ligne droite, sous le ciel bleu, et sur la plaine bleue de la mer. Il emportait la sagesse mûrie de Singleton, Donkin et la délicatesse de ses susceptibilités, la présomptueuse folie de nous tous. Oubliées, les heures de vaine tourmente ; nulle allusion à la terreur et à l’angoisse de ces sombres moments n’attrista jamais la paix radieuse des beaux jours. Pourtant notre vie sembla dater à nouveau de ce temps-là comme si, morts une fois, nous avions ressuscité. Toute la première partie du voyage, l’Océan Indien, l’autre côté du Cap, tout cela se perdait dans une brume, comme le rêve obsédant de quelque vie antérieure. Cette vie avait eu son terme, — puis des heures mornes, un trou noir, un néant estompé d’un halo livide, — et de nouveau nous vivions. Singleton, plus riche d’une vérité sinistre, M. Creighton d’une jambe endommagée ; le coq de gloire, — ce dont il abusait sans pudeur en toute occasion. Donkin comptait un grief de plus. Il allait, répétant avec insistance : « J’te fais sauter la cervelle, qu’il m’a dit, avez-vous entendu ? Ils vont nous assassiner à présent pour rien. » Alors, nous commençâmes à nous dire qu’en effet, c’était plutôt roide. Et nous étions fiers de nous. Nous nous targuions de notre crânerie, de notre capacité de travail, de notre énergie. Nous nous rappelions des épisodes flatteurs : notre dévouement, notre indomptable persévérance. Non moins enorgueillis que si nos impulsions propres, sans aide, avaient tout opéré. Nous nous rappelions notre péril, notre labeur, et savions à propos oublier notre cuisante alarme. Nous décriâmes nos officiers, — qui n’avaient rien fait, — et prêtâmes l’oreille au spécieux Donkin. Son souci de nos droits, le soin désintéressé qui l’attachait à notre dignité, ni l’invariable affront de nos paroles, ni le dédain de nos regards ne parvenaient à le décourager. Notre mépris pour lui ne connaissait pas de bornes, et nous ne pouvions écouter sans intérêt cet artiste consommé. Il nous dit que nous étions de braves gens, « des vrais, pas d’erreur », qui donc nous en savait gré ? Qui comptait avec nos torts ? N’était-ce pas « une vie de chien à deux livres dix shillings par mois » que nous menions ? Jugions-nous donc ce chétif salaire une compensation au risque encouru et à la perte de nos hardes ? « On n’a plus un fil ! » criait-il. Nous en oubliions que lui, du moins, et pour cause n’avait rien perdu de ses propres biens. Les plus jeunes écoulaient, songeant à part eux : « Ce Donkin y voit clair, quoique ça ne soit pas un homme, tant s’en faut. « Les Scandinaves tiquaient à ses audaces. Wamibo ne comprenait pas ; et les marins plus âgés hochaient gravement leurs têtes où les anneaux d’or brillaient aux lobes charnus des oreilles laineuses. Sévères, hâlés, des visages méditatifs s’étayaient sur des avant-bras tatoués. Des poings bruns aux grosses veines serraient dans leur noueuse étreinte l’argile blanche brunie de pipes à demi-fumées. Ils écoutaient impénétrables, larges dos, épaules rondes, en leur rude silence. Il parlait avec chaleur, irréfutable et discrédité. Sa pittoresque et ordurière faconde coulait comme un flot trouble d’une source empoisonnée. Ses petits yeux noirs, tels deux grains de jais, dansaient, épiant de droite et de gauche, toujours sur l’alerte en cas d’approche d’officier. Parfois, M. Baker, se dirigeant vers l’avant pour jeter un coup d’œil à la voilure, roulait sa massive dégaine à travers le silence, soudain tombéj des hommes ; ou M. Creighton arrivait, traînant la jambe, et plus intraitable que jamais, perçant notre bref mutisme d’un coup droit de ses yeux clairs. Derrière lui, Donkin recommençait à darder la sournoiserie de ses regards de côté :

— En voilà un. Il y en a ici qui l’ont amarré l’autre jour. Pour ce qu’il vous a dit merci ! Vous fait-il pas trimer pire qu’avant ? On l’aurait laissé à la traîne… Pourquoi pas ? Ça aurait coûté moins de peine. Pourquoi pas ?

Confidentiel, il se portait en avant, puis reculait, sûr de ses effets oratoires ; il chuchotait, clamait, agitait ses bras misérables pas plus gros que des tuyaux de pipe, tendait son maigre cou, bafouillait, louchait. Tout abominable que nous considérions l’individu, comment nier la vérité lumineuse de ses remontrances ? Cela tombait sous le sens.

Bons marins, indubitablement, nous l’étions ; riches de mérites et pauvres de solde. Nos efforts avaient sauvé le navire et c’est le capitaine auquel on saurait gré. Qu’avait-il fait ? Nous voulions le savoir. Donkin demandait :

— Comment qu’il s’en aurait tiré sans nous ?

Et nous ne pouvions pas répondre. Opprimés par l’injustice du monde, surpris d’apercevoir depuis combien de temps son fardeau nous pesait sans que nous réalisions notre état déplorable ; nous souffrions, d’un soupçon et d’un malaise, celui de notre obtuse stupidité qui n’avait rien su voir. Donkin nous assurait que c’était tout « notre bon cœur la cause », mais nous refusions de nous laisser consoler par si pauvre sophisme. Nous étions encore assez dignes du nom d’hommes pour convenir bravement envers nous-mêmes des insuffisances de notre intellect ; à dater de ce temps, pourtant nous nous abstînmes à l’adresse de notre héros des coups de pied, torsions de nez et bousculades accidentelles qui, ces derniers temps, après le passage du Cap, avaient fourni à nos loisirs une distraction éminemment populaire.

Donkin, toujours prêt, répondait à tout sur un ton de méprisante assurance, les mains dans les poches d’habits trop grands, où il semblait travesti à dessein. C’étaient, pour la plupart, des habits de Jimmy, — quoique Donkin, pas fier, acceptât n’importe quoi, d’où que cela vint ; mais personne, sauf Jimmy, n’avait de quoi se montrer généreux. Son dévouement à Jimmy n’avait pas de limites. C’était à toute heure des incursions dans la petite cabine, il prévenait les besoins de Jimmy, amusait ses caprices, cédait aux exigences de ses humeurs, riait avec lui souvent. Rien ne l’aurait pu détourner de l’œuvre pie, de la visite aux malades, en particulier lorsqu’il y avait quelque dur coup de lialage à faire sur le pont. Deux fois M. Baker l’avait extrait de là par la peau du cou, à notre indicible scandale. Fallait-il donc abandonner un homme qui souffrait ? Allait-on nous maltraiter parce qu’on soignait un camarade ?

— Quoi ? grogna M. Baker en faisant face d’un front menaçant aux murmures ; et tout le demi-cercle, comme un seul homme, fit un pas en arrière. Hissez la bonnette dhune. Allons, là-haut, Donkin, affale les cargues, ordonna le second d’une voix inflexible. Frappe le haie-bas. Débrouillons-nous !

Puis, la voile en place, il s’en allait lentement à l’arrière et restait longtemps à regarder le compas, soucieux, pensif, et respirant fort, comme étouffé par le relent d’incompréhensible mauvais gré qui envahissait le navire. « Quelle mouche les pique ? songeait-il. Peux pas comprendre ces manières de renâcler à la besogne et de grogner. Et de la part d’un bon équipage aussi, au moins tels qu’on en trouve au jour d’aujourd’hui. »

Sur le pont, les hommes échangeaient des paroles amères que suggérait une niaise exaspération contre je ne sais quoi d’injuste et d’irrémédiable qui ne souffrait point d’être mis en doute et dont le reproche s’obstinait à leurs oreilles longtemps après que Donkin s’était tu. Notre petit monde glissait sur la courbe inflexible de sa route, chargé d’un peuple mécontent et ambitieux. Ils trouvaient un sombre réconfort à l’interminable et consciencieuse analyse de leur valeur méconnue, et grisés par les doctrines prometteuses de Donkin, rêvaient avec enthousiasme au temps où tous les vaisseaux du monde vogueraient sur une mer toujours calme, manœuvrés par des équipages bien rentés, bien nourris, de capitaines satisfaits.

La traversée s’annonçait longue. Nous laissâmes derrière nous l’alizé du— sud-est inconstant et volage ; puis, sous le ciel gris et bas des parages équatoriaux, le navire, dans la chaleur lourde, flotta sur une mer unie semblable à une dalle de verre dépoli. Des grains orageux suspendus à l’horizon tournaient autour de nous, très loin, grondants et courroucés, comme une troupe de fauves qui n’oseraient charger. Le soleil invisible, glissant au-dessus des mâts verticaux, mettait aux nuages une lâche estompée de lumière diffuse, et, pareille, l’accompagnait une tache jumelle de clarté fanée, au même rythme, de l’est à l’ouest ; sur la surface des eaux mates. La nuit, a travers l’impénétrable ténèbre de la terre et du ciel, de larges nappes de feu ondulaient sans bruit ; pour une demi-seconde, le navire, pris par le calme, se silhouettait mâts et gréement, chaque voile et chaque cordage nettement découpé en noir, au centre de ces flamboiements célestes, comme un vaisseau calciné captif en un globe de feu. Puis, de nouveau, pendant de longues heures, il demeurait perdu en un vaste univers de nuit et de silence, où des risées très douces, errant çà et là comme des âmes en peine, faisaient palpiter les voiles, on eût cru de peur soudaine, et arrachaient à l’Océan, du fond de son linceul d’ombre, un murmure au loin de compassion, voix dolente, immense et frêle…

Une fois sa lampe éteinte et par la porte grande ouverte, Jimmy, en se retournant sur l’oreiller, pouvait voir s’évanouir, fugaces et réitérées, les visions d’un monde fabuleux tramées de feux bondissants et d’eaux assoupies. L’éclair se reflétait dans ses larges yeux tristes qui semblaient en un rouge brasillement se consumer soudain dans sa figure noire ; puis il gisait alors aveuglé, invisible, au sein d’une intense nuit…

Mais le soir, pendant le quart de quatre à huit et même assez avant dans le grand quart de nuit, un groupe d’hommes se voyait toujours assemblé devant la cabine de Jimmy. Ils s’adossaient de part et d’autre de la porte, paisiblement intéressés et les jambes croisées ; ils discouraient à cheval sur le seuil ou, par couples silencieux, restaient assis sur son coffre, tandis que contre le pavois, le long du mât dTiune de rechange, trois ou quatre se rangeaient méditatifs, leurs physionomies de simples éclairées par le rayon que projetait la lampe de Jimmy. L’étroit réduit repeint en blanc avait, dans la nuit, l’éclat d’un tabernacle d’argent, sanctuaire d’une noire idole étendue très droite sous sa couverture et qui clignait ses yeux las en recevant notre hommage. Donkin officiait. Il semblait un démonstrateur exhibant un phénomène, quelque manifestation bizarre, simple et méritoire, laquelle devait fournir aux spectateurs une inoubliable leçon :

— Regardez-le, il la connaît, lui, pas d’erreur ! exclamait-il de temps à autre en brandissant une main dure et décharnée comme l’ergot d’un oiseau d’eau.

Jimmy, sur le dos, souriait avec réserve et sans bouger un membre. Il affectait la langueur de l’extrême faiblesse comme pour bien nous manifester que notre retard à l’extirper d’une prison horrible, et cette nuit, ensuite, passée sur la dunette parmi notre égoïste négligence, l’avaient achevé. Il y revenait volontiers, et le sujet, comme de juste, nous intéressait toujours. Il parlait spasmodiquement, par élans intermittents coupés de longues pauses.

Après un nouveau récit, Belfast leva un regard douloureux au-dessus d’un sourire plein d’un attendrissement déchiré, et crispa les poings, à la dérobée ; Archie, aux yeux bleus, caressa ses favoris roux d’une main hésitante ; le maître d’équipage, de l’entrée, reluqua un instant, et, brusquement, s’esquiva, pouffant d’un gros rire. Wamibo rêvait… Donkin tâta son menton stérile en quête d’un poil rare, et dit, triomphalement, en glissant un regard oblique du côté de Jimmy :

— Regardez-le ! Je voudrais me porter moitié aussi bien qu’lui !

Il jeta son pouce court par-dessus son épaule, désignant la partie postérieure du navire.

— Le voilà le moyen de les mâter, eux autres, jappa-t-il sur un ton de bonne humeur forcée.

Jimmy dit, d’une voix affable :

— Ne fais pas l’idiot.

Knowles, tout en frottant son épaule au chambranle, remarqua :

— On peut pas tous se faire porter malades, ça serait la révolte.

— La révolte ! allons donc, ricana Donkin. Y a pas de règlement qui défende d’être malade.

— Ils vous collent six semaines de dur pour refus d’obéissance, riposta Knowles.

— Ben quoi ? dit Donkin. Six semaines, c’est pas si terrible. Au moins, on dort toutes les nuits, c’est réglé. Leurs six semaines, je les ferai sur la tête.

— Tu as l’habitude, pas vrai ? demanda quelqu’un.

Jimmy condescendit à un sourire. Cela mit tout le monde de bonne humeur. Knowles, avec une surprenante agilité d’esprit, changea de terrain.

— Si on se faisait tous porter malades, comment ferait le bateau, hein ?

Il posa le problème et rit à la ronde.

— Qu’il aille au diable, le bateau, grogna Donkin. Il est pas à nous.

— Quoi ? Le laisser partir en dérive, alors ? insista Knowles d’un ton mal convaincu.

— Oui, en dérive. Et puis, on s’en moque, affirma DoDkinavec une belle assurance.

Ils riaient dans la lumière crue, autour du lit de Jimmy, où, sur l’oreiller blanc, sa face noire et creuse roulait sans trêve. Une risée de vent arriva, fit fuser la flamme de la lampe et dehors, très haut, les voiles battirent, tandis que, tout près, la poulie de misaine heurtait d’un choc sonore les parois de fer.

Une voix lointaine cria : « La barre au vent ! » Une autre moins distincte répondit : « Au vent toute ! » Les hommes se turent attendant la suite. Le matelot au poil gris tapa sa pipe sur le pas de la porte et se mit debout. Le navire s’inclina mollement et la mer comme éveillée se plaignit d’un murmure assoupi « . Un peu de vent qui se lève », dit quelqu’un tout bas. Jimmy se tourna lentement pour faire face à la brise. La voix dans la nuit, haute et impérieuse, commanda : « Bordez la brigantine ». Le groupe assemblé devant la porte disparut de la zone de lumière. On n’entendit plus que le bruit de leurs bottes s’éloignant vers l’arrière, tandis qu’ils reprenaient en intonations variées : Bordez le brigantine !… Bordez !…

Donkin resta seul avec Jimmy. Un silence régna. Jimmy ouvrit et referma les lèvres plusieurs fois comme pour àvaler des gorgées d’air plus frais ; Donkin remuant son pied nu, l’examinant d’un œil absorbé.

— Ta ne leur donne pas un coup de main ? interrogea Jimmy.

— Non, s’ils ne sont pas capables à six de border leur brigantine, ils ne valent pas le pain qu’ils mangent, répondit Donkin d’une voix blanche et importunée comme montant du fond d’un trou.

Jimmy considéra ce profil conique à bec d’oiseau avec uae sorte d’intérêt bizarre ; penché au bord de sa couchette, sa physionomie revêtait l’expression de calcul et d’incertitude d’un qui délibère sur le moyen de mieux saisir, le plus sûrement, quelque créature suspecte capable de piquer ou de mordre. Il dit seulement :

— Le second s’en apercevra. Il y aura du grabuge.

Donkin se leva pour partir.

— Je lui ferai son affaire quelque nuit noire, tu verras, dit-il par-dessus son épaule.

Jimmy continua vite :

— Tu es comme un perroquet, un perroquet qui crie. Oui. À jacasser tout ce que tu sais, comme un cacatoès blanc.

Donkin attendit. Il entendait le souffle de l’autre lent et prolongé, le souffle d’un homme dont un poids de cent livres opprimerait le sternum. Puis il demanda, très calme :

— Qu’est-ce donc que je sais ?

— Quoi ?… Ce que je te dis… Pas grand chose. Pourquoi te faut-il… parler de ma santé comme tu fais ?

— C’est une carotte. Une monumentale carotte, et de premier choix. Mais je n’y coupe pas !

Jimmy ne broncha pas. Donkin plongea ses mains dans ses poches et d’un seul pas dégingandé se rapprocha de la couchette.

— Je parle, et après ? C’est pas des hommes ici, c’est des bestiaux. Un troupeau qu’on mène. Je te soutiens… Pourquoi pas ? Tu as des sous ?

— Peut-être bien. J’ai rien à dire pour ça.

— Alors, fais voir. Qu’ils apprennent ce qu’un homme peut faire. Je suis un homme et je connais » ton truc.

Jimmy se rejeta plus loin sur l’oreiller ; l’autre tendit son cou maigre, baissa son visage d’oiseau vers le nègre, comme s’il visait ses yeux d’un bec imaginaire.

— Je suis un homme. J’ai compté les clous de toutes les portes de prison des colonies, plutôt que de céder sur mes droits.

— Tu es un pilier de bagne, dit Jimmy faiblement.

— Et je m’en vante. Toi, tu n’avais pas assez de nerf, alors tu as monté ce bateau-là.

Il s’arrêta, puis, soulignant son arrière-pensée, accentua :

— T’es pas malade. Voyons.

— Non, dit Jimmy avec fermeté.

Sa voix tomba tout à coup, comme il ajoutait dans un murmure :

— Un peu mal en train, comme ça, par moments, cette année.

Donkin ferma un œil, grimace amicale et complice. Il chuchota :

— C’est pas la première fois que tu tires au flanc, pas vrai ?

Jimmy sourit, puis, comme incapable de se contraindre :

— À mon dernier bord, oui. Ça n’allait pas pendant la traversée. Tu comprends ? C’était facile. Ils m’ont payé à Calcutta et le patron.. Pas d’histoire. J’ai eu mon compte. Cinquante-huit jours couché. Les imbéciles ! Chaque sou de mon dû.

Il ricana spasmodiquement. Donkin s’égaya de compagnie. Puis Jimmy toussa violemment.

— Je vais aussi bien que jamais, fit-il, ayant repris haleine.

Donkin eut un geste de dérision.

— Pour sûr, dit-il d’un air profond, ça se voit.

— Eux ne voient pas, dit Jimmy, en ouvrant la bouche comme un poisson.

— Ils en avaleraient bien d’autres, affirma Donkin.

— Ne cause pas trop, admonesta Jimmy d’une voix épuisée.

— De ta petite farce ? commenta Donkin avec jovialité.

Puis, d’un ton de brusque dégoût :

— Tu ne penses qu’à toi…

Ainsi taxé d’égoisme, James Wait se remonta la couverture jusqu’au menton et resta tranquille un moment. Les lèvres lourdes saillaient en une moue noire qui ne s’effaçait plus.

— Pourquoi tiens-tu si fort à faire du grabuge ? demanda-t-il sans grand intérêt.

— Parce que c’est une honte. On nous exploite… Mauvaise nourriture, mauvaise paye… Ce que je veux, c’est qu’on leur monte un fameux chahut ! Bousculer les gens… faire sauter la cervelle… Faudrait voir ! Est-on des hommes ?

Son altruisme indigné flamba. Puis il dit avec calme :

— J’ai fait prendre l’air à tes nippes.

— Très bien, dit Jimmy d’une voix languide, rentre-les.

— Passe-moi la clef de ton coffre, dit Donkin avec une impatience amicale, je te les serrerai.

— Apporte-les ici, je les serrerai moi-même, répondit James Wait avec sévérité.

Donkin baissa les yeux, marmotta quelque chose.

— Tu dis ? Qu’est-ce que tu dis ? s’enquit Wait anxieux.

— Fait sec, qu’ils restent pendus jusqu’au matin, dit Donkin avec un tremblement insolite dans la voix, comme s’il contraignait son rire ou sa colère. Jimmy parut satisfait.

— Donne-moi un peu d’eau pour la nuit dans mon bidon, fit-il.

Donkin franchit le pas de la porte.

— Va la chercher toi-même, répliqua-t-il d’une voix bourrue. Tu peux, à moins que tu sois malade.

— Sûr que je peux, dit Wait, mais…

— Alors, fais-le, dit Donkin hargneusement ; si tu peux voir après tes nippes, tu peux voir après toi.

Il remonta sur le pont sans un coup d’œil en arrière.

Jimmy étendit la main vers le bidon. Pas une goutte. Il le replaça doucement en étouffant un soupir et ferma les paupières. Il pensa : « Belfast m’apportera de l’eau si j’en demande. L’idiot. J’ai très soif… »

Il faisait chaud dans la cabine… La figure de Jimmy ruisselait de sueur, ses bras pesaient comme du plomb. Il vit le coq debout dans l’embrasure, une clef de bronze dans une main et un pot d’étain brillant dans l’autre.

— Je viens de fermer les portes pour la nuit, dit le coq tout rayonnant et bénévole. On vient de piquer huit heures. Je t’apporte un peu de thé froid pour la nuit, Jimmy. Même j’y ai mis du sucre blanc, du carré. Le bateau ne coulera pas pour ça.

Il entra, fixa le pot au bord de la couchette et demanda d’un air responsable :

— Comment ça va ?

Puis s’assit sur le coffre.

— Hum, grogna Wait d’un ton peu engageant.

Le quart relevé passa en corps à grand bruit de lourdes semelles, dans la lueur projetée par la porte. Quelqu’un cria : « Bonsoir ! » Belfast fit halte un moment, allongea la tête vers Jimmy et resta frémissant et muet comme d’émotion réprimée. Il jeta au coq un regard chargé de funèbres augures et disparut. Le coq toussa pour s’éclaircir la voix. Jimmy, les yeux au plafond, ne faisait pas plus de bruit qu’un homme caché.

Une brise très douce éventait la nuit claire. Le navire donnait légèrement de la bande, glissant tranquillement sur une mer sombre vers l’inaccessible splendeur en fête d’un horizon noir criblé de points de feu scintillant. Au-dessus des mâts, la courbe resplendissante de la voie lactée chevauchait le ciel, arc triomphal d’éternelle lumière, au-dessus de la terre et de son sentier ténébreux. À la pointe du gaillard d’avant, un homme sifflait avec une netteté bruyante un air vif de gigue, tandis qu’on entendait un autre vaguement tapant et traînant des pieds en mesure. Un riîarmure confus de voix arriva de l’avant : des rires, des bouts de chansons. Le coq secoua la tête, épia Jimmy d’un œil oblique et se prit à marmotter :

— Oui-da. Danser et chanter. Ils ne pensent qu’à ça. Je m’étonne que la Providence ne se lasse pas. Ils oublient le jour qui doit sûrement venir… Toi du moins…

Jimmy avala une gorgée de thé, précipitamment, comme s’il l’eût volée et se blottit sous sa couverture, en appuyant de côté. Le coq se leva ferma la porte, puis se rassit et, nettement, articula :

— Chaque fois que je tisonne mon fourneau, je pense à vous autres jurant, volant, mentant et pis encore, comme si un autre monde ça n’existait pas… Pas mauvais garçons, avec ça, concéda-t-il d’une voix ralentie ; il musa un instant, déplorant ces choses, puis reprit d’un ton résigné :

— Qu’y faire ? Ce sera leur faute s’ils ont chaud un jour. Chaud que je dis ?… Les fournaises d’un de ces paquebots de White Star ne sont rien à côté.

Il se tut pendant quelques minutes ; puis :

— Jimmy ! s’écria-t-il, d’un ton inspiré. Puis il hésita. Une étincelle de pitié humaine luisait encore à travers l’infernale vanité de son rêve fumeux.

— Quoi ? dit James Wait à contre-cœur. Un silence régna. Il tourna la tête à peine et risqua un regard timide. Les lèvres du cuisinier bougeaient sans bruit ; dans sa figure illuminée les yeux fixaient le ciel. Il semblait implorer en son for intérieur les poutres du plafond, le crochet de cuivre de la lampe, deux cafards.

— Je veux dormir, fit Wait. Je crois qu’il y aurait moyen.

— Ce n’est pas le moment de dormir, exclama le coq très haut. Il avait secoué ses derniers scrupules d’humanité. Il ne restait de lui qu’une voix, — un je ne sais quoi de sublime et de désincarné.

— Ce n’est pas le moment de dormir, répéta sa voix exaltée. Est-ce que je peux dormir, moi ?

— Moi je peux. Va te coucher.

— Il jure… Dans la gueule même… presque dans la gueule.. Ne vois-tu pas le feu… ne sens-tu pas la fournaise ? Malheureux, aveugle ! Je le vois pour toi. C’en est trop. J’entends une voix qui me dit : Sauve le ! Jour et nuit, je l’entends. Jimmy laisse-toi sauver !

Les mots de prière et de menace sortaient de sa bouche comme un torrent déchaîné. Jimmy transpirait, se tortillait sournoisement sous sa couverte. Le coq brailla :

— Tes jours sont comptés !

— Va-t’en d’ici, barytonna Wait, courageusement.

Une chaleur de four régnait dans la petite cabine. Elle contenait une immensité de peur et de souffrance, une atmosphère de cris et de plaintes, des prières vociférées comme des blasphèmes et des malédictions étouffées. Au dehors, les hommes appelés par Charley qui les informait en accents réjouis qu’une dispute se poursuivait chez Jimmy, se pressaient devant la porte close, trop surpris pour ouvrir. Tout l’équipage était là. Le quart relevé s’était précipité en chemise sur le pont comme après un abordage. Des hommes montés en courant demandaient : « Qu’est-ce que c’est ? » D’autres disaient : « Écoute ! » Les clameurs assourdies continuaient de plus belle :

— Va-t’en ! Au meurtre ! À l’aide ! clama Jimmy.

Sa voix cessa. On entendit des plaintes, des murmures vagues, quelques sanglots.

— Qu’est-ce qui se passe donc ? dit une voix rarement entendue. Arrière, vous autres. Arrière donc ! répéta M. Creighton sévèrement en se frayant un passage.

— Voici le vieux, murmurèrent quelques voix.

— Le coq est là, sir, s’écrièrent plusieurs en reculant.

La porte claqua, brusquement ouverte, dardant un large rai de lumière sur les visages intrigués ; une bouffée chaude d’air vicié s’exhala. Les deux seconds dominaient de la tête et des épaules la frêle silhouette à tête grise apparue entre eux, en habits râpés, raide et anguleuse comme une statuette de pierre, dans l’impassibilité de ses traits fins. Le coq à genoux se releva. Jimmy, sur son séant, étreignait ses jambes ployées. Le gland de son bonnet de nuit bleu tremblait imperceptiblement au-dessus de ses genoux. Ils contemplaient surpris la courbe longue de son dos, tandis que de biais, un œil blanc luisait aveugle dans leur direction. Il avait peur de tourner la tête, il se repliait en lui-même ; la perfection de cette immobilité au guet revêtait un aspect surprenant et animal. Il n’y avait plus là qu’une chose d’instinct, l’immobilité sans pensée d’une brute apeurée.

— Que faites-vous ici ? demanda M. Baker d’un ton sec.

— Mon devoir, dit le coq avec ferveur.

— Votre… quoi ? commença le second.

Le capitaine Allistoun lui toucha le bras légèrement.

— Je connais sa lubie, dit-il à mi-voix. Hors d’ici, Podmore, ordonna-t-il tout haut.

Le coq joignit les mains, brandit ses poings au-dessus de sa tête et ses bras tombèrent comme devenus trop lourds. Un moment il resta là, tête perdue, sans paroles.

— Jamais, bégaya-t-il.., ja… lui…

— Qu’est-ce que vous dites ? prononça le capitaine Allistoun ? Sortez tout de suite, ou bien…

— Je m’en vais, dit Je coq, d’un air de sombre résignation.

Il franchit le seuil avec fermeté, hésita, fit quelques pas. Tous le contemplaient en silence.

— Je vous rends responsables ! cria-t-il avec désespoir en pivotant à demi. Cet homme se meurt. Je vous rends…

— Encore là ? héla le patron d’un ton gros d’orage.

— Non, sir, exclama l’autre très vite, une alarme dans la vois.

Le maître d’équipage l’emmena par un bras ; quelqu’un rit ;

Jimmy leva la tête, risqua un œil furtif et d’un bond inattendu sauta hors de son cadre. M. Baker à propos l’empoigna au vol ; le groupe qui encombrait la porte grogna de surprise. Le nègre fléchit dans les bras du second.

— Il ment, suffoquait-il, il parle de démons noirs, c’est lui, un diable, un diable blanc. Je suis solide.

Il se raidit et M. Baker, pour voir, le lâcha. Il chancela, fit un pas ou deux en avant sous le regard calme et pénétrant du capitaine Allistoun ; Belfast se précipita pour soutenir son ami. Celui-ci ne semblait pas se douter d’un voisinage quelconque ; il resta muet un instant luttant à lui seul contre une légion de terreurs innombrables ; parmi les regards avides de ces curiosités allumées, qui l’observaient de loin, seul absolument, en l’impénétrable solitude de sa crainte.

— Empêchez-le de venir ici, fit enfin le baryton sonore de James Wait, tandis qu’il s’appuyait de tout son poids sur la nuque de Belfast. Ça va mieux cette semaine… Je suis d’aplomb… J’allais reprendre mon service demain — tout de suite, si vous voulez, capitaine. Belfast tassa les épaules pour tenir Wait debout.

— Non, dit le patron en le fixant.

Sous l’aisselle de Jimmy la figure rouge de Belfast grimaçait inquiète. Une rangée d’yeux luisants bordait la zone de lumière. Les hommes se poussaient du coude, tournaient la tête, chuchotaient entre eux. Wait laissa tomber le menton sur la poitrine et promena alentour un regard soupçonneux.

— Pourquoi pas ? cria une voix, l’homme n’a rien, sir.

— Je n’ai plus rien, dit Wait, avec feu. Mal en train… fini maintenant… vais reprendre. (Il souffla.)

— Sainte Mère ! s’écria Belfast en remontant les épaules, tiens bon, Jimmy.

— Va-t’en de là alors, dit Wait en éloignant Belfast d’une poussée pétulante. Puis il tituba, se raccrocha au chambranle. Ses pommettes luisaient. Il arracha son bonnet de nuit, s’en essuya le visage, le jeta à terre.

— Je sors, dit-il sans bouger.

— Non. Je dis non, dit le patron tout sec.

Des pieds nus traînèrent sur les planches, des voix désapprobatrices murmurèrent de toutes parts, il continua comme s’il n’entendait point :

— Vous aurez tiré au flanc pendant toute la traversée et à présent vous voulez sortir. Vous vous jugez assez près du comptoir de paye. Ça sent la terre déjà, hein ?

— J’ai été malade, ça va mieux maintenant, marmonna Wait les yeux luisants sous la lumière.

— Vous avez fait le malade, rétorqua sévèrement le capitaine Allistoun ; n’importe qui… il hésita moins d’une demi-seconde… ça crève les yeux. Vous n’avez rien du tout, mais il vous a plu de garder le lit et il me plaît à moi maintenant que vous y restiez. Monsieur Baker, j’entends qu’on ne voie pas cet homme sur le pont d’ici la fin du voyage.

Il y eut des exclamations de surprise, de triomphe, d’indignation. Le groupe sombre des matelots se porta en avant dans la zone éclairée. — Quoi donc ? Je te l’avais dit… Si c’est pas honteux… Ça-, par exemple, faudrait voir à en causer, brailla Donkin du dernier rang. — A pas peur, Jim, t’auras ton dû, crièrent plusieurs voix ensemble. Un matelot âgé s’avança : — C’est-il à dire, sir, demanda-t-il d’un ton oraculaire, qu’un gars malade n’aurait pas le droit de se remettre à bord de ce sabot ?

Derrière lui, Donkin chuchotait rageusement au milieu d’une foule où personne ne lui jetait l’aumône d’un regard, mais le capitaine Allistoun secoua son index devant la face bronzée, durcie par la colère de son interlocuteur.

— Toi, tais-toi, fit-il en guise d’avertissement.

— Il y a rien de fait, clamèrent trois ou quatre jeunes gabiers.

— On est donc des machines ? s’enquit Donkin d’un ton perçant, en plongeant sous les coudes du premier rang.

— On lui fera voir qu’on n’est pas des mousses.

— C’est un homme comme les autres, tout noir qu’il est.

— On va pas manœuvrer ce bateau sans son compte de bras si Boule-de-Neige peut travailler.

— Il le dit.

— Eh bien alors, la grève, les gars !

— C’est ça, la grève !

Le capitaine Allistoun dit d’une voix nette au second : « Du calme, Monsieur Creighton », et demeura maître de lui parmi le tumulte, écoutant avec une attention profonde le mélange de grognements et de cris aigus, chaque apostrophe et chaque juron de ce déchaînement soudain. Quelqu’un du pied ferma la porte de la cabine ; l’ombre pleine de menaçants murmures sauta dans un claquement sec par-dessus la raie de clarté muant les hommes en ombres gesticulantes qui grondaient, sifflaient, riaient avec animation. M. Baker dit à mi-voix :

— Éloignez-vous d’eux, sir.

La haute prestance de M. Creighton semblait planer autour de la grêle silhouette du patron.

— On nous en a fait voir de toutes les couleurs pendant cette traversée, mais ça c’est le bouquet, ronchonna une voix.

— C’est-il un camarade ou non ?

— Les bâbordais, faut pas marcher.

Le vacarme sembla changer de ton. Un nouvel éclat de discordante colère monta. D’emblée plusieurs querelles partirent à la fois.

M. Baker grogna :

— Àouh ! Ils deviennent fous. Voilà un mois que ça mijote.

— J’avais remarqué, dit le patron.

— Les voilà qui s’empoignent entre eux à présent, dit Creighton avec dédain. Il vaudrait mieux pour vous gagner l’arrière, sir. Nous les calmerons,

— Du sang-froid, Creighton, fit le patron.

Et les trois hommes se mirent lentement en marche vers la porte de la cabine.

Parmi les ombres des haubans d’avant, une masse noire frappait du pied, tournaillait, avançait, reculait. Des paroles s’échangeaient : reproche, encouragement, méfiance, exécration. Les plus vieux matelots, dans le désarroi de leur colère, grondaient leur détermination d’en finir avec ceci ou cela ; les esprits avancés delà plus jeune école exposaient leurs griefs et ceux de Jimmy en clameurs confuses et discutaient entre eux. Pressés autour de cette carcasse moribonde, juste emblème de leurs aspirations, et s’exhortant l’un l’autre, ils oscillaient, piétinaient sur place, criaient qu’ils ne voulaient pas se laisser rouler. À l’intérieur de la cabine, Belfast, tout en aidant Jimmy à se recoucher, fourmillait du désir de ne rien perdre de l’esclandre et retenait avec difficulté les pleurs de sa facile émotion. Wait, à plat sur le dos sous sa couverture, poussait des plaintes entrecoupées.

— Nous te soutiendrons, assura Belfast.

— Je sors demain matin… on verra… il faudra que vous autres… marmonna Wait. Pas de patron qui tienne.

Il leva un bras à grand peine et se passa la main sur le visage. Il haletait très fort, comme un chien après une course au soleil. Quelqu’un au dehors, tout contre la porte, brailla :

— Il se porte aussi bien que n’importe qui !

Belfast mit la main sur le bouton de la porte.

— Dis donc ! appela James Wait, précipitamment et d’une voix si claire que l’autre pivota d’un sursaut.

James Wait, étendu, noir et cadavérique, dans l’éblouissante lumière, tourna la tête sur l’oreiller. Les yeux fixaient Belfast adjurateurs et impudents.

— Je suis un peu faible pour être resté couché si longtemps, fit-il distinctement.

Belfast approuva d’un signe de tête :

— Mais je me rétablis tout à fait, insista Wait.

— Oui. J’ai bien remarqué que ça allait mieux depuis… un mois, dit Belfast en regardant par terre. Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y a ? cria-t-il et sortit en courant.

Immédiatement, il fut aplati contre la paroi de la dunette par deux hommes qui le heurtèrent. Un vacarme de disputes semblait l’envelopper. Il se dépêtra et vit trois formes indécises debout, isolées, dans la ténèbre moins opaque, sous l’arche de la grand’voile qui montait au-dessus de leurs têtes comme la muraille convexe d’un haut édifice. Donkin sifflait :

— Tombez dessus… il fait noir !

Le groupe s’ébranla vers l’arrière au pas de course, puis s’arrêta net. Donkin, agile et maigre, passa, rasant le sol, le bras droit décrivant un moulinet, puis fit halte soudain, les doigts rigidement étendus vers le ciel. On entendit filer en tournoyant quelque objet lourd et de petite taille ; cela passa entre les têtes des deux officiers, ricocha lourdement le long du pont, frappa le panneau pour finir d’un choc pesant et amorti. Massive, la forme de M. Baker se précisa :

— Reprenez votre bon sens ! cria-t-il en marchant vers le groupe stationnaire.

— Revenez, Monsieur Baker ! héla le patron de sa voix calme.

Le second obéit à contre-cœur. Il y eut une minute de silence, puis un assourdissant tapage éclata. Plus haut, la voix d’Archie, énergique, affirma :

— Si tu recommences, je dis que c’est toi !

On criait : « Arrête ! Lâche ça ! Nous ne marchons pas pour ce truc-là ! »

La grappe humaine de formes noires oscilla vers les bastingages, puis de nouveau vers la dunette. Des ombres vagues chancelaient, tombaient, se relevaient d’un bond. Sous des pieds trébuchants, sonnaient des boucles de fer.

Puis un bruit de face giflée, de morceau de fonte tombant sur le pont, de lutte brève, tandis que l’ombre d’un corps coupait le grand panneau de sa course, rapide, obliquement, devant l’ombre d’un coup de pied. Une voix, qui pleurait de rage, vomit un torrent d’ignobles injures.

— Ils lancent des choses, à présent, bon Dieu ! grogna M. Backer dérouté.

— C’était à mon intention, dit le maître tranquillement. Jrai senti le vent ; qu’était-ce ? Un cabillot de fer ?

— Diable, dit M. Creighton.

Les voix confuses des matelots au milieu du navire se mêlaient au clapotis des lames, montaient parmi les voiles muettes et distendues, semblaient déborder dans la nuit » plus loin que l’horizon, plus haut que le ciel. Les étoiles luisaient sans défaillance au-dessus des mâts penchés. Des traînées de lumière zébraient l’eau, divisées par l’étrave en marche ; et, le navire passé, tremblaient encore longtemps, comme d’effroi, sur la mer murmurante.

Entre temps, l’homme de barre, curieux de savoir le motif de l’algarade, avait lâché la roue ; et, courbé en deux, courut, à longs pa9 amortis, jusqu’au fronteau de dunette. Le Narcisse, abandonné à lui-même, vint doucement au vent, sans que personne s’en rendît compte. Il roula légèrement, puis les voiles assoupies s’éveillèrent soudain, heurtèrent toutes ensemble les mâts d’un claquement puissant, puis s’enflèrent, l’une après l’autre, en une succession rapide de détonations sonores qui tombèrent des hauts espars jusqu’à ce que, la dernière, la grand’voile se bombât tout à coup d’un éclat violent. Le navire trembla de la pomme des mâts à la quille, les voiles continuaient à crépiter comme une salve de mousqueterie. Les écoutes de chaîne et les maillons détachés tintinnabulaient là-haut en grêle carillon ; les poulies gémirent. On eût dit une secousse irritée donnée au navire par une invisible main, afin de rappeler les hommes qui peuplaient ses ponts au sens de la réalité, de la vigilance, du devoir.

— La barre au vent, commanda le patron d’un ton sans réplique. Courez derrière, monsieur Creighton, voir ce qui arrive à cet imbécile.

— Bordez plat les focs. Pare à brasser auvent, gronda M. Baker.

Surpris, des hommes couraient prestement en répétant les ordres. Le quart relevé, abandonné par le quart de service, s’en alla, en dérive, vers le gaillard d’avant par groupes de deux et trois, dans un clabaudage de discussions bruyantes.

— On verra ça demain ! cria une grosse voix comme pour couvrir d’une insinuation de menace une retraite sans, gloire.

Alors, seulement, on entendit les ordres, la chute des lourds rouleaux de cordages, le cliquetis des poulies. La tête blanche de Singleton semblait voleter çà fit là, dans la nuit, au dessus du pont, comme un oiseau fantôme.

— On marche, sir, héla M. Creighton de l’arrière,

— On porte plein.

— All right…

— Friez les écoutes de foc. En douceur. Levez les manœuvres, grogna M. Baker affairé.

Peu à peu s’éteignirent les bruits de pas, les colloques des voix confuses, et les officiers, assemblés à l’arrière, discutèrent les événements. M. Baker, dans le désarroi de ses pensées, grognait ; M. Creighton rageait, malgré son sang-froid apparent ; mais le capitaine Allistoun demeurait calme et réfléchi. Il écoutait la dialectique, mêlée de grognements, de M. Baker ; les incidentes sévères jetées par Creighton, tandis que, les yeux fixés sur le pont, il soupesait le cabillot de fonte qui venait de manquer sa tête, il y avait un moment, comme s’il tenait là le seul fait tangible de toute la transaction. C’était « un de ces commandants qui parlent peu, semblent rien n’entendre, ne regardent personne, et qui savent tout, entendent le moindre murmure, discernent chaque ombre fugitive de la vie de leur navire. La haute stature de ses deux officiers dominait sa maigre et courte silhouette ; ils se parlaient par-dessus sa tête ; ils montraient leur trouble, leur surprise, leur colère, tandis qu’entre eux deux, le petit homme tranquille semblait puiser sa sérénité taciturne aux profondeurs d’une plus vaste expérience. Des lumières brûlaient dans le gaillard d’avant ; de temps à autre, une bruyante rafale de discours et de bavardages balayait les ponts, vite évanouie, comme si, dans son inconscience, le navire, glissant doucement à travers la grande paix de la mer, avait laissé derrière lui, à jamais, toute la folie ed, laTan-cune de la turbulente humanité. Mais cela reprenait par intervalles. Des bras gesticulaient ; des profils de têtes, bouches bées, apparaissaient un moment, dans les carrés illuminés des portes ; des poings noirs saillaient, aussitôt rétractés.

— Oui, convint le patron, il est odieux d’avoir à subir, sans provocation, pareille algarade.

Un tumulte de hurlements monta dans la lumière, cessa tout à coup… Il ne pensait pas que cela s’aggravât pour l’instant…

On relevait à la barre comme d’habitude.

— Près et plein, dit très haut l’homme qui partait.

— Près et plein, répéta l’autre en empoignant les manettes.

— C’est à ce vent debout que j’en ai, s’écria le patron, frappant du pied sous le coup d’une subite colère. Vent debout ! Tout le reste n’est rien.

Une seconde lui rendit son calme.

— Tenez-les en haleine cette nuit, messieurs ; qu’ils sentent qu’on les garde en main toujours — doucement s’entend. Vous, Creighton, attention à ne pas jouer des poings. Demain, je leur parlerai comme un oncle (le Hollande. Tas de chaudronniers… Je pourrais compter les vrais matelots qu’il y a dans le nombre sur les doigts d’une seule main.

Il s’arrêta.

— Vous aviez cru que je déménageais, je parie, Monsieur Baker ?

Il se tapa le front du doigt avec un rire bref.

— Quand je l’ai vu debout là, aux trois quarts mort ei les boyaux tordus de peur, — tout noir au milieu des autres qui ouvraient la bouche en le regardant, — sans ressort pour faire face à ce qui nous attend tous, l’idée m’est venue comme ça, tout à coup, avant le temps de réfléchir. Je le plains comme on plaindrait une bête malade. Si jamais être fut en plus mortelle frousse de mourir !… J’ai pensé qu’il valait mieux le laisser s’éteindre à sa manière. On a de ces impulsions. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que ces idiots… Je ne vais pas revenir là-dessus à présent. Sûr.

11 fourra le morceau de fonte dans sa poche, l’air honteux de cette expansion subite, puis très net :

— Si vous repincez Podmore à ses exercices, dites-lui que je le ferai mettre sous la pompe. J’ai dû le faire déjà une fois. Le bonhomme a des crises qui le prennent de temps à autre. Bon cuisinier avec ça.

Il s’éloigna rapidement, revint au capot. Les deux seconds le suivaient, à travers la lueur des étoiles, de leurs yeux stupéfaits. Il descendit trois marches et, changeant de ton, parla, la tête tout près du pont.

— Je ne me coucherai pas ce soir en cas de nouveau ; appelez-moi si… Avez-vous vu les yeux de ce nègre malade, monsieur Baker ? J’imagine qu’il me suppliait. De quoi ? Plus rien à faire. Ce pauvre diable noir, tout seul au milieu de nous tous, qui me regardait comme s’il avait vu l’enfer au travers. Misérable Podmore, voyez-vous ça ! Qu’il meure en paix au, moins. Je suis maître ici, après tout. Je dis ce qu’il me plaît. Qu’il reste où il est. Ç’a peut-être été une fois la moitié d’un homme… Veillez bien.

Il disparut dans les profondeurs du navire, laissant les deux seconds qui se regardaient l’un l’autre plus impressionnés que s’ils avaient vu quelque statue de pierre verser une larme de compassion miraculeuse sur les incertitudes de la vie et de la mort.

Dans la buée bleue où fondaient les spirales dressées aux fourneaux des pipes, le gaillard d’avant apparaissait plus vaste qu’une grand’salle. Entre les poutres stagnait un nuage lourd ; et les lampes nimbées de halos brûlaient chacune, comme morte privée de rayons, au cœur d’une auréole violette. Des couronnes ondulaient en traînées plus denses. À plat ventre par terre, assis en poses négligentes ou bien le genou plié, une épaule contre la cloison, les hommes s’affalaient. Des lèvres remuaient, des yeux étincelaient, des bras agités creusaient des remous dans la fumée. Le murmure des voix semblait monter de plus en plus haut, comme incapable de s’échapper assez vite par les portes étroites. Le quart relevé, en chemise, longues jambes blanches arpentant la pièce, semblait un troupeau de somnambules frénétiques ; cependant, de temps à autre, un homme de quart de service entrait brusquement, l’air trop vêtu, incongru par contraste, écoutait un instant, jetait dans la lueur une phrase rapide et s’en courait de nouveau ; mais quelques-uns demeuraient près de la porte, fascinés, une oreille tendue vers le pont.

Donkin accroupi en tas contre le beaupré, les clavicules à hauteur des oreilles, semblait avec son nez crochu qui pendait vers la terre un vautour malade aux plumes rebroussées. Belfast, les jambes de ci de là, la figure rouge à force de crier, les bras levés, figurait assez une croix de Malte. Les deux Scandinaves, dans un coin, avaient l’aspect de consternation muette qu’on voit aux témoins d’un cataclysme. Et, plus loin que la lumière, Singleton debout dans la fumée, monumental, indistinct, la tête touchant les poutres, dressait une effigie de stature héroïque dans les ombres de cette crypte.

Il fit un pas en avant, imperturbable et vaste. Le bruit tomba comme une vague se brise : mais Belfast cria une fois de plus, les bras battant l’air : « Il se meurt, je vous dis ! » puis se rassit tout à coup sur le panneau et prit sa tête dans les mains. Tous contemplaient Singleton, les yeux levés du pont où ils gisaient, braqués du fond d’obscurs recoins ou tournés avec des tètes curieuses. Ils attendaient, apaisés déjà, comme si ce vieillard qui ne regardait personne avait possédé le secret de leurs indignations et de leurs désirs troublés, une vision plus nette, un plus clair savoir. En vérité, debout au milieu d’eux, il revêtait la mine indifférente d’un qui a connu des multitudes de navires, entendu bien des fois des voix pareilles aux leurs, assisté déjà à tout ce qui peut arriver sur l’étendue des grandes mers. Ils entendirent sa voix ronfler dans sa poitrine large, comme si les mots roulaient vers eux des profondeurs d’un gouffre escarpé.

— Que voulez-vous faire ? interrogea-t-il.

Personne ne répondit. Knowles seul marmotta : Ouais, ouais, et quelqu’un dit très bas : Si c’est pas honteux ! Il attendit, fit un geste méprisant.

— J’ai vu des émeutes à bord quand certains d’entre vous n’étaient pas nés, dit-il lentement pour quelque chose ou pour rien ; mais jamais pour chose pareille.

— Puisque il se meurt, que je vous dis, répéta Belfast lugubrement en s’asseyant aux pieds de Singleton.

— Et pour un noir encore, continua le vieux loup de mer. J’en ai vu mourir comme des mouches.

Il s’arrêta, pensif, comme dans l’effort de remémorer des choses sinistres, des détails d’horreur, des hécatombes de dègres. Ils le regardaient fascinés. Il était assez vieux pour se souvenir de négriers, de mutineries sanglantes, de pirates peut-être ; qui pouvait dire quelles violences et quelles terreurs il avait vécu ! Qu’allait-il dire ? Il dit : « Vous n’y pouvez rien. Il faut qu’il meure. »

Il fit une nouvelle pause. Sa moustache et sa barbe bougèrent. Il mâchait des mots, marmottait derrière son poil blanc emmêlé, incompréhensible et affolant comme un oracle derrière un voile.

— Reste à terre… porté malade… Au lieu de ça… nous amener tout ce vent debout. Peur. La mer veut son bien… Mourir en vue de terre. Toujours comme ça. Ils le savent.., long voyage… plus de journées, plus de dollars… Restez tranquilles. Qu’est-ce qu’il vous faut ? N’y pouvez rien.

Il sembla sortir d’un rêve.

— Pour lui, ni vous, dit-il. Le patron n’est pas une bête. Il a son idée. Prenez garde, c’est mai qui le dis ! Je le connais !

Les yeux droits devant lui, il tourna la tête de gauche à droite, de droite à gauche, comme inspectant une longue rangée de patrons astucieux.

— Il a dit qu’il me casserait la tête ! cria Donkin.

Singleton dirigea son regard vers le sol, d’un air d’attention intriguée, comme s’il n’y pouvait rien découvrir.

— Va-t’en au diable ! dit-il vaguement, y renonçant.

Il émanait de lui une ineffable sagesse, l’indifférence dure, le souffle glacé de la résignation. Alentour, tous les auditeurs se sentirent en quelque manière complètement éclairés par leur déception même, et, muets, ils faisaient nonchalamment les gestes d’aise insouciante d’hommes capables de clairement discerner l’aspect irrémédiable de leurs existences. Lui, profond d’inconsciente sagesse, ébaucha un mouvement de bras et sortit sur le pont sans une autre parole.

Belfast, l’œil arrondi, s’abîmait en ses réflexions. Un ou deux matelots se bissèrent, patauds, dans les couchettes supérieures, et, une fois là-haut, poussèrent un soupir, d’autres, plongeaient tête première dans les alcôves de plain-pied, très prompts, et faisant instantanément demi-tour sur eux-mêmes, comme une bêta gagnant sa bauge.

De toutes parts, des hommes invisibles dormaient, respirant avec égalité. Donkin sembla puiser de l’audace et de la fureur dans la paix environnante. Venimeux, hâve, ses yeux luisants erraient des vêtements d’emprunt où ballottait sa dégaine, autour de lui, comme en quête de choses à fracasser. Son cœur sautait follement dans sa poitrine étroite. Ils dormaient ! Il lui fallait des cous à tordre, des yeux à crever à coups d’ongle, des visages ou cracher. Il brandit une paire de poings osseux vers les lumignons qui charbonnaient.

— Vous n’êtes pas des hommes ! cria-t-il d’un timbre amorti.

Personne ne bougea :

— Vous n’avez pas le courage d’un rat !

Sa voix monta au diapason d’un cri enroué. Puis il s’assit lourdement ; il soufflait avec force à travers ses narines frémissantes, il grinçait et claquait des dents, et, le menton incrusté dans la poitrine, il paraissait fouir dans sa chair vive comme pour atteindre son cœur au travers…

Ce matin là, le navire, à l’aube d’un nouveau jour de sa vie vagabonde, revêtit un aspect de fraîcheur somptueuse comme la terre aux jours printaniers. Les ponts lavés miroitaient longs, spacieux et clairs ; le soleil oblique arrachait aux cuivres jaunes un éclaboussement d’étincelles, dardait ses traits d’or sur les barres polies, et les gouttes d’eau de mer isolées, oubliées par endroits le long de la lisse, étaient aussi limpides que des gouttes de rosée, et jetaient plus de feux que des brillants épars. Les voiles dormaient, bercées par une brise douce. Le soleil montant solitaire et splendide dans le ciel bleu vit sur l’eau bleue glisser, courant au plus près, un vaisseau solitaire.

Les hommes se pressaient sur trois rangs de profondeur à hauteur du grand mât, et en face de la cabine du commandant. Ils poussaient, se bousculaient, mines irrésolues, faces mornes. A chaque mouvement léger, Knowles flanchait lourdement du côté de sa jambe trop courte. Donkin glissait derrière les dos, inquiet et sur l’œil, comme un homme en quête d’une embuscade. Le capitaine Allistoun sortit tout à coup. Il marcha de long en large devant le front du groupe. Il était gris, mince, alerte, râpé sous le soleil et dur comme diamant. Il tenait sa main droite dans la poche de sa veste que distendait du même côté un objet lourd. Un des matelots s’éclaircit la voix avec solennité :

— Je ne vous ai pas encore trouvés en faute, matelots, dit le patron, s’arrêtant court.

Il leur faisait face de son regard usé, couleur d’acier, qu’une illusion commune semblait fixer droit dans chacune des vingt paires d’yeux braqués sur les siens. Derrière lui, M. Baker, morose, grognait bas, du fond de son cou de taureau ; M. Creighton, frais et pimpant, les joues roses, avait l’allure résolue et prête à tout événement.

— Je ne me plains pas de vous pour le moment non plus, continua le patron, mais je suis ici pour mener ce bateau, et pour que chaque marin du bord fasse proprement sa besogne. Si vous connaissiez votre métier comme je connais le mien, il n’y aurait pas de désordre. Vous avez passé voire nuit à braire qu’on verrait demain ! Eh bien ! vous me voyez. Qu’est-ce qu’il vous faut ?

Il attendit, un pas vif le promenait de long en large devant eux, ses yeux scrutaient les leurs. Ils se dandinaient d’un pied sur l’autre, balançaient leurs corps ; quelques-uns, poussant en arrière leurs bonnets, se grattaient la tête. Que voulaient-ils ? Jimmy, on l’oubliait ; nul ne pensait à lui, seul à l’avant dans sa cabine, luttant contre de grandes ombres, cramponné à des mensonges sans pudeur, saluant d’un pénible sourire l’issue de sa transparente imposture. Non, pas Jimmy ; il n’eût pas été plus oublié, mort. Ils voulaient de grandes choses. Et soudain, tous les simples mots qu’ils connaissaient leur parurent perdus à jamais dans l’immensité de leur vague et brûlant désir. Ils savaient ce qu’ils voulaient, mais sans pouvoir rien trouver qu’il valût la peine de dire. Ils bougeaient sur place, balançaient au bout de bras musculeux de grosses mains, dont le goudron salissait les doigts déformés. Un murmure expira :

— Qu’est-ce ? La nourriture ? demanda le patron, vous savez que les vivres ont été gâtés au large du Cap.

— On sait ça, sir, dit un vieux gourganier barbu.

— Trop d’ouvrage ? Trop pour vos forces ? demanda t-il encore.

Un silence offensé tomba.

— Nous ne voulons pas manquer de monde, sir, commença enfin Davies d’une voix mal assurée, et ce noir-là…

— Assez ! cria le patron.

Il resta immobile à les toiser un moment, puis marchant quelques pas de ci de là commença de leur dire leur fait, déchaîna l’orage, froidement, en rafales violentes et coupantes comme les bises de ces mers glacées qui avaient connu sa jeunesse.

— Je vais vous dire ce dont il retourne. Trop grands pour vos bottes. Vous vous prenez pour des gars supérieurs. Connaissez la besogne à moitié, faites votre devoir de même. Trouvez que c’est trop encore. Vous en feriez dix fois autant que ça ne serait pas assez.

— On a turbiné de son mieux, sir, cria une voix exaspérée.

— De votre mieux, tonna le patron. On vous en dit de belles à terre, pas vrai ? Ils ne vous disent pas là pourtant que, votre mieux, il n’y a guère de quoi s’en vanter. Je vous le dis, moi : votre mieux vaut encore moins que mauvais. Vous ne pouvez pas en faire plus ? Non, je sais, n’en parlons plus. Mais halte à vos farces ou je m’en charge. Je suis paré, halte là !

Il menaça d’un doigt l’équipage.

— Quant à cet homme, il éleva beaucoup la voix, quant à cet homme, s’il met le nez sur le pont sans ma permission, je le colle aux fers. U !

Il y eut un moment de profond silence.

— Il y a autre chose, dit le patron avec calme. Ceci.

Il fit un pas rapide et d’un mouvement balancé sortit de sa poche un cghillot de fer. Le geste fut si subit et si prompt que le groupe recula d’un pas. Il tenait ses yeux attachés sur les leurs, et quelques visages revêtirent incontinent une expression de surprise comme s’ils n’avaient jamais vu de cabillot auparavant. Le capitaine l’éleva : « Ceci est mon affaire. Je ne pose pas de questions, mais vous savez tous ce que parler veut dire : il faut que ceci retourne d’où c’est venu. » Les yeux s’allumèrent de colère. Le groupe piétina saisi d’un malaise. Ils détournaient les yeux de ce morceau de fer, ils semblaient timides, un embarras, une honte les troublait comme devant un objet répugnant, scandaleux ou choquant que la décence la plus vulgaire interdirait de brandir ainsi au grand jour. Le patron attentif observait :

— Donkin, fit-il d’un ton bref et incisif.

Donkin plongea derrière l’un, puis derrière l’autre, mais ils regardèrent par-dessus leurs épaules et s’écartèrent. Leurs rangs continuèrent à s’ouvrir devant lui, à se refermer derrière, jusqu’à ce qu’enfin il apparût seul devant le patron comme s’il avait surgi du pont même. Le capitaine s’approcha de lui. Ils avaient à peu près la même taille et, à courte portée, le patron échangea un regard meurtrier avec les petits yeux luisants. Ils clignèrent.

— Tu connais ça, demanda le patron.

— Non, j’connais pas, répondit l’autre, trépidant mais effronté.

— Tu es un chien. Prends-le, ordonna le patron.

Les bras de Donkin semblaient lui coller aux cuisses ; il restait les yeux à quinze pas comme on fixe à la parade.

— Prends-le, répéta le patron en se rapprochant d’un pas ; ils se soufflaient au visage.

— Prends, dit une fois de plus le capitaine Allistoun, avec un geste de menace.

Donkin s’arracha un bras du flanc contre lequel il le serrait.

— Pourquoi qu’vous me cherchez ? marmonna-t-il avec effort, comme s’il avait la bouche pleine de bouillie.

— Si tu ne te presses pas… commença le patron.

Donkin empoigna le cabillot comme s’il allait s’enfuir avec et resta sur place, le tenant comme un cierge.

— Remets-le où ta l’a pris, dit le capitaine avec un regard courroucé.

Donkin recula, les yeux écarquillés.

— Va, coquin, ou je t’y aiderai, cria le maître en le forçant à battre lentement en retraite devant une avance menaçante.

Il para, tenta de préserver sa tête avec la dangereuse ferraille au bout de son poing levé. M. Baker cessa de grogner un moment.

— Bien joué, by Jove, murmura M. Creighton, d’un ton de connaisseur averti.

— Ne me touchez pas, jappa Donkin en rompant.

— Alors, va. Va plus vite.

— Ne oie louchez pas, ou je vous cite en justice.

Le capitaine Allistoun fit un grand pas, et Donkin, tournant le dos en plein, courut quelques mètres, puis s’arrêta et par-dessus l’épaule montra des dents jaunes.

— Plus loin, haubans d’avant, commanda le capitaine, le bras tendu.

— Allez-vous donc rester là comme des pieux à me voir brimer, cria Donkin à l’équipage taciturne qui l’observait.

Le capitaine Allistoun marcha sur lui résolument. Il üla de nouveau d’un bond, fonça sur les haubans d’avant, logea violemment le cabillot dans son trou.

— C’est pas fini, j’aurai ma revanche encore, cria-t-il à tout le navire, puis s’éclipsa derrière Le mât de misaine.

Le capitaine Allistoun fit demi-tour et s’en revint vers l’arrière, les traits parfaitement calmes, comme s’il eût oublié déjà l’épisode. Les hommes s’écartèrent devant lui. Il ne regardait personne.

— Ça suffira, monsieur Baker. Faites descendre le quart, dit-il tranquillement. Et vous, matelots, tâchez de marcher droit, à l’avenir, ajouta sa voix égale.

Il suivit quelque temps, d’un œil pensif, les dos de l’équipage impressionné qui se retirait.

— Déjeuner, steward, héla-t-il, d’un ton soulagé.

— Ça m’a fait quelque chose… aouh ! de vous voir donner le cabillot à ce bonhomme, sir, observa M. Baker ; il aurait pu vous fracasser… aouh ! la tête comme une coquille d’œuf.

— Oh ! celui-là ! murmura le patron, l’esprit ailleurs. Drôles de gars, continua-t-il à mi-voix. Je pense que tout est bien, à présent. On ne peut jamais dire pourtant, au jour d’aujourd’hui, avec… Il y a des années, j’étais jeune capitaine, alors, pendant un voyage de Chine, une révolte, j’ai eu ça. Révolte ouverte, Baker. C’était autre chose, d’autres hommes, cependant. Je savais ce qu’ils voulaient : « harabarder la cargaison et arriver à la boisson. Très simple. On les a secoués pendant quarante-huit heures, et quand ils ont eu leur compte… doux comme des agneaux. Bon équipage. Jolie traversée, comme on n’en fait plus.

Il regarda en l’air, dans la direction des vergues orientées au plus près :

— Vent debout un jour après l’autre, exdama-t-il amèrement. Ne trouverons-nous donc jamais une bonne brise, ce voyage-ci ?

— Servi, sir, dit le steward, apparu devant eux tomme par magie, une serviette sale à la main.

— Ah ! très bien. Arrivez, monsieur Baker ; il est tard, avec toutes ces bêtises.