Ouvrir le menu principal

◄  XVI.
XVIII.  ►

XVII.

LE GUÉ DE LA VAUVRE.

Cependant le panégyrique paraissait si sincère, que Lémor, déjà disposé précédemment à une grande sympathie pour le meunier, réfléchit à la singularité de sa conduite en cette circonstance, et commença à se dire que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l’interroger. Ils prirent le café ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle, et quand le père Robichon les eut débarrassés de sa présence, le meunier commença ainsi :

Monsieur (il faut bien que je vous appelle comme ça, puisque je ne sais pas si nous sommes amis ou ennemis), vous saurez d’abord que je suis amoureux, ne vous en déplaise, d’une fille trop riche pour moi, et qui ne m’aime que juste ce qu’il faut pour ne pas me détester. Ainsi je peux parler d’elle sans la compromettre ; et d’ailleurs vous ne la connaissez pas. Je n’aime pourtant pas à parler de mes amours, c’est ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont été piqués de la même mouche, et qu’ils sont, comme on l’est en général dans cette maladie-là, égoïstes en diable, et soucieux d’eux-mêmes, du prochain, point. Cependant, comme en travaillant tout seul à remuer une montagne, on n’avance à rien, m’est avis que si on s’entr’aidait un peu par l’amitié, on ferait au moins quelque chose. Voilà pourquoi j’aurais voulu votre confiance comme j’ai celle de la dame que vous savez bien, et pourquoi je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien placée.

« Donc, j’aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus que moi, et, par le temps qui court, c’est comme si je voulais épouser l’impératrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme d’un fétu ; même je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond de la mer, puisque c’est là ce qui nous sépare. Mais jamais les empêchements n’ont fait entendre raison à l’amour, et j’ai beau être gueux, je suis amoureux ; je n’ai que cela en tête, et si la dame que vous savez bien ne vient pas à mon secours comme elle me l’a fait espérer… je suis un homme perdu… je suis capable !… je ne sais pas de quoi je suis capable !

Et en disant cela, la figure ordinairement enjouée du meunier, s’altéra si profondément, que Lémor fut frappé de la force et de la sincérité de sa passion.

— Eh bien, lui dit-il avec cordialité, puisque vous avez la protection d’une dame si bonne et si éclairée… on la dit telle du moins !…

— Je ne sais pas ce qu’on dit d’elle, répondit Grand-Louis, impatienté de la réserve obstinée du jeune homme ; je sais ce que j’en pense, moi, et je vous dis que cette femme-là est un ange du ciel. Tant pis pour vous si vous ne le savez pas.

— En ce cas, dit Lémor, qui se sentait vaincu intérieurement par cet hommage si sincère rendu à Marcelle, où voulez-vous en venir, mon cher monsieur Grand-Louis ?

— Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et d’un cœur si pur, disposée en ma faveur, et en train déjà de me donner de l’espérance lorsque je croyais tout perdu, je me suis attaché à elle tout d’un coup, et pour toujours. L’amitié m’est venue, comme on dit dans les romans que l’amour vient, en un clin d’œil ; et maintenant, je voudrais rendre, d’avance, à cette femme tout le bien qu’elle a l’intention de me faire. Je voudrais qu’elle fût heureuse comme elle le mérite, heureuse dans ses affections, puisqu’elle n’estime que cela au monde et méprise la fortune, heureuse de l’amour d’un homme qui l’aimât pour elle-même et ne s’occupât pas de supputer ce qui lui reste d’une richesse qu’elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu’à s’informer de ce qu’elle possède ou ne possède pas… afin de savoir s’il doit la rejoindre ou s’en aller bien loin d’elle… l’oublier sans doute, et essayer si sa jolie figure fera quelque autre conquête plus lucrative… car enfin…

Lémor interrompit le meunier.

— Quelle raison avez vous donc, dit-il en pâlissant, de craindre que cette dame respectable ait si mal placé ses affections ? Quel est le lâche à qui vous supposez de si honteux calculs dans l’âme ?

— Je n’en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement le trouble d’Henri, ne sachant encore s’il devait l’attribuer à l’indignation d’une bonne conscience ou à la honte de se voir deviné. Tout ce que je sais, c’est qu’il est venu à mon moulin, il y a quinze jours environ, un jeune homme dont la mine et les manières semblaient fort honnêtes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout à coup, s’est mis à parler d’argent, à faire des questions, à prendre des notes, enfin à établir par francs et centimes sur un bout de papier, qu’il restait encore à la dame de Blanchemont un assez joli débris de sa fortune.

— En vérité, vous pensez que ce garçon-là était prêt à déclarer son amour au cas seulement où le mariage lui paraîtrait avantageux ? Alors, c’était un misérable ; mais pour l’avoir si bien deviné, il faut être soi-même…

— Achevez, Parisien ! ne vous gênez pas, dit le meunier dont les yeux brillèrent comme l’éclair ; puisque nous sommes ici pour nous expliquer !

— Je dis, reprit Lémor non moins irrité, que pour interpréter ainsi la conduite d’un homme qu’on ne connaît pas et dont on ne sait rien, il faut être soi-même fort amoureux de la dot de sa belle.

Les yeux du meunier s’éteignirent et un nuage passa sur son front.

— Oh ! dit-il d’une voix triste, je sais bien qu’on peut dire cela, et je parie que bien des gens le diraient si je parvenais à me faire aimer ! Mais son père n’a qu’à la déshériter, ce qui arriverait certainement si elle m’aimait, et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de ce qu’elle aura perdu !

— Meunier ! dit Lémor d’un ton brusque et franc, je ne vous accuse pas, moi. Je ne veux pas vous soupçonner. Mais comment se fait-il qu’avec une âme honnête, vous n’ayez pas supposé ce qui était le plus vraisemblable et le plus digne de vous ?

— Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune homme, ce serait sa conduite ultérieure. S’il courait avec transport vers sa chère dame !… je ne dis pas, mais s’il s’en va au diable, c’est différent !

— Il faudrait supposer, répondit Lémor, qu’il regarde son amour comme insensé, et qu’il ne veut pas s’exposer à un refus.

— Ah ! je vous y prends ! s’écria le meunier ; voilà les mensonges qui recommencent ! Je sais pertinemment, moi, que la dame est enchantée d’avoir perdu sa fortune, qu’elle a même pris courageusement son parti de la ruine totale de son fils, et tout cela parce qu’elle aime quelqu’un qu’on lui aurait peut-être fait un crime d’épouser, sans toutes ces catastrophes-là.

— Son fils est ruiné ? dit Henri en tressaillant ; totalement ruiné ? Est-ce possible ! En êtes-vous certain ?

— Très-certain, mon garçon ! répondit le meunier d’un air narquois. La tutrice, qui aurait pu, pendant une longue minorité, partager avec un amant ou un mari les intérêts d’un gros capital, n’aura maintenant plus que des dettes à payer, si bien que son intention, elle me le disait hier soir, est de faire apprendre à son enfant quelque métier pour vivre.

Henri s’était levé. Il se promenait avec agitation dans la petite cour, et l’expression de sa figure était indéfinissable. Grand-Louis, qui ne le perdait pas de vue, se demanda s’il était au comble du bonheur ou du désappointement. Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme elle et comme moi, haïssant l’argent qui contrarie les amours, ou bien un intrigant qui s’est fait aimer d’elle à l’aide de je ne sais quel sortilège, et dont l’ambition vise plus haut que la jouissance du petit revenu qui lui reste ?

Ayant rêvé quelques instants, Grand-Louis qui tenait à honneur de donner une grande joie à Marcelle, ou de la débarrasser d’un perfide en le démasquant, s’avisa d’un stratagème.

— Allons, mon garçon, dit-il en adoucissant sa voix, vous êtes contrarié ! il n’y a pas de mal à cela. Tout le monde n’est pas romanesque, et si vous avez pensé au solide, c’est que vous êtes fait comme tous les gens de ce temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai pas rendu un si mauvais service, en me querellant avec vous ; je vous ai appris que le douaire était à la sécheresse. Sans doute vous comptiez sur les bénéfices de la tutelle du jeune héritier, car vous saviez bien que les fameux trois cent mille francs étaient une dernière, une pure illusion de la veuve ?…

— Comment dites-vous ? s’écria Lémor en suspendant sa marche agitée. Cette dernière ressource lui est enlevée ?

— Sans doute ; ne faites donc pas semblant de l’ignorer ; vous avez trop bien été aux renseignements pour ne pas savoir que la dette envers le fermier Bricolin est quadruple de ce qu’on la supposait, et que la dame de Blanchemont va être obligée de postuler pour un bureau de poste ou de tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son fils à l’école.

— Est-il possible ? répéta Lémor, stupéfait et comme étourdi de cette nouvelle. Une révolution si prompte dans sa destinée ! Un coup du ciel !

— Oui, un coup de foudre ! dit le meunier avec un rire amer.

— Eh ! dites-moi, n’en est-elle pas affectée du tout ?

— Oh ! du tout. Tant s’en faut qu’au contraire elle se figure que vous ne l’en aimerez que mieux. Mais vous ? Pas si bête, n’est-ce pas ?

— Mon cher ami, répondit Lémor sans écouter les paroles du Grand-Louis, que m’avez-vous dit là ? Et moi qui voulais me battre avec vous ! Vous me rendez un grand service ! lorsque j’allais… Vous êtes pour moi l’envoyé de la Providence.

Grand-Louis, attribuant cette effusion à la satisfaction qu’éprouvait Lémor d’être averti à temps de la ruine de ses cupides espérances, détourna la tête avec dégoût, et resta quelques instants absorbé par une profonde tristesse.

— Voir une femme si confiante et si désintéressée, se disait-il, abusée par un freluquet pareil ! Il faut qu’elle ait aussi peu de raison qu’il a peu de cœur. J’aurais dû penser qu’en effet elle était fort imprudente, puisque dans un seul jour, où je l’ai vue pour la première fois de ma vie, elle m’a laissé découvrir tous ses secrets. Elle est capable de livrer son bon cœur au premier venu. Oh ! il faudra que je la gronde, que je l’avertisse, que je la mette en garde contre elle-même en toutes choses ! et, pour commencer, il faut que je la délivre de ce drôle-là. On peut déchirer un peu l’oreille de ce faquin, on peut faire à son joli museau une égratignure qui l’empêche de se montrer de si tôt devant les belles… — Holà ! monsieur le Parisien, dit-il sans se retourner et en tâchant de rendre sa voix calme et claire, vous m’avez entendu, et à présent vous savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais savoir, vous n’êtes qu’une canaille. Voilà mon opinion, et je vais vous la prouver tout de suite, si vous voulez bien le permettre.

En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de flegme, retroussé ses manches, ne voulant faire usage que de ses poings ; il se leva et se retourna, surpris de la lenteur de son antagoniste à lui répondre. Mais à sa grande surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut l’allée aux dahlias, explora tous les coins du café Robichon, arpenta toutes les rues voisines ; Lémor avait disparu. Personne ne l’avait vu sortir. Grand-Louis, indigné et presque furieux, le chercha vainement dans toute la ville.

Après une heure d’inutiles perquisitions, le meunier essoufflé, commença à se lasser et à se décourager.

— C’est égal, se dit-il en s’asseyant sur une borne, il ne partira pas une diligence ni une patache de la ville aujourd’hui, dont je n’aille compter et regarder les voyageurs sous le nez ! Ce monsieur ne s’en ira pas sans que… mais bah ! je suis fou ! Ne voyage-t-il pas à pied, et un homme qui tient à ne pas payer une dette d’honneur ne prend-il pas le pays par pointe sans tambour ni trompette ?… Et puis, ajouta-t-il en se calmant peu à peu, ma chère madame Marcelle me saurait sans doute bien mauvais gré de rosser son galant. On ne se défait pas comme cela d’une si forte attache, et la pauvre femme ne voudra peut-être pas me croire quand je lui dirai que son Parisien est un vrai Marchois [1]. Comment vais-je m’y prendre pour la désabuser ? C’est mon devoir, et pourtant quand je songe à la peine que je vais lui faire… Chère dame du bon Dieu ! Est-il possible qu’on se trompe à ce point !

En devisant ainsi avec lui-même, le meunier se rappela qu’il avait une calèche à vendre, et alla trouver un ex-fermier enrichi, qui, après avoir bien examiné et marchandé longtemps, se décida par la crainte que M. Bricolin ne vint à s’emparer de cet objet de luxe et de ce bon marché. Achetez ! monsieur Ravalard, disait Grand-Louis avec l’admirable patience dont sont doués les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu’on est décidé à s’accommoder de leur denrée, ils se prêtent par politesse à feindre d’être dupes de la prétendue incertitude du chaland. Je vous l’ai dit deux cents fois déjà, et je vas vous le répéter tant que vous voudrez. C’est du beau et du bon, du fin et du solide. Ça sort des premiers fabricants de Paris, c’est rendu-conduit gratis. Vous me connaissez trop pour croire que je m’en mêlerais s’il y avait une attrape là-dessous. De plus, je ne vous demande pas ma commission, qu’il vous faudrait pourtant bien payer à un autre. Voyez ! c’est tout profit.

Les irrésolutions de l’acheteur durèrent jusqu’au soir. Le déboursement des écus lui déchirait l’âme. Quand Grand-Louis vit le soleil baisser, — Allons, dit-il, je ne veux pas coucher ici, moi, je m’en vais. Je vois bien que vous ne voulez pas de cette jolie brouette si reluisante et si bon marché. J’y vas atteler Sophie, et je m’en retournerai à Blanchemont fier comme Artaban. Ça sera la première fois de ma vie que je roulerai carrosse ; ça m’amusera, et ça m’amusera encore plus de voir le père et la mère Bricolin se carrer là-dedans pour aller le dimanche à La Châtre ! M’est avis pourtant que vous et votre dame, vous y auriez fait meilleure figure.

Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l’argent et fit remiser la belle voiture sous son hangar. Grand-Louis chargea les effets de madame de Blanchemont sur sa charrette, mit les deux mille francs dans une ceinture de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une malle et chantant à tue-tête, en dépit des cahots et du vacarme de ses grandes roues sur le pavé.

Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper de voie comme le patachon, et il avait dépassé le joli hameau de Mers que la lune n’était pas encore levée. La vapeur fraîche qui, dans la Vallée-Noire, même durant les chaudes nuits d’été, nage sur de nombreux ruisseaux encaissés, coupait de nappes blanches qu’on aurait prises pour des lacs, la vaste étendue sombre qui se déployait au loin. Déjà les cris des moissonneurs et les chants des bergères avaient cessé. Des vers luisants semés de distance en distance dans les buissons qui bordent le chemin furent bientôt les seules rencontres que put faire le meunier.

Cependant comme il traversait une de ces landes marécageuses que forment les méandres des rivières dans ce pays d’ailleurs si fertile et si méticuleusement cultivé, il lui sembla voir une forme vague qui courait dans les joncs devant lui, et qui s’arrêta au bord du gué de la Vauvre comme pour l’attendre.

Grand-Louis était peu sujet au mal de la peur. Cependant comme il avait, ce soir-là, à défendre une petite fortune dont il était plus jaloux que si elle lui eût appartenu, il se hâta de rejoindre sa charrette dont il s’était un peu écarté, ayant fait un bout de chemin à pied, autant pour se désengourdir que pour soulager sa fidèle Sophie. La ceinture de cuir qui le gênait avait été déposée par lui dans un sac de blé. Quand il fut remonté sur son char, qu’il appelait facétieusement dans le style du pays, son équipage suspendu en cuir de brouette, c’est-à-dire en bois pur et simple, il s’assura sur ses jambes, s’arma de son fouet dont la lourde poignée faisait une arme à deux fins ; et, debout, comme un soldat à son poste, il marcha droit sur le voyageur de nuit, en chantant gaiement un couplet de vieux opéra-comique que Rose lui avait appris dans son enfance.

Notre meunier chargé d’argent
Revenait au village.
Quand tout à coup v’la qu’il entend
Un grand bruit dans l’feuillage.
Notre meunier est homm’ de cœur,
On dit pourtant qu’il eut grand peur…
Or, écoutez mes chers amis,
Si vous voulez m’en croire,
N’allez pas, n’allez pas dans la Vallée-Noire.

Je crois que la chanson dit : dans la Forêt-Noire ; mais Grand-Louis, qui se moquait de la césure comme des voleurs et des revenants, s’amusait à adapter les paroles à sa situation ; et ce couplet naïf, jadis fort en vogue, mais qui ne se chantait plus guère qu’au moulin d’Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses solitaires.

Lorsqu’il fut près de l’homme qui l’attendait de pied ferme, il jugea que le poste était assez bien choisi pour une attaque. Le gué était, sinon profond, du moins encombré de grosses pierres qui forçaient les chevaux d’y marcher avec précaution, et de plus, pour descendre dans l’eau, il fallait s’occuper de soutenir la bride, le raidillon étant assez rapide pour exposer l’animal à s’abattre.

— Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup de prudence et de calme.

  1. Les habitants de la Marche sont, à tort ou à raison, en si mauvaise odeur chez leurs voisins du Berri, que Marchois y est synonyme d’aigrefin.