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XVI.

DIPLOMATIE.

Au beau milieu de ses réflexions, maître Louis s’aperçut que le jeune homme, dans ses préoccupations beaucoup plus vives, s’éloignait sans songer à lui.

— Holà ! mon camarade ! lui dit Grand-Louis en courant après lui ; vous voulez donc me laisser votre passeport ?

— Ah ! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon ! répondit Lémor. Vous m’avez rendu le service de me remettre cette lettre, et je vous dois mille remerciements… Mais je vous reconnais à présent. Je vous ai déjà vu, il n’y a pas longtemps. C’est à votre moulin que j’ai reçu l’hospitalité… Un endroit superbe… et une si bonne mère ! Vous êtes un homme heureux ! vous ! car vous êtes franc et serviable aussi, cela se voit !

— Oui ! une belle hospitalité ! dit le meunier ; parlons-en ! Après cela, c’est votre faute si vous n’avez voulu accepter que du pain et de l’eau… Ça m’avait donné un peu mauvaise opinion de vous, avec ça que vous avez une barbe de capucin ! Cependant, vous n’avez pas plus que moi la mine d’un jésuite, et si ma figure vous revient, la vôtre me revient aussi… Quant à être un homme heureux… je vous conseille de porter envie aux autres, et surtout à moi ! C’est donc pour vous moquer.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous éprouvé quelque malheur depuis que je ne vous ai vu ?

— Bah ! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait comment ! Mais je n’ai pas plus envie d’en parler que vous de m’écouter, car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la cervelle. Ah ça ! est-ce que vous n’allez pas me donner un mot de réponse pour la personne qui vous a écrit ? quand ce ne serait que pour attester que j’ai bien fait ma commission ?

— Vous connaissez donc cette personne ? dit Lémor tout tremblant.

— Tiens ! vous n’aviez pas encore pensé à me le demander. Où sont donc vos esprits ?

L’air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commençait à inquiéter Lémor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la physionomie de ce paysan n’était pas faite pour inspirer la méfiance. Mais Henri crut devoir affecter une sorte d’indifférence.

— Je ne connais pas beaucoup moi-même, dit-il, la dame qui m’a fait l’honneur de m’écrire. Comme le hasard m’avait conduit dernièrement dans le pays où elle possède des biens, elle a pensé que je pourrais lui donner quelques renseignements…

— À d’autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous y êtes venu, encore moins pourquoi vous l’avez fait, et voilà ce que je vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.

— C’est à quoi je répondrai un autre jour, dit Lémor avec un peu d’impatience et de fierté ironique. Vous êtes curieux, l’ami, et je ne sais pourquoi vous voulez voir du mystère dans ma conduite.

— Il y en a, l’ami ! Je vous dis qu’il y en a, puisque vous ne lui avez pas fait savoir que vous étiez venu dans la Vallée-Noire !

La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et Henri, craignant de tomber dans quelque piège ou de commettre quelque imprudence, songea à se délivrer de ses investigations bizarres.

— Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, répondit-il en haussant les épaules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous salue. Si la lettre que vous m’avez remise exige une réponse ou un reçu, je l’enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et n’ai pas le loisir de m’arrêter plus longtemps avec vous.

— Ah ! vous partez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour le suivre. J’aurais cru que vous alliez venir avec moi à Blanchemont.

— Pourquoi à Blanchemont ?

— Parce que si vous avez à donner des conseils à la dame de Blanchemont sur ses affaires, comme vous le prétendez, il serait plus obligeant d’aller vous expliquer avec elle que d’écrire deux mots à la hâte. C’est une personne qui vaut bien la peine qu’on se dérange de quelques lieues pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu’un meunier, j’irais au bout du monde s’il le fallait.

Lémor, informé, presque malgré lui, du lieu que Marcelle avait choisi momentanément pour sa retraite, ne put se décider à se séparer brusquement d’un homme qui la connaissait et qui semblait si disposé à lui parler d’elle. L’espèce de proposition et de conseil qu’on lui adressait d’aller à Blanchemont faisait passer des éblouissements dans cette jeune tête volontairement stoïque, mais profondément bouleversée par la passion. Agité de désirs et de résolutions contradictoires, il laissait paraître sur son visage toutes les perplexités qu’il croyait renfermer dans son âme, et le pénétrant meunier ne s’y trompait pas. — Si je croyais, dit enfin Lémor, que des explications verbales fussent nécessaires… mais en vérité, je ne le pense pas… cette dame ne m’indique rien de semblable…

— Oui, dit le meunier d’un ton railleur ; cette dame vous croyait à Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques paroles. Mais peut-être que si elle vous avait su si près, elle m’aurait commandé de vous ramener avec moi.

— Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effrayé de la pénétration du Grand-Louis. Les questions qu’on me fait l’honneur de m’adresser n’ont pas assez d’importance pour cela. Décidément, j’y répondrai par écrit.

Et en s’arrêtant à ce dernier parti, Henri sentait son cœur se briser. Car, malgré sa soumission aux ordres de Marcelle, l’idée de la revoir encore une fois avant de s’en éloigner pour une année entière, avait fait bouillonner tout son sang énergique. Mais ce maudit meunier, avec ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par légèreté, rendre sa démarche compromettante pour la jeune veuve, et Lémor devait s’en abstenir.

— Vous ferez ce qui vous plaît, dit le Grand-Louis, un peu piqué de sa réserve, mais comme elle me fera sans doute quelques questions sur votre compte, je serai forcé de lui dire que l’idée de venir la voir ne vous a pas souri du tout.

— Ce qui lui fera assurément beaucoup de peine ? répondit Lémor avec un éclat de rire un peu forcé.

— Oui, oui ! jouez au plus fin avec moi, mon camarade ! reprit le meunier. Mais vous ne riez pas de bon cœur.

— Monsieur le meunier, répliqua Lémor perdant patience, vos insinuations, autant que je puis les comprendre, commencent à être assez déplacées. Je ne sais pas si vous êtes aussi dévoué à la personne en question que vous le prétendez ; mais il ne me semble pas que vous en parliez avec autant de respect que moi, qui la connais à peine.

— Vous vous fâchez ? À la bonne heure, c’est plus franc, et cela me taquine moins que vos moqueries. Maintenant, je sais à quoi m’en tenir sur votre compte.

— C’en est trop, dit Lémor irrité, et cela ressemble à une provocation personnelle. J’ignore quelles folles idées vous voulez m’attribuer, mais je vous déclare que ce jeu me fatigue et que je ne souffrirai pas plus longtemps vos impertinences.

— Vous fâchez-vous tout de bon ? dit le Grand-Louis d’un ton calme. Je suis bon pour vous répondre. Je suis beaucoup plus fort que vous ; mais sans doute vous êtes compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez la canne. Et d’ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que vous savez tous jouer du bâton comme des professeurs. Nous autres, nous ne connaissons pas la théorie, nous n’avons que la pratique. Vous êtes plus adroit que moi, probablement ; moi, je cognerai un peu plus dur que vous, ça égalisera la partie. Allons derrière le vieux rempart si vous voulez, ou bien au café du père Robichon. Il y a une petite cour où l’on peut s’expliquer sans témoins, car il n’y a pas de danger qu’il appelle la garde, il sait trop bien vivre pour cela.

— Allons, se dit Lémor, j’ai voulu être ouvrier, et les lois de l’honneur sont aussi rigides au bâton qu’à l’épée. Je ne connais pas l’art féroce de tuer mon semblable avec une arme plus qu’avec une autre. Mais si cet Hercule gaulois veut se donner le plaisir de m’assommer, je ne l’éviterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d’ailleurs, la seule manière de me débarrasser de ses questions, et je ne vois pas pourquoi je serais plus patient qu’un gentilhomme.

Le généreux et pacifique meunier n’avait aucune envie de chercher querelle à Henri comme celui-ci le supposait, faute de comprendre l’intérêt qu’il portait réellement à madame de Blanchemont et à lui, par conséquent ; mais ce dernier sentiment était mêlé d’une méfiance dont le Grand-Louis eût voulu se guérir l’esprit par une sincère explication. N’ayant pas réussi, à son tour il se croyait provoqué, et en prenant le chemin du café Robichon, chacun des deux adversaires se persuadait qu’il était forcé de répondre à la fantaisie belliqueuse de l’autre.

Six heures sonnaient à l’horloge d’une église voisine, lorsqu’ils arrivèrent au café Robichon. C’était une maisonnette décorée de ce titre fastueux qu’on voit maintenant jusque sur les plus humbles cabarets des provinces les plus arriérées. « Café de la Renaissance. » On y entrait par une étroite allée plantée de jeunes acacias et de dahlias superbes. La petite cour aux explications était adossée au mur de l’église gothique, revêtu en cet endroit de lierre et de roses grimpantes. Des berceaux de chèvrefeuille et de clématite interceptaient le regard des voisins et parfumaient l’air matinal. Cette cachette fleurie, déserte encore et proprement sablée, semblait destinée à des rendez-vous d’amour beaucoup plus qu’à des scènes tragiques.

En y introduisant Lémor, le Grand-Louis ferma la porte derrière lui, puis s’asseyant à une petite table de bois peinte en vert :

— Ah ça ! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous allonger des coups ou pour prendre le café ensemble ?

— C’est comme il vous plaira, répondit Lémor. Je me battrai avec vous si vous voulez ; mais je ne prendrai pas de café.

— Vous êtes trop fier pour ça ! c’est tout simple ! dit le Grand-Louis en haussant les épaules. Quand on reçoit des lettres d’une baronne !

— Vous recommencez donc ? Allons, laissez-moi m’en aller, ou battons-nous tout de suite.

— Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. Vous n’avez qu’à me regarder, je crois, pour voir que je ne suis pas un capon, et cependant je refuse la partie que vous m’avez proposée. Madame de Blanchemont ne me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes affaires.

— Qu’à cela ne tienne ! si vous pensez que madame de Blanchemont vous blâme d’être querelleur, vous n’êtes pas forcé de lui dire que vous m’avez cherché noise.

— Ah ! c’est donc moi qui vous ai cherché noise à présent ? qu’est-ce qui a parlé le premier de se battre ?

— Il me semble que vous êtes le seul qui en ayez parlé, mais peu importe. J’accepte la proposition.

— Mais qu’est-ce qui a insulté l’autre ? Je ne vous ai rien dit que d’honnête, et vous m’avez traité d’impertinent.

— Votre manière d’interpréter mes paroles et mes pensées était incivile. Je vous ai signifié de me laisser en paix.

— Oui, c’est ça, vous m’avez ordonné de me taire ! Et si je ne veux pas, moi, voyons ?

— Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, nous nous battrons.

— Ce garçon-là est entêté comme tous les diables ! s’écria le Grand-Louis en frappant de son large poing sur la petite table qui se fendit par la moitié. Tenez, monsieur le Parisien ! vous voyez bien comme j’ai la main lourde ! Votre fierté me donnerait envie de savoir si votre tête est aussi dure que cette planche de chêne ; car il n’y a rien de plus insolent au monde que de dire à un homme : « Je ne veux pas vous écouter ». Et pourtant je ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette tête de fer. Écoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant du bien, j’en veux surtout à une personne pour qui je me ferais casser bras et jambes, et qui a, j’en suis sûr, la fantaisie de s’intéresser à vous. Il faut s’expliquer ; je ne vous ferai plus de questions, puisque c’est peine perdue, mais je vous dirai tout ce que j’ai sur le cœur pour ou contre vous, et quand j’aurai dit, si cela ne vous convient pas, nous nous battrons ; et si ce dont je vous soupçonne est vrai, je n’aurai aucun regret de vous casser la mâchoire. Allons, il faut bien s’entendre avant de se mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre le café, car je suis à jeun depuis hier et mon estomac crie misère. Si vous êtes trop grand seigneur pour me laisser payer l’écot, convenons que le moins étrillé des deux s’en chargera après l’affaire.

— Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en état d’hostilité avec le meunier, ne craignait plus de s’oublier avec lui par bienveillance.

Le père Robichon apporta le café lui-même, en faisant toutes sortes d’amitiés au Grand-Louis. « C’est donc un de tes amis ? lui dit-il en regardant Lémor avec la curiosité des industriels peu affairés des petites villes. Je ne le connais pas, mais c’est égal ; ce doit être quelque chose de bon, puisque tu me l’amènes. Voyez-vous, mon garçon, ajouta-t-il en s’adressant à Lémor, vous avez fait là, en arrivant dans notre pays, une bonne connaissance. Vous ne pouviez pas mieux tomber. Le Grand-Louis est estimé d’un chacun et de tout le monde. Pour moi, je l’aime comme mon fils. Oh ! c’est qu’il est sage, honnête et doux… doux comme un agneau, malgré qu’il soit le plus fort homme du pays ; mais je peux bien dire que jamais, au grand jamais, il n’a fait de scandale nulle part, qu’il ne donnerait pas une chiquenaude à un enfant, et que je ne l’ai jamais entendu élever la voix dans ma maison. Dieu sait pourtant qu’il y rencontre bien des gens querelleurs, mais il met la paix partout.

Cet éloge si singulièrement placé dans un moment où le Grand-Louis amenait un étranger au café Robichon pour vider une querelle avec lui, fit sourire les deux jeunes gens.