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Michel Lévy frères (2p. 1-84).

LE MARIAGE
DE VICTORINE


COMÉDIE EN TROIS ACTES.


Gymnase-Dramatique. — 26 novembre 1831.


À propos d’une pièce de théâtre intitulée Claudie, un critique sérieux, M. Gustave Planche, me fit l’honneur, il y a quelque temps, de m’appeler le disciple de Sedaine. Je dis que ce fut un honneur pour moi, parce que ce serait une grande preuve de goût de ma part d’avoir choisi un tel maître pour modèle. Mais je n’accepte pourtant pas cette qualification, parce que qui dit disciple, dit continuateur, et, malgré ce que je viens d’oser en écrivant le Mariage de Victorine, je n’ai pas la prétention de continuer l’œuvre de Sedaine.

Dans cet article trop bienveillant pour moi, où M. Planche a dit d’excellentes choses sur le Philosophe sans le savoir, il me conseillait d’étudier le maître. Cela me fit relire la pièce, que je ne connaissais pas, car je l’avais vu jouer dans mon enfance et je n’en avais conservé qu’un vague souvenir. En même temps que je la relisais au fond du Berry, on la reprenait à Paris. J’en lisais l’appréciation dans les journaux, et naturellement ma pensée s’attachant à ce sujet simple et charmant, l’envie me vint d’écrire la suite du roman esquissé par Sedaine. Était-ce ambition ou émulation ? Ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas dans l’âge mûr, et après vingt années de travail littéraire, qu’on se fait illusion à soi-même et qu’on se flatte d’atteindre la perfection rêvée dans la jeunesse. Mais il est permis à un artiste, quel qu’il soit, de s’éprendre d’un sujet indiqué par un maître. Ce fut donc tout simplement fantaisie : fantaisie légitime et d’autant plus modeste qu’elle eût pu sembler orgueilleuse de la part d’un disciple avoué de Sedaine.

J’avoue que je ne pus suivre le bon conseil du critique ; il ne me fut pas possible d’étudier Sedaine ; mais je lui dois de l’avoir relu avec un plaisir plus vif, et c’est grâce à lui que j’en ai mieux compris le charme et mieux savouré la touchante simplicité.

Pourquoi ne me fut-il pas possible d’étudier Sedaine ? Est-ce parce que je ne sais pas étudier, ou parce que Sedaine n’est pas à étudier ? Il y a peut-être de l’un et de l’autre. Peu importe que je sache étudier ou non, mais il importe peut-être de savoir pourquoi certains maîtres ne sont pas étudiables. Je crois que Sedaine ne l’est guère, parce que son mérite est dans son individualité et non dans sa forme. Je ne vois même pas qu’il ait eu une forme ; sous ce rapport, ses ouvrages ne se ressemblent pas entre eux, et la Gageure imprévue ne semble pas écrite de la même main que Félix ou le Magnifique. Ici, le style est simple et naïf ; là, il est brillant et recherché. Les différentes pièces de Sedaine sont conduites d’après des procédés fort divers. Il en est qui ne sont pas conduites du tout, et ce sont peut-être, je ne dis pas les meilleures, mais du moins les plus saisissantes par l’émotion qu’elles produisent. Il y a un petit acte d’opéra-comique, la Suite du comte d’Egmont, où il n’y a rien, en vérité, de ce qui constitue une pièce de théâtre, et cependant je défie qu’on le lise de bonne foi sans pleurer. Le grand mérite, la véritable grandeur de Sedaine n’est donc pas dans la forme, et j’avoue que je ne trouve pas irréprochable celle du Philosophe sans le savoir, encore que ce soit la mieux conduite de ses pièces. Mais ce qui est irréprochable, inimitable par conséquent dans Sedaine, c’est la sensibilité profonde et vraie de l’expression, c’est la noblesse vaillante et simple des caractères ; on aime les personnages de Sedaine, on les comprend et on y croit.

Sous ce rapport, le Philosophe sans le savoir est bien véritablement son chef-d’œuvre, et je ne trouve pas que, excepté M. Planche, aucun des critiques qui ont parlé dernièrement de la reprise de cette pièce l’ait appréciée comme elle le mérite. On a dit que c’était une bonne petite vieillerie charmante, un tableau d’intérieur flamand bien suave, bien frais, et d’une harmonie bien agréable à regarder pour reposer la vue après les tons criards de la moderne littérature dramatique. Tout cela est vrai, mais cela n’est pas tout. Il y a plus que de la fraîcheur, plus que de la naïveté, plus que de l’harmonie dans le tableau de Sedaine ; il y a, je le répète, de la véritable grandeur. Où est-elle ? dans la forme ? Non, car il n’y a pour ainsi dire pas de forme comme on l’entend de nos jours. Dans la couleur ? Non. La couleur est bonne sans être belle précisément. La grandeur est dans les types. Ces types ne sont pas des types flamands, j’en demande pardon aux critiques, ils sont français et bien français. Ce sont les derniers bons Français du xviiie siècle, s’élançant, avec tant de calme qu’on ne s’en aperçoit pas d’abord, vers le siècle nouveau. Le calme, c’est la force ; mais ce ne sont pas là des fumeurs paisibles, absorbés dans la douceur du repos et dans le bien-être de la vie intérieure. Ce sont des hommes bien trempés, qui luttent contre les fausses idées de leur siècle, tout en conservant avec la même fermeté les idées éternellement bonnes et vraies. On respire l’honneur, le courage et la générosité dans l’atmosphère de M. Vanderke. On sent que rien de grand et de fort ne sera impossible dans cette famille ; et, en présence de ce chaste amour de la petite Victorine pour l’héritier d’un nom et d’une fortune, en présence de cette fierté puritaine du vieux Antoine, qui s’efforce d’étouffer l’amour de sa fille, on ne peut pas douter un instant du résultat que Sedaine a laissé prévoir et que j’ai osé montrer.

Maintenant, qu’on me reproche, si l’on veut, d’avoir mal interprété cette donnée, on aura peut-être raison ; mais, si l’on me dit que l’auteur du Philosophe sans le savoir, dans le cas où il aurait voulu faire une suite, n’aurait pas osé conclure par le mariage de Victorine avec Vanderke fils, je répondrai que je n’accepte pas cette assertion, et que, si ma conscience littéraire n’est pas satisfaite de mon œuvre, du moins ma conscience personnelle est tranquille en ce qui concerne le maître dont je suis l’admirateur aimant et pénétré.


Le sentiment dont j’étais animé en rendant hommage à la mémoire de Sedaine a été vivement partagé par les excellents artistes qui ont mis tous leurs soins à représenter le Mariage de Victorine. Le Gymnase doit être un théâtre de prédilection pour quiconque aime à se voir secondé par un travail actif, consciencieux et intelligent avant tout. Lorsque j’ai confié l’exécution de ma pièce à M. Lemoine-Montigny, j’ai eu à me louer infiniment des soins éclairés apportés par lui à la mise en scène et à la réduction, toujours nécessaire, de certains détails, qu’une grande expérience du théâtre peut seule apprécier. Quant au talent individuel des artistes du Gymnase, le public, qui l’a tant de fois applaudi, a pu le constater une fois de plus en cette occasion. Madame Rose-Chéri a été une ingénue adorable, digne, ainsi que M. Geoffroy (Antoine), des plus beaux temps de la Comédie-Française. M. Dressant, dans le rôle de Vanderke fils, et M. Lafontaine, dans celui de Fulgence, ont peint, chacun avec une vérité touchante et profonde, un même sentiment modifié dans deux types complètement opposés. Mademoiselle Figeac, aimable et jolie dans un petit rôle, et mademoiselle Mélanie, sympathique dans un rôle plus court encore, ont bien voulu concourir à l’ensemble remarquable de l’exécution. Quant à M. Dupuis, chargé du rôle du philosophe sans le savoir, il a été noble, généreux et simple comme le type de Sedaine, et, si les types primitifs se sont effacés sous ma plume, du moins les artistes que je remercie leur ont rendu tout ce que je pouvais leur avoir fait perdre.

G. S.


DISTRIBUTION
VANDERKE père, riche négociant 
 MM. Dupuis.
ALEXIS VANDERKE, son fils, officier de marine 
 Bressant.
ANTOINE, homme de confiance de M. Vanderke 
 Lafontaine.
FULGENCE, un des commis de Vanderke 
 Geoffroy.
MADAME VANDERKE 
 Mmes Mélanie.
SOPHIE, fille de M. et madame Vanderke 
 Figeac.
VICTORINE, fille d’Antoine 
 Rose-Chéri.
Un DOMESTIQUE. 


Dans une grande ville de France, en 1763.


ACTE PREMIER

L’intérieur d’un grand cabinet de travail, comme dans le Philosophe sans le savoir, de Sedaine. — À droite du spectateur, une table chargée de papiers et de registres. — À gauche, au premier plan, un pupitre à écrire debout. — Porte au fond, porte à droite au second plan.



Scène SCÈNE PREMIÈRE

VICTORINE, ANTOINE.

Victorine est assise à gauche, son mouchoir à la main et son ouvrage sur ses genoux. Antoine est debout au milieu du théâtre.


ANTOINE.

Comment ! je vous surprends les yeux rouges, l’air embarrassé, et vous allez encore me soutenir que vous ne pleurez pas ? ou bien vous me direz, comme c’est votre habitude, que les jeunes filles pleurent quelquefois pour se désennuyer ?


VICTORINE.

Non, mon papa, je vous dirai, cette fois-ci, que je pleure… que je pleure parce que je m’ennuie.


ANTOINE.

Et pourquoi vous ennuyez-vous ? parce que vous êtes une paresseuse. Si vous étiez, comme moi, forcée de travailler quinze heures par jour, vous ne trouveriez pas le temps long.


VICTORINE.

Mais je ne trouve pas le temps long, je le trouve triste.


ANTOINE.

Triste ? Il fait un temps superbe… Victorine, je crois que tu deviens folle !


VICTORINE.

Et vous, mon papa, vous devenez sévère !… vous me parlez durement. (Elle se lève.) Voyons, qu’est-ce que vous avez donc contre moi depuis quelque temps ?


ANTOINE, attendri.

J’ai… j’ai… (sévèrement) j’ai que je n’ai pas le temps de m’occuper de vos vapeurs… de vos sottises… (Retournant à son bureau.) Voilà-t-il pas une fille bien à plaindre parce qu’on lui prépare un honnête mariage ! (Revenant, et fâché en voyant que Victorine pleure encore.) Allons, je veux savoir la cause de vos larmes, parlez !


VICTORINE.

Je vous jure, mon père, que je ne la sais pas moi-même. Je suis comme cela, j’ai des envies de pleurer, toujours plus souvent depuis que mon mariage est arrêté.


ANTOINE.

Vous ne voulez pas vous marier, parce que vous savez que je le veux. Est-ce cela ?


VICTORINE.

Je ne dis pas…


ANTOINE.

Vous n’aimez pas Fulgence ?


VICTORINE.

Mais si… je l’aime bien.


ANTOINE.

Non, non, vous ne le trouvez pas assez élégant, assez joli pour vous !


VICTORINE.

Oh ! il est bien assez élégant pour moi.


ANTOINE.

Vous n’estimez pas un honnête homme plus que tout.


VICTORINE.

Oh ! par exemple !


ANTOINE.

Il ne s’occupe pas assez de vous, il ne cherche pas à vous plaire, et, moi, je ne sais pas ce que c’est que de choisir un gendre !


VICTORINE.

Si, si, si, si !… Mon Dieu, si !


ANTOINE.

Eh bien, alors, que voulez-vous donc ? quel mariage prétendriez-vous faire ? Vous méprisez le rang de voire père ! Un commis, un homme qui travaille, fi donc ! Il vous fallait un marquis, un prince !


VICTORINE.

Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, mon papa, mais j’ai peur de ne pas aimer assez mon mari… qu’il ne soit pas content de mon caractère… que je ne sois pas assez raisonnable pour lui… Enfin je trouve que c’est trop tôt de se marier à dix-sept ans.


ANTOINE, se mettant à son bureau.

Plût à Dieu que vous fussiez mariée depuis longtemps !


VICTORINE.

Oh ! pourquoi donc ?


ANTOINE.

C’est inutile que vous me compreniez. Voyons, séchez vos bêtes d’yeux, et prenez votre ouvrage pendant que je vais faire le mien.


VICTORINE.

Est-ce que vous avez besoin que je reste ici, mon papa ?


ANTOINE.

Et où voulez-vous donc aller encore ? Vous n’êtes jamais avec moi.


VICTORINE.

Oh ! j’y resterai tant que vous voudrez, je ne suis jamais plus contente qu’avec vous. Mais, pendant que vous faites vos chiffres, vous ne me regardez seulement pas ; c’est comme si vous étiez seul.


ANTOINE.

Eh bien, regardez-moi, vous qui n’avez rien de mieux à faire !


VICTORINE.

Vous regarder ?


ANTOINE.

Oui, regardez-moi avec attention, la, pendant que je travaille, et vous me direz ensuite à quoi vous avez pensé.


VICTORINE, allant prendre une chaise et venant s’asseoir auprès d’Antoine.

Je veux bien, mon papa.


ANTOINE, après avoir broché rapidement une copie, quittant la plume et regardant sa fille.

Eh bien ?


VICTORINE.

Eh bien, mon père ?


ANTOINE.

À quoi pensez-vous ?


VICTORINE.

Je pense à vous.


ANTOINE.

Que pensez-vous de moi ?


VICTORINE.

Que vous avez bien de la peine.


ANTOINE.

Bien ! Après ?


VICTORINE.

Que vous aimez bien votre maître, le bon M. Vanderke ; que vous voudriez mourir pour lui comme vous avez vécu pour lui, que vous prenez ses intérêts plus que les vôtres… que vous ne connaissez qu’une chose au monde, votre devoir, et que vous sacrifieriez à votre devoir votre bonheur… le mien, enfin tout !


ANTOINE.

Oui ! vous devinez bien et vous pensez plus juste que vous n’en avez l’air. Et il en résulte ?


VICTORINE.

Que je dois vous imiter en tout : ne pas avoir une idée, une volonté que vous n’approuviez, et avoir toujours votre exemple devant les yeux.


ANTOINE.

Ne perdez jamais cela de vue, et, à présent, si vous avez quoique affaire dans la maison, allez, je ne vous retiens pas.


VICTORINE, se levant.

Je vais voir si Sophie…


ANTOINE.

Vous ne vous déshabituerez pas de cette familiarité avec mademoiselle ?


VICTORINE.

Ah !… Et vous, mon papa, vous ne vous habituerez jamais à l’appeler madame ! Allons ! je vais voir si ma jeune maîtresse (à part, en remettant sa chaise à gauche), ma bonne amie (haut), n’a pas besoin de moi. Voulez-vous m’embrasser, mon père ?

Elle revient vers Antoine.

ANTOINE, la regardant avec intention.

Mérites-tu que je t’embrasse, la, du fond du cœur ?


VICTORINE.

Oui.


ANTOINE, la regardant bien.

Bien sur ?


VICTORINE.

Oh ! bien sûr !

Il l’embrasse. Elle sort par le fond en le regardant avec tendresse.




Scène II



ANTOINE, seul.

Oui, c’est bien sur. C’est une bonne âme, incapable de mentir ! C’est jeune, c’est faible, inquiet… mais c’est honnête comme l’était sa pauvre mère ! Ah ! qu’une fille a besoin de sa mère ! Nous n’entendons rien à manier ces jeunes esprits-là, nous autres… (À Fulgence, qui entre par la porte de droite, tenant des papiers.) Ah ! c’est toi, Fulgence ?




Scène III


ANTOINE, FULGENCE.



FULGENCE.

Monsieur vous envoie encore ces deux comptes à enregistrer.


ANTOINE, écrivant.

Bien ! mets-les là.


FULGENCE, posant les comptes sur le bureau d’Antoine.

Mademoiselle Victorine n’est pas ici ? Je ne l’ai pas encore vue aujourd’hui.


ANTOINE.

Ah ! voilà bien mes amoureux !


FULGENCE.

M’en faites-vous un reproche, monsieur Antoine ?


ANTOINE.

Non, mon garçon, pourvu que ta besogne n’en souffre pas et que tu ne négliges rien…


FULGENCE.

Le devoir est une religion pour moi comme pour vous.

Il va au bureau debout et se met au travail.

ANTOINE.

Je le sais. Aussi je m’applaudis du choix que j’ai fait de toi pour mon gendre. Tu es un honnête homme, Fulgence, un homme rangé, ponctuel, raisonnable ! Tu n’as rien, c’est vrai ! mais, quand on est laborieux et modeste dans ses goûts, on est toujours assez riche.


FULGENCE, écrivant.

Sans doute. Cependant…


ANTOINE.

Cependant, quoi ? Ma fille n’est pas riche. Mes économies, je te l’ai dit, sont fort peu de chose, et je n’ai jamais souffert que M. Vanderke augmentât mes appointements… Mais, toi, c’est différent ! Tu as ici une place assez importante, tu es plus instruit, par conséquent plus utile que moi. Tu y es déjà depuis deux ans ; et tu seras augmenté peu à peu en raison de tes services.


FULGENCE, venant au milieu.

Je ne l’exige pas. M. Vanderke vient de doter richement sa fille, et voilà son fils qui est d’âge à mener grand train… qui fera peut-être des dettes… M. Vanderke paye bien ses commis ; quand il y a surcroît de travail, il donne des gratifications fort honnêtes… Il y aurait injustice à demander davantage… et… je trouverais surprenant qu’il y songeât.

Il se remet au travail.

ANTOINE.

C’est bien ; je suis satisfait de tes sentiments comme tu l’es de ton sort. (Se levant et reportant à Fulgence les deux comptes qu’il lui a donnés en entrant.) Vous serez logés et nourris ici.


FULGENCE, se retournant avec un peu d’émotion.

C’est trop de bontés ! Mais, moi qui ne suis rien, qui n’ai rien !… je me sens honteux…


ANTOINE, descendant la scène.

Ne parlons plus de cela. Je te trouve assez riche de ton courage et de ton travail.


FULGENCE.

Vous êtes bien désintéressé, monsieur Antoine !


ANTOINE.

Désintéressé, moi ? Comment ne le serais-je pas ? comment aimerais-je l’argent ? Depuis le temps que j’en compte, que j’en reçois, que j’en versé, qu’il en passe par mes mains et sous mes yeux… c’est ici comme une rivière… je ne peux plus en être ébloui, et, quand on nage en pleine eau, on na plus soif. J’ai un patron qui est si bon, si généreux, que, si je lui disais un beau jour : « Monsieur, j’ai envie… mais bien envie d’une de ces hottes d’écus que l’on vide tous les jours dans vos caisses, » il me répondrait : « Tu as envie de cela ? Prends, mon cher Antoine, prends ! Tu l’as bien gagné, et j’ai du plaisir à te contenter. »


FULGENCE, attentif et soucieux.

Ah ! M. Vanderke vous dirait cela ?


ANTOINE.

Oui certes ! et je serais riche à cette heure, si j’avais accepté tout ce qu’il voulait me donner. Mais c’est un homme qui a tant de bien à faire, et qui le fait avec tant de plaisir, que, quand je le vois à même de rendre quelque beau service, ou de donner quelque joli cadeau à ses enfants, j’y mettrais du mien en secret, plutôt que de le voir s’en priver.


FULGENCE, quittant sa place et venant à Antoine.

Vous ne vous étiez jamais tant expliqué avec moi, monsieur Antoine, et ce que vous me dites me fait du bien ! Ainsi, vous n’avez pas l’ambition qu’ont presque tous les parents pour leurs enfants ? vous n’avez jamais souhaité passionnément que votre fille fût riche ?


ANTOINE.

Jamais ! En cela, je suis l’exemple de monsieur, qui ne souhaite pour les siens que l’honneur et une bonne renommée. Il serait malheureux dans le fond de son âme s’il les croyait avides. (Retournant à son bureau.) Tu sais son histoire ?


FULGENCE, retournant à son pupitre.

L’histoire de M. Vanderke ? Oui… Je sais, du moins, qu’il est français, noble ; qu’il s’appelle le baron de Clavières, qu’il a une sœur marquise, et qu’il a pris le nom qu’il porte pour continuer le commerce d’un négociant hollandais qui l’avait recueilli sur son navire, et plus tard adopté, lorsqu’il était jeune, pauvre, et poursuivi dans son pays pour les suites d’un duel.


ANTOINE.

C’est cela. Et c’est ce qui te prouve qu’il n’a pas les préjugés de la naissance. Il n’a pas cru déroger, lui, en donnant sa vie au travail. Tu ne vois sur ses maisons et sur ses carrosses ni blason ni couronne, et, tandis que beaucoup de traitants payent pour en avoir, lui qui en a n’en fait pas montre. Eh bien, il n’a pas plus l’amour de l’argent que celui des titres. Il s’est fait négociant par reconnaissance, il est resté négociant par amour de l’ordre et de l’activité. Il est devenu riche sans désirer autre chose que de donner l’exemple de la probité dans le commerce, et il l’a toujours donné. Il rit des reproches de sa sœur, des dédains de sa caste, et veut que ses enfants soient fiers de ses principes.


FULGENCE, avec un peu de dédain.

Mais son fils ne les partage pas ?


ANTOINE.

M. Alexis Vanderke n’a peut-être pas encore d’opinions arrêtées. Il est un peu séduit par le monde, mais c’est un bon jeune homme, un digne enfant ! Je l’aime comme s’il était mon fils, et je sais, moi, qu’il continuera le bien que fait son père… Ah ! chut ! le voilà.

Pendant toute cette scène, Antoine est à son bureau, Fulgence debout devant un pupitre à écrire. Ils se dérangent et se replacent, en parlant, sans cesser de paraître occupés.




Scène IV


FULGENCE, ALEXIS, ANTOINE.



ALEXIS, entrant par la porte du fond.

Bonjour, père Antoine ! (il lui serre la main et salue Fulgence.) Bonjour, monsieur Fulgence. (a Antoine.) Je viens te demander encore vingt-cinq louis ; j’ai quelques emplettes à faire ce matin.


ANTOINE.

Je vais vous compter ça. Mais je ne les ai pas ici… Je vais à la caisse.

Il sort par la ports de droite.




Scène V


ALEXIS, FULGENGE.



ALEXIS.

Eh bien, monsieur Fulgence, à quand le mariage ?


FULGENCE, froidement et restant près du pupitre.

Dans quelques jours, j’espère ; le dernier ban est publié.


ALEXIS.

Ah çà ! dépêchez-vous ! car je vais aller à Paris, et je voudrais bien auparavant danser à votre noce.


FULGENCE, froidement.

Vous me faites honneur.


ALEXIS.

Je vous fais mon compliment. Vous épousez une belle personne, et douce et honnête ! Je suis son frère de lait ; sa mère avait été ma nourrice ; nous avons été élevés ensemble, ma sœur, elle et moi ; et… quoique ma sœur soit bien bonne, Victorine a toujours été la meilleure de nous trois. Vous ne trouverez pas mauvais que je lui fasse un petit cadeau de noces ?

Je sors ce matin pour cela.

FULGENCE, avec roideur.

Quoi ! monsieur, ces vingt-cinq louis… ?


ALEXIS, souriant.

Cela ne vous regarde pas. Seulement, il me faut… j’aime mieux avoir votre permission pour offrir quelque chose à votre fiancée… et vous me la donnerez ?


FULGENCE, altéré.

Monsieur, si ma femme…


ALEXIS, riant avec un peu d’effort.

Ah ! vous l’appelez déjà votre femme ?


FULGENCE, tout à fait troublé.

C’est trop tôt, j’en conviens… Si mademoiselle Victorine…


ALEXIS, avec franchise.

Oh ! Victorine ne me refusera pas. Quand on est heureux, on n’est pas fier. On prend tout en bonne part. (Frappé de l’expression de Fulgence.) Vous me paraissez contrarié, souffrant…


FULGENCE.

Moi ?…


ALEXIS, avec douceur.

Vous travaillez beaucoup ?


FULGENCE.

Ne faites pas attention, monsieur.


ALEXIS.

C’est que je ne vous trouve pas l’air content, radieux, comme vous devriez l’avoir ; vous n’êtes pas comme Victorine, elle est gaie comme un merle ; et tout à l’heure, chez ma sœur, elle riait de la moindre chose.


FULGENCE.

Ah ! elle est chez madame… ? elle rit ?… Monsieur l’a déjà vue ce matin ? (À part.) Avant moi ! toujours !…


ALEXIS.

Mais certainement, et je l’ai complimentée sur sa bonne humeur.


FULGENCE, à part.

Oh ! je quitterai cette maison dès que je serai marié !




Scène VI


FULGENCE, ALEXIS, ANTOINE.



ANTOINE, entrant de droite, posant les vingt-cinq louis sur son bureau, et ouvrant un registre en s’asseyant.

Voilà ce que vous me demandez.


ALEXIS.

Tu inscris cela ?


ANTOINE.

Comment ! monsieur, est-ce que j’oublie jamais d’inscrire quelque chose ? Tenez, voilà vos comptes ; j’écris jusqu’à un denier.


ALEXIS.

Je n’en doute pas. (jetant un coup d’œil sur le registre.) Ah ! tu m’as compté pas mal d’argent depuis deux mois ?


ANTOINE.

Je n’ai pas fermé le compte de celui-ci : j’en attends la fin.


ALEXIS.

Et mon père a-t-il vu ce registre ?


ANTOINE.

Il l’a vu le mois dernier. Tous les mois, je lui présente les comptes de sa maison.


ALEXIS.

Et il n’a rien désapprouvé ?


ANTOINE.

Non, monsieur.


ALEXIS.

S’il trouvait que je vais trop vite… tu me le dirais, Antoine ?


ANTOINE.

Lui ? Vous ne le connaissez guère !


ALEXIS.

Eh bien, et toi, si tu étais mécontent de moi, il faudrait me le dire.


ANTOINE.

Vous moquez-vous ?


ALEXIS.

Allons, tu veux me gâter aussi, toi ?


ANTOINE.

Eh bien, qui donc sera gâté ici, si ce n’est pas vous, je vous le demande ?


ALEXIS, appuyant sa main sur l’épaule d’Antoine.

Dire qu’il y a des êtres qui valent mille fois mieux que nous et qui se font un devoir de nous rendre heureux !… Avez-vous encore vos parents, monsieur Fulgence ?


FULGENCE.

Non, monsieur ; je les ai à peine connus.


ALEXIS.

Ah ! je vous plains ! vous ne savez pas ce que c’est que d’être aimé ! — Au revoir, Antoine.

Il lui serre la main et va pour sortir.




Scène VII


FULGENCE, ALEXIS, VICTORINE, ANTOINE.



VICTORINE, entrant par le fond.

Mon papa, madame Vanderke vous prie de passer chez elle, tout de suite, si vous pouvez.


ANTOINE.

Ah ! ah ! je sais ce que c’est !

Il sort par le fond.




Scène VIII


FULGENCE, ALEXIS, VICTORINE.


ALEXIS.

Ah ! Victorine, j’étais en train tout à l’heure de faire reproche à ton futur. Il a l’air soucieux. L’amour le rend triste : il te rend gaie, au contraire. Je vous laisse ensemble pour que vous discutiez laquelle des deux manières d’aimer est la meilleure.

Il sort par le fond.




Scène IX


FULGENCE, VICTORINE.



VICTORINE.

Pourquoi êtes-vous triste, Fulgence ? est-ce vrai, ce qu’il dit ?


FULGENCE.

Je suis triste quand on me dit que vous êtes gaie.


VICTORINE.

Comment ! vous voudriez que j’eusse du chagrin ?


FULGENCE.

C’est que vous n’êtes jamais gaie avec moi, Victorine ; vous gardez cela pour les autres.


VICTORINE.

Si vous me rendez triste, ce n’est pas ma faute.


FULGENCE, traversant la scène, pour reporter un registre sur le bureau d’Antoine.

Oh ! ce n’est pas la mienne non plus !


VICTORINE.

Et à qui donc, la faute ?


FULGENCE, à part.

Et dire que je n’ose pas m’expliquer ! elle a un air si sincère, si éloigné de ce que je pense !


VICTORINE.

Vous me boudez ? Allons, je vas prendre mon ouvrage.

Elle s’assied à gauche.

FULGENCE.

Je boude ! quel vilain mot vous me dites là !


VICTORINE.

C’est vrai que j’ai tort ; je ne sais pas pourquoi je vous l’ai dit… Ce n’est pas ma pensée.


FULGENCE, s’approchant d’elle.

Connaissez-vous bien vos propres pensées, Victorine ?


VICTORINE.

Mais… je crois qu’oui ! Cependant… pas toujours peut-être !… Tenez, je ne veux pas m’en faire accroire ; je ne suis pas… comment dirai-je ? je ne suis pas comme vous, Fulgence.


FULGENCE.

Comme moi ?


VICTORINE.

Eh bien, oui. Je ne suis pas raisonnable, sensée, réfléchie comme vous. Je ne me rends pas compte de toutes choses, comme il me semble que vous le faites. Peut-être que j’ai été trop gâtée dans cette maison où tout le monde est si bon pour moi ! On m’a toujours laissée faire et dire tout ce qui me passait par la tête. Alors, moi, je cède un peu à mes premiers mouvements sans trop pouvoir me les expliquer. Je suis gaie, je suis triste, je ris, je pleure ; on s’en amuse, mon père se moque de moi, et, moi, je me moque aussi de moi-même. (Se levant.) Eh bien, cela ne vous rassure pas ? On dirait que, pour tout de bon, je vous afflige ? mais ce n’est pas mon intention ! Je vous dis tout cela, Fulgence, pour que vous ne vous inquiétiez de rien.


FULGENCE.

Il y a pourtant une chose qui doit m’inquiéter.


VICTORINE.

Dites-la, et, si je peux m’en corriger…


FULGENCE.

Oh ! vous n’avez pas de torts. Vous êtes franche, bonne, je le sais ! mais vous êtes si aimée, si choyée ici, que je crains de ne pas vous rendre aussi heureuse que vous l’avez toujours été… que vous ne me trouviez trop sensé, trop réfléchi, comme vous dites !


VICTORINE.

J’y ai bien pensé quelquefois, à cela ! Mais je n’y pensais pas dans le moment. Pourquoi me le rappelez-vous ? On dirait que vous voulez m’effrayer sur l’avenir ? Certainement, on ne se marie pas sans quelque appréhension… mais vous m’ôtez la confiance, au lieu de me la donner !


FULGENCE.

Ah ! je suis maladroit, moi ! je ne sais pas dire de tendres paroles, je ne suis pas habitué à cette vie de famille toute de douceurs, toute de miel, qu’on vous a faite ici ! je suis sombre, désagréable… Vous ne pouvez pas m’aimer. Dites la vérité, Victorine, vous ne m’aimez pas ?


VICTORINE.

Je ne vous aime pas ? Voilà que vous m’effrayez tout à fait, Fulgence ! Pourquoi donc me dites-vous que je ne vous aime pas ?


FULGENCE.

C’est que je n’ai encore jamais osé vous le demander, et que vous ne vous l’êtes peut-être pas demandé à vous-même.


VICTORINE.

Mais il faut bien que je vous aime, puisque je me marie avec vous ! Antoine entre et les écoute.


FULGENCE.

Oh ! ce n’est pas une réponse !


VICTORINE.

Je croyais que si ! mon père vous aime, vous estime ; je vous estime aussi, moi ; et je veux vous aimer, puisque c’est le désir et la volonté de mon père.




Scène X


VICTORINE, ANTOINE, FULGENCE.



ANTOINE, qui est rentré par le fond avec des papiers, et qui s’est arrêté pour les écouter, se rapproche d’eux.

Victorine a raison, et c’est elle, à présent, qui est la plus sage des deux.


FULGENCE.

Comment ! monsieur Antoine, vous nous écoutiez donc ?


ANTOINE.

Pourquoi pas ? J’en ai encore le droit.


VICTORINE, l’embrassant.

Oh ! vous l’aurez toujours ! Je veux que vous sachiez toujours toutes mes pensées et que vous me donniez conseil en tout. Voyons, dites donc à M. Fulgence qu’il ne sait pas ce qu’il dit !


ANTOINE.

Il est amoureux, et l’amour fait déraisonner. Toi, Victorine, tu déraisonnais là, tantôt ! mais te voilà dans le vrai. Il n’est pas nécessaire que l’on soit fou de joie en se mariant. C’est une affaire sérieuse, et, pourvu que chacun de vous ait la ferme résolution de son devoir, tout ira bien. Allons ! je vous annonce une surprise ! Ayez l’air de ne rien savoir. M. et madame Vanderke, avec madame leur fille, viennent ici pour vous complimenter et vous faire leurs cadeaux. Les cadeaux sont trop riches, j’en suis sûr d’avance. Ne soyez point touchés de leur prix, mais de l’intention qu’on y met et de l’amitié dont ils sont la preuve.




Scène XI


VANDERKE, MADAME VANDERKE, SOPHIE,

VICTORINE, ANTOINE, FULGENGE, un Domestique,

qui porte des cartons.



MADAME VANDERKE, entrant par le fond et venant embrasser Victorine.

Ma chère enfant, tu vas te marier avec un bon jeune homme. Je suis heureuse de ton bonheur et te prie de recevoir de ma main ta robe de noces.

Elle prend un carton des mains du domestique et le remet à Victorine.

VICTORINE.

Oh ! madame ! que vous êtes bonne d’avoir comme cela pensé à moi !


VANDERKE.

Et moi, ma chère fille, car je te considère comme ma fille aussi, entends-tu bien ? je ne t’offre pas de chiffons, je n’aurais pas su les choisir, mais je te prie d’accepter ce petit portefeuille.


VICTORINE, prônant le portefeuille.

Oh ! qu’il est joli !… Merci, monsieur. Qu’il est bien relié ! tout doré !… Voyez donc, mon père ! Avec mon chiffre dessus !

Elle va à Antoine, pose le carton sur sa table, lui remet son portefeuille et revient remercier Vanderke.

ANTOINE, ouvrant le portefeuille.

Mais, monsieur… ce mandat sur votre caisse… c’est trop ! c’est impossible ! c’est une dot, cela !

Il passe près de Vanderke.

FULGENCE, à part.

Une dot ! j’en étais sûr !


VANDERKE.

Eh bien, est-ce que je ne te dois pas d’assurer le sort de ta fille ?


ANTOINE.

Mais, monsieur, cinquante mille livres !… Non, non, c’est trop ! vos enfants…


MADAME VANDERKE, tenant sa fille par la main.

Antoine, vous n’avez pas le droit de refuser. C’est la famille entière qui s’associe aux intentions de son chef.


VICTORINE, émue.

Oh ! je n’avais pas besoin de cela, monsieur Vanderke… Madame ! Sophie ! vous me faites presque de la peine avec ce gros cadeau-là ? Est-ce que j’avais besoin d’argent, ici ? est-ce que vous ne voulez plus que je demeure ici ?


MADAME VANDERKE.

Je compte, au contraire, que tu y resteras tant que nous vivrons.


VICTORINE.

Oh ! en ce cas, merci, merci !


SOPHIE.

Mais regarde donc, ta robe de noces ! J’y ai joint quelques dentelles et un petit collier, car je veux aussi te parer. Tu étais si contente de me voir belle, il y a trois mois, le jour de mon mariage.

Elles vont auprès de la table.

VICTORINE, ouvrant le carton et s’asseyant pour regarder. Ah ! mon Dieu ! une robe de moire, des perles, du point d’Angleterre !… mais je n’oserai jamais porter tout cela !


SOPHIE, lui donnant un autre carton.

El voilà les fleurs, les rubans et les gants de la part de mon mari, qui arrivera dans deux jours pour assister à tes noces.


VICTORINE.

Ah ! mon Dieu ! que de belles choses ! Je vas donc être en gants blancs tout le reste de ma vie !


MADAME VANDERKE.

Nous te laissons contempler tes petites richesses ; mais nous voulons que tu viennes déjeuner avec nous, ainsi que ton père et ton futur, afin de fixer le grand jour… Entendez-vous, monsieur Fulgence ?


FULGENCE, sortant d’une profonde rêverie.

Madame… c’est trop d’honneur… (À part.) Une dot !


VANDERKE, à sa femme et à sa fille.

Allez m’attendre, mes chères amies… Je suis à vous dans le moment avec Antoine et Fulgence, que j’emmène au magasin. J’ai quelques ordres à donner. Il sort avec Antoine et Fulgence par la droite.


SOPHIE.

Tu vas venir, Victorine ? C’est dans mon appartement qu’on déjeune aujourd’hui, tu le sais ?


VICTORINE, se levant.

Oui, oui, tout de suite, tout de suite. Je vas ranger et serrer tous mes trésors, et je vous suis.

Madame Vanderke sort par le fond avec sa fille, qui lui donne le bras.




Scène XII



VICTORINE, seule, debout auprès de la table.

De la moire ! des perles ! oh ! qu’elles sont lourdes !… elles sont fines, j’en réponds… Des dentelles anglaises !… Et de l’argent, beaucoup d’argent ! (Elle touche à tout et laisse tout retomber.) Oh ! je vais donc être bien riche, bien belle, bien heureuse !… et Fulgence m’aime beaucoup ! (Elle s’attriste de plus en plus.) Et mon père est bien content… C’est singulier, j’étouffe !… (Elle s’assied dans la chaise d’Antoine.) Est-ce la joie ?… Je me sens… Ah ! que ça fait mal d’être contente comme ça !…

Elle fond en larmes.




Scène XIII


ALEXIS, VICTORINE.



ALEXIS, sans être vu, à la porte du fond.

Elle pleure ! Eh bien, qu’est-ce donc ? aurait-elle du chagrin de se marier ?… (Approchant.) Si je le croyais !… (Haut.) Victorine ! tu pleures ?

Il lui prend les mains.

VICTORINE, suffoquée, se levant.

Ah ! mon Dieu ! ne le dites pas, ne le dites pas !… mon père est bien en colère quand je pleure !


ALEXIS.

Tu pleures donc souvent ?


VICTORINE.

Non, quelquefois… (Essuyant ses yeux.) Cela se passe ! ce n’est rien, allez !


ALEXIS.

Mais quelle peine as-tu ?


VICTORINE.

Je n’en ai pas.


ALEXIS.

Tu pleures sans sujet ?


VICTORINE.

Apparemment.


ALEXIS.

Tu es donc un peu folle ?


VICTORINE, souriant.

Ça se peut bien.


ALEXIS.

Fulgence…


VICTORINE.

Eh bien, Fulgence ?…


ALEXIS.

Fulgence est doux, honnête, bien élevé ; il a une jolie figure, il est jeune, il te plaît, n’est-ce pas ?


VICTORINE.

Oh ! oui, il me plaît bien.


ALEXIS.

Enfin, ce n’est pas ton mariage qui te rend malheureuse ?


VICTORINE.

Oh ! non ! il n’a pas de quoi ; mais c’est l’idée du mariage qui me donne toujours envie de pleurer. Ce serait avec un autre, ce serait la même chose.


ALEXIS.

Vrai ?


VICTORINE.

Vrai !


ALEXIS, à part, soupirant un peu.

Allons !… (Haut.) Allons, ma petite Victorine, ma petite sœur, il ne faut pas te gâter les yeux ; et puis, si tu es triste comme cela, je n’oserai pas te faire mon compliment et mon cadeau, car je t’apportais le mien à mon tour. (Regardant les cartons et tirant une petite boîte de sa poche.) Je vois que j’arrive le dernier, mais c’est la faute de l’ouvrier qui m’a fait attendre.


VICTORINE.

Vous m’apportez un bijou ? Ah ! c’est quelque chose que je pourrai porter toujours, tant mieux !


ALEXIS.

J’en serai bien fier, si cela te plaît. Regarde !


VICTORINE, ouvrant la boîte.

Oh ! votre montre ! votre belle montre à répétition ! celle qui a passé une nuit avec moi, la veille de votre duel ! Ah ! quel souvenir de chagrin… et de bonheur aussi !… car, après cette vilaine nuit où je n’ai pas fermé l’œil… puisque je savais, moi, que vous alliez vous battre… quelle joie, le lendemain, de vous voir revenir sain et sauf ! Nous étions tous si heureux ! Ah ! je vous remercie d’avoir pensé à me donner cela !… Mais que dira votre sœur ? car, cette montre, c’est le cadeau de noces qu’elle vous a fait.


ALEXIS.

Aussi, j’en ai fait faire une toute pareille, avant de te donner celle-ci. Tiens, vois ! c’est afin que ma sœur ne sache pas…


VICTORINE.

Ah ! mais il ne faudrait pas tromper votre sœur pourtant !


ALEXIS, voulant échanger les montres, avec un léger ton de reproche.

Si cela ne te fait rien…


VICTORINE, retenant la montre tristement.

Si !… cela me fait beaucoup ! j’aimerais bien mieux l’ancienne… vous me l’aviez confiée la veille du duel ! Vous me disiez : « Tu ne la rendras qu’à moi, qu’à moi, entends-tu ? » Vous vouliez me la laisser en souvenir, dans le cas où vous… Dieu merci, j’ai pu vous la rendre !… Mais comment donc faire ? vous ne devez pas vous en séparer, votre sœur est plus que moi pour vous !


ALEXIS.

N’es-tu pas ma sœur aussi ? Sophie n’est pas jalouse de toi ! Est-ce qu’elle n’approuverait pas l’échange, si je pouvais lui raconter… ?


VICTORINE.

Ah ! oui, le duel ! c’est resté un secret entre votre père et vous, entre mon père et moi… et Fulgence… Ah ! par conséquent, je peux dire à Fulgence que c’est votre montre de jour-là !


ALEXIS, un peu troublé.

À Fulgence ?… Mais… (Avec franchise.) Mais, oui, oui, certainement ! pourquoi pas ? Allons, prends, prends celle-ci, je t’en prie !


VICTORINE, s’attachant la montre.

Ah ! que je suis donc contente ! Voyez donc ! Il me semble que je vous vois, en me voyant moi-même avec cette montre-là !

Elle saute de joie.

ALEXIS.

Voilà donc que tu ris, à présent ! Allons, je suis bien content aussi de t’avoir rendu la gaieté !




Scène XIV


ANTOINE, FULGENCE, ALEXIS, VICTORINE.



ANTOINE, entrant par la droite avec Fulgence, qui va droit au pupitre.

De la gaieté ?… À la bonne heure, Victorine !


VICTORINE.

Voyez donc, mon papa ! voyez donc, Fulgence ! la belle montre que M. Alexis vient de me donner.

Fulgence tressaille.

ANTOINE.

On te gâte, on te rendra vaine. Vous avez tort, monsieur Vanderke.


ALEXIS.

Ne me gronde pas. J’ai tant de plaisir à la voir rire et sauter ! Allons, on nous attend tous quatre pour déjeuner en famille : venez-vous ?


VICTORINE.

Oh ! comme je vas faire rire madame, avec ma montre ! Je la ferai sonner tous les quarts d’heure, toutes les minutes, jusqu’à ce qu’elle me dise : « Victorine, tu me romps la tête. »


ALEXIS.

Veux-tu me donner le bras ?


VICTORINE.

Oui, oui ; mais je ne veux pas passer avant mon papa.


ANTOINE.

Les dames passent toujours les premières !


VICTORINE.

Je ne suis pas une dame ; je ne veux pas passer avant mon père !


ANTOINE.

Et si je ne veux pas passer avant M. Vanderke ?


ALEXIS.

Il n’y a qu’un moyen de s’arranger. Prends mon autre bras, mon cher Antoine, et nous passerons tous les trois… comme nous pourrons !

Ils sortent en riant, par le fond.




Scène XV



FULGENCE, seul, les suivant.

Cette gaieté avec lui, cette tristesse avec moi !… ces présents !… cette dot !… Ah ! le doute et la colère me rongent le cœur !

Il sort.



ACTE DEUXIÈME


Un salon chez Vanderke, mode Louis XV ; une cheminée au fond, au milieu ; à gauche, au fond, porte donnant dans une antichambre ; à droite, au fond, porte vitrée ouvrant sur le jardin. — À gauche, au premier plan, une fenêtre, et, un peu en avant, un guéridon et des sièges. — De chaque côté de la scène, consoles, avec candélabres au premier plan. — Portes latérales au second plan.




Scène PREMIÈRE


VANDERKE, ALEXIS.



VANDERKE, entrant du fond à gauche avec quelques papiers à la main.

Non, mon ami, je ne suis pas souffrant, et, puisque votre sœur nous a priés de passer la matinée dans son appartement, c’est ici que vous me retrouverez.


ALEXIS.

Si vous n’avez pas besoin de solitude pour quelque affaire qui vous tourmente…


VANDERKE.

Oh ! dans notre état, il y a toujours quelque sujet d’inquiétude. La maison Harris et Morrisson me donne des craintes.


ALEXIS.

Ces Américains à qui vous avez ouvert des crédits considérables ?


VANDERKE.

Oui ! on me donne avis d’y prendre garde, et pourtant, il me répugne de fermer tout crédit à des gens honnêtes dont ma méfiance pourrait hâter la ruine… Mais je ne sais pourquoi je vous parle de cela ; ce sont des choses peu récréatives pour un jeune homme qui songe à ses plaisirs, et, d’ailleurs, toutes les prévisions seraient ici de peu d’effet… C’est une faiblesse que de se tourmenter d’avance des dangers qu’on ne peut détourner, et toute la sagesse humaine consiste peut-être à savoir attendre avec patience le mal et le bien… Allez achever votre repas, mon ami.


ALEXIS.

Permettez-moi de rester avec vous, mon père ; il est si rare que vous ayez une matinée de loisir, et je vous vois si peu ! … C’est bien ma faute, après tout ; je devrais vous aider dans vos travaux, partager vos soucis… et vous avez bien raison de me reprocher mes plaisirs.


VANDERKE.

Je ne vous les reproche pas, mon ami ; chaque âge a les siens. Je ne trouve pas mauvais que vous ayez envie de voir Paris (à madame Vanderke, qui entre du fond à gauche), et votre mère partage mon sentiment, elle qui sacrifie toujours sa propre satisfaction à la vôtre.




Scène II


VANDERKE, MADAME VANDERKE, ALEXIS.



MADAME VANDERKE.

Ah ! vous parlez de ce voyage de Paris ?… Il en a donc toujours envie ?

Elle s’assied.

ALEXIS.

J’en ai envie, je l’avoue, et cependant, si je me consultais bien, peut-être que j’aurais encore plus envie de rester.


VANDERKE.

Nous nous garderons bien de vous influencer. Vous désirez prendre un peu l’air du monde, comme on dit ici ; vous êtes comme tous nos jeunes gens, vous rougissez d’être encore un provincial ?


ALEXIS.

Non, mon père. On n’est pas un provincial quand on est lieutenant de marine, et quand, à vingt-cinq ans, on a déjà vu les deux Indes. Mais on dit que Paris résume toute la terre, et il me semblait qu’après l’avoir vu, je ne me soucierais plus de faire le tour du monde.


MADAME VANDERKE.

Vous êtes libre, mon cher enfant, et, quelque douce que me soit votre ’présence, pas plus que votre père je ne m’opposerai aux voyages utiles à votre instruction… Ma santé s’est rétablie enfin, grâce à vos bons soins… Et cependant, si Paris suffisait à votre curiosité ; si, après l’avoir vu, vous pouviez renoncer à ces expéditions lointaines !… Ah ! je me rappelle ce que j’ai souffert d’angoisses lorsque le vent soufflait sur nos plages ou qu’un grain se formait à l’horizon.


ALEXIS.

Ma pauvre bonne mère !… vous faire tant de mal !… Tenez, mon père, il faudra que je quitte la marine et que je m’applique plus sérieusement à notre commerce.


VANDERKE.

Vous n’êtes donc pas converti aux idées de votre tante la marquise, monsieur le chevalier ?


ALEXIS.

Non, et, chaque jour, je me convertis aux vôtres… Je ne saurais rougir de ce qui fait l’honneur de notre nom, et je veux suivre la carrière où vous marchez. Vous avez besoin de moi, puisque ma sœur a épousé un homme de robe, étranger à nos occupations. Tenez, tenez, il faudra que je me marie, pour devenir tranquille, sédentaire, attaché à la vie de famille ; tout le monde en sera heureux ici, et moi plus que personne, j’en suis certain !


MADAME VANDERKE.

Ah ! s’il était vrai !


VANDERKE.

Nous y songerons quand vous voudrez. Mais ce n’est pas à moi de vous chercher une dot, c’est à vous de trouver une femme. Je ne suis pas pour ces mariages qui se traitent comme une affaire, et où le cœur, la considération du bonheur domestique n’entrent pour rien. Je sais que les mariages d’amour ont une mauvaise réputation, mais, moi (tenant la main de sa femme), j’en ai fait un si heureux, que je n’en comprends pas d’autre.


ALEXIS.

Oh ! je suis bien de votre avis, mon père, et la fortune (nous en avons assez !) ne me décidera jamais. J’aurais beau faire l’esprit fort et le beau gentilhomme, je me sens les goûts simples et honnêtes, en dépit du ton et de la mode ; je me sens votre fils, et j’en suis si orgueilleux, que j’aurai bien la force de supporter les moqueries des gens du bel air. Je suis curieux de voir comment ces gens-là s’y prennent pour ruiner leur famille, leur caractère, leur santé, leur réputation, avec tant de peines et de soins, quand il est si facile d’être honnête homme et heureux ; et alors, je serai impatient de revenir ici pour y finir tranquillement mes jours auprès d’une femme que vous me choisirez, belle comme ma sœur, bonne comme ma mère.


VANDERKE.

C’est bien vite songer à finir vos jours, mon ami. Voyez le monde d’abord ! Puisque vous en avez le désir, c’est que vous en sentez le besoin. J’aime mieux que vous ayez vu ce monde-là par vos yeux que par les miens, et que vous le connaissiez avant de vous enfermer dans la vie domestique. Allez à Paris, nous parlerons d’établissement à votre retour, si vous persistez.


ALEXIS, rêveur et incertain.

Peut-être avez-vous raison, mon père ! je suis bien jeune, je ne serais peut-être pas digne de mon bonheur… Cependant, quand vous vous êtes marié, vous étiez encore plus jeune que je ne le suis, et vous n’avez pas eu lieu de vous en repentir.


VANDERKE.

Il est vrai, mais j’étais pauvre, condamné au travail ; je n’étais pas un brillant fils de famille, un enfant gâté !…




Scène III


VANDERKE, ALEXIS, MADAME VANDERKE, SOPHIE, VICTORINE, FULGENGE, ANTOINE.

Ils entrent en scène familièrement par le fond à gauche et par groupes tout en causant.



SOPHIE.

Nous avons beaucoup parlé mariage, toilette, bal : nous avons passablement babillé, et cependant nous n’avons encore rien décidé.


MADAME VANDERKE.

C’est vrai, mais nous ne pouvions pas décider sans votre père.


VANDERKE, s’asseyant à droite.

Eh bien, voyons donc, Antoine, qu’est-ce qui retarde encore le mariage de ces enfants ?


ANTOINE.

Mais rien, monsieur. Tout est prêt. On attend que vous fixiez le jour.


VICTORINE.

Ah ! on va fixer le jour ?


ALEXIS.

On dirait que cela te contrarie ? Tu ne sais donc pas que je tiens à faire pleuvoir des fusées sur toute la ville, à brûler mes manchettes, comme dit mon père ? Tu ne veux pas mettre le feu au bouquet ?


VICTORINE.

Oh ! non ! cela me fait trop peur.


VANDERKE.

Voyons ! nous sommes aujourd’hui le 27.


VICTORINE.

Déjà ? Je me croyais encore au 25.


VANDERKE.

Nous sommes le 27. Mettons le mariage au 30.


ANTOINE.

Le 30, soit !


VICTORINE.

Le 30 ! un vendredi ! Oh ! c’est un mauvais jour, qui porte malheur !


MADAME VANDERKE.

Et puis c’est un jour maigre !


VICTORINE.

Et le samedi aussi !


VANDERKE.

Eh bien, remettons au dimanche, ce sera le 2 du mois prochain, dans cinq jours.


VICTORINE.

Dans cinq jours ! déjà !


ANTOINE.

Il faut pourtant se décider !


FULGENCE, qui a observé Victorine.

Permettez, monsieur Antoine ! (À Vanderke.) Pardonnez-moi, monsieur… mais mademoiselle Victorine semble contraire à nos empressements, et je ne voudrais pas qu’on lui imposât…


VANDERKE.

C’est bien à vous, Fulgence : c’est du dévouement, de la soumission. C’est une preuve d’amour qu’on saura apprécier. Il ne faut pas, en effet, tourmenter la modestie. Il faut la respecter, l’attendrir, la convaincre.


ANTOINE.

Mais, monsieur…


VANDERKE, se levant.

Tu ne dois pas t’en mêler non plus. Mais, comme, à cause du prochain départ de mon fils, il faut arrêter nos plans aujourd’hui, laissons ces fiancés ensemble et allons faire un tour de jardin. Nous revenons tout à l’heure, mes enfants, et vous nous direz le jour que vous aurez choisi d’un commun accord.


SOPHIE.

C’est bon, cela, mon père ; vous donnez toujours le conseil et l’exemple de la condescendance pour notre sexe.


VANDERKE, offrant le bras à sa femme.

Respecter ce qu’on aime ! je m’en suis toujours si bien trouvé !

Ils sortent par le jardin. Vanderke fait passer Antoine devant lui ; il sort avec sa femme ; Sophie les suit, et, au moment de disparaître, elle fait signe à Alexis de venir avec ses parents ; Alexis, dont le regard était attaché sur Victorine, lui fait un signe d’adieu et sort.




Scène IV


VICTORINE, FULGENCE.


FULGENCE.

Tenez, écoutez, mademoiselle ; vous avez une grande répugnance à prendre un parti… Et moi-même…


VICTORINE, avec élan.

Ah ! et vous aussi, n’est-ce pas ?


FULGENCE.

Moi, je vous cachais mes pensées, j’espérais les étouffer, me vaincre ; mais je souffre trop, et me contenir plus longtemps, ce serait dissimuler avec vous. Je ne le veux pas, je ne le dois pas. Je vous aime, Victorine, certainement, je vous aime : ne prenez donc pas en mauvaise part ce que je vais vous dire.


VICTORINE.

Dites donc vite !


FULGENCE.

Je voudrais… Je ne voudrais pas, non certes, je ne voudrais par renoncer à vous… et cependant…


VICTORINE, attentive.

Cependant ?…


FULGENCE.

Cependant… je voudrais changer quelque chose aux rêves de votre avenir. Si j’étais un homme sans principes, j’aurais pu vous tromper, feindre de me soumettre à tout, et, le lendemain du mariage, vous dire : « Voilà ma volonté. » Mais ce serait de la mauvaise foi, vous me haïriez, je le mériterais. Je vous donc vous le dire d’avance, et, si cela vous paraît inacceptable… eh bien, je me soumettrai, je souffrirai… je renoncerai au bonheur dont je m’étais flatté.


VICTORINE.

Quelle serait donc votre volonté si nous étions mariés ?


FULGENCE, avec effort.

Ce serait de quitter cette maison, cette famille Vanderke… ce pays, et d’aller vivre avec vous à l’étranger, ou à l’autre bout de la France.


VICTORINE, vivement.

Oh ! cela, jamais… jamais !


FULGENCE.

Voilà ce que je craignais, ce dont j’étais certain, ce qui m’accable ; mais j’aime mieux savoir à quoi m’en tenir.


VICTORINE.

Oh ! et moi aussi !




Scène V


Les mêmes, ANTOINE et VANDERKE, rentrant par le jardin.



ANTOINE.

Eh bien, on se boude ! (À Vanderke.) Je vous le disais bien, monsieur, qu’ils ne s’entendraient pas.


VANDERKE.

En vérité ? Voyons, mes enfants, nous voici pour tâcher de vous mettre d’accord.


VICTORINE.

Oh ! monsieur Vanderke, nous sommes bien d’accord, nous ne pouvons pas nous marier ensemble, voilà tout.


ANTOINE, grondeur.

Ah ! voyez-vous cela ! c’est du nouveau !


VICTORINE.

Nous ne nous disputons pas ; nous ne sommes pas ennemis pour cela. Il n’a rien à me reprocher, je ne lui en veux pas du tout. Il est franc, moi aussi, voilà ce que c’est.


ANTOINE.

Mais, morbleu ! qu’y a-t-il donc ? Vous expliquerez-vous, Fulgence ?


FULGENCE.

Monsieur Antoine, cela m’est fort pénible devant M. Vanderke.


VANDERKE, avec douceur.

S’il le faut, je m’en vais.


VICTORINE, le retenant.

Non, monsieur, non ! vous êtes le chef, le juge, le père, le maître à tout le monde ici. Je veux qu’il dise devant vous ce qu’il m’a dit… car je le dirais, moi !


FULGENCE.

Vous avez raison, mademoiselle, et, puisqu’il n’y a plus d’espoir… (À Vanderke, avec fermeté.) Monsieur, je n’ai pas l’intention de rester attaché à votre service si j’épouse mademoiselle Victorine.


VICTORINE.

Vous l’entendez ? Il veut quitter, il voudrait me faire quitter mon pays, ma famille, votre maison où je suis née, où j’ai été élevée, où je me crois chez moi, tant je m’y trouve heureuse. Il voudrait m’emmener bien loin, bien loin de vous, de mon père, de madame… de Sophie !… Enfin, il voudrait me faire mourir de chagrin, et ce n’est pas ce qui avait été convenu avec mon père, ce n’est pas ce qui avait été accepté… Il le reconnaît, et, par conséquent, notre mariage est rompu.


ANTOINE, qui a observé Fulgence et Victorine, et qui est devenu sombre.

Doucement, ma fille, pas si vite ! Votre mariage n’est pas rompu comme cela. Il est écrit que la femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari, et vous suivrez le vôtre, si c’est la volonté du vôtre !


VICTORINE.

Quitter la famille, la maison de M. Vanderke ?… vous quitter, mon père ? Oh ! vous ne le voudriez pas !


ANTOINE.

Vous ne me quitterez pas pour cela… Je vous suivrai.


VICTORINE, s’attachant au bras de Vanderke.

Vous quitteriez M. Vanderke ? — Oh ! monsieur, monsieur, mon père ne peut pas vous quitter ! vous ne pourriez pas vous passer de mon père !


VANDERKE, qui est devenu aussi fort attentif à la contenance de Fulgence et d’Antoine.

Monsieur Fulgence… voulez-vous avoir la sincérité de me dire pourquoi vous désirez quitter ma maison, et jusqu’au pays que j’habite, comme si vous aviez horreur de l’amitié que je vous témoigne et des services que je puis vous rendre ? Expliquez-vous bien, et ne craignez pas que je m’offense de vos raisons, si elles sont bonnes.


FULGENCE.

Monsieur, si j’eusse dû rester garçon, nulle part je ne me fusse trouvé mieux que chez vous. Je rends hommage à votre caractère ; mais manquerai-je au respect que je vous dois si je garde mes raisons pour moi seul ?


VANDERKE.

Certes, vous en avez le droit ! mais je fais appel à votre confiance… Antoine, Victorine, laissez-moi seul avec lui. Ne vous éloignez pas cependant, j’aurai peut-être à vous parler tout à l’heure.


ANTOINE.

Oui, monsieur, et, moi, je veux aussi parler à cette demoiselle !

Il prend le bras de Victorine sous le sien un peu brusquement, et sort avec elle par le jardin. Victorine jette un regard de détresse sur Vanderke.




Scène VI


VANDERKE, FULGENCE.



VANDERKE, à Fulgence qui rêve.

Eh bien, nous voilà seuls, Fulgence, et je crois qu’il est bon pour vous d’ouvrir votre cœur et de demander conseil à un homme qui a le double de votre âge, et qui peut être meilleur juge que vous de certaines choses de la vie.


FULGENCE.

Ah ! monsieur Vanderke, votre douceur me touche… je crois à votre sagesse… mais n’exigez pas… non ! je ne veux rien vous dire.


VANDERKE.

J’essayerai donc de deviner. Peut-être que votre condition ici vous semble trop médiocre, et que vous craignez de ne pouvoir pas bien élever une famille avec les honoraires…


FULGENCE.

Non, monsieur, non ! Voilà ce qui me mortifie : c’est que vous me supposiez des vues intéressées, quand c’est le contraire, quand je suis honteux… et, faut-il le dire, mécontent… blessé, de la dot que vous avez faite à Victorine aujourd’hui.


VANDERKE, l’étudiant avec attention.

Mécontent ! blessé ! pourquoi cela ? Ne savez-vous pas qu’Antoine est mon serviteur, mon compagnon et mon ami depuis trente ans ? que nous avons souffert et combattu ensemble ? qu’il m’a donné mille preuves de sa fidélité, de sa vertu ? enfin, que tout dernièrement, dans un duel qu’a eu mon fils, il voulait attaquer son adversaire et se faire tuer pour forcer celui-ci à prendre la fuite ? Vous trouvez surprenant, inquiétant pour votre honneur (il appuie sur ces mots) que je dote modestement la fille d’un tel homme ?


FULGENCE, à part.

Pour mon honneur !… Il semble lire dans mes pensées !


VANDERKE.

Eh bien, vous ne répondez pas ? Qu’y a-t-il là d’extraordinaire ?


FULGENCE, ébranlé.

Rien, monsieur, oh ! certainement rien. J’ai trop d’orgueil… mais que vous dirai-je (avec amertume) ? les bienfaits m’humilient !


VANDERKE.

Tant pis pour vous ! je n’aime pas qu’on se méfie sans sujet des bonnes intentions,


FULGENCE.

Sans sujet !…


VANDERKE.

Dites donc celui de votre méfiance, allons !…


FULGENCE.

Je… je n’ai pas de méfiance contre vous, monsieur ! ce serait de l’ingratitude, je le sens… Mais, que voulez-vous ! je ne puis me changer… Je voudrais que ma femme ne dût qu’à moi l’aisance, les plaisirs de sa jeunesse, et la sécurité de ses vieux jours. Je voudrais être son unique soutien, son seul ami ! je suis né jaloux !… oui, je le suis de ce que j’aime, et je le suis des choses qui vous paraissent peut-être les plus insignifiantes… Je ne sais pas si j’oserai jamais tutoyer Victorine, tant je la respecte, et ici tout le monde la tutoie. Enfin elle est si choyée, si aimée dans votre maison, que ses affections ne pourraient s’y concentrer sur moi, et que j’aurais la rage secrète de ne pouvoir être seul consacré à son bonheur.


VANDERKE.

Je vous ai compris, monsieur, parfaitement compris.


FULGENCE.

Et vous me blâmez ?


VANDERKE.

Nullement. La tendresse exclusive, absolue, est le droit le plus sacré de l’amour et du mariage. Je ne chercherai donc pas à vous détourner de vos résolutions ; mais il faut que la jeune Victorine vous aime assez pour les accepter sans regret. Je vous conseille donc de retarder votre union avec elle jusqu’à ce que vous lui inspiriez assez de confiance pour qu’elle vous suive avec joie et dévouement.


FULGENCE.

Ah ! monsieur !… vous me sauvez ! Je vous remercie, je vous bénis, je suivrai vos conseils.

Vanderke lui tend la main ; Fulgence la serre avec émotion en s’inclinant un peu, mais sans se livrer bien complètement.




Scène VII


ANTOINE, VANDERKE, FULGENGE.



ANTOINE, rentrant par le jardin.

Eh bien, monsieur ?


VANDERKE.

Eh bien, Antoine, je crois qu’il faut retarder ce mariage.


ANTOINE.

Pardon, pardon, monsieur Vanderke, vous faites tout pour le mieux, mais vous ne savez pas bien les choses… Victorine, avec qui je viens de causer sérieusement, a entendu raison… Elle aime assez Fulgence pour consentir à tout ; elle l’épousera dimanche prochain, elle partira avec lui dans la huitaine d’après. Je lui ai promis de la suivre et de l’installer où il conviendra à son mari de se fixer, et je reviendrai régler vos affaires pour aller ensuite vivre auprès de ma fille et de mon gendre.


FULGENCE.

Mon Dieu !… est-ce vrai, monsieur Antoine ?


VANDERKE.

Fulgence, retournez au travail. Soyons calmes, soyons maîtres de nos émotions. Nous nous reverrons tantôt

Fulgence sort par l’antichambre.




Scène VIII


VANDERKE, ANTOINE.



VANDERKE, ému.

Antoine, tu veux donc me quitter, toi aussi ?


ANTOINE.

Vous quitter, moi ? Jamais ! à moins que vous ne me chassiez.


VANDERKE.

Tu trompes donc ta fille ?


ANTOINE.

Il le faut bien ! si je ne lui promettais pas d’aller vivre auprès d’elle, jamais elle ne voudrait suivre son mari.


VANDERKE.

Ainsi sa plus grande, sa véritable douleur eût été celle de se séparer de son père ?


ANTOINE.

Sans doute, puisque, après ma promesse, elle n’a plus fait de résistance.


VANDERKE.

Mais as-tu bien pesé les raisons que Fulgence croit avoir pour s’éloigner de nous ? les connais-tu ?

ANTOINE, soucieux. Non.


VANDERKE.

Tu as eu cependant bien l’air de les comprendre, puisque tu y as cédé sans même les demander.


ANTOINE, embarrassé.

Que sais-je ? si c’est son idée ! vous le ferez entrer dans quelque bonne maison de commerce où il gagnera bien sa vie ; il y sera moins libre, moins heureux qu’ici, mais puisque c’est son idée !


VANDERKE, l’observant.

Tu prends ton parti bien aisément sur cette séparation, sur l’absence de ta fille.


ANTOINE, triste.

Bah ! si c’est l’idée de Victorine !


VANDERKE.

Oh ! ce n’est pas l’idée de Victorine, c’est la tienne, Antoine.


ANTOINE, un peu impatienté.

Eh bien, si c’est mon idée, à moi !


VANDERKE.

Antoine, tu ne veux rien me dire, mais je sais tout.


ANTOINE, troublé.

Vous savez, vous savez… Qu’est-ce que vous savez ? Il n’y a rien à savoir, que diable ! Il n’y a rien, rien !…


VANDERKE.

Il y a que Fulgence est jaloux. N’est-ce rien, cela ?


ANTOINE.

Il vous a dit qu’il était jaloux ? Il ne sait ce qu’il dit ! Il ne peut pas être jaloux ! Et de qui le serait-il ? qu’est-ce qu’il a dit ?


VANDERKE.

Il n’a rien dit, mais j’ai compris ; j’aurais dû comprendre plus tôt, deviner, prévoir. Tu aurais dû prévoir et deviner aussi, toi ! Antoine, tu m’aimes trop !


ANTOINE.

Comment ? comment cela ?


VANDERKE.

Oui, plutôt que d’éclairer ma conscience, tu me laisserais devenir ingrat envers toi !


ANTOINE, chagrin.

Je ne vous entends pas, mais je vois que vous me grondez parce que je vous aime plus que tout au monde, et ce n’est pas bien de votre part.


VANDERKE.

Tu ne dois pas m’aimer plus que ta fille ; tu as envers elle des devoirs plus sacrés qu’envers moi ; tu dois compte à Dieu de ses vertus et de son bonheur, beaucoup plus que de mes intérêts et de mon repos.


ANTOINE.

Mais enfin, me direz-vous ?…


VANDERKE.

Je ne te dirai rien, puisque tu as des secrets pour moi ! je parlerai à…


ANTOINE.

À ma fille ? Oh ! non pas ! je vous en prie ! Pas un mot qui puisse faire croire à Victorine que vous ou moi pouvons nous occuper de cela.


VANDERKE, étonné.

Je n’avais pas l’intention de m’adresser à Victorine. C’est mon fils que je veux interroger sévèrement.


ANTOINE.

Votre fils !… y songez-vous ? Vous voulez donc lui dire… lui donnera penser… lui faire deviner… ? Mais non ! mais non ! il ne faut pas qu’il ait la moindre idée…


VANDERKE.

De quoi donc ?…


ANTOINE, embarrassé.

De… de ce que vous pensez !


VANDERKE.

De la jalousie de Fulgence ?


ANTOINE, vivement.

Oui, oui, c’est cela, la jalousie de Fulgence. C’est une folie, une pure folie, et, si on s’en occupe, ce sera pire.


VANDERKE.

Mon fils ne s’en est donc pas aperçu ?


ANTOINE.

Comment s’en serait-il aperçu ? Est-ce sa faute, à lui, si M. Fulgence est jaloux ?


VANDERKE.

Et Victorine ?


ANTOINE, avec effort.

Victorine ne s’en doute pas non plus.


VANDERKE.

C’est bien la preuve que mon fils ne lui a jamais dit un mot qui pût faire croire qu’il la voyait avec d’autres yeux que ceux d’un frère… Cependant Victorine a beaucoup de chagrin !…


ANTOINE, allant reporter au fond, adroite, le fauteuil qui était sur le devant du même côté.

Oh ! si elle a du chagrin, tant pis ! on ne meurt pas de cela ! vous me la gâteriez, vous, si je vous laissais faire !… Il faut qu’elle parte, il le faut !


VANDERKE

Il faut ? Un moment ! Cela ne m’est pas encore bien démontré…

Va me chercher Alexis.

ANTOINE.

Que voulez-vous faire ?


VANDERKE.

Tu le verras ! Allons, va !

Antoine sort en hésitant par le jardin.




Scène IX



VANDERKE, seul.

Non, mon fils n’est pas coupable, mais peut-être… des sentiments dont ni lui ni Victorine ne se rendent compte… Si Antoine était aveugle !… cet excellent homme m’est dévoué comme un chien fidèle !… C’est beau, c’est bon, mais c’est plus que l’homme ne doit à son semblable ; trop d’affection peut égarer le jugement, et je ne dois ici m’en rapporter qu’à moi-même…




Scène X


VANDERKE, ANTOINE, puis ALEXIS.



ANTOINE, entrant le premier par le jardin.

Voilà votre fils… Est-ce que je dois… ?


VANDERKE, debout, appuyé contre la console.

Tu dois entendre ce que j’ai à lui dire. (Antoine se tient au fond, appuyé contre la cheminée, observant avec une sorte de stupeur Vanderke et Alexis. — À Alexis qui entre.) Mon ami, l’affaire dont je vous ai parlé tantôt aurait des conséquences graves, et je crois que vous pourriez m’aider à les conjurer.


ALEXIS.

Commandez, mon père ! me voilà prêt.


VANDERKE.

Partez donc pour Paris à l’instant même.


ALEXIS, tressaillant.

À l’instant même ?


VANDERKE, avec douceur et gravité.

Vous hésitez ? c’est un déplaisir pour vous ?


ALEXIS.

Hésiter à vous obéir ? Jamais ! mais je n’étais pas préparé à vous quitter aujourd’hui, si brusquement !… Je vais faire mes préparatifs.


VANDERKE, avec intention.

Ne prenez qu’une valise ; on vous enverra ce dont vous aurez besoin pour tout le temps de votre séjour à Paris.


ALEXIS.

Pour tout le temps ? Exigez-vous que j’y reste longtemps, mon père ?


VANDERKE.

Mes affaires et vos plaisirs prendront bien deux mois. N’y comptiez-vous pas rester deux mois ?


ALEXIS.

J’ai réfléchi que ce serait bien long, loin de ma mère et loin de vous !


VANDERKE.

Avez-vous quelque raison particulière pour modifier ainsi vos projets ? (Avec intention, et allant à lui.) Si cela était, vous m’en feriez part, à moi le premier ?… à moi qui suis, qui veux être toujours votre meilleur ami ?


ALEXIS.

Oh ! certainement, mon père ; ce serait à vous seul !…


VANDERKE.

Pensez-y. Je vais préparer vos lettres de créance, et, si vous avez quelque chose à me dire, vous viendrez me trouver tout à l’heure. Il sort lentement par le fond à gauche, et se retourne avant de disparaître pour regarder Alexis et Antoine.




Scène XI


ANTOINE, ALEXIS.



ANTOINE, voulant suivre Vanderke.

Moi, je vas faire votre valise.


ALEXIS, l’arrêtant.

Antoine, qu’a donc Victorine ?


ANTOINE.

Pourquoi ça, monsieur ?


ALEXIS.

Parce que je viens de la voir passer dans le jardin avec ma sœur ; elle avait les yeux gros de larmes, et elle n’a voulu me rien dire.


ANTOINE.

Bah ! Victorine est comme toutes les jeunes filles. Ne la voyez-vous pas pleurer pour la moindre chose ? pour une petite impatience que j’aurai eue avec elle, pour un baiser que votre sœur oubliera de lui donner, pour un oiseau envolé, pour un ruban perdu ; que sais-je, moi ? elle est si enfant !


ALEXIS.

Oui, elle a pleuré l’autre jour pour un ruban que je lui avais apporté et que tu lui as pris, à ce qu’elle assure.


ANTOINE, contrarié.

Pardieu ! oui, tenez ! Un ruban à frange, comme si elle devait porter des franges ! Elle est si coquette ! Il fait un pas pour sortir ; Alexis se place devant lui et le retient.


ALEXIS.

Mais non, Antoine, Victorine n’est pas du tout coquette.


ANTOINE, avec intention, et redescendant la scène.

Elle l’est devenue, depuis qu’elle a un amoureux.


ALEXIS, venant à Antoine.

Elle l’aime donc bien ?


ANTOINE.

Mais… il est bien permis à une fille sage d’aimer son amoureux !


ALEXIS.

Si tu te trompais… si…


ANTOINE.

Ça ne regarde que moi, ça, monsieur Alexis !


ALEXIS.

C’est vrai… mais l’intérêt que je te porte…


ANTOINE.

Bien, bien, monsieur ; je vous en remercie.


ALEXIS.

Tu n’as pas à m’en remercier ; c’est mon devoir. Tu nous es si dévoué ! Ta famille et la mienne, c’est une seule, une même famille ! Le malheur de Victorine ferait le tien, le nôtre à tous, par conséquent !


ANTOINE.

Mais Victorine ne sera pas malheureuse, monsieur ; c’est moi qui vous en réponds.


ALEXIS.

Sans doute, si elle aime Fulgence… Tu le connais bien, lui ?…


ANTOINE.

Vous savez aussi bien que moi que c’est un parfait honnête homme.


ALEXIS.

J’étais absent lorsqu’il est entré ici… Est-ce que… est-ce qu’il y a longtemps que Victorine a de l’affection pour lui ?


ANTOINE.

Monsieur Alexis !… les sentiments d’une jeune fille… c’est si délicat, que, moi qui suis son père, je n’oserais pas lui faire les questions que vous me faites. C’est mon devoir de les deviner… et de les encourager quand je les trouve bien placés. Victorine est plus sûre d’elle-même qu’elle ne parait, et je sais bien, moi, qu’elle ne veut pas d’autre mari que celui à qui j’ai donné ma parole.


ALEXIS.

À la bonne heure ! Pardonne-moi, Antoine, si j’ai été indiscret. Au moment de te quitter, moi qui n’assisterai pas au mariage de Victorine… moi qui ne serai plus là pour prendre ma part des joies ou des tristesses de la famille… il m’était peut-être permis de te témoigner ma sollicitude…


ANTOINE.

J’en suis reconnaissant, monsieur, très-reconnaissant. Je vous aime bien, vous, vous le savez !… Je suis fâché que vous partiez si vite, mais… il faut que ce soit bien nécessaire puisque votre père le dit, et… vous serez bientôt distrait de nous, Dieu merci !


ALEXIS.

Pas tant que tu crois, peut-être !


ANTOINE.

Bah ! bah ! vous allez voir tant de belles choses, et des personnes de haute volée ! Vous irez aux spectacles, aux promenades ; vous aurez vos gens, vos chevaux !… Ah ! vous serez remarqué, allez ! Et il n’y a pas déjà tant de jeunes gens d’aussi bonne mine que vous, là-bas !

ALEXIS

Bon Antoine ! Allons ! je vais prendre les ordres de mon père, puisqu’il faut partir.

Alexis sort par le fond à gauche.




Scène XII



ANTOINE, seul.

Et monsieur qui l’aurait encouragé à rester ! monsieur qui consentirait… — Ah ! mon maître, quel homme vous êtes ! Ça ne me fera pas vous aimer davantage, ce n’est pas possible, mais ça me rendra encore plus ferme dans mon devoir ! Abuser de tant de bonté !… J’aimerais mieux… j’aimerais mieux mourir de chagrin !




Scène XIII


ANTOINE, SOPHIE, VICTORINE.


SOPHIE, entrant par le jardin.

Ah ! je te cherchais, Antoine ! Je ne sais ce qu’a Victorine, je ne peux pas la consoler. Elle a du chagrin, vois ! beaucoup de chagrin. Allons, Victorine, dis donc à ton père pourquoi tu pleures.


ANTOINE, bas, à Victorine, et l’amenant au premier plan.

Est-ce que vous avez dit que nous partions ? Je vous l’avais défendu !


VICTORINE.

Non, non, je n’ai rien dit !


ANTOINE.

Ne le dites pas encore, demain !


SOPHIE.

Eh bien, Antoine, tu la grondes, au lieu de la consoler ?


ANTOINE.

Des folies, des enfantillages ! Pardon, madame, je n’ai pas le temps… Monsieur a besoin de moi. (À part, en s’en allant.) Ah ! tout le monde faiblit, et je ne sais à qui entendre.

Il sort par le fond à gauche.




Scène XIV


SOPHIE, VICTORINE.



SOPHIE.

Eh bien, tu n’insistes pas ? Ah ! j’admire ta soumission, je devrais plutôt dire ta faiblesse, ton indifférence !


VICTORINE.

Ah ! mademoiselle !…


SOPHIE.

D’abord je ne suis plus mademoiselle, et je ne veux jamais être madame pour toi. Je suis Sophie, Sophie que tu n’aimes guère, que tu n’aimes plus, depuis que tu aimes tant ce Fulgence !


VICTORINE.

Mon Dieu, je fais mon possible pour l’aimer, et vous savez bien que…


SOPHIE.

Que quoi ? Réponds donc ! Si tu ne l’aimes pas, il ne faut pas l’épouser. Ah ! si je n’avais pas aimé mon mari, je n’aurais pas laissé prendre le change, moi ; trop de soumission envers nos parents peut nous conduire à faire leur propre malheur. Crois-tu que ton père sera bien content s’il te voit désespérée, coupable peut-être ?


VICTORINE.

Coupable ! moi, coupable ?


SOPHIE.

Oui, on peut le devenir quand on n’aime pas son mari… On peut, malgré soi, en aimer un autre.


VICTORINE.

Un autre… un autre ! mais je n’en aimerai pas un autre… qu’est-ce que vous me dites là, Sophie !


SOPHIE.

Je veux que tu ne te laisses pas sacrifier, et, loi, tu ne te défends pas !


VICTORINE.

Mais puisque mon père dit qu’il le faut !…




Scène XV


VANDERKE, MADAME VANDERKE, SOPHIE, ALEXIS, ANTOINE, VICTORINE.



MADAME VANDERKE, à son mari, entrant par le fond à gauche.

Comment ! mon ami, vous hâtez le départ de notre fils ? Il n’assistera pas au mariage de Victorine, lui qui s’en faisait une fête ?


VANDERKE.

Pardonnez-moi de vous causer ce chagrin, mais il est des affaires où l’honneur est engagé.


SOPHIE, stupéfaite.

Mon frère part ?

Victorine est pétrifiée.

ALEXIS.

Oui, ma chère sœur… oui, ma bonne mère, je pars. Mon père le désire, et je ne dois rien regretter quand j’ai le bonheur de pouvoir lui être utile.


MADAME VANDERKE.

Allons, viens donc m’embrasser ! Tu es un bon fils !


SOPHIE.

Mais tu ne resteras pas longtemps absent ?


VANDERKE.

Il restera peut-être deux mois.


VICTORINE.

Deux mois !


ALEXIS, voyant Antoine qui entre, portant une valise, le manteau et le chapeau d’Alexis.

Tout est prêt, mon père : vous n’avez plus rien à m’ordonner ?


VANDERKE.

Vous vous arrêterez un jour à Beauvais chez M. Surmont, qui vous renseignera sur l’affaire dont je vous ai parlé, et, s’il le faut, vous m’enverrez un exprès, un homme sûr.


ALEXIS.

Adieu, mon père ! (Il se jette dans ses bras et va ensuite aux autres.) Ma bonne mère !… ma chère Sophie !…


MADAME VANDERKE.

Nous te suivons jusqu’à ta chaise de poste.


ALEXIS.

Eh bien, Victorine, tu ne me dis rien, toi ? Est-ce que tu me boudes ? Ah ! si je manque de parole, c’est bien malgré moi. Allons, donne-moi la main. Je te retrouverai mariée.


VICTORINE.

Ah ! monsieur, je n’y serai plus, je ne vous reverrai plus, moi !


ALEXIS.

Que dis-tu ? Tu rêves !


ANTOINE.

Vous savez bien qu’elle est folle !


ALEXIS.

Ah ! tu es folle, décidément, Victorine ? Réponds-moi donc, voyons ! vas-tu me faire cette mine-là ? Crois-tu qu’il ne me faut pas du courage, chaque fois que je quitte de si bons parents, et notre chère maison où l’on est si bien… et toi-même qui es si gentille quand tu ne boudes pas ? — Adieu encore, ma mère… (Vanderke lui fait signe.) Oui, oui, mon père, je pars. Tu m’écriras, Sophie ? Antoine, tu me feras part du mariage ?.… Allons ! (À Victorine.) Allons, souris-moi. Tu vois bien que je me bats les flancs pour me donner la force de partir ! sois un peu gaie pour moi… que je me console en me disant que tu es contente. (Prenant avec préoccupation son manteau, qu’Antoine, inquiet et impatient, lui offre depuis quelques instants.) Tiens, pense à ta robe de moire, à ton collier, à ta montre !… et, le jour de tes noces, tu penseras à ma tante la marquise, tu feras porter ta robe par le petit négrillon que j’ai ramené… Ris donc… ris donc un peu… la !… tout à fait !


VICTORINE, avec un rire nerveux.

Oui, oui, je rirai bien fort… je me ferai bien belle… je penserai à vous… à votre tante… je me donnerai des airs… j’aurai un nègre !… mademoiselle Sophie vous écrira tout cela… et vous rirez là-bas… vous rirez, n’est-ce pas ?


ALEXIS.

La voilà qui rit ! c’est bien. Merci, Victorine. Adieu, adieu, tous !


MADAME VANDERKE.

Nous te suivons !

Ils sortent tous, excepté Victorine et Sophie qui reviennent en scène.




Scène XVI


VICTORINE, puis SOPHIE.

Victorine continue à rire d’un air égaré, puis elle sanglote, crie et tombe évanouie, sur le fauteuil, à gauche près du guéridon. Sophie revient aussitôt et court à elle.

SOPHIE.

Qu’est-ce donc, mon Dieu ? Victorine ! ah ! je ne m’étais donc pas trompée ! Et lui qui part !

Elle soutient Victorine.



ACTE TROISIÈME


L’appartement de Sophie. — Même décoration qu’au deuxième acte. — Il fait nuit dehors. — Le salon est éclairé par des bougies placées sur les consoles.




Scène PREMIÈRE


VANDERKE, SOPHIE.



SOPHIE, assise près du guéridon, faisant de la tapisserie.

Ah ! mon père ! si, la veille de mon mariage, j’avais été triste et agitée comme elle l’est depuis huit jours, vous n’eussiez jamais consenti…


VANDERKE, assis de l’autre coté du guéridon.

Ma chère enfant, les circonstances sont différentes, les caractères encore davantage. Vous unissez la fermeté à la douceur, vous, et Victorine est faible, irrésolue.


SOPHIE.

Mais si mon frère…


VANDERKE.

Quoi ! votre frère ?


SOPHIE.

Ah ! cher père, vous m’entendez bien, puisque vous l’avez fait partir.


VANDERKE.

Prenez garde, ma fille ; prenez garde à ce que vous pensez, à ce que vous dites.


SOPHIE.

Ce serait donc un crime de la part de mon frère d’aimer Victorine, et de la mienne une folie de croire que vous consentiriez… ?


VANDERKE.

Ma chère Sophie, il n’est point de mariages disproportionnés devant Dieu. Un serviteur comme Antoine est un ami, et je vous ai élevée dans l’idée que Victorine était votre compagne et votre égale.


SOPHIE.

Eh bien, mon père ?


VANDERKE.

Eh bien, ma fille, le monde, qui a des croyances saines et respectables, communes à toutes les classes de la société, a aussi des préjugés vains et cruels qu’il est beau de combattre ; mais, pour combattre, il faut être fort. Votre frère le sera un jour, j’y compte ; mais il est encore bien jeune et se connaît à peine lui-même. Je sais qu’une grande passion, un noble amour, inspirent de puissants dévouements ; mais cette grande passion, votre frère ne l’éprouve pas.


SOPHIE.

Et cependant il s’est fait en lui un véritable changement depuis le jour où il a été question de marier Victorine. Jusque-là, il ne l’aimait que d’amitié. Du jour où elle a été promise à Fulgence, mon frère a souvent parlé de quitter la marine, de se marier ; il a eu l’envie de s’en aller, l’envie de rester, le besoin de voir Paris pour se distraire… le besoin de vous ouvrir son cœur… J’ai vu tout cela, moi !


VANDERKE.

Mais, au lieu de m’ouvrir son cœur, il est parti. Admettons qu’il ait eu quelque fugitive pensée d’amour pour Victorine, il l’a étouffée, et, ne se sentant pas épris d’elle assez sérieusement, il a obéi à la voix de l’honneur qui lui commandait de s’éloigner.

Il se lève.

SOPHIE.

C’est vrai. Ah ! ma pauvre Victorine !




Scène II


SOPHIE, ANTOINE, VANDERKE.



ANTOINE, un bougeoir a la main ; il vient par l’antichambre.

Pardon, madame, si je me permets de venir déranger monsieur jusque chez vous, mais c’est une lettre pour lui que je viens de trouver sur mon bureau et qui paraît pressée.


SOPHIE, se levant et se dirigeant vers la porte de sa chambre, qui est celle de gauche.

Lisez, lisez, mon père ! Restez, Antoine ; je vais dans ma chambre attendre Victorine.

Elle sort. Antoine éteint sa bougie et pose son bougeoir sur la cheminée au fond.




Scène III


VANDERKE, ANTOINE.



VANDERKE, préoccupé, tenant la lettre sans la regarder.

Eh bien, Antoine, tous tes préparatifs de noces sont terminés ?


ANTOINE.

Oui, monsieur. À neuf heures précises, demain matin, nous irons à l’église. Ah ! je voudrais déjà en être revenu !


VANDERKE.

Tu es bien pressé !


ANTOINE.

C’est que Fulgence est plus agité que vous ne pensez ; il est, ce soir, d’une humeur massacrante.


VANDERKE.

Mais, puisque Victorine va partir avec lui, que veut-il de plus ? Il est aussi trop exigeant, ce Fulgence !


ANTOINE.

Exigeant ou non, il n’y a plus à reculer.


VANDERKE.

Cependant, si ce mariage était pour Victorine le pire des malheurs… ?


ANTOINE.

Non, monsieur, j’ai confiance en elle, en moi, en Dieu surtout ; et puis j’ai pour moi l’expérience. Quand j’ai épousé sa mère, elle ne m’aimait pas beaucoup, mes manières brusques lui faisaient peur ; mais je l’aimais tant, moi, que j’ai su la rendre bien heureuse, et elle est morte en me bénissant, vous le savez.


VANDERKE.

Oui, elle a été le modèle des femmes et des mères. Mais tu n’étais pas jaloux, toi ?


ANTOINE.

Si fait, monsieur.


VANDERKE.

Mais tu ne le faisais pas voir ?


ANTOINE.

Si fait bien, quelquefois ! Allons, allons, je vous dis que Victorine aimera son mari, comme sa mère m’a aimé, avec mes qualités et mes défauts… Mais lisez donc votre lettre, monsieur ! elle est pressée, à ce qu’il paraît ?


VANDERKE, regardant la lettre.

Oui, c’est sur l’adresse… ce n’est pas une raison.


ANTOINE.

Ce sera bientôt lu. Les affaires avant tout !


VANDERKE, s’approchant des bougies, et après avoir la la lettre.

L’écriture de mon fils ?… Oui ! Elle est contrefaite sur l’adresse, (Il retourne la lettre.) Mais c’est encore son écriture… Antoine ! une nouvelle assez grave. Vois !


ANTOINE, lisant, près de la console de droite.

« Harris et Morrisson ont failli ; j’espère vous l’annoncer à temps pour que vous vous mettiez en mesure. » Eh bien, vous n’êtes pas plus ému que cela, monsieur ?


VANDERKE.

Je m’y attendais.


ANTOINE.

Mais c’est six cent… bah ! sept, huit cent mille livres qu’il vous faudra trouver dans vingt-quatre heures, peut-être !…


VANDERKE, avec calme.

On les trouvera : tout est prévu.


ANTOINE.

Ah ! monsieur ! et vous ne m’en disiez rien !


VANDERKE.

À quoi bon ? Tu étais bien assez tourmenté de tes affaires domestiques.


ANTOINE.

Mes affaires ne sont rien quand il s’agit des vôtres.


VANDERKE.

Mais qui donc a apporté cette lettre ?


ANTOINE.

Je n’ai vu personne. J’ai trouvé cela sur mon bureau, il n’y a pas dix minutes.


VANDERKE.

Il y a sûrement un courrier arrivé ici ?


ANTOINE.

Je vais le chercher et vous l’amener.


VANDERKE.

Dans mon cabinet, entends-tu ? Il ne faut pas que ma famille se doute de rien.


ANTOINE.

Soyez tranquille.

Vanderke sort par le fond à gauche.




Scène IV


ANTOINE, puis FULGENCE, qui entre comme à la dérobée, et fort agité, par la porte du jardin.


ANTOINE, allant reprendre son bougeoir, qu’il rallume aux flambeaux de la console.

Où sera-t-il passé, ce diable d’homme ? Je parie qu’il s’est jeté dans l’écurie sur un tas de foin. Il aura fait une course d’enragé… Ah ! Fulgence, l’as-tu vu ?


FULGENCE.

Et vous ?


ANTOINE, son bougeoir à la main, et tourne vers la sortie.

Non. Où est-il ?


FULGENCE.

Je le cherche.


ANTOINE.

C’est à l’écurie ou à la cuisine qu’il doit être.


FULGENCE.

M. Alexis Vanderke à l’écurie, à la cuisine ?


ANTOINE.

Et qui te parle de M. Alexis Vanderke ? Est-ce que ce serait lui-même ?…


FULGENCE.

Je n’en sais rien, moi ; je vous le demande.


ANTOINE.

Voilà qui est fort ! Jouons-nous aux propos interrompus ? Allons, allons, je n’ai pas de temps à perdre à des folies ! Viens avec moi chercher le courrier.

Il remonte vers la porte du jardin.

FULGENCE, ironiquement.

Ah ! c’est un courrier ?


ANTOINE, impatienté.

Oui, un courrier qui apporte une dépêche, à qui monsieur veut parler, et que je n’ai pas encore vu. Est-ce clair ?


FULGENCE.

Monsieur Antoine, vous le prenez avec moi sur un ton !…


ANTOINE.

Eh ! parbleu ! c’est vous-même qui le prenez sur un ton !…


FULGENCE.

Je ne suis pas encore votre gendre, monsieur, et j’ai le droit de m’inquiéter !… Je joue gros jeu, ici ! je joue mon honneur !


ANTOINE.

Ah ! qu’il faut de patience ! Es-tu fou, Fulgence ? qu’est-ce que ton honneur a affaire avec l’arrivée d’un homme qui apporte ici une lettre ? Allons, je vais moi même…


FULGENCE.

Vous voyez bien que vous vous méfiez aussi de quelque chose !


ANTOINE.

Va au diable, je n’y tiens plus !


FULGENCE.

Fort bien, monsieur ! Et moi, je vous dis que vos impatiences ne m’imposent pas. Je vous dis qu’un homme qui se cache, un homme enveloppé d’un manteau, un homme que les chiens connaissent, car ils n’aboient pas, un homme qui se glisse comme une ombre dans la maison…


ANTOINE, haussant les épaules. Il est près de la sortie sur l’antichambre.

Un voleur peut-être ?… Allons-y bien vite !


FULGENCE, avec ironie.

Vous raillez ? Prenez garde, monsieur Antoine, vous découvririez peut-être ce que vous ne voudriez pas savoir !


ANTOINE, à part.

Le fou me fait peur ! Serait-il possible ? Non ! (Haut, revenant.) Écoute, Fulgence ! veux-tu me dire une bonne fois, une première, une dernière fois, ce que tu soupçonnes et ce qui te rend si hargneux et si bourru à la veille de son mariage ?


FULGENCE.

Eh bien, oui, je vais vous le dire, quoique vous le sachiez bien et que votre question ne soit pas franche. Je vais vous le dire, parce que je ne suis pas habitué à souffrir ainsi, moi ! J’étais tranquille, j’étais laborieux, j’étais froid ! Je ne savais pas ce que c’était que d’aimer. Tenez, je crois que je n’étais pas né pour aimer ! Pour aimer, il faut de la confiance, je n’en ai pas. Pourquoi me donnez-vous votre fille ? pourquoi votre fille reçoit-elle une dot pour épouser un homme qui n’a rien ? pourquoi êtes-vous si pressé de conclure le mariage ? pourquoi M. Alexis Vanderke quitte-t-il la maison, au moment où je le soupçonne ? et, s’il y rentre ce soir, en secret, qu’y vient-il faire ?


ANTOINE, qui l’a écouté avec une figure soucieuse et troublée, va

remettre son bougeoir sur la table ; il l’y pose avec colère en éteignant

la bougie par la violence avec laquelle il pose le bougeoir.

Ah ! que tu es heureux que j’aie été jaloux, absurde aussi, moi, dans mon temps ! Sans cela, voilà des soupçons que je ne prendrais pas avec tant de patience !… Mais c’est une maladie ! (Revenant à Fulgence et s’emportant peu à peu malgré l’effort qu’il fait, au commencement de l’explication, pour rester calme.) Fulgence ! je vous donne ma fille parce que je veux la marier avec un honnête homme. Je suis pressé d’en finir parce que je sais que vous estimerez Victorine comme elle le mérite quand vous la connaîtrez mieux. M. Vanderke lui donne une dot parce qu’il m’aime. Cette dot vous chagrine ? Tant mieux ! Nous la remettrons sans rien dire dans ses coffres ! (À part.) Ce qui ne sera peut-être pas de trop dans ce moment-ci ! (Haut.) M. Vanderke fils est parti parce que… oui, je vous dirai toute la vérité ! parce que son père a vu votre jalousie et l’a éloigné par bonté pour vous… pour moi ! S’il revient ici ce soir (ce que je ne crois point), c’est qu’il aura voulu apporter lui-même à son père une nouvelle intéressante que vous saurez bientôt ! Et s’il se cache de moi… Mais vous avez rêvé cela, et, comme c’est impossible, je n’ai pas à en chercher la cause !

Il va rallumer sa bougie aux flambeaux de la table en haussant les épaules.

FULGENCE, avec beaucoup d’amertume.

L’explication me ferme la bouche ! Elle me commande d’ignorer, par savoir-vivre, ce qui se passe ici. Elle vous autorise à aller tout seul à la découverte… Allez-y donc ; moi, j’irai de mon côté, je vous en avertis très-humblement.


ANTOINE.

Soit ! mais je peux bien dire que tu as une tête de fer !

Il sort par le jardin.




Scène V



FULGENCE, seul.

Oui, oui ! s’il n’est pas dupe, il est habile, M. Antoine ! Nous verrons bien !… Ah ! Victorine !… Il y a des moments où je la hais encore plus que je ne l’aime, et où je voudrais déjà être son maître, pour avoir le droit de la faire souffrir ! Affreuse passion, affreux supplice que la jalousie ! Je sens que je deviens méchant, et que je vais faire d’elle et de moi deux victimes ! Je ferais mieux de rompre !… Mais on dira que je l’outrage… que je la déshonore… Il faut que j’aille explorer le jardin… c’est là que ce fantôme a dû se réfugier…

Il va pour sortir par le jardin et s’arrête en voyant Sophie sortir de sa chambre à gauche.




Scène VI


SOPHIE, FULGENCE.



SOPHIE, étonnée.

Que faites-vous donc ici, monsieur Fulgence ?


FULGENCE.

Rien, madame, j’étais venu pour chercher M. Antoine, je me retire.

Il fait un mouvement pour sortir par le jardin.

SOPHIE, lui montrant la porte de l’antichambre.

Par là, je vous prie.

Fulgence sort.




Scène VII



SOPHIE, seule.

Quel air de menace et de haine ! je ne peux pas souffrir ce garçon-là ! Que regardait-il donc du côté du jardin ? (Elle soulevé le rideau.) Il espionne toujours, il espionne partout ! (Elle ouvre la porte vitrée et la referme vivement.) Un homme avec un manteau ! J’ai eu peur !… Bah ! c’est mon père… peut-être mon mari qui vient me surprendre… (Elle retourne ouvrir.) Ah ! mon Dieu, c’est vous, mon frère ?

Elle embrasse son frère qui entre.




Scène VIII


SOPHIE, ALEXIS, enveloppé d’un manteau.



ALEXIS.

Oui, c’est moi, chère sœur, moi qui puis être découvert dans le jardin, car il me semble qu’on m’y cherche, et je viens me réfugier auprès de vous. Je ne veux pas être vu.


SOPHIE.

Vous ne voulez pas être vu ?


ALEXIS.

Non ! Sophie, fermons les portes, je vous en prie. Il ferme la porte du jardin et Sophie celle de l’antichambre.


SOPHIE.

Dites-moi donc vite…


ALEXIS, allant vers la porte de gauche.

Et, ici, personne ne peut nous entendre ? Votre mari ?


SOPHIE.

Il n’arrive que demain ; si vous craignez d’être surpris… tenez, vous vous enfermerez dans sa chambre. (Elle désigne la porte de droite.) Mais pourquoi tout ce mystère ? Qu’y a-t-il donc ?


ALEXIS.

Rien… Une nouvelle d’affaires que j’ai apprise à Beauvais, où mon père m’avait ordonné de prendre des informations… J’ai voulu, j’ai dû ne me fier qu’à moi du soin de la lui apporter. Savez-vous s’il a reçu ce soir une lettre déposée sur le bureau d’Antoine ?


SOPHIE.

Oui, j’ai vu Antoine la lui remettre… Mais pourquoi lui écrire ? pourquoi ne pas le voir.


ALEXIS.

Je voulais attendre que tout le monde fût couché dans la maison ; je ne veux voir que lui. Je n’ai pu gagner ma chambre, Fulgence était sur mes talons.


SOPHIE.

Ah !… peut-être avez-vous tort de vous cacher ainsi !


ALEXIS.

Peut-être ai-je eu plus tort encore de revenir !… Mais je ne reviens pas, Sophie. J’entre, je vous embrasse et je repars.

Il dépose son manteau et son chapeau.

SOPHIE.

Je vous sais gré de cette marque d’amitié… Mais avez-vous quelque chose à me dire, à moi ?


ALEXIS, avec trouble.

Oh ! rien de particulier !… À propos, le mariage est-il conclu ?


SOPHIE.

Le mariage de Victorine ?


ALEXIS.

Oui, le mariage de Victorine.


SOPHIE.

Et s’il l’était ?


ALEXIS.

Eh bien, cela ne changerait rien à ma résolution de repartir à l’instant même. Ma chaise de poste m’attend hors de la ville, et je veux avant le jour reprendre la route de Paris… Il est donc conclu le mariage ?… Il doit l’être !


SOPHIE.

Et s’il ne l’était pas ?


ALEXIS.

Il ne l’est pas ? dites, Sophie, il ne l’est pas ?


SOPHIE.

Il le sera demain matin.


ALEXIS.

Bien décidément ?


SOPHIE.

Il n’a pas été question de le rompre.


ALEXIS, secouant ses gants d’un air indifférent, et évitant les regards de sa sœur.

Et Victorine ?… est-elle triste ? est-elle gaie ? sera-t-elle heureuse ?


SOPHIE.

Ah ! qui peut répondre de l’avenir ?


ALEXIS.

Il est vrai. Et moi-même… que sais-je du mien ? Je n’y pensais guère quand j’ai désiré de partir… de voir le monde ! et puis, au dernier moment, je regrettais de n’avoir pas eu quelque projet plus raisonnable !


SOPHIE.

Pourquoi n’avez-vous pas dit alors ce regret à mon père ?


ALEXIS.

Il était trop tard !


SOPHIE.

Pourquoi donc ?


ALEXIS.

Ah ! Sophie, il est bien inutile à présent que je me confesse !


SOPHIE, se tournant vers Alexis, qui marche avec agitation, un peu en arrière d’elle.

Voyons ! serait-ce au mariage que vous avez pensé ? aimeriez-vous ? Quelles que soient vos résolutions, mon père les approuvera le jour où vous lui direz : « J’aime tendrement, sérieusement, et pour toute ma vie. »


ALEXIS.

Sais-je bien si j’aime-assez pour oser faire un pareil serment ? Mon propre cœur est devenu une énigme pour moi. J’hésite, je m’étourdis, je souffre… Mais, loin de m’encourager, il semble qu’on se soit appliqué à m’ôter toute espérance… Alors, je m’efforce d’oublier, de me distraire, et, après tout, c’est peut-être la seule chose sensée que j’aie à faire désormais, puisque je ne suis pas aimé !


SOPHIE.

Ah ! vous êtes incertain, vous sentez que vous pourriez facilement guérir, vous ne voulez pas donner tout votre cœur sans être assurée de retour ? Quand on aime pour tout de bon, on ne se demande pas si on sera heureux. On aime parce qu’on aime, voilà tout ! Et vous n’aimez pas, mon frère ! (Elle se lève.) Allons, n’y pensons plus, et ne compromettez pas l’avenir des autres, puisque vous abandonnez au hasard celui que vous pouviez créer vous-même. Partez, dès que tout le monde sera couché. Je ne dirai à personne que je vous ai vu.


ALEXIS.

Mon père me désapprouverait peut-être d’être venu…


SOPHIE.

Peut-être !… Et moi aussi ! mais on vient, cachez-vous…


ALEXIS, allant à la porte de droite.

Nous nous reverrons un instant, nous causerons encore ?


SOPHIE.

Oui, oui ! enfermez-vous !

Elle pousse la porte sur Alexis et va ouvrir la porte de l’antichambre.




Scène IX


ANTOINE, VANDERKE, MADAME VANDERKE, SOPHIE, VICTORINE.


Sophie, Victorine et madame Vanderke forment un groupe en s’embrassant ; Vanderke vient sur le devant du théâtre avec Antoine.



VANDERKE.

Tu dis que tu n’as pas trouvé cet homme ?


ANTOINE.

Il faut qu’il se soit envolé en fumée. Personne n’a vu ni homme ni cheval, et la lettre est tombée du ciel !


SOPHIE.

C’est qu’il va un peu de confusion dans la maison, à cause de la noce de demain.


MADAME VANDERKE.

Quel est donc cet homme qui vous inquiète ? et cette lettre, est-ce quelque chose ?…


VANDERKE.

Rien, rien, mon amie. Rien ne m’inquiète. Dieu merci ! (Bas, à Antoine.) Mon fils lui aura ordonné de repartir à l’instant et de ne parler à personne pour ne pas donner l’alarme dans la maison. C’est son propre domestique qu’il aura chargé de cette mission délicate.


ANTOINE.

Probablement. C’est quelqu’un qui connaît les aîtres.


VANDERKE, à Sophie.

Ma fille, nous vous ramenons Victorine, et venons vous souhaiter une bonne nuit, puisque vous nous avez boudé ce soir.


SOPHIE.

Boudé ! moi ? Oh ! jamais !


MADAME VANDERKE.

Elle est absorbée par l’idée que son mari va arriver. Elle ne pense plus à nous. (À Sophie.) Nous te le pardonnons bien, va ! Demain serait donc un beau jour dans la famille, si Alexis n’était pas absent, et si Victorine ne devait pas nous quitter bientôt !


VICTORINE.

Ah ! j’étouffe quand j’y pense ! Madame, ne m’y faites pas penser !


MADAME VANDERKE.

Eh bien, tu as le frisson ? Tu étais si insouciante tantôt, que je t’accusais presque de ne pas nous regretter !


ANTOINE.

Est-ce qu’elle sait ce qu’elle pense ? Elle est si fantasque !


MADAME VANDERKE, observant Victorine.

C’est vrai qu’elle est un peu fantasque… depuis quelque temps… et aujourd’hui, surtout !… Est-ce qu’elle aurait encore la fièvre ?


ANTOINE.

Non, non, elle ne l’a pas eue aujourd’hui.


MADAME VANDERKE, à son mari.

Mon ami, vous qui êtes le médecin de la maison, le seul en qui j’aie confiance, vous le savez ! voyez donc ce soir…


VANDERKE, prenant, en souriant, le bras de Victorine.

Voyons, madame la malade !


VICTORINE.

Oh ! je ne suis pas malade. (À part.) Malheureusement pour moi !


MADAME VANDERKE, à son mari, qui est devenu sérieux en tâtant le pouls à Victorine.

Eh bien ?


VANDERKE.

Elle s’est beaucoup agitée aujourd’hui ; elle a de la fièvre.


ANTOINE.

À cet âge-là, on l’a toujours !


MADAME VANDERKE.

Mais, si elle était malade demain, il faudrait retarder encore la cérémonie. On n’est pas souffrant sans que l’esprit s’en ressente, et il n’est pas nécessaire d’avoir des idées tristes, un jour qui peut décider du reste de la vie.


ANTOINE

Ah ! voilà madame qui s’en mêle aussi. (À Vanderke.) Monsieur, envoyez donc Victorine dormir. Il se fait tard.


VANDERKE.

Oui, oui, il faut qu’elle se couche tout de suite, et qu’elle dorme bien.


ANTOINE, à sa fille.

Tu l’entends ! monsieur veut que tu dormes.


VICTORINE.

Est-ce qu’on dort comme cela, à volonté ?


ANTOINE.

Toujours de la résistance… dans les moindres choses ! la ! pour contrarier !


VICTORINE.

Je dormirai, mon papa, je dormirai !


MADAME VANDERKE.

Allons, embrasse ton père… qui te gronde toujours… parce qu’il t’adore. (Baissant la voix.) Et n’oublie pas ce que je t’ai recommandé de lui dire.


VICTORINE.

Oh ! non, madame. Mon papa, j’ai quelque chose à vous dire, à vous tout seul !


ANTOINE.

À moi ? tout seul ?


MADAME VANDERKE.

Oui, Antoine ; nous vous laissons. Bonsoir, Victorine ! (Elle embrasse Victorine.) Bonsoir, ma chère fille !

Elle embrasse sa fille, Vanderke en fait autant, et sort avec madame Vanderke, par la porte de l’antichambre. Sophie rentre dans sa chambre, à gauche.




Scène X


ANTOINE, VICTORINE.



ANTOINE.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ?


VICTORINE

Mon père, M. et madame Vanderke m’ont donné leur bénédiction ce soir. Ne voulez-vous pas aussi me donner la vôtre ?


ANTOINE.

Tu veux m’attendrir ? Lève-toi ! lève-toi ! toutes ces cérémonies-là, ça fait du mal !


VICTORINE.

Vous ne voulez pas seulement m’embrasser !


ANTOINE.

Je ne refuse pas de t’embrasser.


VICTORINE., s’attachant à lui.

Mon père ! mon cher père !…


ANTOINE.

Allons ! vas-tu encore pleurer ? C’est insoutenable !


VICTORINE.

Oh ! je ne pleure pas. Il y a huit grands jours que je n’ai pleuré. C’est bien la peine de se corriger, si vous n’y faites pas attention ! Voyez si mes yeux ne sont pas secs.


ANTOINE, troublé.

Ils sont bien brillants !… Tu n’es pas sérieusement malade ?


VICTORINE.

Oh ! certainement non !


ANTOINE.

Tu n’as pas mal à la tête ?


VICTORINE.

Un peu… Ce ne sera rien.


ANTOINE.

Non, non, ce ne sera rien… (Il s’en va et revient.) Est-ce que… est-ce que c’est vrai que tu as la fièvre ?


VICTORINE.

Je ne crois pas. Voyez ! j’ai les mains très-froides.


ANTOINE.

Mais non ! elles sont très-chaudes. Souffres-tu ?


VICTORINE.

Je ne sens rien.


ANTOINE.

Si tu te trouvais malade dans la nuit… il faudrait appeler.


VICTORINE.

Oh ! je ne voudrais pas réveiller Sophie.


ANTOINE.

Sans la réveiller, tu sonneras… ici, tiens la sonnette, qu’on entend de mon cabinet. J’y passerai une bonne partie de la nuit avec monsieur.


VICTORINE.

Soyez donc tranquille, mon papa, je ne serai pas malade.


ANTOINE.

Ni demain non plus ?


VICTORINE.

Ni demain non plus.


ANTOINE.

Tu seras fraîche, jolie, pas triste ? cela me ferait de la peine ! pas trop gaie, cependant, ce ne serait pas modeste. La… un petit air décent… de la piété à l’église, de la politesse avec tout le monde, ton naturel enfin.


VICTORINE.

Vous serez content de moi. Oh ! un jour comme celui-là, je ne veux pas vous affliger.


ANTOINE.

Bien, mon enfant, je t’en remercie.


VICTORINE.

Et à présent vous voulez bien me bénir ? C’est toute la récompense que je demandais pour ma soumission.


ANTOINE, la prenant sur son cœur.

Je suis content de toi… (il s’attendrit malgré lui.) Je te bénis ! je t’aime ! oui, de toute mon âme ! (il l’embrasse plusieurs fois avec effusion. — À part, levant les yeux au ciel et tenant sa fille dans ses bras.) Ah ! monsieur Vanderke, vous ne savez pas ce que je souffre ! (À Victorine, qu’il repousse doucement.) Allons, allons, monsieur m’attend ; et, toi, il faut te reposer… faire ta prière, penser à ta pauvre mère qui était une honnête femme… et puis ne plus penser à rien, entends-tu ?


VICTORINE.

Oui, mon papa.


ANTOINE, à part, s’en allant, et s’arrêtant pour regarder Victorine qui reste immobile.

Je ne sais pas, mais j’aimais mieux la voir pleurer !… Ah ! le courage intérieur n’y est pas !… (Haut.) Victorine !


VICTORINE tressaille.

Mon papa ?


ANTOINE.

Voyons, écoute-moi… (À part.) Oui, il faut lui donner la volonté. (Haut.) Écoute-moi bien… As-tu du courage, du vrai courage ?

Il s’assied et la prend sur ses genoux.

VICTORINE.

Oh ! il me semble que j’en ai beaucoup.


ANTOINE.

C’est qu’il en faut, vois-tu, pour faire son devoir… As-tu de la fierté… du respect pour toi-même… la, ce qui s’appelle du cœur ?


VICTORINE.

Je l’espère.


ANTOINE.

Eh bien, il faut épouser Fulgence !


VICTORINE.

Est-ce que je ne fais pas ce que vous voulez ?


ANTOINE.

Oh ! ce n’est pas moi qui le veux : c’est la conscience, c’est l’honneur qui te le commandent.


VICTORINE.

Comment cela ?


ANTOINE.

Parce que… parce que… Voyons, ne tremble pas, ça me coûte à te dire, mais il le faut. Fulgence s’imagine que tu aimes quelqu’un… que tu ne dois pas aimer.


VICTORINE, vivement.

Cela n’est pas !


ANTOINE.

Je le sais bien, parbleu ! mais il se l’imagine, et d’autres pourraient se l’imaginer aussi. Alors, voilà ce qu’on dirait de toi : « Voyez-vous cette petite Victorine, la fille d’Antoine, qui n’est, après tout, qu’un premier domestique chez M. Vanderke, ne s’est-elle pas avisée de regarder plus haut qu’elle et de croire qu’elle allait épouser… »


VICTORINE.

Qui donc ?


ANTOINE.

Qui ? Le fils de la maison, rien que ça ! un jeune homme riche et noble, qui ne voit en elle qu’une petite camarade d’enfance. Eh bien, de ce qu’on est bon pour elle, de ce qu’on la traite avec douceur, elle a la sottise de se croire faite pour un grand mariage, et elle dédaigne ses pareils.


VICTORINE.

Oh ! mon papa, qu’est-ce que vous dites ! M. Fulgence croit cela ? on dirait cela de moi ?


ANTOINE.

Si tu ne te maries pas résolument et de bonne grâce, on le dira, on le croira. Et si M. et madame Vanderke venaient eux-mêmes à le penser, s’ils t’accusaient d’ambition, de coquetterie… de bassesse… car l’ambition c’est de la bassesse, quelquefois !


VICTORINE

Assez, assez, mon père !


ANTOINE.

Et si M. Alexis… Il ne le croira pas… Mais suppose qu’il le croie, comme il te trouverait vaine et ridicule ! comme il se moquerait de toi en lui-même !


VICTORINE, cachant sa figure dans le sein de son père.

Oh ! mon Dieu ! assez !…


ANTOINE.

Tu vois bien que…


VICTORINE, se levant.

Je vois qu’il faut avoir le courage de sa propre dignité… Je l’aurai, mon père !


ANTOINE, se levant et lui donnant un baiser.

Je t’ai fait de la peine de te dire cela !… mais il fallait bien…


VICTORINE

Vous avez bien fait, mon père !




Scène XI


SOPHIE, ANTOINE, VICTORINE.



SOPHIE, sortant de sa chambre.

Eh bien, Antoine, voilà comme vous la faites coucher de bonne heure !…


ANTOINE, en arrière île Victorine, qui est restée morne et qui s’assied à droite d’un air absorbé.

Madame, Victorine est tranquille et bien raisonnable, maintenant. Ne la plaignez pas trop, ne la gâtez pas, je vous en prie… Ne détruisez pas mon ouvrage.


SOPHIE.

Antoine, si votre ouvrage est de la tuer, je crois que vous en viendrez à bout !


ANTOINE, sortant par l’antichambre.

Mon Dieu ! mon Dieu !




Scène XII


SOPHIE, VICTORINE, puis ALEXIS.



SOPHIE, revenant vers Victorine, qui est restée comme pétrifiée, sur le fauteuil à droite.

Eh bien, qu’a-t-elle donc ? à quoi songe-t-elle ?

Alexis sort de la chambre à droite et vient avec Sophie derrière le fauteuil de Victorine.

SOPHIE, bas.

Que faites-vous, mon frère ! Ah ! ne vous montrez pas, ne lui parlez pas, puisque vous ne pouvez pas la sauver.


ALEXIS.

Parlez-lui, ma sœur, elle m’effraye !


SOPHIE, à Victorine.

Victorine ! Victorine ! Es-tu sourde ? es-tu morte ? Réponds-moi donc !


VICTORINE, sortant comme d’un rêve.

Ah ! qu’est-ce qu’il y a ?


SOPHIE.

Tu oublies donc que je t’attends ? Tu ne veux donc pas dormir ?


VICTORINE.

Tiens ! c’est vrai, je n’y songeais plus.


SOPHIE.

Que fais-tu là ? à quoi songes-tu ?


VICTORINE.

À rien ! Je m’étais assise là, et je regardais le parquet.


SOPHIE.

C’est donc bien beau un parquet ?


VICTORINE.

Je ne le voyais pas.


SOPHIE.

C’est à Fulgence que tu pensais ?


VICTORINE.

À Fulgence ? Oui… non… je ne sais pas.


SOPHIE.

C’est que tu l’aimes tant !


VICTORINE.

Je l’aime tant !… Mon Dieu, je ne le déteste pas, Fulgence… Je le crains un peu, voilà tout.


SOPHIE.

Tu en as peur ! Avoue que tu en as peur !…


VICTORINE.

Peur ?… pourquoi ?

Elle se presse en frissonnant contre Sophie.

ALEXIS, se montrant.

Tu en as peur, Victorine ? Oh ! c’est que tu ne l’aimes pas, va !


VICTORINE, se levant.

Ah ! monsieur Alexis !… vous voilà revenu ?… (Froidement, avec effort.) Vous assisterez à mon mariage ? (Plus froidement.) Je vous suis bien reconnaissante.


ALEXIS.

Ton mariage !… ton mariage ne se fera pas. Je m’y opposerai, moi ! Me contrediras-tu ?


VICTORINE.

Vous vous y opposerez ? Et pourquoi donc ?


ALEXIS.

Parce qu’on doit aimer son mari, et que lu n’aimes pas celui qu’on te donne.


VICTORINE.

Qu’en savez-vous, monsieur Alexis ? Où prenez-vous que je n’aime pas Fulgence ? Qui vous a dit cela ?


SOPHIE.

Pourquoi feindre ainsi, Victorine ? pourquoi mentir quand ton sort peut être décidé par un moment de sincérité ?


VICTORINE.

Mentir ! pourquoi me dites-vous donc que je mens ? pour qui me prenez-vous ? que pensez-vous donc de moi tous les deux ?


ALEXIS.

Victorine, tu sembles égarée. Qu’as-tu, ma chère enfant ? Voyons, ouvre-nous ton cœur. Ne sommes-nous pas tes meilleurs amis ? ne suis-je plus ton frère ? ma sœur n’est-elle pas la tienne ? Crois-tu que nous ne t’aimions pas de toute notre âme, que nous ne soyons pas résolus à te sauver, si tu nous dis seulement un mot ?


VICTORINE.

Laissez-moi… J’ai mal à la tête, j’ai la fièvre, et vous me tourmentez ; vous me faites du mal pour le plaisir de m’en faire… Mais rien ne vous sert de vous moquer de moi ; j’aime Fulgence, oui, je l’aime, et, malgré vous… malgré tout le monde, je veux l’aimer !

Elle s’échappe des bras de Sophie, et va vers la porte de gauche.

SOPHIE.

Écoute donc, Victorine, écoute encore…


VICTORINE.

Non, non, j’ai dit tout ce que j’avais à dire…

Elle sort vivement.

ALEXIS.

Ne la quittez pas ma sœur ! elle m’inquiète !


SOPHIE.

Moi, je ne la reconnais plus ; je ne la comprend ? plus. Oubliez ce que je vous ai dit mon frère, et partez !


ALEXIS.

L’abandonner ainsi ? Non, certes !


SOPHIE.

Ah ! ciel ! on vient ! on frappe ! N’ouvrez pas ! cachez-vous !

Elle entre précipitamment à gauche, dans sa chambre.



Scène XIII


ALEXIS, puis FULGENCE.



ALEXIS, allant ouvrir la porte au fond.

Non ! je n’oublierai rien, et je ne me cacherai pas. (Il ouvre la porte.) M. Fulgence !


FULGENCE.

M. Vanderke ! J’en étais sûr !

Il va à la sonnette et la tire avec violence. On doit entendre le bruit de la sonnette, au loin.

ALEXIS.

Que faites-vous ?


FULGENCE.

Vous le voyez, monsieur. Je sais que cette sonnette répond au cabinet de M. Antoine, et je l’appelle pour qu’il vienne ici, pour qu’il sache bien pourquoi je ne veux pas être son gendre.


ALEXIS.

Du scandale, monsieur ? vous voulez faire du scandale ? Vous êtes jaloux, je le sais ; mais sachez vous-même…


FULGENCE.

Je sais ce que je voulais savoir… et je vous prie de croire que, de ce moment, je ne suis plus jaloux.


ALEXIS.

Vous voulez perdre Victorine, outrager ma famille par vos soupçons ? Je ne le souffrirai pas. De quel droit êtes-vous ici, vous-même ?


FULGENCE.

Du droit d’un fiancé fort ridicule peut-être, mais qui ne veut pas être un époux méprisable. Je vous sentais ici, je vous épiais, monsieur, j’ai voulu m’assurer… J’ai fait mon devoir envers moi-même ; si vous le trouvez mauvais, c’est que vous n’avez guère la conscience du vôtre.


ALEXIS.

Monsieur, je vous apprendrai à… Vous me rendrez… Non, J’aurais trop d’avantages sur vous, et les apparences sont contre moi, j’accepte toutes les conséquences d’une faute involontaire. Songez aussi à faire votre devoir, monsieur, et à ne pas être plus coupable à mes yeux que je ne veux l’être aux vôtres. Venez avec moi trouver mon père.


FULGENCE.

Non, monsieur ; je connais mon devoir aussi bien que vous, mais je connais aussi mon droit. Je vous somme de rester ici, jusqu’à ce qu’on y vienne constater votre présence. (Avec emportement.) Prétendez-vous me faire passer pour un calomniateur ?

Il sonne encore.

ALEXIS.

Non certes, monsieur, mon parti est pris. Tenez ! vous ne sonnez pas assez fort ; la main vous tremble. Je vais vous aider.

Il prend le cordon de la sonnette et sonne résolument.




Scène XIV


FULGENCE, ALEXIS, VANDERKE, MADAME VANDERKE, ANTOINE.



ANTOINE

Me voilà, Victorine ! tu es… (Il s’arrête pétrifié.) Fulgence ! M. Alexis !…


VANDERKE.

Mon fils !


MADAME VANDERKE, courant à son fils.

Alexis !


ANTOINE.

Que se passe-t-il donc ?


FULGENCE.

Monsieur Antoine, ce que j’ai à dire, un père seul peut l’entendre.


ANTOINE.

Un père ? Il s’agit de Victorine ! Eh bien, vous n’avez rien à me dire de Victorine que tout le monde ne puisse, pas entendre. Parlez, parlez, pas de réticences, je n’en veux pas. Je n’ai pas de secrets, moi, pour M. et madame Vanderke.


VANDERKE.

Alexis, pourquoi êtes-vous ici quand vous devriez être à Paris ?


FULGENCE.

Le silence de monsieur est plus éloquent que tout ce que je pourrais dire. Allons, allons, l’affaire s’arrangera en famille !… Vous êtes bien bon, monsieur Vanderke, d’avoir doté mademoiselle Victorine : mais l’homme qui acceptera de tels bienfaits, cherchez-le ailleurs, ce ne sera pas moi !


VANDERKE.

Fulgence, la passion vous aveugle, vous devenez outrageant envers moi !… Écoutez, mon fils m’apportait une nouvelle… Je compte sur votre honneur, voulez-vous que je vous la dise ?


FULGENCE.

Non, monsieur, non ! ne comptez pas sur moi, ne comptez sur rien, ne comptez sur personne ; il n’y a que mensonge et trahison en ce monde !


MADAME VANDERKE.

Monsieur Fulgence, vous accusez donc mon fils ?… Mais il était ici chez sa sœur ; et savait-il, sait-il seulement que Victorine était auprès d’elle ? Dites, Alexis, le saviez-vous ?


ALEXIS.

Ma mère, je pourrais dire que c’est monsieur qui me l’a appris ; mais je ne sais pas mentir : j’ai vu Victorine, je lui ai parlé.


VANDERKE.

Sans doute, Sophie était présente ?


ANTOINE.

Répondez donc, monsieur Alexis !


ALEXIS.

Antoine, je ne veux pas répondre, je rougirais d’avoir à me justifier.


ANTOINE.

Vous ne voulez pas répondre ? vous ne voulez pas… monsieur Alexis Vanderke ? Je vous estimais, je vous aimais… je vous ai élevé sur mes genoux, je vous ai porté dans mes bras… j’aurais donné ma vie pour vous… Et quand on accuse ma fille d’avoir été séduite par vous… oh ! je sais bien, moi, que ce n’est pas vrai… mais vous devez répondre, vous devez la justifier auprès de son fiancé… Ces airs de mépris ne conviennent pas… ils nous tuent… Vous ne dites rien ?… Eh bien, je vais chercher Victorine…


MADAME VANDERKE.

Non, non, pas de scènes devant elle, elle est malade.


ANTOINE.

Malade ou non, morte ou vive, elle dira la vérité, elle ! Et qu’elle meure plutôt que d’être déshonorée !

Il va vers la chambre de Sophie. Sophie en sort et l’arrête.




Scène XV


Les Mêmes, SOPHIE.



MADAME VANDERKE

Vous voyez bien, j’en étais sûre !


FULGENCE.

Oh ! je ne doute pas que madame ne fût de bonne foi ! Je n’incrimine pas cette entrevue, Madame protégeait une scène d’adieux fort, touchante, sans doute, mais je ne crois pas aux adieux éternels moi ! D’ailleurs, ma femme ne me fût-elle infidèle que par le cœur, c’est plus que je ne pourrais supporter… (Ici, Alexis écoute Fulgence avec attention et intérêt, sans songer à l’affronter davantage.) Personne ici ne trouvera donc mauvais que je renonce à faire le malheur d’une femme et le mien. Monsieur Antoine, n’y ayez pas de regret, je sens que je l’aurais tuée ! Adieu !

Il va pour sortir.

VANDERKE.

Oui, Fulgence, il faut nous séparer. (S’approchant de lui.) Mais vous accepterez l’emploi que je vous destinais à Marseille ; j’ai besoin d’un homme d’honneur comme vous pour surveiller mes intérêts…


FULGENCE.

Non, monsieur, je ne veux rien, ni services, ni protection, ni pitié surtout ! Je saurai me soutenir moi-même dans le célibat comme dans le mariage, c’est là ma seule ambition. Adieu, monsieur.

Il sort par l’antichambre.




Scène XVI



VANDERKE, MADAME VANDERKE, ANTOINE, SOPHIE, ALEXIS.



VANDERKE, regardant sortir Fulgence.

Fier, probe et méfiant ! Il a raison ! Il n’a besoin de personne ! (Revenant à son fils.) Mais vous, monsieur, vous avez mal agi. Vous ne deviez pas voir Victorine, ni même voire sœur. Voici le premier chagrin que vous me causez par votre faute, mais il est profond.


ANTOINE.

Après ce qui vient de se passer, je ne peux plus rester ici, je serais déshonoré. Ma fille mourra dans un couvent ; moi où je pourrai !… loin de vous, monsieur Vanderke, en vous bénissant… et tâchant de pardonner à ce jeune homme… qui a le bonheur d’être votre fils… sans cela !…

M. et madame Vanderke font le geste de prendre chacun le bras d’Antoine, comme pour le retenir. Madame Vanderke a les yeux attachés sur son fils, d’un air d’attendrissement et de confiance.

ALEXIS, prenant avec force le bras d’Antoine.

Antoine, je ne veux pas que tu me pardonnes… Je veux bien davantage : je veux que tu m’acceptes pour ton fils et que tu m’accordes ta fille.


ANTOINE, avec joie.

Vous ? vous ?… (Avec étonnement.) Est-ce possible ?… (Avec incrédulité.) Êtes-vous fou ?… (Avec fierté.) Je ne veux pas de cela ! Est-ce là un mariage pour vous ? (Avec autorité.) Je n’y consens pas, moi !




Scène XVII


Les Mêmes, VICTORINE, pâle et se soutenant à peine.



VICTORINE.

Ni moi non plus, mon père. Je n’aime pas, je n’ai jamais aimé M. Alexis Vanderke.


ALEXIS.

Tu mens, Victorine !


ANTOINE, recevant dans ses bras Victorine défaillante.

Elle ne ment pas !


ALEXIS.

Tu mens toi-même ! Ah ! mon cher Antoine ! j’étais là… (il montre la porte de droite.) Je t’ai entendu lui dire que je la dédaignerais, que je me moquerais d’elle, si je devinais son amour… Ton père a menti, Victorine, et, moi, je le jure, je jure à Antoine (pliant le genou devant M. et madame Vanderke), je jure à mon père, à ma mère, que j’aime Victorine tendrement, sérieusement et pour toute ma vie !


VANDERKE, à son fils.

C’est bien, mon fils ; vous avez compris que, pour obéir à l’honneur, vous n’aviez pas besoin de ma permission.


ALEXIS.

Ô mon père, ô mon meilleur ami !


SOPHIE.

Oh ! merci, mon père ! merci, Alexis !


ANTOINE, à Vanderke.

Mais, monsieur, ce mariage… Votre fils !… C’est impossible…


VANDERKE.

Antoine, c’est ma volonté, c’est le devoir de mon fils, c’est mon devoir et le tien.


ANTOINE.

Comment cela ?


MADAME VANDERKE.

Parce qu’ils s’aiment !


VANDERKE.

Et parce qu’il fallait le prévoir, si nous voulions l’empêcher.


FIN DU MARIAGE DE VICTORINE