Le Mandarin/11

Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 117-128).


XI

À QUI LA FAUTE ?


Pé-Kang, malgré sa jeunesse, procédait dans ses recherches avec logique. Il avait voulu con naître les grandes données philosophiques avant de s’inquiéter de l’état moral de la société française, et le hasard l’avait servi a souhait. Renseigné sur les aspirations générales, il put juger d’un point de vue élevé les détails du mouvement intellectuel en France.

On ne le trouva bientôt plus que lisant ; il lisait partout, dans son lit, à table, en voiture. Que lisait Pé-Kang ? Les romans en vogue.

— Hé bien, lui demandaient ses amis, commencez-vous à prendre bonne opinion de nos mœurs ?

— Point du tout, répondait le jeune Chinois qui refusait de s’expliquer davantage.

Lorsqu’il se fut mis au courant de la littérature du jour, il se sentit au cœur un grand dégoût de toutes choses. Pendant quelques semaines il crut avoir perdu l’équilibre de ses esprits. A bout d’expédients, et ne voulant communiquer sa pensée intime à personne, il essaya d’écrire ses impressions pour dégager son esprit malade. Il trouvait des analogies constantes entre les productions françaises et les productions chinoises ; mais, comme il ne lui était jamais arrivé de lire en Chine tant de livres nouveaux à la fois, il avait oublié deci, delà, ses impressions, et la triste vérité qui le frappait si énergiquement aujourd’hui ne l’avait point frappé alors.

« Notre littérature, écrivait Pé-Kang, — et il entendait la littérature chinoise, — justifie de plus en plus les entraînements vicieux de ce temps. Je voudrais bien savoir qui du littérateur ou du public français impose à l’autre son immoralité. En Chine, c’est le littérateur.

« Il ne surgit, — toujours dans le Céleste Empire, — que des œuvres malsaines, sensuelles, et matérialistes dans la mauvaise acception du mot. On n’y trouve aucune tendance vers le perfectionnement ; un petit monde, très-peu réel, quoi qu’on en dise, s’agite dans un tout petit cercle ; on voit des âmes, d’une vertu bâtarde, tenter de s’élever dans une atmosphère épaisse, et retomber lourdement ; d’où, des actions orgueilleuses et basses, des passions cent fois ramassées à terre, volant d’une aile et sautillant sur une patte.

« Toutes ces vulgarités intéresseraient fort peu, n’était le décor. Les auteurs mettent un soin infini à meubler les appartements, à vêtir les personnages, à orner les palanquins, à faire mouvoir sur le gazon fleuri et sous le ciel bleu leurs bien-aimés héros ; mais sortez lesdits héros de leur cage, et je serai bien étonné, si, au lieu d’un rossignol que vous aurez cru saisir, vous ne trouvez pas un oiseau jaune.

« Je désire, ajoutait le mandarin, que la littérature française, qui marche sur les traces de la nôtre, n’arrive pas au même degré d’immoralité et de platitude ! »

Grâce a son ami Durand, le jeune Chinois put assister quelquefois, dans les différents théâtres de Paris, à des premières représentations de pièces nouvelles. Le succès lui parut s’attacher de préférence la, comme dans le roman, aux œuvres qu’il appelait malsaines. Chaque fois qu’une situation semblait passionner la salle, Pé-Kang haussait les épaules, et murmurait : « Encore un effet de tambour ! »

Un journaliste lui demanda l’explication de ces paroles :

« — Le petit peuple, répondit Pé-Kang, les natures grossières, ou les hommes que le mouvement extérieur accapare, perçoivent facilement un son qui frappé leurs oreilles et goûtent sans peine les mélodies d’un rhythme peu compliqué.

« Le petit peuple, les natures grossières, et les hommes qui se laissent accaparer par le mouvement extérieur, ne peuvent comprendre les intentions délicates et les harmonies savantes dictées par une pensée supérieure ; c’est pour quoi ils préfèrent le tambour à tous les autres instruments de musique, n’y trouvant point de finesses qui leur échappe, ni de nuances, ni de difficultés au-dessus de leurs moyens de compréhension.

« Lorsque les lettrés chinois s’entretiennent de certaines productions qui émeuvent les masses et sont insignifiantes au point de vue de l’art, ils ont l’habitude de conclure par ces mots : « Ce sont des effets de tambour ! »

Pé-Kang connaissait des critiques, gens fort honnêtes, qui désiraient sérieusement se mettre en travers du courant. Il les avait plus d’une fois entendus faire aux auteurs des griefs de ce qu’ils appelaient des scènes risquées. Mais les auteurs répondaient invariablement en toutes circonstances : « Il s’agissait de sauver ma pièce et le public n’applaudit que ce genre de situation. » Le mandarin se croyait alors en droit de conclure qu’en France c’était le public qui imposait son mauvais goût aux littérateurs. Mais les critiques reprenaient : « Le public se repaît de mets grossiers parce qu’on ne lui sert pas autre chose. » Pé-Kang de retourner son appréciation et de dire cette fois : « En France, comme en Chine, ce sont décidément les littérateurs qui imposent leur mauvais goût au public. »

Le lendemain des grandes représentations le jeune Chinois aimait à s’enquérir de l’impression générale. Si le succès était réel, les critiques de troisième ordre proclamaient l’habileté des directeurs de théâtre, la richesse des décors et des toilettes, la beauté des actrices ; les amis de l’auteur louaient l’intelligence de ses interprètes ; les camarades des acteurs allaient répétant partout que les rôles, en eux-mêmes, étaient superbes !

De proche en proche ou se plaisait à découvrir à l’œuvre applaudie quelque côté défectueux ! Les amis de l’auteur regardaient le petit point noir et le montraient complaisamment à leurs connaissances. Peu à peu le point noir grossissait, et tout se terminait bientôt par une averse de critiques. On crevait alors, la peau du tambour, on partageait les gros sous, et on mettait une autre peau… de tambour au tambour.

Au fond, pourquoi tout ce bruit ? Pour un mari trompé, battu, content on mécontent, pour des créanciers bernés, des Circés indifférentes ou-amoureuses et possédant toutes l’incomparable puissance de changer les hommes en bêtes… très-connues en Chine.

— Bah ! s’écriait un jour Durand a qui le mandarin faisait part de ses réflexions, je ne vois la qu’un mal passager dont il résultera un grand bien.

— Et quel bien, s’il vous plaît ? demanda le’ jeune Chinois.

— C’est une théorie complète. L’homme ridiculisé, dégradé, humilié, fuyant la vierge pour engager sa vie aux pieds de la courtisane, s’abaisse et diminue sa valeur au profit de celle de la femme, qui augmente chaque jour le salaire de son oisiveté.

— Comment cela ?

— La femme, ajouta Durand, fait aujourd’hui marché de son corps ; elle force celui-là même qui lui refuse la rémunération d’un travail honnête, a venir déposer dans sa main inactive des poignées d’or. Les vierges de toutes les conditions se vendent aujourd’hui. Qu’il dépose un contrat ou un portefeuille dans le boudoir ou dans la chambre nuptiale, l’homme, le jour où il prend possession de la femme dont il a fait une marchandise, est obligé de payer comptant ou à terme. Mais que devient, hélas ! au milieu de ces marchés, le flambeau du monde, la lumière des lumières, le pur amour ? Toutes les femmes sont devenues plus ou moins courtisanes, toutes cherchent à placer à gros intérêts leur beauté, leur fidélité, ou la dot qu’elles apportent.

— N’exagérez-vous pas ? dit le mandarin.

— Le siècle, reprit Durand, pousse l’homme aux choses matérielles ; la femme pourrait l’arrêter, elle l’entraîne. Va ! dit l’épouse à l’époux, marche tout le jour et ne rêve pas, après une longue journée de travail, une intime causerie le soir, près de moi : je suis aux fêtes ! Ta main dans ma main, nos enfants entre nous, pour quoi viendrais-tu me raconter tes défaillances ? Hier, j’étais la plus belle et toutes les femmes m’ont enviée. Tu souffres ; ces capitaux, sur l’immense intérêt desquels tu comptais, sont perdus. Marche ! il me faut demain une robe plus riche, plus large encore ! Ton front se penche et se ride, tes cheveux blanchissent, le sommeil que tu as fui tant de fois te fuit aujourd’hui. Travaille ! Ta fille grandit à la maison, et il faut une forte dot a ta fille, car elle ressemblera à ta femme.

L’homme décline intellectuellement chaque jour davantage. Cette tension constante de son cerveau vers un seul but, la richesse ; les efforts souvent stériles qu’il fait pour subvenir aux exigences de son intérieur, le fatiguent et l’épuisent. Bientôt vous le verrez, suppliant, réclamer l’aide de la femme, qu’il a si longtemps dédaignée. Qu’il ne tarde pas, car alors nul ne saurait prédire où s’arrêterait la réaction.

À notre époque, la courtisane, c’est la femme libre. Il y a lutte entre l’amour de la rue et l’amour du gynécée. Le théâtre glorifie la cour tisane ! il faut applaudir à cette glorification. Le roman ridiculise l’homme qui oblige la femme à rester ménagère ! laissons le roman poursuivre son but. Ce que nous devons blâmer sans relâche, ce sont ceux qui, comme Jean-Paul et monsieur Michelet, veulent ramener la femme au gynécée. Prenons garde ! Athènes et Rome sont mortes parce qu’en face de manifestations semblables elles ont refusé d’émanciper la femme, et le christianisme n’a vécu que parce qu’il semblait réaliser les timides désirs des temps passés.

— Par mon aïeul ! s’écria le fils de Confucius, je ne sais ce qu’on gagnerait en France à exalter le mérite des femmes. Je me demande jusqu’où s’étendraient leurs prétentions et leur crinoline ?

Eh ! mon ami, vous qui applaudissez à la littérature actuelle, que pensez-vous de cette mode ?

— Je traite la question en riant, répondit Durand, mais j’y applaudis encore. En ces temps de positivisme, où l’on se préoccupe d’espace matériel, il est bon que la femme soit venue conquérir une large place au milieu de nous. Bon gré, mal gré, il a fallu la lui octroyer. Que ne réclame-t-elle avec autant de persistance et d’audace la situation que notre société sera bientôt en mesure de lui faire ?

Fils de Koung-Tseu, continua Durand d’un ton railleur, ni un code moral, ni un code civil, ni ce que notre ami Didier appelle des forces physiques, ne suffisent à un peuple. Lorsque l’être humain atteint l’apogée de son développement matériel, lorsque la machine remplace l’esclave, il faut que l’homme libre débarrasse l’esclave de ses chaînes. De même, quand le tigre a cessé de rugir dans la forêt, quand l’ennemi n’assiége plus les portes du camp, lorsque la parole retentit au dehors de l’enceinte sacrée, lorsque la pensée pénètre jusque dans les murs du gynécée, lorsque l’homme rencontre la femme dans la rue, à l’atelier, sur la place du marché, au Parthénon, lorsqu’enfin il la retrouve au milieu de ses enfants, il faut qu’il en fasse sa compagne, sa confidente, son associée. Puisqu’elle agit avec lui, il doit penser avec elle. Tant que la femme ne verra dans l’activité déployée par l’homme qu’une question de gros sous et de chiffons, l’homme usera ses facultés dans les luttes mesquines et n’entreprendra aucune de ces fortes actions qui servent d’enseignement aux races futures.

— Vous m’étonnez avec votre question des femmes, repartit Pé-Kang. Si je vous savais moins moqueur, vos déductions m’inquiéteraient.

— Demandez à Didier s’il pense autrement que moi !

— Ah ! diable, si Didier pense comme vous, je suis bien près d’être convaincu… Et la tradition cependant, et les Chinois mes compatriotes, et le grand Michelet, et l’illustre Jean-Paul ?… Me voici dans un grand embarras !