Le Mandarin/10

Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 99-115).


X

PROSPER ET JEAN-PAUL


Durand gémissait de voir le petit-fils de Koung-Tseu rejeter ses croyances sans examen ; il en avait ressenti pour lui-même la bienfaisante action ; il était sincèrement convaincu de leur supériorité, et il souhaitait de les faire entrer au cœur de tous ceux qu’il aimait. Ce même instinct de tendre sollicitude pour la conscience d’autrui, que toutes les natures religieuses possèdent au suprême degré, devient, lorsqu’il se trouve exploité par des fanatiques ou des intéressés, le mobile de la plus criminelle intolérance.

Pé-Kang se sentait davantage attiré par les théories du savant Didier : Ce dernier, à son tour, manifestait pour le jeune Chinois une sympathie bienveillante que le hasard allait transformer en solide et tendre affection.

Un jour que Pé-Kang entrait chez le philosophe, il fut introduit dans sa chambre à coucher. Didier venait d’être pris de fièvre, et il s’était mis au lit.

— Voyons, monsieur, dit la servante à son maître, quand le jeune Chinois, sur la prière du malade, eut pris un siège, ordonnez-moi de courir chez le médecin ou chez l’apothicaire ; voilà monsieur qui prendra soin de vous pendant ce temps-là.

— J’ai beaucoup travaillé ces dernières semaines, répondit le savant en s’adressant au mandarin, mais quelques jours de repos me remettront. Je connais mon tempérament ; si je me médicamente, je resterai au lit tout un mois.

La servante insista. Pé-Kang crut comprendre qu’elle fatiguait le malade, et il demanda la permission de la remplacer. Sa proposition fut accueillie avec reconnaissance. Le descendant de Confucius s’établit au chevet de Didier et le soigna avec beaucoup de douceur et de dévouement.

Durant les longues heures qu’ils passèrent ensemble, ces deux hommes, nés à des distances infinies et venus de deux points opposés, reconnurent l’un dans l’autre mille tendances analogues, mille aspirations communes.

Rien de plus instructif pour le jeune Chinois que ces entretiens. Grâce à Didier, chaque jour des horizons nouveaux se déroulaient aux regards de Pé-Kang ; des routes inconnues s’ouvraient devant lui ; sa raison seule, toujours évoquée, le guidait dans la voie droite.

On lut et relut les vingt et un préceptes de la feuille de bambou. Après chaque lecture, Didier concluait à une morale unique et absolue autant que peut l’être une abstraction consacrée par les faits vivants.

— La morale de Confucius ne détruit-elle point votre croyance au progrès continu ? demandait Pé-Kang.

— Non, répondait le philosophe, le progrès ne consiste pas seulement dans la recherche des vérités nouvelles, mais surtout dans la reconnaissance des vérités anciennes par un nombre d’hommes sans cesse croissant.

Au temps de Confucius et de Socrate, on comptait peu de lettrés et de sages. À notre époque, une foule de gens s’avisent des questions morales et scientifiques. Quelques natures inquiètes se plaignent du nouvel état de choses et regrettent le passé : alors nous avions un Dante, un Pascal, un Voltaire, un Newton ! Le génie, ajoute-t-on, s’éparpille et se perd !

Cela est vrai pour le présent. À coup sûr, toute activité qui se développe et prend une brusque extension entrave à son début et affaiblit les activités qui l’avoisinent. Il se produit des perturbations momentanées, jusqu’à ce que les dépenses mieux réparties, les forces économisées et concentrées avec intelligence servent non-seulement à multiplier l’action partielle, mais encore à rétablir et à multiplier l’action des ensembles. Il faudrait conclure pour les forces morales comme pour les forces physiques. Les vapeurs contenues acquièrent une puissance prodigieuse ; libres, elles se dispersent et s’envolent au moindre souffle. Sont-elles à jamais perdues ? Non. Laissez-les se jouer capricieusement, former des nuages aux contours bizarres ; laissez-les voiler le soleil ! une aurore nouvelle les rendra à la terre. — Il en est ainsi de l’esprit.

Pé-Kang prêtait une attention respectueuse a toutes les paroles de Didier.

— Les individus, poursuivait ce dernier, repoussent volontiers les transitions ; ils voudraient du soir au matin réaliser la perfection dernière. Les sociétés sont plus logiques ; elles agissent fatalement en raison des moyens d’action dont elles disposent.

Je sais bien que la loi s’impose plus énergiquement au tout qu’à la partie. Mais les individus ne veulent pas tenir compte de la loi ; ils Se proposent toujours un but supérieur aux éléments de progrès qu’ils constatent dans leur milieu ; ils sont en luttes perpétuelles avec la société, qu’ils accusent de tendances rétrogrades ; exigeant l’impossible, ils justifient certaines craintes légitimes et des réactions violentes.

Je pense en ce moment aux meilleurs d’entre nous. Ah ! mon ami, que leur amour exagéré du mouvement nous cause de tristesses à certaines heures, et que nous avons raison parfois de maudire la lente et froide logique des choses.

Mais vous aimez, je crois, les apologues ; écoutez celui-ci :

« En ce temps-là, quelques pêcheurs inexpérimentés, gens de cœur et d’énergie, résolurent de s’emparer d’un grand vaisseau qui dormait paresseusement dans un port de notre connaissance. Ils parvinrent à s’en rendre maîtres, en prirent possession, et déposèrent respectueusement le capitaine et l’équipage sur la terre ferme ; puis, ils coupèrent les câbles, hissèrent les voiles et gagnèrent le large. Or une tempête surgit, et le danger devint tel que force fut de rentrer au port. Sur la grève on retrouva les hommes de l’ancien équipage, et parmi eux le capitaine Jean Bart. Tout ce monde gémissait dans l’inaction. Les vainqueurs eurent la générosité de s’appitoyer sur le sort des vaincus et leur rendirent leurs emplois.

« Mais un beau soir, tandis que les nouveaux commandants délibéraient, selon leur habitude, l’ancien équipage ayant à sa tête le capitaine Jean Bart se révolta. « Qu’est-ce ? dirent les délibérants, nous allons mettre tout à l’heure ces mutins à la raison ! » — Mais Jean Bart, à cheval sur un tonneau de poudre et brandissant une torche enflammée, s’écria : « Rendez-vous, ou je fais sauter le navire ! » — Jugez de la stupéfaction des vainqueurs. Jean Bart profitant de leur étonnement les fit saisir et garrotter ; puis, on les jeta sans plus de cérémonie a la mer et sur la côte. « Vive Jean Bart ! s’écria le vieil équipage, et vogue la galère ! »

— Reconnaissez-vous la, mon ami, ajouta Didier, un épisode de notre histoire contemporaine ?

— Parfaitement, répondit le mandarin.

Mais le bruit de la maladie du philosophe s’était répandu, et bientôt les visites se succédèrent.

Michelet vint en compagnie de Durand. Le jeune littérateur était instruit de la présence de Pé-Kang chez Didier, et il avait voulu assister a la première entrevue du jeune Chinois et de l’auteur de l’Amour.

Au milieu d’une conversation insignifiante, Durand trouva le moyen de dire à. M. Michelet, en désignant Pé-Kang :

— Voici votre plus ardent admirateur ; demandez-lui ce qu’il pense du livre de l’Amour.

Le mandarin exprima son enthousiasme avec passion.

— Quel succès ! reprit Durand ; je vais le proclamer partout. Les éloges et l’approbation d’un petit-fils du grand Koung-Tseu, c’est quel que chose. Je dirai que c’est auprès d’un Chinois que le livre de l’Amour a le mieux réussi.

Le célèbre historien regarda tour à tour Didier et Durand ; puis, comme ils souriaient :

— Allons ! dit-il, ce méchant Victor a fabriqué cette histoire pour la punition de mes péchés.

Bientôt Michelet prit congé de ses amis. Lorsqu’il fut sorti, Didier fit signe à Durand de s’approcher de son lit, puis il lui dit à l’oreille :

— Laisse-là cette mauvaise plaisanterie, je t’en conjure.

— Elle court ! répondit Durand, il n’est plus temps de l’arrêter.

— Alors va-t-en, je te dirais des sottises et tu me redonnerais la fièvre.

— Bonsoir, s’écria le jeune fou en riant aux éclats.

Le lendemain, vers midi, au moment où le mandarin et Didier s’entretenaient amicalement, on annonça Prosper.

— Bonjour, mon cher philosophe, lui cria Didier à son entrée ; vous êtes bien bon de visiter un pauvre malade.

— Comment allez-vous ? demanda Prosper.

Puis, après avoir pris la main de son ami, il se jeta sur un siège avec nonchalance.

— Cher Prosper, répondit le savant, je vais à peu près bien ; mais c’est vous qui me paraissez souffrant ou affecté. On dit que vous fuyez vos amis. Auriez-vous quelque sujet de tristesse ?

— Je suis capricieux, voilà tout ; et de plus je travaille d’une façon révoltante.

— Qu’allez-vous nous donner, mon ami ?

Prosper se renversa sur son fauteuil :

— Ma mission, dit-il, est très-difficile ; j’essaie de faire pénétrer dans les masses les aspirations supérieures qui lui échappent et qui sont réellement les seuls mobiles de progrès. Les encouragements, il est vrai, ne me manquent pas ; mais le succès oblige plus qu’il n’exalte. Je suis parvenu, non sans peine, en inaugurant le système des publications à bon marché, a faire pénétrer dans les classes ouvrières l’instinct de la littérature et de la poésie ! Mon plus beau titre de gloire, c’est d’avoir donné aux classes éduquées, avec mes livres, le goût de la saine morale et de la philosophie. Pour beaucoup cela suffirait, mais j’ai l’ambition de…

La conversation continua sur ce ton jusqu’au départ de Prosper.

Lorsqu’il fut sorti, Pé-Kang dit à son ami :

— Voilà un homme d’une grande importance et qui doit exercer une puissante action sur l’esprit français.

— N’en doutez pas ; c’est le philosophe qui justifie le mieux les désirs de son temps ; aussi est-il très-suivi et très-admiré.

— Je lirai ses livres ; vous voudrez bien me les indiquer, n’est-ce pas ?

— C’est inutile, cher monsieur, reprit Didier ; la feuille de bambou contient sur la religion, sur le devoir et sur la liberté, des enseignements semblables, sinon supérieurs à ceux de Prosper… Mais j’entends du bruit ; soyez donc assez obligeant pour voir ce dont il s’agit.

Le mandarin courut à la porte et l’ouvrit. Un homme d’environ cinquante ans se précipita dans la chambre ; puis, s’avançant vers le lit de Didier :

— Vous êtes donc malade sérieusement, lui dit-il ? quelle sottise !

Et prenant une chaise, il s’assit à califourchon.

Pé-Kang, debout, considérait avec surprise cet étrange personnage ; Didier riait de son étonnement.

— Quoi de nouveau, mon cher Jean-Paul ? demanda-t-il au visiteur.

À ce nom Pé-Kang s’approcha curieusement.

— Rien ; je me trompe, un livre de Michelet, une copie proprement habillée, je l’avoue ! mais une copie de quelques pages de mon dernier livre… Mon ami, ajouta Jean-Paul en se penchant à l’oreille de Didier, comment appelez-vous ce monsieur ?

— C’est un petit-fils de Confucius.

— Ah ! le mandarin ! on m’en a parlé. — Et le gros homme se leva : — Votre noblesse, dit-il à Pé-Kang, non sans quelque dignité, est une de celles devant lesquelles je m’incline ; agréez mes compliments, monsieur, pour la louable pensée qui vous a amené parmi nous, et recevez, d’autre part, le témoignage de l’admiration que je professe pour Confucius.

— Vous êtes donc plus matérialiste que vous n’en voulez convenir, demanda Didier, car j’affirme que celui-là seul qui pratique la religion du bien pour le bien peut sincèrement admirer Koung-Tseu.

— Ah ! sans les femmes, mon ami, il y a longtemps que j’aurais conclu au matérialisme ; mais que feraient-elles de nos négations ? Des êtres de sentiment !

— Vous ne savez pas le premier mot de la femme, repartit Didier.

— Je croyais avoir entendu dire à monsieur que l’auteur de l’Amour avait copié quelques pages d’un livre où il traitait ce sujet, dit Pé-Kang.

— Oui, répliqua Didier, mais ils n’y connaissent rien ni l’un ni l’autre ; le meilleur côté de la question leur échappe. Jean-Paul fait de la femme une servante, et il se figure qu’en lui dorant la marmite il lui rendra plus attrayants le pot-au-feu et le lavage des écuelles. Quant à Michelet, il traite nos compagnes en éternelles pensionnaires ; il leur confie la délicate mission de pétrir les galettes, et, pour les récompenser, il fait mettre du papier bleu dans les armoires. Tout cela est de la chinoiserie, Durand a raison. N’avez-vous donc jamais eu pour maîtresses, pour femmes, pour amies, pour sœurs, que des cuisinières, des courtisanes ou des Chinoises aux pieds de tortue ?

— Didier, mon cher, répliqua Jean-Paul, vous vous ferez lapider par les femmes ; autant elles aiment ceux qui les châtient, autant elles détestent leurs admirateurs.

— Ma vénération pour la femme est sincère, et je connais des femmes qui la légitiment, répondit le savant. Je ne suis pas chrétien, moi, et je suis physiologiste ! J’ai trouvé la femme pure et forte, et je souffre lorsqu’on l’amoindrit ou la méconnaît.

— Monsieur, dit Jean-Paul en cherchant à déplacer la conversation, je me suis beaucoup occupé d’échange ; j’ai sérieusement étudié, à ce propos, les questions de commerce extérieur chez les Chinois. Comment se comporte votre commerce à l’intérieur ?

— Assez bien, monsieur, mais ce n’est pas tout à fait sans raison qu’on nous accuse d’y manquer de bonne foi. Confucius disait que pour réaliser les vraies théories du commerce d’échange il était nécessaire que le peuple fût vertueux. Les choses étant d’inégale valeur, si les rapports commerciaux ne sont pas basés sur une excessive loyauté, les honnêtes gens sont toujours dupes.

— C’est vrai, dit Jean-Paul, et j’aurais dû commencer par enseigner les idées de justice.

— Il faudrait une morale humaine qui contînt des préceptes pour les opérations de commerce comme pour les relations de famille ou d’amitié, repartit Didier. Une religion ne la donnera jamais. Bien mieux, la plupart autorisent les orthodoxes à voler les hérétiques. Avant de vous inquiéter d’économie sociale, vous auriez dû en effet, Jean-Paul, formuler votre philosophie. Mais vous avez la manie de mettre dans chacune de vos constructions nouvelles des matériaux pris au milieu des ruines, et tout s’écroule ensemble. À mon avis, il faut démolir le vieil édifice de fond en comble et ne pas laisser pierre sur pierre. Nous verrons après.

— Je démolis volontiers, mais n’essaie pas de rebâtir, dit Jean-Paul, et j’élimine sans remords tous les en soi métaphysiques et religieux ; ce sont des problèmes dont la science n’a que faire, et il est parfaitement inutile qu’elle s’en embarrasse.

— Le philosophe doit résoudre ces problèmes avec la science, ou conclure méthodiquement à des négations, répliqua Didier.

— Qui sait, dit l’auteur des contradictions, si mon prochain livre ne vous donnera pas satisfaction entière ?

— Ah bah ! est-ce qu’on peut jamais compter sur vous ?

On continua de causer science et philosophie. Jean-Paul engagea Pé-Kang dans la discussion, et le mandarin fut ébloui par l’érudition de son adversaire.

Lorsque, après avoir reconduit le philosophe franc-comtois, il revint vers Didier, le jeune Chinois ne put contenir son admiration.

— Quel puits de science ! s’écria-t-il.

— Hélas ! reprit Didier, toute cette science est bien trouble. Que de chocs, mon ami, dans ce brillant cerveau ! Ne le verrons-nous pas quel que jour s’affaiblir ou éclater ? Ce serait pour nous un triste spectacle, et pour nos ennemis une grande joie. Si Jean-Paul se fût moins préoccupé des abstractions, sous prétexte de les éliminer, et davantage des faits vivants, c’eût été le génie le plus complet de notre temps !…

Il est bien coupable, ajouta le philosophe après un instant de silence, car des sentiments individuels l’ont seuls aveuglé. Je crains qu’il n’en soit cruellement puni, et qu’il ne se trouve insensiblement emporté hors du mouvement social et hors du cercle des vérités ?