Le Mandarin/12

Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 129-141).


XII

CAUSERIES


Pé-Kang était-il venu de Chine uniquement pour s’occuper de cette question des femmes ? Non, sans doute ; et j’affirme qu’au départ il n’en soupçonnait pas le premier mot. Mais tout l’y ramenait forcément : on eût dit un cercle fatal. Le mandarin finit par en perdre le sommeil.

Quelques jours après la démonstration de son ami Durand, il rencontra Didier sur le boulevard.

— Je ne vous vois plus, dit le philosophe ; que devenez-vous ?

— Je vous évite.

— Bah ! et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Je crains d’avoir perdu la tête. Pourtant, je m’effraierais davantage encore si vous arriviez à transformer ma folie en conviction raisonnable. C’en serait fait de moi. À mon retour en Chine, je serais infailliblement lapidé.

— Qu’y a-t-il, mon ami ? Vous piquez ma curiosité.

— Durand m’a fait, sur l’importance du rôle et de l’action des femmes dans les sociétés, des théories si étranges que j’en reste ému et troublé. J’eusse été peut-être indifférent à ces subtilités d’un autre monde, si le spiritiste n’avait ajouté que, sur ce point, vous étiez de son avis.

— En effet, Durand et moi sommes complètement d’accord à ce sujet, et je crois me souvenir qu’il plaide la cause des femmes avec une certaine originalité.

— Mais vous êtes donc sérieusement convaincu que la femme est destinée, chez tous les peuples, à sortir de son état passif ?

— Non-seulement j’en suis persuadé, mon ami, mais je le démontre par A plus B, repartit Didier. À mesure que nous acquérons des forces nouvelles, nous sommes disposés à tenir meilleur compte de la faiblesse. En voyant quelle distance il y a de sa valeur individuelle a la valeur d’une machine, le sexe fort a fini par comprendre qu’il ferait une grosse sottise en décrétant que la force physique restait une supériorité ; il a rompu avec la barbarie. D’autre part, l’homme ayant reçu la mission d’agir avec toutes ses puissances, et les puissances de la femme devenant chaque jour plus essentielles au jeu de l’ensemble des activités sociales et à leur équilibre, l’homme, malgré sa répugnance, a tendu la main au sexe faible qui commence à entrer en lice.

J’ajoute que si la femme française avait accepté, comme la femme turque et la femme chinoise, son rôle passif, nous aurions pu la séquestrer pendant quelque temps encore. Mais elle agissait justement en sens contraire du mouvement général, et il n’y avait pas à hésiter. Des perturbations dangereuses eussent bouleversé l’harmonie des choses, et les plus récalcitrants convinrent de donner une direction nouvelle à un courant nouveau. Donc, les femmes qui le veulent bien arrivent aujourd’hui, lorsqu’elles possèdent une valeur réelle, à dominer la malveillance et à imposer le respect… Mais en Chine, mon ami, vous êtes bien loin de tout cela, et je vous conseille de dormir en paix.

Or, Pé-Kang, malgré le discours de Didier, et peut-être à cause de ce discours, garda toutes ses inquiétudes. Il continua de songer à la crise que Durand lui avait prédite, et il voulut juger seul de son imminence. Il essaya de se renseigner et d’interroger lui-même.

Il vit des femmes intelligentes qui lui parurent avoir conscience du danger. Une, entre autres, tout a fait supérieure, que ses écrits avaient mise au rang des penseurs les plus distingués, lui dit, a la suite d’une conversation sur les femmes :

« — Nous pourrions, dès à présent, devenir très-utiles sans sortir de notre rôle d’élégance et de pureté ; mais les femmes n’ont point à cette heure le désir du bien, et je ne m’étonne pas de voir les philosophes douter, les moralistes gémir, et les satiriques insulter. Avons-nous le droit d’accuser les hommes de leur manière d’agir envers nous ? Hélas ! notre conduite ne légitime que trop leur positivisme, leur réalisme et leur matérialisme. S’ils sont ennuyeux et ennuyés de nous, à qui la faute ?

« En France, les femmes n’ont jamais été si peu de chose. Les Germains nous avaient fait leur compagnon de guerre ; le christianisme nous reconnut une âme ; la chevalerie nous idéalisa ; au xviiie siècle, les hommes nous donnèrent le nom d’amies. Au xixe, que sommes-nous ? rien moins qu’un guerrier, à peine une âme, non plus un idéal, jamais une amie, — quoi donc ? Des esclaves, des courtisanes ou des poupées ! »

Pé-Kang trouvait plus commode d’accuser la femme, et il s’arrêta volontiers à cette manière d’envisager la question. Au fond, le résultat était le même ! Mais l’idée qui est un corps, comme disait le savant Didier, si impondérable qu’on le voudra, a besoin d’une forme particulière pour pénétrer dans certains cerveaux.

Pé-Kang fut invité a une grande fête donnée par un homme politique. Il y retrouva la personne dont nous venons de parler, calme et sévère au milieu de la joie générale, et regardant tristement passer toutes ces femmes animées par le plaisir.

Le mandarin s’approcha de madame de Fl…, et, après lui avoir montré son extrême sympathie par quelques gracieux compliments, il lui demanda la permission de s’asseoir à ses côtés.

— Mettez-vous à ma droite, répondit-elle en souriant, c’est chez nous la place qu’on donne aux gens pour lesquels on a de la considération.

Pé-Kang s’inclina.

— Madame, demanda-t-il bientôt, lorsque vous voyez tant de femmes réunies, n’en trouvez-vous point dont les qualités vous font oublier les défauts de la masse ?

— Connaissez-vous quelques-unes des femmes que nous avons sous les yeux ? dit madame de Fl…

— La plupart m’ont fait l’honneur de me recevoir.

— Avez-vous pu les apprécier ?

— Très-peu.

— Mais, en somme, qu’en pensez-vous ?

— Je confesse que beaucoup de ces personnes, busquées et empesées, me produisent un effet semblable à celui que doivent produire nos Chinoises sur les Européens.

En ce moment, une grande femme brune traversait la foule en provoquant sur son passage des murmures d’admiration. Elle était couverte de diamants, et un collier magnifique jetait des flots d’étincelles sur ses épaules dorées.

— Eh bien ! madame, dit le jeune Chinois à sa voisine, voilà des bijoux qui doivent singulièrement rehausser a vos yeux le mérite de cette belle dame.

— N’en doutez pas, lui fut-il répondu. Nulle femme, d’ailleurs, n’est plus digne de porter toutes ces richesses. Angèle est la vertu même, chacun le dit et le pense à la fois. Femme d’intérieur avant tout, elle est adorée des siens. Jamais son mari n’arrête un projet sans lui demander conseil. J’ai ouï parler d’un procès qu’il vient de gagner et qui double sa grande fortune. Ce procès, d’autre part, a ruiné une famille tout entière. Le mari d’Angèle était disposé, assure-t-on, à se désister d’une partie de ses droits pour ne pas plonger ses adversaires dans une misère complète. Angèle a voulu qu’il poursuivit l’affaire jusqu’au bout. Regardez, ses diamants brillent comme des larmes !

Au même instant une jeune femme vêtue de noir, mise avec une simplicité extrême, adressa, en passant, un salut gracieux à madame de Fl…

— Voilà une personne dont la simplicité semble annoncer un caractère supérieur, dit Pé-Kang.

— Laure est très-simple dans sa toilette, repartit madame de Fl… ; mais elle aime à recevoir, c’est son luxe ! Je ne vais pas chez elle, on y mange en gâteaux le pain de ses enfants.

Quelques minutes après, une petite femme blonde s’arrêta près de madame de Fl…, et lui dit : « Bonjour ma cousine ! » Mais bientôt, voyant le regard de cette dernière s’attacher avec persistance sur son visage, elle échangea quelques mots d’adieu avec elle, s’inclina et disparut.

— Une jolie personne ! dit Pé-Kang, d’une beauté originale.

— Pauvre enfant ! murmura la voisine du mandarin. — Puis elle ajouta d’une voix émue : — J’ai vu cette petite il y a quelques semaines, elle avait des sourcils et des cils blonds comme ses cheveux, un teint pâle. Jugez de mon étonnement ! je la retrouve aujourd’hui avec un teint de rose, des sourcils d’un noir de jais, des cils de même couleur. Elle se farde comme une courtisane.

— Pour qui tout ce luxe et tout ce fard ? dit Pé-Kang. L’homme en général s’inquiète très-peu, il me semble, de la toilette des femmes, et je crois que du blanc, du rouge et du noir sur le visage d’une épouse, d’une maîtresse ou d’une fiancée, doivent être fort désagréables à voir.

— Les femmes, répondit madame de Fl…, ne s’habillent et ne cherchent à s’embellir que pour provoquer l’envie des femmes. Il faut con venir que nous nous détestons de bien bon cœur !

— Je me demande, madame, et vous seule pouvez éclairer mon entendement a cet égard, comment les femmes françaises qui sont toutes, j’en conviens, plus intelligentes que nos Chinoises, peuvent s’incliner devant cette sotte puissance qu’on appelle la mode, puissance bizarre, capricieuse, ridicule ?

— La mode, monsieur, a conquis chez nous l’autorité d’une loi. Moi-même, j’essaie en vain de me révolter contre ses exigences tyranniques. Lorsqu’elle m’apparaît avec son interminable cortège de mannequins vêtus de jupons courts ou de robes à queues, de voiles et de draperies, de chapeaux et de bonnets, de cachemires et de manteaux, de vertugadins, de postiches, de termes et de crinolines, je comprends que la lutte est impossible, et je m’incline.

— Mais enfin, madame, cet éternel changement de costume, cet entraînement continuel de la mode doit mener bien des chefs de famille à leur ruine. Quelqu’un me disait l’autre jour que l’homme n’avait plus qu’un seul but, la richesse, et je comprends cela mieux que jamais.

Je me figure qu’il arrive parfois a ces chercheurs d’or l’aventure qui survint, à ces que raconte un de nos poètes, à des chercheurs de diamants.

— J’adore les contes orientaux, dit vivement madame de Fl… ; parlez-moi de l’aventure des chercheurs de diamants.

Pé-Kang commença :

« Un soir que les flots bleus du fleuve Ti-Hong réfléchissaient les pâles rayons de la lune, deux barques glissaient loin des rives, deux hommes ramaient en silence, et deux femmes chantaient la chanson que voici :

« Fuyons les hauts bambous qui séparent la terre du fleuve !

« Glissons rapides comme l’hirondelle qui regagne son nid !

« Nous allons chercher les diamants que la rivière Ti-Y charrie le matin sur la grève.

« Nous arriverons au point du jour, et nous laisserons le soleil caché dans les brouillards pour les diamants dont les rayons se cachent dans les gangues.

« Fuyons les hauts bambous qui séparent la terre du fleuve !

« Glissons rapides comme l’hirondelle qui regagne son nid !

« Nous allons chercher les diamants que la rivière Ti-Y charrie le matin sur la grève, et nous rapporterons des richesses immenses. »


« Le chant cessa.

« Mais l’une des chanteuses, couchée au pied de l’un des rameurs, dit tout a coup :

« — On prétend que le brouillard qui descend le matin sur la rivière Ti-Y ride le visage des femmes et les enlaidit.

« — Je ne veux point y aller, s’écria l’autre chanteuse couchée dans la seconde barque.

« — Aurons-nous peur des rides, se demandèrent les deux rameurs ?

« — Un homme qui rapporte des richesses peut revenir avec un visage ridé, répondirent-ils en même temps.

« Les deux femmes prirent l’une des barques et revinrent en chantant jusqu’à la rive.

« Mais deux cavaliers les aperçurent et les enlevèrent ! »

— N’enlève-t-on jamais en France les femmes de ceux qui s’en vont à la rivière Ti-Y ? dit le jeune Chinois.

— On les enlève souvent, répondit madame de Fl…, et votre histoire me paraît contenir une grande moralité.