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Le Mahdi : depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale élzévirienne, XLIIIp. 29-37).

III


LE MAHDI EN PERSE, PREMIÈRE PÉRIODE


Le second fils d’Ali et de Fatimah, Husein, ne laissait qu’un enfant de dix ans, Ali, trop jeune pour servir de point de ralliement aux mécontents. Mais Ali laissait un autre fils, né d’une autre femme que Fatimah, nommé « Mohammed, fils de la Hanéfite ». Il vivait retiré à la Mecque, loin des dangers de la vie active ; mais tous les cœurs des Alides étaient tournés vers lui. Un ambitieux, nommé Mokhtar, se souleva en son nom et prit le titre de « lieutenant du Mahdi ». C’est la première fois que ce nom de Mahdi paraît dans l’histoire ; il y avait un demi-siècle que le Prophète était mort. Ce Mokhtar était un habile homme qui avait passé par tous les partis et qui, pour pallier ses palinodies, se tirait d’embarras en invoquant un dogme de son invention que je recommande aux théologiens politiques ; le dogme de la mutabilité de Dieu. L’activité intellectuelle de Dieu est si puissante qu’il faut bien qu’il change d’idées à chaque instant, et naturellement ceux qui suivent les inspirations de Dieu doivent — c’est un devoir sacré — essayer de le suivre dans ses variations. Il annonçait à ses soldats que, s’ils faiblissaient dans la bataille, les anges viendraient à leur secours sous forme d’oiseaux, et il lançait au moment critique des volées de pigeons qui, en effet, faisaient merveille. Il faisait porter devant ses soldats un siège acheté dans un bric-à-brac de Koufa, qu’il exposait à la vénération des fidèles comme étant le siège d’Ali, et qui devait être pour eux, disait-il, ce que l’Arche d’alliance était pour les enfants d’Israël : avec ce palladium, ils seraient invincibles (14).

Mohammed, sentant bien qu’il ne serait qu’un pantin aux mains de cet homme d’esprit, le laissa faire sans se prononcer. Mokhtar périt, malgré toutes ses finesses ; mais Mohammed, bon gré, mal gré, n’en resta pas moins le Mahdi pour les partisans de Mokhtar. Il n’en mourut pas moins à son tour ; mais ses fidèles ne voulurent pas croire à sa mort et annoncèrent qu’il reviendrait. C’était la première invasion dans l’Islam d’un vieux mythe familier à la mythologie persane et que nous allons rencontrer à présent bien des fois : le mythe d’un héros cru mort, qui attend, caché ou endormi, l’heure de reparaître. C’est une des légendes favorites de la mythologie aryenne et en particulier de la mythologie persane : elle est née d’un mythe naturaliste, de la réapparition de la lumière engloutie dans la nuit ou dans l’orage. Le héros lumineux, pleuré comme mort, reparaissait triomphant ; il n’était donc qu’endormi. De là, dans la victoire des ténèbres l’attente d’un réveil. Le dieu n’est pas mort ; il sommeille, il se réveillera (15).

Ces formules prêtaient merveilleusement à l’imagination populaire, qui devant les tristesses du présent aime à mettre une espérance dans les lointains de l’avenir. Chez les peuples tourmentés d’un rêve national, c’est l’attente d’une ère nouvelle. Vous savez combien de siècles les Celtes d’Angleterre ont attendu Arthur, qui repose dans l’île d’Avalon où la fée Morgain guérit ses blessures et qui en sortira pour chasser les Saxons et conquérir le monde. Les Serbes attendent Marko Kralievitch, qui dort dans la caverne où Dieu l’a transporté au plus fort de la bataille. Vous connaissez par Victor Hugo Frédéric Barberousse et le château de Kaiserslautern ; vous vous rappelez les cris de joie des poètes allemands en 1870, s’écriant que Barberousse était réveillé et que l’arbre flétri avait reverdi (16). En 1848, à la nouvelle des défaites autrichiennes en Italie, le bruit se répandit qu’au moment où il ne resterait plus à l’empereur que deux soldats, l’hôte souterrain allait reparaître et dans un ouragan balayer l’armée italienne. En Portugal, plus d’une vieille femme raconte encore que don Sébastien, avec qui la grandeur de la nation s’est engloutie, il y a trois siècles, dans les sables de l’Afrique, n’est point couché dans la tombe : il va bientôt, avec une flotte, revenir du Brésil ; don Louis abdiquera devant lui et les grands jours de Vasco de Gama recommenceront. Et, de nos jours même, de combien s’en fallait-il que Napoléon ne se réveillât de sa tombe à Sainte-Hélène ? Par malheur ou par bonheur, il venait après le xviiie siècle ; l’imagination populaire était assagie et épuisée, et la poésie sortait de la pensée nationale au moment même où elle entrait triomphalement dans l’histoire.

La Perse s’était bercée pendant des siècles de légendes pareilles. Nul peuple n’a tant de héros endormis et prêts à reparaître. Le plus illustre était Keresâspa, un pourfendeur de démons qui, après des exploits sans nombre, avait été frappé dans son sommeil par la lance d’un Touranien. Mais, mort, il vit encore : quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cents anges veillent sur son corps dans la plaine de Kaboul. À la fin des temps, quand le serpent Zohâk, incarnation d’Ahriman, vainement enchaîné jadis par Féridoun au mont Demavend, brisera ses chaînes et parcourra le monde en vainqueur, comme l’Antéchrist chrétien et le Deddjâl musulman, Keresâspa se relèvera de son sommeil pour l’abattre d’un coup de massue. À côté de Keresâspa il y a bien d’autres immortels qui attendent dans la tombe l’heure de la lutte finale : Khumbya, Aghraêratha et les compagnons d’armes du roi Kaikhosrav. À côté des morts immortels, il y a les héros qui n’ont pas goûté la mort et qui attendent dans des régions lointaines ou invisibles : Urvatatnara, le fils de Zoroastre, qui a porté la loi de son père dans le royaume souterrain de Yima ; Peshôtanu, le fils du roi Gushtâsp, à qui Zoroastre a fait boire une coupe de lait sacré et qui en est devenu immortel. Tel est le cortège qui, à la fin des temps, se pressera autour de Saoshyant, le fils non encore né de Zoroastre, quand il paraîtra pour tuer la Mort et présider à la résurrection (17).

Quand Mohammed, le fils d’Ali, quand le premier Mahdi reconnu eut disparu, qu’il n’y eut plus moyen de douter qu’il n’était plus là, la vieille mythologie vint soutenir dans leur foi nouvelle les espérances des néo-musulmans. Les poètes chantèrent qu’il était caché pour un temps, près de Médine, dans la vallée de Radwa, où coulent l’eau et le miel, en attendant le jour où il apparaîtrait à la tête de ses cavaliers, précédés de l’étendard (18). Mohammed lui-même, disait-on, avait désigné du doigt la passe des montagnes d’où le Mahdi devait sortir et rassembler autour de lui des armées aussi nombreuses que les flocons de vapeur dont se composent les nuages ; et il y en avait qui avaient établi là leur demeure et y moururent dans l’attente (19). On fixait à soixante-dix ans — la durée biblique de la vie humaine — le temps de sa disparition. Il reste un fragment d’un de ces poèmes, dus à un grand poète du temps, le Seid himyarite (20). Permettez-moi de vous en citer quelques vers dans la belle traduction de M. Barbier de Meynard :


« Ô toi pour qui je donnerais ma vie, bien long est ton séjour dans cette montagne !

« On persécute ceux de nous qui t’implorent, ceux qui te proclament khalife et imam.

« Tous les peuples de la terre comptent soixante-dix années pour la durée de ton absence.

« Non, le fils de Khawlah (21) n’a pas goûté le breuvage de la mort. La terre ne recèle pas ses dépouilles.

« Il veille au fond du val Radwa, au milieu des entretiens des anges…

« Ô vallée de Radwa, que devient celui que tu dérobes à nos yeux et dont l’amour trouble notre raison ?

« Jusques à quand et combien de temps durera notre attente, ô fils du prophète, toi qui vis nourri par Dieu (22) ? »


Pendant qu’on attendait le retour de Mohammed, le fils de Husein, le petit-fils d’Ali, grandissait. Les morts ne tiennent pas longtemps contre la poussée des vivants et la masse des Alides abandonna l’imam invisible pour l’imam présent et visible. Il fut empoisonné. Son fils Mohammed lui succéda dans la vénération des Alides : il fut empoisonné à son tour. Le poison était la consécration temporelle des imams. Un frère cadet de Mohammed, Zeid, s’était proclamé Mahdi et avait levé l’étendard de la révolte : il périt. Le khalife fit attacher son cadavre nu au gibet et le fit insulter par ses poètes : « Nous avons attaché votre Zeid au tronc d’un palmier ; je n’avais jamais vu un Mahdi pendre au gibet (23) ».



(14). Sur les doctrines de Mokhtar et des Mokhtariya, voir Schahrastâni, l. c., I, 166-169 ; sur la vie de Mokhtar, voir la Chronique de Tabari, traduction Zotenberg, IV, 80 et suite.

(15). Ormazd et Ahriman, pp. 212, 217.

(16). Simrock, Handbuch der Deutschen Mythologie, préface de la 4e édition.

(17). Ormazd et Ahriman, §§ 175-179.

(18). Vers du poète Koteir :

« En vérité, les imams de Koreisch, les maîtres de la vérité, sont au nombre de quatre, égaux entre eux :

« Ali et trois de ses enfants, petit-fils (du Prophète par leur mère, Sibt) sur lesquels ne plane aucun doute ;

« Un petit-fils héritier de sa foi et de sa générosité (Haçan). Un autre que recèle la sépulture de Kerbela (Haçein).

« Un troisième, caché à tous les regards jusqu’au jour où il apparaîtra à la tête de ses cavaliers, précédés de l’étendard (Mohammed).

« Ce fils se dérobe à tous les yeux, pendant un laps de temps, caché dans la vallée de Radwa où coulent l’eau et le miel. »

(Masoudi, trad. Barbier de Meynard, V, 182 ; Cf. Schahrastâni, l. c., I, 168.)

« La vallée de Radwa est située au fond d’une montagne du même nom, près de Yanbo, entre cette ville et Médine. L’aspect mystérieux de ce vallon, ses grottes, ses gorges boisées se prêtaient bien à la légende de l’imam caché. » (Barbier de Meynard, Le Seid himyarite, Journal asiatique, 1874, II, 249 note.)

(19). Prolégomènes, II, 180.

(20). Sur la vie et l’œuvre de ce poète, voir la monographie de M. Barbier de Meynard dans le Journal asiatique, 1874, II, 159 et suiv.

(21). Nom de la mère de Mohammed, qui appartenait à la tribu hanéfite.

(22). Prairies d’or, V, 182.

Les derniers vers composés par le Seid mourant sont en l’honneur du Mahdi hanéfite :

« N’es-tu pas informé, et pourtant les nouvelles se propagent, n’es-tu pas informé des paroles que Mohammed adressa

« Au dépositaire de sa science, au guide du salut, Ali, tandis que Khawlah remplissait les fonctions de servante dans sa demeure ?

« Sache (lui disait le Prophète) que bientôt Khawlah te donnera un fils au caractère généreux, un brave, un héros ;

« Il se glorifiera du nom et du surnom dont je l’ai doté, et il sera le Mahdi après moi ;

« Il vivra longtemps ignoré des hommes et ils le croiront couché au fond du tombeau à Tîbah.

« Les mois et les années s’écouleront, et on le verra dans le vallon de Radwa, au milieu des panthères et des lions ;

« Autour de lui, gazelles blanches, taureaux, jeunes autruches circulent au milieu des lions ;

« Les bêtes féroces les épargnent et ne cherchent pas à les déchirer de leurs griffes ;

« La mort respecte leur hôte, et ces animaux paissent tranquillement au milieu des pâturages et des fleurs ;

« J’espère que ma dernière heure sera retardée, et que j’attendrai ton règne exempt de violence et dont personne n’accusera les rigueurs ;

« Tu triompheras de ceux qui nous persécutent à cause de Vous, et qui veulent nous détourner de Vous, qui êtes le meilleur des refuges.

« Tu nous placeras au-dessus d’eux, partout où ils seront, dans les profondeurs du Tehamah et sur les plateaux du Nedjd ;

« Lorsque, sortant du territoire sacré, tu te montreras aux fils de Maad réunis à Médine. »

(23). Prairies d’or, V, 471.