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Le Mahdi : depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale élzévirienne, XLIIIp. 15-27).

II


FORMATION DE LA THÉORIE DU MAHDI


Le Coran ne parle point du Mahdi. Il semble pourtant bien certain que Mahomet l’avait annoncé, sans que l’on puisse dire au juste l’idée qu’il s’en faisait. Parmi les paroles que lui prête la tradition se trouvent celles-ci : « Quand même le temps n’aurait plus qu’un jour à durer, Dieu suscitera un homme de ma famille qui remplira la terre de justice autant qu’elle est remplie d’iniquité (5). » Autrement dit, le Mahdi serait du sang de Mahomet.

On peut douter que Mahomet lui-même se fût exprimé aussi nettement sur ce point. Il n’avait point de fils et rien n’indique qu’il ait admis dans la prophétie ce principe d’hérédité qui répugne si fort au génie anarchiste de la race arabe. Ni de son vivant, ni en mourant, il n’avait désigné d’héritier. Dieu choisit qui il veut : il n’est pas astreint à faire descendre ses dons avec le sang, et ses faveurs ne sont pas enchaînées au hasard de la génération. Si le prophète disparaît sans avoir légué son manteau au disciple qu’il a distingué, c’est au peuple à reconnaître sur quelles épaules il doit le jeter. La question se posa dès la mort de Mahomet et fut bientôt tranchée. Il ne laissait qu’une fille, Fatimah, qu’il avait donnée à son cousin, le jeune Ali, le premier de ses prosélytes, le plus dévoué et le plus ardent. Tout un parti se forma autour d’Ali ; mais par trois fois il fut écarté, trois fois en vingt-trois ans, la succession du Prophète, le Khalifat, ouverte par la mort, passa à des étrangers : Abou Bekr, Omar, Othman.

Le gendre du prophète parvint enfin au khalifat, mais pour se débattre au milieu de haines féroces sous lesquelles il succomba. Le fils d’un des adversaires les plus acharnés du Prophète, de l’un de ceux qui avaient tenu jusqu’au bout pour la vieille idolâtrie arabe, Moaviah, préfet de Damas, chef de la famille des Oméiades, fonda le khalifat héréditaire sur le cadavre du gendre du Prophète. C’était la revanche du paganisme. Ces khalifes de Damas étaient d’affreux mécréants, qui buvaient le vin sans se cacher, au lieu de le boire en se cachant, comme c’est le devoir d’un pieux musulman. Leur représentant typique était ce Wélid II, qui s’exerçait à la cible sur le Coran en lui disant en vers : « Au jour de la résurrection tu diras au Seigneur : C’est le khalife Wélid qui m’a mis en lambeaux » ; ou cet Abd-el-Melik, qui, à l’instant où il fut salué du titre de khalife, fermait le Coran, qui jusqu’alors ne l’avait jamais quitté, en disant : « Maintenant, il faut nous séparer. » Et pourtant c’est sous les auspices de ces princes à demi idolâtres que l’Islam fit ces merveilleuses conquêtes qui sont encore aujourd’hui l’étonnement de l’histoire, comme la Révolution fit le tour de l’Europe sous la cravache de Napoléon. C’est la loi, qu’un principe nouveau ne triomphe dans le monde que par ceux qui le corrompent et l’exploitent. C’est au moment de ce triomphe des Oméiades que commença à se préciser et à se développer la doctrine du Mahdi au profit des descendants d’Ali.


C’est que dans l’intervalle un événement capital s’était produit : la conquête de la Perse. Cet immense empire qui, pendant quatre siècles, avait tenu tête à Rome et à Byzance, venait de crouler en quelques années, sous le choc de quelques escadrons arabes poussant le cri de : « Dieu est grand », Allah akbar. La résistance nationale fut nulle : les armées de l’État dispersées, le peuple se soumit sans bouger. Bien plus, il adopta en masse la religion nouvelle, bien qu’elle ne fût pas imposée. Car les Arabes des premiers temps, si fanatiques qu’ils fussent, n’offraient point le choix, comme on l’imagine, entre le Coran et le glaive : ils laissaient une troisième alternative, le tribut à payer, et les Khalifes aimaient beaucoup mieux voir les peuples adopter cette dernière alternative, qui avait le grand avantage de remplir les coffres. Les succès du Coran effrayaient leurs ministres des finances et, comme s’en plaignaient les intransigeants de l’Islam, il semblait que Dieu eût envoyé le Prophète, non comme apôtre, mais comme collecteur de taxes.

La Perse se convertit en masse et de plein gré : l’invasion arabe était pour elle une délivrance, en religion comme en politique. Elle avait subi sous les derniers rois nationaux une période d’anarchie épouvantable, et la religion d’État, le zoroastrisme, religion d’une morale très pure et très haute, avait néanmoins inauguré en Orient une chose alors toute nouvelle : l’intolérance. Chargée de pratiques pénibles, de prohibitions vexatoires auxquelles les Sassanides — les premiers souverains qui aient inventé la formule du trône appuyé sur l’autel (6) — prêtaient l’appui du bras séculier, elle avait perdu toute prise sur les esprits ; et comme, d’autre part, elle était aussi hostile que possible à cet esprit d’ascétisme que le peuple aime à voir dans sa religion, même et surtout quand il ne la pratique pas, elle cessait d’être respectée sans cesser d’être lourde : elle ne pouvait plus durer, parce qu’elle ne gênait pas les passions et qu’elle gênait les intérêts.

Aussi, du jour au lendemain, la moitié de la Perse était musulmane, d’un islamisme étrange, il est vrai : l’Islam la dégageait de son culte incommode ; mais elle y transportait une chose à laquelle un pays tient bien plus qu’à sa religion, à ses dogmes et à son culte : elle y transportait en masse toute sa mythologie.

Quand la querelle entre Ali et les Oméiades éclata, la Perse, au fond, était bien peu intéressée dans la querelle : que lui importait qui tenait en main le bâton du khalife, de l’Arabe Ali ou de l’Arabe Moaviah ? Elle devait faire des vœux pour le vaincu, quel qu’il fût : c’était faire des vœux contre le maître. Le sentiment national s’était assez vite redressé. De revenir à l’ancienne religion, on n’y songeait guère : les souvenirs de cette dure et pédantesque discipline étaient encore trop cuisants. On restait musulman ; mais l’Islam est une chose et les Arabes en sont une autre : on voulait bien de l’un ; mais des autres, le moins possible. Ali ayant succombé, Ali avait le droit. Mais, une fois que la Perse fut alide, elle le devint de cœur et pour une raison profonde : c’est qu’Ali, gendre du prophète, c’est que les fils d’Ali, petits-fils du prophète, représentaient, pour un Persan, le principe de l’hérédité, du droit divin.

Or, la constitution persane, depuis des siècles, reposait sur le droit divin, principe commun d’ailleurs à toutes les nations aryennes dans leurs périodes primitives. Les Perses, comme les Indous, comme les Grecs homériques, croyaient que parmi les hommes il existe certaines familles, directement descendues de Dieu, et auxquelles appartient l’empire par le droit de leur nature surhumaine : ces rois, « ces fils de Zeus », comme disaient les Grecs, recevaient, croyait-on en Perse, et se transmettaient par la génération une flamme subtile, sorte d’auréole venue du ciel et qui s’appelait le Farri yazdan, c’est-à-dire « la gloire venue de Dieu ». Le roi était Dieu, fils de Dieu. Sur les inscriptions qui nous restent de ces princes, ils se proclament « divins, de race céleste (7) » ; ils s’intitulent dans leur correspondance « frère du Soleil et de la Lune, homme parmi les dieux, Dieu parmi les hommes (8) » ; ils portaient sur leur couronne une représentation du globe céleste, pour rappeler qu’ils étaient l’axe ou le pôle de l’humanité (9). Pendant quatre siècles, sous les Sassanides, la Perse avait été glorieuse et puissante, parce que le pouvoir était resté dans le sang légitime et divin : ces grands Sassanides eux-mêmes ne s’étaient pas sentis affermis sur le trône qu’ils ne se fussent rattachés d’abord, par-dessus les Parthes et les successeurs d’Alexandre, à la race des Achéménides, héritiers directs des premiers héros mythiques de l’Avesta, Féridoun et Djemchid. La décadence de la Perse avait commencé le jour où l’usurpation avait interrompu la lignée divine. Aussi, pour un Persan croyant à l’Islam, les prétentions et le triomphe des Oméiades, en dehors même de leur indignité religieuse, étaient un renversement monstrueux de la raison et du droit.

Aussi Ali, à peine mort, entra de plain-pied dans la légende et le mythe. Ali, cousin, frère, puis fils d’adoption du Prophète, son premier fidèle et son plus intrépide défenseur ; le guerrier que jamais homme n’avait vaincu, « à la naissance de qui, disait le khalife Abou-Bekr, les plus braves épées étaient rentrées dans le fourreau » ; le Samson des temps nouveaux qui, à l’assaut de Khaibar, avait arraché de ses gonds la porte de la ville et s’en était couvert comme d’un bouclier ; le beau, le noble, le charitable, le généreux, le sage et savant Ali, de qui le prophète avait dit : « Je suis la ville de la science et Ali en est la porte » ; Ali, trois fois dépouillé par l’intrigue de l’héritage de son père et tombant enfin sous le poignard des assassins, devint pour les siens comme une sorte de Christ héroïque et militant (10).

De là le grand schisme qui dès les premiers jours divisa l’Islam. Tandis que la plus grande partie des musulmans, les hommes de la tradition, les Sonnites, révéraient les trois premiers khalifes électifs à l’égal d’Ali, les autres, recrutés principalement parmi les Persans, les maudissaient comme usurpateurs et ne reconnaissaient que le gendre du Prophète pour imâm ou chef légitime : ils formaient la secte des Alides ou imâmiens, c’est-à-dire de ceux qui croient qu’il y a dans tous les temps un imâm impeccable dont l’existence est absolument nécessaire pour maintenir l’ordre de l’univers, qu’il n’y a qu’un imâm légitime dans le monde comme il n’y a qu’un Dieu dans le ciel, et que cette dignité d’imâm est fixée dans la race d’Ali, choisi de Dieu. C’est la secte plus connue en Europe sous le nom que lui ont donné les orthodoxes, de chiites ou sectaires. Le culte d’Ali prit bientôt chez une partie de ses fidèles toutes les allures d’une religion. Il y avait en lui une part de la divinité ; aussi n’était-il point mort, il était monté au ciel ; c’était lui qu’on voyait passer dans l’orage sur les nuées, c’était lui dont on entendait la voix dans le tonnerre et dont on voyait le fouet se tordre dans l’éclair. De son vivant même, dit-on, des hommes l’avaient adoré comme l’incarnation, disant : « Tu es Dieu. » Ali, indigné, et inconscient de sa divinité, leur faisait trancher la tête et les têtes en roulant continuaient à crier : « Ali, tu es Dieu ! (11) »

Ali laissait deux fils de Fatimah, Hasan et Husein ; Hasan fut empoisonné par les Oméiades ; Husein, abandonné dans la lutte par les partisans qui l’avaient appelé, avait été massacré à Kerbela avec toute sa famille, après une résistance héroïque et des scènes d’horreur dont la représentation a donné naissance en Perse à un monotone et admirable théâtre, que nous ont fait connaître les travaux de M. de Gobineau et de M. Chodzko (12) et qui aujourd’hui encore, chaque année, fait pleurer de douleur et de rage le Persan le plus incrédule.

Les Oméiades pouvaient triompher, assiéger et saccager les villes saintes, Médine et la Mecque, pousser les armes de l’Islam jusqu’au delà de l’Oxus et de l’Indus, jusqu’au Caucase, jusqu’aux Pyrénées : ils n’étaient que les maîtres de fait. Il n’y avait de chef légitime, d’imâm, que dans la race d’Ali. Si sombre que fût le présent, d’Ali devait sortir le sauveur futur, le Mahdi, puisqu’avait été confié à Ali le dépôt du sang du Prophète. Les Perses zoroastriens croyaient que le Sauveur, Saoshyant, devait naître du sang de leur prophète, Zoroastre : les Perses convertis n’avaient qu’à changer les noms propres. Ils racontaient qu’un jour Ali avait demandé au Prophète : « Ô prophète de Dieu ! le Mahdi sera-t-il des nôtres ou bien d’une autre famille ? » Et le prophète avait répondu : « Certainement il sera des nôtres. C’est par nous que Dieu doit achever son ouvrage, de même que par nous il l’a commencé (13). »

L’idée du Mahdi, une fois lancée, va faire le tour du monde musulman : nous allons la suivre rapidement chez les Persans, les Berbères, les Turcs, les Égyptiens et les Arabes du Soudan, sans avoir d’ailleurs la prétention de faire défiler devant vous tous les Mahdis qui ont passé un instant sur la scène prophétique, car leur nom s’appellerait Légion.



(5). Prolégomènes, II, 166.

(6). Prairies d’or, II, 162.

(7). Bagi minocitrî min yaztân. (Inscriptions pehlvies, passim.)

(8). « Rex regum Sapor, particeps siderum, frater solis et lunae, Constantio Caesari, fratri meo, salutem plurimam dico. » Ammien Marcellin, XVII, 5-3.

« Χοσρόης βασιλεὺς βασιλέων, …ἐν θεοῖς μὲν ἄνθρωπος ἀγαθὸς ϰαὶ αἰώνιος, ἐν δὲ τοῖς ἀνθρώποις θεὸς ἐπιφανέστατος, ὑπερένδοξος, νιϰητής, ἡλίω συνανατέλλων ϰαὶ τῇ νυϰτὶ χαριζόμενος ὄμματα… » (Theophylactus Simocatta, IV. 8.)

(9). Adrien de Longpérier, Œuvres, I, 79. De là sans doute chez les soufis l’emploi du mot qotb, pôle, pour désigner le saint suprême, délégué de Dieu, par la vertu de qui, dans chaque génération, la nature et le monde suivent l’ordre réglé. (Silvestre de Sacy, Journal des Savants, 1822, page 17.)

(10). Amari, Storia dei musulmani di Sicilia, I, 107.

(11). On attribue la première apothéose d’Ali à un juif converti du Yémen, Abdallâh ibn Saba, fondateur des sectes Extravagantes ou ultra-alides (les ghâliya) ; voir sur ces sectes, Schahrastâni, Sectes et écoles, traduction Haarbrücker (Ab-ul-Fath Muhammad asch-Schahrastâni’s Religionspartheien und Philosophen-Schulen, Halle, 2 vol. 1850 ; I, 195-219.)

(12). Comte de Gobineau, Religions de l’Asie centrale ; pages 339 suite. — Chodzko, Théâtre persan, 1878.

(13). Prolégomènes, II, 178.