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Le Mahdi : depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale élzévirienne, XLIIIp. 9-13).

I


THÉORIE DU MAHDI


Vous savez comment s’y prit Mahomet pour faire sa religion. Quand il parut, il y avait en Arabie, à côté du vieux paganisme national, trois religions étrangères : le judaïsme, le christianisme et la religion de Zoroastre, c’est-à-dire la religion qui régnait en Perse avant la conquête musulmane et qui s’était propagée en Arabie, au Nord par le commerce, et au Sud, dans le Yémen, par la conquête. Mahomet ne se mit pas en frais d’originalité : il prit ses dogmes aux juifs et aux chrétiens ; il prit sa mythologie aux juifs, aux chrétiens et aux Persans : il n’y eut jamais religion fabriquée à meilleur compte. Or, un trait qui était commun à ces trois religions, c’était la croyance en un être surnaturel qui devait, à la fin des temps, ramener dans le monde l’ordre et la justice qui en sont bannis et préluder au règne de l’immortalité et de la félicité sans fin.

Ce n’est pas ici le lieu de faire l’histoire de cette idée, que l’on appelle l’idée messianique : vous avez tous lu les pages admirables que lui a consacrées l’auteur de la Vie de Jésus. Pour notre objet présent, il suffit ici de vous rappeler que cette conception, qui est née dans le judaïsme et qui a donné naissance au christianisme, n’avait pris chez les juifs et les chrétiens eux-mêmes sa forme définitive que sous l’influence de la mythologie persane. De là, sous ses trois formes, juive, chrétienne et persane, malgré une certaine variété de détails, une ressemblance profonde dans les grandes lignes. Dans les trois religions, l’arrivée du Sauveur devait être précédée d’un immense déchaînement des forces du Mal, personnifié chez les juifs par l’invasion et les ravages de Gog et Magog ; chez les chrétiens, par le Dragon ou la Bête de l’Apocalypse et par un faux prophète, le prophète de Satan, appelé l’Antéchrist ; chez les Persans, par le serpent Zohâk, incarnation d’Ahriman, le mauvais principe (1). Des trois côtés également, le Sauveur devait descendre en droite ligne du personnage le plus auguste de la tradition nationale : chez les juifs et les chrétiens, il s’appelait le Messie et descendait du roi-prophète d’Israël, David ; chez les Persans, il s’appelait Saoshyant et était fils du prophète de la Perse, Zoroastre (2) : il fallait que la figure qui, dans les trois religions, dominait l’histoire du monde, dominât aussi la fin du drame.

La doctrine messianique des musulmans est empruntée au christianisme. Les musulmans croient, comme les chrétiens, que Jésus doit, le jour venu, anéantir le démon déchaîné, la Bête de l’Apocalypse, le faux prophète de la dernière heure, l’Antéchrist, qu’ils appellent Deddjâl, c’est-à-dire l’imposteur. Mais l’Islam ne pouvait laisser à Jésus le rôle suprême et décisif. L’Islam croit à la mission de Jésus, mais non pas à sa divinité. Cinq prophètes jusqu’à Mahomet ont paru depuis la création : Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, chacun plus grand que son prédécesseur, chacun apportant une révélation plus complète et plus haute que la précédente. Jésus est au-dessus des prophètes de la loi ancienne, mais il est au-dessous des prophètes de la loi nouvelle, celle qu’inaugura Mahomet. Il ne sera donc dans la lutte finale que le serviteur et l’auxiliaire d’un personnage plus auguste : ce personnage est le Mahdi.


Le sens littéral de ce mot de Mahdi n’est point, comme on le dit généralement dans les journaux, Celui qui dirige, sens en effet plus satisfaisant pour un Européen ; Mahdi est le participe passé d’un verbe hadaya, diriger, et signifie Celui qui est dirigé. L’idée fondamentale de l’Islamisme, c’est l’impuissance de l’homme à se diriger lui-même, à trouver la vérité, la voie droite. Par bonheur, Dieu envoie par instants à l’humanité ignorante des hommes en qui il met sa science et à qui il révèle ce qui est et ce qu’il faut faire : ce sont les prophètes. Le prophète, par lui-même, est aussi ignorant, aussi frêle, aussi borné que le reste de ses frères ; mais Dieu lui dicte, fait de lui son porte-paroles, et, s’il est le directeur des hommes, c’est parce que lui-même est seul « le Bien-Dirigé », le dirigé de Dieu, le Mahdi. Le mot de Mahdi n’est donc qu’une épithète qui peut s’appliquer à tout prophète et même à toute créature ; mais, employé comme nom propre, il désigne le Bien-Dirigé entre tous, le Mahdi par excellence, c’est-à-dire le Prophète qui doit clore le drame du monde. De celui-là Jésus ne sera que le vicaire. Jésus viendra égorger l’Antéchrist, massacrer les juifs, convertir à l’islamisme les chrétiens et les idolâtres, et, cela fait, il assistera le Mahdi dans la célébration d’un office suprême, le dernier célébré ici-bas, et répétera docilement la prière que prononce le Mahdi, comme le fidèle dans la mosquée répète les paroles que prononce l’imâm (3), chef de la prière. Alors retentiront les fanfares de la résurrection, et Dieu viendra juger les vivants et les morts (4).



(1). Sur Zohâk, voir notre ouvrage intitulé Ormazd et Ahriman, Paris, Vieweg, 1877, §§ 91-95, 107-110.

(2). Sur Saoshyant, voir Ibid., §§ 180-192.

(3). Le mot imâm signifie littéralement le chef, le guide. Dans la prière publique, il désigne le ministre officiant dont le peuple répète à voix basse les paroles et imite les mouvements. Il tient sa délégation de l’imâm suprême, successeur de Mahomet. Chez les Chiites, l’imâm légitime ayant disparu (voir page 148 et suite), il n’y a plus que des chefs de fait et la prière publique de vendredi n’est plus légale. (Querry, Recueil des lois schyites, I, 85.)

(4). « De tout temps les musulmans ont entretenu l’opinion que, vers la consommation des siècles, doit nécessairement paraître un homme de la famille du Prophète, afin de soutenir la religion et de faire triompher la justice. Emmenant à sa suite les vrais croyants, il se rendra maître des royaumes musulmans et s’intitulera El-Mehdi (le dirigé). Alors viendra Ed-Deddjâl (l’Antéchrist), et auront lieu les événements qui doivent signaler l’approche de la dernière heure (du monde), événements indiqués dans les recueils de traditions authentiques. Après la venue du Deddjâl, Jésus descendra (du ciel) et le tuera, ou bien (selon une autre opinion), il descendra avec le (Mehdi) pour aider à tuer le Deddjâl, et, en faisant sa prière, il aura le Mehdi pour imam (chef de la prière). » (Prolégomènes d’Ibn Khaldoun, trad. de Slane, II, 158.) — Voir tout le chapitre, qui contient une collection de traditions relatives au Mahdi. Ibn Khaldoun écrit au xive siècle (né à Tunis en 1332, mort en Égypte en 1406).