Ouvrir le menu principal

Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/3-LLDA-Ch25

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 326-330).



CHAPITRE XXV


LÉGENDE DE SENAJIT


Argument : Les actes des hommes sont, en réalité, peu de chose ou même ne sont rien. C’est le destin qui, par ses vicissitudes, dirige tout. Légende de Senajit.


732. Vaiçampâyana dit : Après avoir entendu les paroles de Dvaipâyana, Arjouna était mécontent. Youdhishthira fils de Kountî répondit à Vyâsa, après l’avoir salué.

733. Youdhishthira dit : Ni cette royauté terrestre, ni les diverses jouissances (qu’elle procure), ne peuvent maintenant satisfaire mon cœur dévoré de chagrin.

734. Après avoir entendu les cris de douleur, des femmes qui ont perdu leurs époux et leurs fils, je ne puis, ô mouni, retrouver la paix du cœur.

735. En entendant ces paroles, Vyâsa, le plus excellent de ceux qui pratiquent le yoga, le grand sage connaisseur des devoirs, qui avait atteint la limite extrême de la connaissance des védas, répondit en ces termes à Youdhishthira :

736. Vyâsa dit : Aucun homme n’obtient rien (de bon), ni par ses actes, ni par ses sacrifices, et nul ne peut donner (quoi que ce soit à un autre). L’homme obtient des vicissitudes du temps, ce qui lui a été assigné par l’ordonnateur du monde.

737. Les enfants de Manou (les hommes) ne peuvent acquérir, hors de (son) temps, aucun avantage, (même) à l’aide de leur intelligence et de l’étude des livres sacrés. Le sot, lui-même, obtient quelquefois des richesses (avec le concours du temps). Le temps est sans discernement dans ce qu’il réalise.

738. Si le temps n’est pas favorable, ni les arts, ni les incantations, ni les médicaments ne donnent de résultats. En temps favorable, (au contraire), ces mêmes (moyens), dirigés par le destin, réussissent et accroissent (leurs effets).

739. Selon le temps, les vents soufflent (plus ou moins) violemment. Selon le temps, la pluie vient gonfler les nuages. Avec le temps, l’eau se couvre de diverses sortes de lotus. Avec le temps, les arbres prospèrent dans les bois.

740. Selon le temps, les nuits sont claires ou obscures, c’est en son temps que le disque de la lune se remplit. Hors du temps (voulu), les arbres n’ont ni fleurs, ni fruits. L’eau des rivières ne coule que d’une manière en rapport avec la saison.

741. Hors du temps (habituel), les oiseaux et les serpents, les gazelles, les éléphants et les antilopes, ne sont pas, en ce monde, affolés par l’amour. Hors du temps (convenable), les fœtus ne se produisent pas chez les femelles. Les pluies, la saison froide et la saison chaude, ne viennent pas hors de leur temps.

742. On ne meurt et on ne nait, que quand le moment (en est arrivé). L’enfant ne parle pas, il n’arrive pas à la jeunesse, avant que le temps (n’en soit venu). La graine qui a été semée, ne se développe pas sans l’influence du temps.

743. Hors du temps (voulu), le soleil ne s’élève pas sur l'horizon. Hors du temps (voulu), il ne va pas (se coucher derrière) la montagne Asta. Hors du temps (voulu), la lune ne décroît ni ne s’accroît, pas plus que l’Océan aux grandes vagues.

744. On attribue à ce sujet, ô Youdhishthira, un ancien chant au roi Senajit, tombé dans le malheur, (et qui s’exprimait ainsi).

745. « L’inévitable écoulement du temps atteint tous les (êtres) mortels sans exception. Certes, toutes (les créatures) terrestres, mûries par le temps, (finissent par) mourir.

746. Il y a, ô roi, des hommes qui tuent et d’autres qui sont tués. Voilà (du moins) ce que pense le monde, mais, ô roi, (en réalité), nul ne tue, nul n’est tué.

747. Quelques-uns pensent qu’on tue et d’autres (estiment) qu’on ne tue pas. (Mais) l’origine et la fin des êtres sont la conséquence de leur nature.

748. Quand on a perdu sa fortune ou son épouse, quand un fils ou un père est mort, on s’écrie : « Ah ! malheur ? » En agissant ainsi, on accroît cette peine.

749. Pourquoi te lamentes-tu dans ta folie ? Pourquoi pleures-tu avec ceux (que tu trouves) à plaindre ? Vois ! Dans les peines (auxquelles on pense), sont de (nouvelles) peines, comme dans les terreurs (que l’on se rappelle), sont de nouvelles terreurs.

750. Ce moi n’est pas à moi, pas plus que toute la terre. Tout est aussi bien aux autres qu’à moi. Eu raisonnant ainsi, (l’esprit) ne s’égare pas.

751. Chaque jour, des milliers de sujets de peine et des centaines de sujets de joie visitent le fou, mais non l’homme intelligent.

752. Le temps fait circuler dans la vie ces circonstances, tantôt agréables, tantôt désagréables, (qui deviennent) des peines et des plaisirs.

753. La peine, seule, existe, et non le plaisir, qui n’est perçu que par opposition à la peine. La peine a pour origine la souffrance qui vient de la concupiscence. Le plaisir a pour origine la souffrance qui vient de la peine.

754. La peine est près du plaisir, le plaisir est près de la peine. On n’éprouve pas constamment de la peine. On n’éprouve pas continuellement du plaisir.

755. Le plaisir finit en peine, et quelquefois le plaisir provient de la peine. C’est pourquoi, celui qui désirerait un plaisir perpétuel renoncerait à tous les deux, (le plaisir et la peine).

756. Il faut abandonner en bloc ce qui cause le chagrin, ou bien une peine qu’accroît le chagrin, ou bien aussi l’effort qui est la racine du (chagrin).

757. Il faut que le cœur reste impassible, quoi que l’on éprouve, plaisir ou peine, sensation agréable ou sensation désagréable.

758. En ne faisant pas une chose, fut-elle peu importante, agréable à tes épouses ou à tes fils, tu (dois), ô mon ami, connaître qui, de quoi, pourquoi et par quoi, (en un mot toutes les causes qui commandent ton abstention) 18.

759. En ce monde, les (hommes) très sots et ceux qui ont atteint le plus haut degré de la sagesse, goûtent le bonheur. Ceux dont (l’intelligence) est moyenne sont tourmentés. »

760. Ô Youdhishthira, voilà ce qu’a dit le grand sage Senajit, qui connaissait le bon et le mauvais de ce monde, le plaisir et la peine, et qui était au fait des devoirs.

761. Celui qui s’afflige des peines des autres, ne sera jamais heureux, car les chagrins n’ont pas de fin et s’engendrent les uns les autres.

762. C’est par suite des vicissitudes du temps, qu’on obtient le plaisir et la peine, le salut et la ruine, qu’on acquiert des richesses et qu’on n’en acquiert pas, qu’on meurt et qu’on vit. C’est pourquoi le sage ne se réjouit ni ne se désole, (quoi qu’il arrive).

763. On a dit que, pour un roi, le sacrifice consistait dans le combat ; le yoga dans la royauté et l’exercice convenable de la justice ; le renoncement à ses biens dans les dakshinâs (offertes) dans le sacrifice ; et que ce qu’on appelle la science, (était figuré par) les feux (sacrés).

764. Protégeant le royaume avec prudence, d’après les règles de la sagesse, le (roi) magnanime, après avoir abandonné la vie et parcouru tous les mondes, (une fois dépouillé) de son corps, grâce à la connaissance (qu’il a eue) de ses devoirs, se réjouit dans le monde des dieux.

765. Après avoir gagné des victoires, gouverné son royaume, bu le soma, après avoir accru (la prospérité de) ses sujets, avoir porté avec justice la verge du châtiment, après être mort dans le combat, il se réjouit dans le monde des dieux.

766. Ayant acquis, comme il convient, (la connaissance) des védas, étudié les préceptes, bien gouverné son royaume, affermi les quatre castes dans (la pratique de) leurs devoirs respectifs, le roi dont l’âme est purifiée, se réjouit dans le monde des dieux.

767. Le plus excellent des rois est celui dont les hommes, citadins, paysans et ministres, glorifient la conduite, même après qu’il (est monté) au Svarga.