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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/3-LLDA-Ch26

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 331-334).



CHAPITRE XXVI


DISCOURS DE YOUDHISHTHIRA


Argument : La richesse n’est pas le bien suprémie ; elle cède le pas à l’ascétisme et à la vertu.


768. Vaiçampâyana dit : À ce sujet, Youdhishthira, à la grande intelligence, adressa à Dhananjaya des paroles très prudentes :

769. Ô fils de Prithâ, (lui dit-il), c’est à tort que tu as dit qu’il n’y a rien au-dessus de la richesse, que, pour celui qui est dépourvu de biens, il n’existe ni Svarga, ni bonheur, ni intérêt.

770. On voit beaucoup d’hommes qui sont arrivés à la perfection, par le sacrifice qui consiste dans l’étude des livres sacrés, ainsi que de (nombreux) mounis adonnés à l’ascétisme, dont les mondes éternels (sont le partage).

771. Ceux qui, ô Dhanañjaya, conservent et pratiquent les instructions des rishis, et qui connaissent tous les devoirs, sont considérés par les dieux comme des brahmanes.

772. Ô Dhanañjaya, considère toujours ceux qui sont adonnés à l’étude et à la récitation des livres sacrés, ceux qui s’appliquent (à accroitre) leurs connaissances, comme appliqués à leurs devoirs.

773. Ô fils de Pândou, les actions doivent avoir pour base, (les leçons) des hommes adonnés à la connaissance de la vérité, comme nous savons que Font enseignée les Vaikhanasiens, ô puissant.

774. Ô Bharatide, les Ajas, les Praçnis, les Sikatas, les Ketous et les Arounas sont allés au ciel par l’étude des livres sacrés.

775, 776. Ô Dhanañjaya, je t’ai déjà parlé des mondes destinés aux gens d’action, qui vont au ciel (en suivant), au midi, le chemin d’Aryaman, après avoir accompli les œuvres enseignées par les védas : la libéralité, l’étude des livres sacrés, la répression de leurs sens, à laquelle il est difficile d’arriver.

777. Mais tu vois, au nord, le chemin dans lequel (on s’engage) par les austérités. Ô fils de Prithâ, ces mondes éternels brillent pour ceux qui s’adonnent au yoga.

778. Ô fils de Prithâ, les connaisseurs des pouranas (anciennes légendes), déclarent que cette voie est la meilleure. Parle contentement, on arrive au Svarga ; par le contentement, on arrive au bonheur suprême.

779. Rien n’est supérieur à la satisfaction. Elle occupe le plus haut rang. La plus haute perfection est toujours (le lot) de celui qui a renoncé à la colère et à la joie.

780. On rappelle aussi, à ce sujet, les vers chantés par Yayâti, d’après lesquels on doit contracter ses désirs, comme la tortue contracte ses membres pour les faire rentrer dans sa carapace.

781. Quand un (homme) ne craint (rien) et qu’on ne craint (rien) de lui, quand il ne désire ni ne hait, alors il atteint Brahma.

782. Quand, ni par actes, ni par pensées, ni par paroles, il ne maltraite aucun être, alors il atteint Brahma.

783. Quand (un homme) a mis de côté l’orgueil et la folie, quand il s’est détaché des nombreux liens (du monde), alors l’éclatante vertu de son âme lui fait obtenir le nirvana (anéantissement du moi, par union à l’âme universelle du monde).

784. Mais, ô fils de Prithâ, écoute, en ayant dompté tes sens, ce que je vais te dire. Les uns désirent le dharma (devoir, vertu), les autres une (habile) conduite et d’autres des richesses.

785. Celui qui fait des efforts pour acquérir des richesses, agirait mieux en ne les faisant pas, car le mal (qui résulte) de la fortune est grand, et c’est au devoir (seul) qu’il faut avoir recours.

786. Nous voyons manifestement, et tu dois le voir aussi, que se résoudre à l’abandon de ce qu’on possède, est chose difficile.

787. Il est rare que ceux qui recherchent les richesses aient une conduite droite. On assure qu’on ne les obtient qu’en causant du préjudice (à autrui). Par suite, elles sont contraires (à la vertu).

788. Mais l’homme qui, content de peu, abandonne son train de vie habituel, mettant de côté le chagrin et la crainte, n’est pas considéré comme coupable du meurtre d’un embryon.

789. Les serviteurs causent (à leurs maîtres) qui ont acquis (des richesses) , un dommage semblable (à celui que leur occasionnerait) la crainte des voleurs. Quand on a gagné des biens difficiles à acquérir, (et qu’il faut en) donner (une partie), on éprouve un grand regret.

790. Celui qui est sans fortune, délivré de tout souci, est heureux. Par qui, et à propos de quoi pourrait-il être censuré ? (Sût-il) acquérir (tout) ce que possèdent les immortels, les richesses ne le rendraient pas heureux.

791. À ce sujet, ceux qui se souviennent du temps passé, rappellent un hymne chanté à l’occasion du sacrifice. C’est la triade (des védas), à laquelle on a recours dans le monde, quand il s’agit d’offrir les sacrifices :

792. « La richesse a été créée pour le sacrifice et l’homme a été créé pour sacrifier. C’est pourquoi les richesses doivent être employées aux sacrifices seuls. Il n’est pas convenable de s’en servir pour le plaisir. »

793. Ô fils de Kountî, (toi qui es) le meilleur des hommes riches, le créateur donne la richesse aux mortels, dans son intérêt, et en vue du sacrifice. Sache qu’il en est ainsi.

794. Aussi les hommes (sages) savent qu’elle (n’appartient d’une manière) certaine à personne. C’est pourquoi, dans ce monde, le croyant l’abandonne, et offre des sacrifices.

795. On a prescrit d’abandonner les biens mêmes que l’on a acquis, et non de les dépenser en jouissances. À quoi bon accumuler des richesses ? Le (véritable) intérêt consiste en quelque chose de plus important.

796. Les hommes peu sages, qui donnent à ceux qui se sont écartés de leur devoir, se nourrissent d’excréments pendant cent ans dans l’autre monde.

797. Par suite de la difficulté de discerner celui qui est digne, de celui qui est indigne (de bienfaits), le devoir de la libéralité est difficile à (bien) remplir, (en sorte que souvent) l’on donne à celui qui est indigne, et qu’on ne donne pas à celui qui est digne (de libéralité).

798. Quand on a acquis des richesses, il faut éviter deux écueils : donner à celui qui ne le mérite pas, et ne pas donner à celui qui le mérite.