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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/3-LLDA-Ch23

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 315-320).



CHAPITRE XXIII


DISCOURS DE VYÂSA


Argument : Excellence de l’état de maître de maison, et de la royauté dignement pratiquée. Légende de Likhita et de Çankha. En punissant justement Likhita, le roi Soudyoumna vit s’accroitre ses mérites.


651. Vaiçampâyana dit : Voilà ce que Goudâkeça (Arjouna) dit au Pândouide fils de Kountî (son frère aine). Le roi de Kourou ne répondit rien. Alors Dvaipâyana parla en ces termes :

652. Vyâsa dit : Ô mon cher Youdhishthira, cette parole de Bîbhatsou, est vraie. Les mérites les plus élevés sont assignés, par les livres (sacrés), à l'état de maitre de maison.

653. Tu connais tes devoirs ; accomplis-les selon les préceptes et selon les règles. Certes, il ne t’est pas prescrit d’abandonner l’état de maitre de maison, (pour te retirer dans) les bois.

654. Car les dieux, les pitris, les hôtes et les serviteurs, sont entretenus aux dépens du maitre de maison ; ô maitre de la terre, prends soin d’eux.

655. Les oiseaux, les bestiaux et les autres créatures, ô maitre suprême des hommes, sont entretenus par les maîtres de maison seulement. Aussi l’état de maitre de maison est-il le plus excellent.

656. Des quatre modes de vie, il est (le plus) difficile à pratiquer. Maintenant, ô fils de Prithâ, suis cette règle, difficile à observer par ceux dont les sens sont faibles (et mal domptés).

657. Tu connais les védas, tu as pratiqué un grand ascétisme. Tu dois porter, à la manière d’une bête de somme, (le fardeau de) la royauté de tes ancêtres.

658. Les austérités, les sacrifices, la patience, la science, la mendicité, la retraite dans les lieux déserts, l’apaisement, la connaissance de (la vérité) selon son pouvoir,

659. Ô grand roi, sont les actes qui conduisent le brahmane à la perfection. Je vais t’indiquer (ce qui convient) aux kshatriyas, quoique tu le saches (déjà).

660. Les sacrifices, la science, l’action, (l’ambition qui consiste à) ne pas se contenter de sa prospérité (présente), le maniement du sceptre, la rigueur (envers les méchants), la protection de ses sujets,

661. La connaissance des védas, la pratique de toutes les austérités, la bonne conduite, l’acquisition des richesses, une grande libéralité à l’égard des personnes qui en sont dignes,

662. Telles sont, ô maître des hommes, les œuvres qui, convenablement accomplies, conquièrent aux rois, ce monde et l’autre.

663. Mais le fait de porter la verge du châtiment est réputé le plus grand de (tous) ces (actes), car la force (réside) toujours dans le kshatriya, et la verge du châtiment (repose) sur la force.

664. Ô roi, ces œuvres conduisent le kshatriya à la perfection. Vrihaspati l’a dit dans ce çloka :

665. « Le serpent dévore les êtres qui habitent dans les trous, et la terre engloutit ces deux (hommes), le roi qui ne combat pas et le brahmane qui ne va pas dans les forêts (sur la fin de sa vie, pour y mener la vie ascétique). »

666. On rapporte aussi qu’en brandissant la verge du châtiment, le râjarshi Soudyoumna atteignit la plus haute perfection, comme Daksha, fils de Pracetas.

667. Youdhishthira dit : Ô adorable, par quelles actions le roi Soudyoumna acquit-il la plus haute perfection ? Je désire entendre (rhistoire) de ce roi.

668. Vyâsa dit : On raconte à ce sujet cette ancienne légende. Çankha et Likhita étaient deux frères, (ascètes) aux vœux fermes .

669. Leurs maisons étaient charmantes, chacune en son particulier. Elles étaient entourées d’arbres toujours chargés de fleurs et de fruits, (et situées) le long de la (rivière) Bâhoudâ.

670. Un jour, par suite de ce (voisinage), Likhita se rendit à l’ermitage de Çankha, qui était sorti (pour se promener) à sa fantaisie.

671. Likhita, s’étant approché de l’ermitage de son frère Çankha, fît tomber des fruits mûrs à point.

672. Ce brahmane, sans arrière-pensée, les ramassa et se mit à les manger. Au moment où il les mangeait, Çankha rentra

673. Et dit à son frère, qui était en train de manger : « Où as -tu pris ces fruits, et pour quelle raison les manges-tu ?»

674. Celui-ci s’approcha de son aîné, le salua, et lui dit en souriant : « Je les ai pris ici-même. »

675. Çankha, en proie à une violente colère, lui répondit : « Tu as commis un vol, en t’emparant de ces fruits.

676. Va trouver le roi, approche-toi de sa personne et dis-lui : « le plus grand des princes, j'ai pris ce qu'on ne m'avait pas donné.

677. Sachant que je suis un voleur, hâte-toi de faire ton devoir et de m'infliger le châtiment des voleurs. »

678. Après avoir entendu ces paroles, le très réputé Likhita, aux vœux fermes, se dirigea, selon l'ordre (qu'il venait de recevoir), vers le roi Soudyoumna.

679. Ayant appris des gardiens de la porte, que Likhita était arrivé (et le demandait), le roi Soudyoumna, accompagné de ses ministres, vint à pied au devant de lui,

680. Et, s'approchant de cet (homme) qui connaissait les devoirs, lui tint ce discours : « Ô adorable, pourquoi es-tu venu (ici). Explique-moi (tes désirs) et ils (seront) satisfaits à l'instant même. »

681. Après avoir entendu ces mots, ce viprarshi répondit à Soudyoumna : « Prononce ces paroles : « Quand je saurai (ce que tu désires), je le ferai. » Et alors, après m'avoir entendu, tu devras faire ce que je t'aurai demandé. »

682. Ô taureau des enfants de Manou, j'ai mangé des fruits que mon gourou ne m'avait pas donnés, ô grand roi. Hâte-toi de m'imposer la peine que ma faute mérite. »

683. Soudyoumna lui répondit : « Si tu crois que le roi doive mesurer la peine en infligeant le châtiment, (tu dois croire aussi) qu'il peut prononcer l'acquittement (de l'accusé), ô taureau des brahmanes.

684. Je t'absous, ô homme aux grands vœux, aux œuvres pures. Dis-moi quels sont tes autres désirs et je leur donnerai satisfaction. »

685. Vyâsa dit : En entendant le prince magnanime lui faire ces offres de service, le brahmane n’exprima pas d’autre souhait, que celui (d’encourir) le châtiment (de sa faute).

686. Alors le roi fit couper les deux mains du magnanime Likhita, qui s’en alla après avoir subi sa punition.

687. Étant retourné tristement près de son frère, il lui dit : « Tu dois maintenant pardonner les actes d’un fou, qui a subi son châtiment. »

688. Çankha dit : « Ô homme vertueux, je n’ai pas été offensé par toi, mais tu as transgressé tes devoirs et commis un acte répréhensible.

689. Va vite à la Bâhoudâ, satisfais, selon la règle, les dieux, les rishis et les pitris, et ne laisse pas ton esprit s’égarer dans des voies contraires à la vertu. »

690. Alors Likhita, ayant entendu ces paroles de Çankha, se plongea dans la rivière salutaire, et accomplit les rites de l’eau.

691. Il vit alors deux mains semblables à des lotus (remplacer celles qu’il venait de perdre), puis, plein d’étonnement, il montra ces deux mains à son frère.

692. Çankha lui dit : « J’ai déterminé (ce prodige) par mon ascétisme. N’aie aucune crainte, c’est l’œuvre du destin. »

693. Likhita dit : « Ô homme à la grande splendeur, dont la force de l’ascétisme est si puissante, pourquoi donc ne m’as-tu pas purifié d’abord, ô le plus excellent des brahmanes ? »

694. Çankha répondit : « Je devais faire ce que j’ai fait, car je ne portais pas la verge pour te châtier. Ce roi et toi, vous êtes purifiés, ainsi que les pitris. »

695. Vyâsa dit : Ô le plus excellent des fils de Pândou, ce roi, agrandi par cette manière d’agir, atteignit la plus haute perfection, comme Daksha, fils de Pracetas.

696. C’est le devoir des kshatriyas de gouverner leurs sujets. (Toute) autre voie est (pour eux) un chemin pernicieux. Ne t’afflige donc pas.

697. Ô Indra des rois, tu connais tes devoirs. Écoute la parole excellente et convenable de cet (Arjouna qui est) ton frère. Porter le sceptre et non se raser la tête, telle est l’obligation du kshatriya.