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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chapitre I

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 13-18).

MAHÂBHÂRATA


LIVRE DE ÇALYA


Après avoir rendu hommage à Nârâyana, et à Nârana, le plus grand des hommes, ainsi qu’à la déesse Sarasvatî, on peut parler de la Victoire.




CHAPITRE PREMIER


DÉSESPOIR DE DHRITARÂSHTRA


Argument : Vaiçampâyana raconte à Janameyaya les dernières dispositions et la mort de D’ouryadhana ; l’arrivée de Sanyaya qui en apporte la nouvelle à Hastinapoura. Désespoir des habitants. Sanyaya chez le vieux roi. Désespoir de celui-ci. Ses évanouissements ainsi que ceux de sa cour ; soins qui lui sont prodigués.


1. Janameyaya dit : Ô brahmane ; quand Karna eut été abattu par l’ambidextre dans la bataille, que fit le petit nombre des Kourouides qui restaient (encore).

2. Qu’entreprit le Kourouide Souyodhana contre les Pândouides, quand il crut le moment favorable, envoyant leur armée qui se mettait en mouvement ?

3. Je désire l’apprendre ; fais m’en donc le récit, ô le plus excellent des brahamanes, car je ne me rassasie pas d’entendre parler des anciens, ô mouni.

4. Vaiçampayana dit : Quand Karna eut été tué Souyodhâna fils de Dhritarâshtra, entièrement découragé, était plongé dans une mer de chagrin.

5, 6. Soupirant sans cesse : Ah Karna, Ah Karna, cherchant à se consoler par des motifs tirés des Çastras, il regagna péniblement sa tente, avec les rois qui avaient survécu. En songeant à la mort du fils du cocher, il ne voyait pas de protection dans les rois qui restaient (encore près de lui).

7. Songeant à l’inflexibilité du destin, ô prince, décidé au combat, il sortit pour recommencer la bataille.

8. Ayant institué selon les règles, Çalya généralissime de l’armée, ce taureau des rois sortit (pour se rendre) au combat avec les princes survivants, ô roi.

9. Alors, ô le plus grand des bharatides, eut lieu entre les Kourouides et les Pândouides un combat tumultueux, semblable à celui des dieux contre les Asouras.

10. Puis, ô grand roi, Çalya, après avoir fait un (grand) carnage dans les batailles, eut son armée détruite et fut abattu, au milieu de la journée, par Dharmarâja.

11. (Poussé) par la crainte (que lui inspiraient) les ennemis, Douryadhana, dont les amis étaient tués, se retira du champ de bataille et s’engagea dans un étang terrible.

12. Et dans l’après-midi de ce jour, il fut abattu par Bhîmasena qui l’avait entouré de ses grands guerriers et l’avait contraint à sortir de l’étang.

13. Quand ce grand archer eut été tué, les maîtres de chars, restants (de ceux qui avaient été) tués, massacrèrent, pendant les nuits, les Pâncalas dans leur colère.

14. Au matin, Sañjaya, abattu, plein de tristesse et de chagrin, sortit du camp et entra dans la ville.

15. Ce cocher affligé, pleurant et levant les bras (au ciel), après avoir pénétré dans la ville, entra chez le roi.

16. Il pleurait, ô tigre des hommes. Ah roi ! Ah roi ! disait-il dans sa douleur, malheur ! malheur ! la mort du magnanime est notre perte.

17. Le destin est bien puissant, et il est difficile de décider ce qu’il faut faire, quand tous ceux dont la force était égale à celle d’Indra ont été tués par les Pândouides.

18-19. À la vue de Sañyaya en proie à la plus vive affliction, ô roi, chacun éclata en sanglots. De toutes parts, ô le plus grand des rois, on criait : Ah roi ! Ah roi ! De tous cotés, ô tigre des hommes, cette ville entière, jusqu’aux enfants,

20. Ayant entendu dire que le roi était tué, poussa un cri de désespoir, nous vîmes les hommes et les femmes se mettre à courir,

21. Extrêmement affligés, affolés, ayant comme perdu l’esprit. Alors le cocher troublé, étant entré dans la demeure royale,

22. Vit le plus grand des rois, le Souverain qui (ne voit que par) l’œil de la sagesse (ce prince), sans péché, assis, entouré de tous côtés 1

23. Par ses brus, par Gândhârî, par Vidoura et par d’autres parents et amis qui se tenaient constamment là, ô excellent Bhâratide.

24. Et il adressa, en pleurant, la parole au noble roi, qui réfléchissait sur la mort de Karna, ô Janamejaya.

25. Le cocher dont le cœur était bien loin d’être gai, dit, d’une voix entrecoupée par les sanglots : Je suis Sañyaya, ô tigre des hommes, hommage à toi, ô excellent Bhâratide

26. Çalya, roi de Madra, Çakouni le Soubalide, le Kitavide Ouloûka, à la grande force, sont tués, ô tigre des hommes 2.

27. Les Kambodjiens, les conjurés, sont tués avec les Çakas. Les Mleechas (barbares), les Parvatiens (montagnards) sont abattus.

28. Ô grand roi, ceux de l’Orient sont tués ainsi que ceux du Midi. De toutes parts ceux du Nord et ceux de l’Occident sont anéantis, ô roi.

29. Les rois, les fils de rois, sont tués de tous côtés, ô roi. Le roi Douryadhana est tué, ô roi, comme le fils de Pândou l’avait annoncé.

30. Ô grand roi, il repose, les cuisses brisées dans la poussière qui le souille. Dhrishtadyoumma est tué, ô roi, ainsi que Çikhandin (qui était) invincible.

31. Outtamaujas et Youdbâmanyou (sont) aussi (tués). Les Prabhadrakas (très beaux 3), les Pâñcâlas, les Cedayas sont détruits, ô tigre des hommes.

32. Tous tes fils et ceux de Draupadî sont tués, ô Bharatide, le très fort Vrishasena, ce héros fils de Karna, est tué.

33. tigre des hommes, tous les hommes sont tués ainsi que les éléphants ; les guerriers qui combattaient sur des chars, et les chevaux, sont tombés dans la bataille.

34. Le camp (vide), ô roi, est en quelque sorte (tout) ce qui reste des tiens, des Pandouides et des Kourouides, qui se sont rencontrés (dans la lutte).

35. Le monde mis en désordre par la mort, est réduit aux femmes. Il reste sept (héros) du côté des Pândouides, et trois de celui des Dhritorâshtrides.

36. Les cinq frères, le Vasoudevide et le Satyakide, Kripa, Kritavarman et le fils de Drona le plus grand des victorieux,

37. Ô tigre des hommes, ces (trois derniers) maîtres de chars sont à toi. Ô maître des hommes, de toutes les armées (qui avaient été) rassemblées

38-39. Ceux-ci restent, ô roi, tous les autres sont morts, ô excellent Bharatide. En vérité, le monde entier est frappé par la mort qui a tué Douryadhana, et certes, ô Bharatide, l’ennemi (aussi n’a pas été plus épargné que nous).

40. Vaiçampâyana dit : le roi Dhritarâshtra ayant entendu ce cruel récit, ô grand roi, s’affaissa à terre sans connaissance.

41. Lui tombé à terre, ô grand roi, le très glorieux Vidoura s’affaissa aussi, vaincu par le chagrin et le malheur.

42. Ô le meilleur des rois, Gândhârî et toutes les jeunes femmes kourouides tombèrent tout à coup à terre, en entendant ces terribles paroles.

43. Alors la multitude des rois gisait, sans connaissance, tombée à terre comme si elle eût été peinte sur une grande toile (dont les personnages) seraient doués de la parole, et qui s’écroulerait…

44. Mais alors le roi Dhritarâshtra, maître de la terre, reprit lentement et péniblement ses esprits, oppressé (qu’il était) par le malheur de ses fils.

45. Ce roi, très affligé, pleurant, ayant repris connaissance et regardé de toutes parts, dit au Kshattar (Vidoura 4).

46. Sage et très habile Kshattar, tu es mon refuge. Je suis de tous côtés sans appui, ô excellent Bharatide.

47. Après avoir ainsi parlé, il tomba, entièrement privé de connaissance, et, le voyant ainsi, ses parents, tous tant qu’ils étaient,

48, 49. L’aspergèrent d’eau froide et lui donnèrent de l’air avec des éventails. Le maître de la terre, ayant repris connaissance, se tint longtemps silencieux, ô protecteur de la terre, soufflant comme un serpent tombé dans un trou, ô maître des hommes.

50. Sañjaya pleurait aussi, en voyant la douleur du roi, ainsi que toutes les femmes, et la glorieuse Gândhârî.

51. Ô le meilleur des hommes, Dhritarâshtra, après avoir eu l’esprit égaré longtemps et à plusieurs reprises, dit à Vidoura :

52. Que toutes les femmes s’en aillent, ainsi que la glorieuse Gândhârî et tous ceux-ci (qui sont) mes amis. J’ai entièrement perdu l’esprit.

53. En entendant ces paroles, le Kshattar, qui pleurait continuellement, renvoya doucement les femmes, ô excellent Bharatide.

54. Alors, ô le plus grand des Bharatides, toutes les femmes et tous les amis, à la vue de la souffrance du roi, se retirèrent.

55. Et alors, ô destructeur des ennemis, Sañjaya regardait tristement le roi fortement éprouvé (par le chagrin) qui pleurait et avait repris connaissance.

56. Le Kshattar, ayant fait l’añjali, réconfortait par de bonnes paroles cet Indras des rois, qui poussait des soupirs.